Lettre ouverte aux députés afin de défendre le droit à l’anonymat

Mesdames et messieurs les députés, les orientations politiques actuelles me laissent penser que, d’ici peu de temps, une proposition de loi arrivera pour « réguler l’anonymat en ligne ». Trois de vos collègues, députés du groupe La République En Marche, Raphaël Gérard, Laurence Vanceunebrock-Mialon et Gabriel Serville, ont déjà sollicité le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des finances et du ministre de l’Action et des Comptes publics, chargé du Numérique, M. Mounir Mahjoubi, sur ce sujet. (source : https://www.nextinpact.com/news/107564-des-deputes-lrem-veulent-forcer-twitter-a-recueillir-piece-didentite-a-creation-dun-compte.htm)

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Défendre l’anonymat, épisode 42 000

Dans une lettre publiée sur Libé, Luc Le Vaillant s’attaque très frontalement à l’anonymat. Alors, une fois encore, un peu de pédagogie, car une paire de baffes, même si ça fait du bien, n’est pas la solution. Analyse de ladite lettre du monsieur.

Ta parole ne vaut rien.

Premièrement, l’auteur écrit : « Parlant en mon nom et signant de mon patronyme ». Le ton est donné, il faut comprendre, entre les lignes « j’assume mes propos et ils ont plus de valeur que les tiens, qui sont publiés sous pseudonymat ».

Cette hiérarchisation de la parole est d’une idiotie sans nom, comme si une parole publiée sous une identité civile aurait plus de poids qu’une parole publiée sous pseudonyme.

Doit-on comprendre qu’un mensonge publié sous une identité civile aurait plus de valeur et de crédibilité qu’une vérité énoncée sous un pseudonyme ? L’auteur de la lettre déverse d’emblée sa haine de l’anonymat et on peut comprendre, en une phrase, tout le mépris qu’il témoigne aux personnes qui publient sous pseudonyme. Cette impression est confirmée, quelques lignes après, lorsque l’auteur écrit « je voudrais te dire, cher anonyme, combien je n’ai pour toi aucune estime. »

L’attaque est vive, insultante et totalement stupide, c’est l’expression d’un esprit étriqué, particulièrement fermé, que de rejeter « par défaut » la parole sous pseudonyme. Ici, l’auteur dit tout simplement que l’ensemble des paroles publiées sous pseudonyme n’ont, à ses yeux, absolument aucune valeur.

Une certaine idée de la liberté d’expression

L’auteur dit, au début de sa lettre « parce que je défends la liberté d’expression la plus large et que j’insiste pour que celle-ci s’exerce à voix nue et à visage découvert. » Il milite donc pour la liberté d’expression. Chouette !

Cependant… quelques paragraphes plus loin, il s’exprime en ces termes : « je me fiche qu’on te coupe la chique quand je me battrais pour que puissent continuer à s’exprimer des gens dont je déteste les idées mais qui ont le front de les énoncer clairement et en toute lumière ».

La liberté d’expression serait réservée aux personnes qui s’expriment avec leur identité civile ? Voici une conception de la liberté d’expression bien étrange. « Je défends la liberté d’expression* (*mais pas pour tout le monde, en résumé). Hélas pour l’auteur, défendre cette conception de la liberté d’expression, ce n’est pas défendre la liberté d’expression. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il s’oppose à la liberté d’expression, mais sa définition des choses est bien étrange…

La liberté d’expression est une chose dont nous, européens, pouvons bénéficier. C’est un luxe, que bien d’autres n’ont pas, ou plus et ce dans un nombre grandissant de pays. Il serait bon de la respecter, et de la défendre quotidiennement. Ce n’est jamais une chose acquise.

Le poids de l’identité

L’auteur s’efforce à démontrer qu’il existerait une forme de dissociation entre une identité civile et un pseudonyme, que les propos tenus sous pseudonyme ne seraient pas tenus avec un patronyme… sauf que les études tendent à prouver que ce n’est pas l’anonymat qui délie les langues ou qui fait que les trolls sont violents, comme l’explique cet article, basé sur une étude de l’université de Zurich, en 2016

L’étude tend même à expliquer que les menaces et les insultes sont encore plus prononcées lorsque les personnes utilisent leur identité civile pour s’exprimer. Diantre !

