La Rencontre est tienne, avec le premier ministre Jean Castex : mon point de vue

Dimanche 14 mars 2021, 18h00. Samuel Étienne, journaliste et interviewer politique, présentateur de Question pour un champion et streamer sur la plateforme Twitch, reçoit chez lui Jean Castex, l’actuel Premier ministre.

Souhaité et présenté comme un moment de démocratie directe, le titre du live est évocateur : “Dimanche 18H, #LaRencontreEstTienne, avec le Premier ministre Jean Castex : c’est moi qui invite, c’est vous qui posez les questions“. Assez vite, l’exercice s’avère cependant être une interview avec des réponses convenues, dignes de ce qu’on peut entendre à la télévision.

Pourquoi ? Comment ? Analyse d’un problème de fond.

En parler, est-ce vraiment nécessaire ?

On pourrait s’arrêter à l’introduction de mon propos : convenu, langue de bois, réponses classiques, ennui, voire déception pour certains… Mais j’ai décidé de décortiquer la chose et de vous en parler. Cette interview, et plus globalement l’interview de personnalités politiques sur Twitch, me pose en effet de gros problèmes, encore plus lorsqu’il s’agit d’un membre actuel du gouvernement.

Je vais donc vous présenter mon interprétation et mon ressenti face à tout ceci.

Est-ce que l’interview était fidèle au titre ?

Globalement oui : Samuel Étienne a pris, pendant 90 minutes, un peu plus de 25 questions des viewers (les personnes qui visionnent le contenu). Même si ça peut sembler peu, surtout rapporté aux quelques 85 000 viewers simultanés à certains moments, c’est en réalité beaucoup : les mêmes questions étaient posées des centaines de fois, il fallait trier les celles sérieuses des blagues ou des questions qui sont était davantage des affirmations, etc. N’oublions pas non plus que 85 000 viewers, ça ne fait pas 85 000 personnes disposant d’un compte Twitch et pouvant poser une question, d’ailleurs…

Le gros bémol : au début de l’interview, il était nécessaire d’être abonné (payant) à la chaîne pour pouvoir poser des questions. Par la suite il “suffisait” de suivre la chaîne (c’est gratuit) mais… depuis plus de deux mois.

Certains y ont vu une forme de censure. Je pense cependant que c’était davantage une façon de modérer les messages de 60 000 personnes et de limiter les viewers qui passaient pour lâcher une insulte et repartir.

Les questions étaient-elles neutres ?

Globalement : ça dépend… On peut se dire que les questions étaient effectivement neutres car piochées aléatoirement par Samuel Étienne. On peut également se dire qu’elles étaient choisies car trop nombreuses et que, de facto, ce choix n’était pas neutre, il orientait nécessairement le déroulement de l’interview.

Une chose est sûre, elles avaient le mérite de changer des questions qu’on peut voir dans des interviews plus traditionnelles. Parfois plus précises, souvent plus directes, elles étaient posées des centaines de fois dans le chat, mettant en évidence l’importance de ces dernières pour une partie des viewers, prenons par exemple la question sur les consignes des masques lors du premier confinement, le fait qu’ils soient inutiles, puis utiles, puis obligatoires, …

Les réponses de Jean Castex étaient-elles directes ?

Globalement : absolument pas. J’y reviens juste après mais les réponses du Premier ministre étaient évasives : il répondait plus ou moins au morceau de question auquel il souhaitait répondre, prenait un exemple pour répondre, faisait dévier le sujet pour qu’on parle d’éléments qui lui conviennent plutôt que du sujet initial… C’est une manœuvre de communication fréquemment utilisée par dans le monde politique… mais j’imagine ne rien vous apprendre.

Certaines réponses m’ont fait bondir de mon siège : sur le pseudonymat, Jean Castex revenait sur ses propos, lorsqu’il comparait tout ceci au régime de Vichy. Il déclare comprendre qu’on puisse s’exprimer sous pseudonyme pour poser des questions, mais pas pour prendre position, parti, prendre à parti, critiquer… rajoutant qu’il faut faire ceci avec courage.

Comprenez donc que ceux qui n’osent pas n’ont pas de courage. Je vous laisse apprécier cette énième attaque contre le pseudonymat.

Une absence de contradiction ?