L’identité, qu’elle soit sous un pseudonyme ou avec un nom civil, se construit au fil du temps, et un pseudonyme peut être une identité bien réelle. Lorsque j’écris avec Numendil, ce n’est pas juste un pseudonyme, c’est « moi », c’est une partie de moi, de mon identité, c’est une personne à part entière. N’y voyez aucune dissociation d’identité, comprenez simplement qu’un pseudonyme a autant de valeur qu’un nom dans la vie civile. Beaucoup de gens me connaissent comme « Numendil », s’en contentent très bien, et certains accordent du crédit à ce que je dis, à Numendil. Mon identité civile n’est connue que par très peu de personnes, bien qu’il soit aisé de la trouver, mais le poids de mes paroles n’a pas la même importance selon qu’elles soient dites par Numendil ou par la personne derrière le pseudonyme. L’identité, au-delà de son caractère officiel ou d’un pseudonyme, a une légitimité, donnée par les personnes qui l’acceptent.

A partir du moment où cette identité sous pseudonyme est connue, reconnue, acceptée, elle existe pour les personnes, elle existe tout court, dans le monde physique, au même titre qu’une identité civile.

Voir l’auteur de la lettre balayer d’un revers de la main l’identité sous pseudonyme, c’est rendre invisible un bon nombre de personnes.

L’identité civile en ligne est un luxe.

Autre point, fondamental : pouvoir publier sous son identité civile, sur Internet, relève d’un luxe que bien des gens, dont moi, ne peuvent bénéficier. L’auteur, Luc Le Vaillant, peut se le permettre, il est journaliste, il sait qu’il n’y aura pas de lourdes représailles de sa direction, il sait qu’il peut donner son avis sans trop de craintes. Certes, il se fera sans doute insulter par des personnes, certes il sera moqué, mais c’est un problème global, que l’on soit sous pseudonyme ou non.

Publier avec son identité civile, c’est un luxe que bien des personnes ne peuvent pas s’offrir car il y aurait des représailles. Combien de personnes, sous pseudonyme, sont traquées, insultées, menacées à cause d’idiots dangereux qui n’aiment pas leurs opinions, avis, religion ou orientation sexuelle ? Combien de personnes voient « l’anonymat-qui-n’en-n’est-pas-vraiment-un » comme une condition nécessaire à leur liberté d’expression ? Ces personnes ne pourraient pas s’exprimer comme elles le font avec leur identité civile, c’est juste inconcevable, les conséquences pourraient être dramatiques dans un certain nombre de cas.

D’autres ne peuvent pas s’exprimer avec leur identité civile car ils sont tenus à un devoir de réserve, prenons par exemple un avocat, Maitre Eolas pour ne pas le nommer. Son nom n’est pas vraiment maître Eolas, et il est certain qu’il ne pourrait pas s’exprimer aussi librement s’il publiait sous son « vrai » nom. Comme Maître Mô et bien d’autres personnes.

Enfin, dans ma vie, j’ai travaillé avec des personnes dont l’anonymat était une condition de survie, littéralement. Certaines car elles sont traqués par leur gouvernement ou par des groupuscules terroristes, d’autres car elles souhaitaient dénoncer des pratiques odieuses sans craindre de représailles, d’autres, encore, maltraitées ou battues, qui ne pouvaient juste pas s’exprimer autrement que de façon pseudonymisée ou anonymisée.

Alors, vous le comprendrez aisément, voir un journaliste, jouissant de la capacité à s’exprimer sous son patronyme civil, déclarer : « je voudrais te dire, cher anonyme, combien je n’ai pour toi aucune estime. », voir cet insupportable mépris, écrit par une personne qui est une forme de représentation de notre liberté d’expression… ce n’est pas acceptable.

De la même façon, un journaliste devrait intégrer qu’il bénéficie d’un pouvoir énorme, d’un droit que beaucoup n’ont pas : celui de pouvoir s’exprimer via des médias connus et reconnus. A ce titre, j’ai énormément de difficultés à comprendre comment il est possible que l’auteur tienne de tels propos, à ce point déconnectés et profondément méprisants.

Cher Monsieur Le Vaillant, si vous lisez ce billet, je ne vous salue pas et je vous témoigne le même respect que celui que vous témoignez aux personnes sous pseudonyme.

La lecture de ladite lettre est conseillée, je ne présente que quelques parties de l’écrit, et d’autres joyeusetés y figurent.


Lettre de Luc Le Vaillant, sur Libération, à charge contre l'anonymat
Lettre de Luc Le Vaillant, sur Libération, à charge contre l’anonymat, source : David Abiker

La levée de l’anonymat est-elle une bonne idée ?

Lors d’une élocution du président de la république face aux maires, un point a été soulevé : celui de l’anonymat. Emmanuel Macron souhaite que l’anonymat, sur Internet, soit levé progressivement. Pourquoi ? Quel est le problème ? Est-ce une bonne idée ? Décryptage.

L’anonymat, un problème ?

Dans son élocution, dont la partie qui nous intéresse est consultable ici, Emmanuel Macron a déclaré qu’il souhaitait une levée progressive de l’anonymat. Cela répondrait à un besoin « d’hygiène démocratique du statut de l’information », il estime que c’est une priorité pour la démocratie, afin de pouvoir « distinguer le vrai du faux » car « aujourd’hui, on a beaucoup d’informations, tout le temps, mais on ne sait pas d’où elle vient. »

C’est une façon de remettre chaque personne face à ses responsabilités et ses propos, l’idée est qu’il ne soit plus possible de diffuser de fausses informations, de proférer des insultes, des menaces ou autres joyeusetés sans qu’on sache immédiatement qui tient de tels propos.

On notera qu’à la fin du passage, le président déclare que cette levée d’anonymat permettrait de savoir « d’où les gens parlent et pourquoi ils disent des choses. », des propos assez larges, flous et inquiétants.

Il est vrai que l’usage de l’anonymat a, comme toute chose, deux faces, une bonne et une mauvaise. La mauvaise est que de nombreuses personnes pensent pouvoir tout dire, tout déclarer, certains allant même jusqu’à proférer des insultes, des intimidations, voire des menaces de mort. De plus, des profils un peu techniques savent globalement bien masquer leurs traces afin d’être difficilement identifiables. Dans certains cas, l’anonymat est un obstacle pour les forces de l’ordre, qui ont parfois besoin de réponses rapides, voire immédiates dans certaines enquêtes, l’anonymat serait également un obstacle à lever pour ces raisons.

Si le souhait de lutter contre la diffusion des fausses informations, contre les propos outrageants, contraires à la loi et, plus généralement, contre les comportements conduisant à tout cela est plus que louable et va dans l’intérêt commun, il est néanmoins nécessaire de s’interroger quant à la solution proposée, qui n’est pas sans conséquences.

Pour commencer, l’anonymat, le vrai, est-ce que ça existe ?

La réponse est simple : non, ou très peu et dans des conditions très spécifiques. Disposer d’un pseudonyme ne fait pas de vous une personne anonyme, des recherches, généralement assez rapides, permettent aisément de vous identifier. Pour être exact, il faudrait parler de pseudonymat, de « presque anonymat », ou « d’anonymat en surface ». Votre serviteur, par exemple, est derrière un pseudonyme : Numendil. Seulement, des recherches rapides, non techniques et accessibles à tout le monde permettent de savoir quelle est mon identité civile (et si vous vous posez la question, oui, c’est voulu, et assumé, ce fut un temps nécessaire).

L’anonymat n’existe pas, ou très peu comme je le disais, car le fonctionnement même d’Internet fait qu’il est plutôt ardu de l’obtenir.

Prenons un cas pratique (et déjà peu commun) : une personne derrière un pseudonyme, inscrite à partir d’une adresse e-mail factice, utilisant un VPN pour se connecter.

Il faut que l’individu reste connecté à son VPN, il ne doit ni se connecter en direct au réseau social où il est enregistré, ni directement à son adresse e-mail factice pour valider son inscription, et encore… son VPN connait sans doute sa véritable adresse IP, voire des informations plus poussées dans le cadre d’un VPN payant. Cette adresse IP peut être raccordée à un individu par l’intermédiaire d’une demande à son fournisseur d’accès à Internet… il peut, alors, être identifié. C’est pour cette raison qu’on préfère parler de pseudonymat, pseudo-anonymat : ça y ressemble, ça s’en rapproche, mais ce n’est pas un anonymat total, complet, parfait, quelqu’un, quelque part, sait qui vous êtes.

Si les personnes à l’appétence technique le savent et le comprennent, il n’en est pas de même pour une partie non négligeable des techniciens de la loi, députés, ministres, voire manifestement du président…

Pour ces derniers, les efforts d’identification semblent trop lourds, trop longs à mettre en œuvre, c’est une des raisons qui fait que, depuis des années, des politiques déclarent çà et là que l’anonymat d’Internet est un réel problème.

La solution consisterait, purement et simplement, selon ces derniers, à faire sauter cet anonymat, sur les réseaux sociaux, blogs, sites, …

Une mauvaise réponse à un vrai problème.

Je l’ai déjà dit par le passé, faire sauter l’anonymat est une très mauvaise idée, qui serait, à n’en pas douter, contreproductive et à l’exact inverse du but recherché de la démarche.

Premièrement, comme expliqué précédemment, la plupart des personnes derrière un pseudonymat sont aisément identifiables, au prix de quelques efforts. L’arsenal juridique en la matière est déjà fort riche, l’arsenal technique pour automatiser l’identification d’une personne l’est tout autant : chercher des adresses IP, des métadonnées, des logs laissés çà et là, recroiser des informations, ça se fait déjà, parfois de façon automatisée, via des logiciels qui font très bien le travail.

Secundo, l’objectif concerne une partie très minoritaire, quoi que très visible et très présente, des individus… mais la levée d’anonymat concernerait tout le monde. Pour de nombreuses personnes, bien plus nombreuses que les nuisibles abordés précédemment, la levée de l’anonymat aurait de très fâcheuses conséquences : limitation de la capacité à s’exprimer librement, exposition à des risques de représailles, persécutions, harcèlement à plus grande échelle ou par d’autres moyens que les actuels. De nombreux professionnels ne sont pas en capacité de s’exprimer s’ils doivent le faire en utilisant leur identité civile : l’armée, la gendarmerie, la police, les médecins, les avocats et bien d’autres encore sont tenus à des obligations et à un secret professionnel. Ils ne pourraient pas alerter l’opinion publique ou relater des faits inadmissibles sous leur identité civile.

Certaines situations (des vols, des agressions ou des viols par exemple) ne sont connues que grâce à l’anonymat qu’Internet permet. Les victimes de ces actes ne pourraient pas s’exprimer sans anonymat, les représailles seraient rapides et évidentes. Dans ces situations, les femmes seraient davantage touchées par tout ce qui pourrait survenir. Elles sont déjà, malgré l’anonymat dont certaines disposent, insultées, traquées, stalkées, menacées voire agressées physiquement par des dérangés qui vont jusqu’à les retrouver… si elles étaient obligées d’être sous leur identité civile, ça ne pourrait qu’être pire.

Comment parler de violences conjugales en utilisant son identité civile ? C’est tout bonnement inconcevable.

En résumé : la levée de l’anonymat conduirait nécessairement à une diminution de notre capacité à nous exprimer, entraverait notre liberté d’expression et pourrait avoir de très importantes conséquences.

Pire, la levée de l’anonymat conduirait à une forme d’autocensure, de méfiance permanente des propos tenus, ce n’est bon pour personne, y compris pour le semblant de démocratie dont nous disposons.

Tertio, les personnes diffusant de fausses informations ou tenant des propos inadmissibles, voire illégaux, ne changeraient pas de façon de faire. La plupart ne sont pas derrière un pseudonyme, ils s’expriment avec leurs noms et prénoms de la vie civile, et assument totalement les propos tenus. Dès lors, lever progressivement l’anonymat pour en trouver quelques-uns reviendrait surtout à pénaliser la grande majorité.

L’anonymat est un sujet à part entière, de nombreux papiers et de nombreuses études existent sur le sujet. Par exemple, pour le rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté d’expression, l’anonymat est même une composante essentielle à la liberté d’expression. En 2015 déjà, David Kaye, alors Rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion et la protection de la liberté d’opinion et d’expression, exhortait les gouvernements à renoncer à la levée de l’anonymat sur Internet car cela pouvait interférer avec le droit à la liberté d’expression. Le rapport est consultable ici (doc) et on peut d’ailleurs y lire la chose suivante :

« In this sense, encryption and anonymity technologies are specific media through which individuals exercise their freedom of expression. » (Section C, point 26, dernières ligne, page 10).

Pour beaucoup de personnes, certainement plus neutres, plus objectives et moins impliquées que moi, l’anonymat n’est donc ni plus ni moins qu’un des piliers de la liberté d’expression, et c’est bien vrai. Sans la capacité actuelle dont nous bénéficions, à savoir celle d’une forme d’anonymat tout relatif certes, mais une forme d’anonymat quand même, nous ne serions pas libre d’aborder un tas de sujets, allant de situations de la vie quotidienne à des drames, en passant par les métiers, la religion, la sexualité, …

Vous l’aurez compris, je ne souhaite pas qu’un jour, nous soyons dans l’obligation de devoir présenter un titre d’identité pour pouvoir s’inscrire et communiquer en ligne, consommer un contenu sur une plateforme ou écrire un commentaire. Cela conduirait irrémédiablement à un affaiblissement de notre capacité nous exprimer librement.

En conclusion, l’anonymat, c’est comme quasi n’importe quelle chose sur terre : c’est un outil, un moyen, on peut s’en servir pour faire le mal, certes, mais la vaste majorité des personnes ne l’utilisent pas ainsi. L’outil est neutre, les comportements non. Et il ne faut ni blamer ni interdire l’outil, il n’y est pour rien.

Mastodon, qu’est-ce que c’est ?

Un énorme buzz a vu le jour récemment, autour d’un potentiel « concurrent » sérieux au service Twitter : Mastodon. Ayant vu beaucoup de papiers et surtout d’énormes erreurs, voire d’abjectes conneries, j’ai décidé d’en parler ici pour vous expliquer, en détail, ce que c’est. Continuer la lecture de Mastodon, qu’est-ce que c’est ?

Censure : a quel jeu joue Facebook ?

Il y a quelques jours, une nouvelle venait assombrir le paysage de la « liberté d’expression » sur Facebook, comprenez par-là, la liberté d’expression selon Facebook qui est une lointaine cousine de la véritable liberté d’expression. Retour sur cette affaire. Continuer la lecture de Censure : a quel jeu joue Facebook ?

Lettre ouverte à Bernard Cazeneuve, M. le ministre de l’Intérieur.

Cher M. Cazeneuve, dans votre discours de clôture du colloque des Attachés de Sécurité Intérieure, vous avez tenu les propos suivants :

« Tous ceux qui parlent fort et d’ailleurs généralement de façon incongrue, comme s’il y avait une corrélation entre le nombre de décibels qu’on utilise et l’incongruité des propos que l’on tient sur ces sujets, ont été contre toutes les décisions législatives que nous avons arrêtées : contre le blocage administratif des sites, contre l’entreprise individuelle terroriste, contre la loi Renseignement, contre l’interdiction administrative de sortie du territoire… Comme si toute la stratégie consistait à rendre impossible le travail des services, par des mesures législatives opportunes, pour mieux constater la difficulté dans laquelle les services se trouvent d’accomplir leurs missions et mieux pouvoir ensuite théoriser qu’il n’y a qu’une seule et unique solution, qui consiste à organiser la suspicion autour des musulmans de France de telle sorte à pouvoir les stigmatiser, les accuser alors que l’immense majorité d’entre eux, sur le territoire national, pratiquent leur religion dans le respect profond des principes et des valeurs de la République. »

Afin de mettre au clair un certain nombre de points qui me semblent importants, je me permets de vous écrire cette lettre et j’invite chaque internaute qui lira cette lettre et partagera mes idées à vous la faire suivre également.

Tout d’abord, j’imagine que vous visez la Quadrature du Net lorsque vous parlez de « ceux qui parlent fort et d’ailleurs généralement de façon incongrue ». Permettez-moi de vous signaler que cette remarque est au mieux inexacte et au pire, qu’elle est la manifestation de la plus mauvaise foi possible.

Prenons par exemple les débats de la loi sur le renseignement, puisque vous y faites vous-même référence : la Quadrature du Net n’était pas seule mais suivie par de nombreuses organisations, des avocats, des juristes, des ONG connues et reconnues pour leurs compétences et leur travail depuis de nombreuses années et ce dans le monde entier.

Lorsque vous vous exprimez ainsi, vous ne « tapez pas » uniquement sur la Quadrature, vous méprisez également le Syndicats de Magistrats, l’ordre des avocats, Reporters Sans Frontières, la Fédération Internationale de la ligue des Droits de l’Homme et bien d’autres encore, vos propos sont indignes d’un ministre, indignes d’une démocratie, indignes d’une république.

Est-ce là l’estime que vous portez à ces associations, à ce contre-pouvoir fondamental dans toute démocratie ?

Doit-on considérer que vous aimeriez qu’il n’y ait aucune critique, aucune inquiétude, aucune remarque ?

Monsieur le ministre, un pays dans lequel la contestation n’existe pas n’est pas une démocratie, mais la pire des dictatures.

Doit-on considérer que ces propos sont dignes d’un tyran, dérangé par des citoyens et des associations inquiétées par un certain nombre de lois qui touchent aux libertés individuelles ?

Vous déclarez ensuite « comme s’il y avait une corrélation entre le nombre de décibels qu’on utilise et l’incongruité des propos que l’on tient sur ces sujets ».

Monsieur le ministre, entre nous, qui espérez-vous berner ?

Votre déclaration suggère que nos propos sont déplacés et que c’est pour cette raison que nous hurlons. Vous jouez avec l’imaginaire collectif qui imagine alors que quelqu’un qui hurle est quelqu’un qui se trompe ou qui utilise l’agressivité comme arme pour asseoir des propos.

Non, monsieur le ministre. Si certains finissent par perdre patience, c’est simplement parce qu’ils sont humains.

Comment ne pas perdre patience face à un ministre qui témoigne aussi peu de respect à des organisations citoyennes ?

Comment ne pas perdre patience face à un ministre qui refuse tout dialogue constructif, tout échange, qui rejette toute idée contraire à sa propre vision des choses ?

A nouveau, pensez-vous que votre posture soit digne d’un ministre ? Je comprends votre désir de faire partie des « grands » de la cinquième république en ayant d’excellents discours, mais je suis au regret de vous dire que cela n’arrivera pas.

La maîtrise du verbe ne fait pas tout, le mépris que vous nous témoignez finira par avoir raison du respect que nous vous témoignons. Pour autant, rassurez-vous, jamais nous n’irons jusqu’à tenir vos propos.

Ce que nous souhaitons et qui semble vous déplaire au plus haut point, c’est débattre. Simplement débattre et avancer, ce que vous refusez de faire.

Si parfois, nous finissons par perdre patience, c’est parce que votre comportement est tout simplement inadmissible, que vous refusez tout dialogue, que vous jouez avec le verbe.

Je ne suis d’ailleurs pas certain que nous reléguer au rôle de «ceux qui parlent fort et d’ailleurs généralement de façon incongrue » soit une réelle invitation à apaiser le « débat ».

Monsieur le ministre de l’Intérieur, nous ne sommes pas vos ennemis, il serait peut-être temps de le comprendre.

Nous sommes des citoyens, des informaticiens, des « civils », des juristes, des avocats, des charpentiers, des plombiers, des joueurs, des techniciens, des conseillers, des vendeurs, des commerciaux, nous sommes la société civile et sommes simplement inquiets de la tournure que vous faites prendre à la loi.

Nous ne sommes pas vos ennemis, ni formellement opposés à toutes ces lois dont vous parlez, nous souhaitons simplement qu’elles soient bien rédigées, équilibrées, qu’elles conjuguent liberté et sécurité que vous vous efforcez à opposer. Nous pensons qu’une autre solution est possible, nous pensons qu’instaurer des « boites noires » extrêmement critiquées par « ceux qui savent » ne sont pas la bonne solution, nous pensons qu’un juste milieu existe et souhaitons simplement trouver ce juste milieu.

En guise de réponse, nous obtenons de vous des moqueries, des critiques, nous n’obtenons aucun débat constructif et, monsieur le ministre, je trouve ça extrêmement dommage, tant pour vous que pour votre carrière, que pour nous, la société civile, la démocratie en souffre et vous en êtes au moins partiellement responsable.

C’est par vos attitudes et votre comportement que beaucoup baissent les bras, que « le peuple » s’intéresse de moins en moins à la politique, qu’il vote de moins en moins.

A quoi bon puisque vous n’écoutez rien, ni personne ?

Face à votre déclaration, je m’interroge. Votre parcours professionnel dénote une sensibilité au droit et une intelligence certaine, vous sortez de l’Institut d’études politiques de Bordeaux, êtes ancien juriste, ancien conseiller de secrétaires d’Etat, avocat au barreau de Cherbourg en 2003, vous êtes une personne que j’imagine intelligente.

C’est encore plus effrayant, en fait. J’aurais aimé vous imaginer sot, dénué de toute réflexion, j’aurais pu vous pardonner vos écarts, vos discours anxiogènes, vos critiques infondées… mais non. Vous êtes intelligent, vous êtes pleinement conscient de ce que vous déclarez, cela en devient presque une circonstance aggravante, tant d’intelligence pour un si piètre résultat, c’est tout de même dommage.

Revenons à l’essentiel, monsieur le ministre : nous ne sommes pas vos ennemis, ni fermement opposés au fond des textes dont vous parlez, nous sommes opposés à la forme de ces textes, au fait qu’ils soient votés dans l’urgence, au fait qu’ils souffrent de failles et de lacunes, notamment lorsqu’il s’agit de protection des libertés individuelles.

Enfin, monsieur, parlons brièvement de ceci :

« qui consiste à organiser la suspicion autour des musulmans de France de telle sorte à pouvoir les stigmatiser, les accuser alors que l’immense majorité d’entre eux, sur le territoire national, pratiquent leur religion dans le respect profond des principes et des valeurs de la République. »

Seriez-vous en train de sous-entendre que, si nous sommes contre vos textes, alors nous sommes racistes et vouons une profonde haine autour des musulmans de France ?

D’ailleurs, mes excuses, mais comment ces musulmans sont arrivés ici, dans votre discours ? Etes-vous en train de vous servir de ces musulmans comme d’un faux prétexte, un « bouclier » ?

J’ose espérer que ce n’est pas un argument fallacieux pour faire taire tout débat et jeter l’opprobre sur quiconque oserait à nouveau critiquer le moindre texte estampillé « made in Bernard Cazeneuve » ? Ce n’est pas le cas, n’est-ce pas ?

Je reconnais cependant là votre style : faire d’une chose éminemment complexe un débat absolument binaire où d’un côté il y a les gentils dont vous faires partie et, de l’autre, les méchants.

C’est la même ligne de défense que lors des débats sur la loi sur le renseignement.

Monsieur Cazeneuve, la vie n’est pas binaire, elle est composée d’une multitude d’éléments qui font que vous ne pouvez ni ne devez adopter de tels comportements.

Pensez-vous que nous faire passer pour des racistes soit une chose saine ? Utile au débat ?

Finalement, j’ai l’impression que la seule personne à parler fort et de façon incongrue, ici, c’est vous.

Vous parlez tellement de nous, tellement souvent, vous nous critiquez tellement souvent que j’en viens à me demander si, secrètement, vous ne nous aimez pas.

Nous citer aussi souvent, c’est flatteur. Je vous remercie donc de penser aussi souvent à nous.

En revanche, la prochaine fois, ayez la décence de ne plus tenir de tels propos en parlant de la société civile, elle ne demande qu’à vous aider, ne la méprisez pas.

En vous remerciant du temps que vous ne consacrerez certainement pas à lire cette lettre ouverte.