Globalement : « c’est compliqué ». Samuel Étienne a joué le rôle du contradicteur à merveille dès le début de l’interview, rappelant au Premier ministre certaines de ses paroles, lui reprochant d’esquiver les questions, de répondre à côté de la plaque, de pratiquer la langue de bois… Mais je crois qu’il a abandonné, résigné. Jean Castex était précisément dans son rôle et maniait parfaitement le verbe.

Et c’est là tout le problème de ce format…

La politique, c’est de la communication.

Qu’on se le dise : la politique, c’est avant tout une affaire de communication.

Jean Castex, comme François Hollande interviewé la semaine précédente, sont d’excellents communicants. Ils sont capables de répondre à tout, tout le temps, qu’ils sachent ou qu’ils ne sachent pas, qu’ils aient connaissance ou non d’une information.

Pourquoi ? Parce que c’est leur métier, c’est leur formation. Ils ont été formés pour ça. Ils ont été formés pour parler devant des personnes, devant une caméra, que ce soit celle de TF1 ou celle d’un live Twitch.

Ils. Ont. Été. Formés. Pour. Cela.

Partant de ce fait, on comprend aisément qu’une personnalité politique actuellement au « pouvoir », ou candidate à ce dernier, ne sera pas directe, ne répondra qu’à ce qui l’intéresse et l’arrange, de la façon dont cela l’arrangera. Je ne dis pas que ces personnes vont ouvertement mentir, elles vont simplement répondre de manière à orienter les personnes qui écoutent. Je prends pour exemple l’extrait suivant :

Samuel Étienne, à propos du fonctionnement et de l’adoption de l’application Stop Covid : « Les résultats de Stop Covid sont faibles », et le Premier ministre de lui répondre « Non, pas faibles, insuffisants ».

L’extrait est, certes, anecdotique mais il n’en est pas moins extrêmement représentatif de l’ensemble de l’interview. Jean Castex n’a pas menti… il a donné une certaine vision de la vérité, vérité qu’il nous laisse le soin de comprendre et d’interpréter.

On pourrait résumer en disant « typique ». C’est totalement vrai. Un fossé se creuse de plus en plus entre la population et le monde de la politique. Jean Castex, comme bien d’autres, y contribue en ayant une telle maîtrise de son discours. Si la parole politique ne vaut plus rien, c’est peut-être car les citoyens sont fatigués d’entendre les mêmes mots, le même vocabulaire, les mêmes tournures, marre d’entendre des « Je ne dirais pas que c’est un échec, je dirais que ça n’a pas marché. »

Si une vaste majorité des citoyens fait preuve de défiance vis-à-vis du gouvernement, c’est peut-être parce qu’ils ont plus confiance dans quelqu’un déclarant « nous avons fait une erreur » que dans quelqu’un qui arrange la vérité. Non ? Certes, nous nous éloignons du propos initial mais il me semblait nécessaire d’en parler…

La politique, donc. C’est un exercice de communication. Une personne formée comme nos politiciens sont formés aura toujours l’avantage dans une joute verbale. Toujours.

Samuel Étienne est, certes, un excellent journaliste, il n’a pas lâché l’affaire, je pense sincèrement qu’il était déçu de l’interview… mais cela ne change rien. Jean Castex était en opération, en « service commandé ». Il l’a lui-même déclaré à la fin de l’interview, expliquant « je suis là pour dire pourquoi on peut faire ceci, cela, […] c’est un exercice de pédagogie, […] je suis là pour parler à des personnes qui n’écoutent pas nécessairement les conférences de presse, […], je suis là pour expliquer les choses… »

Pour résumer : le premier ministre Jean Castex est venu faire une allocution sur Twitch, comme si c’était une allocution télévisée. Il faut comprendre ici que Twitch n’est pas la télévision, c’est une plateforme qui a ses propres codes, sa propre façon de faire et qui, historiquement, était assez éloignée de la politique. Des viewers s’attendent à quelque chose de différent, peut-être plus “personnel”.

Là où les viewers s’attendaient certainement à quelque chose de différent, peut-être un peu plus Jean Castex et un peu moins premier ministre, ils ont vu un premier ministre “simplement” exposer et expliquer le propos du gouvernement et diffuser la parole de ce dernier sur des médias où, « traditionnellement », nous débattons desdites paroles…

Ce qui me conduit à parler du second problème…

Validation de la politique traditionnelle

Je m’adresse ici directement à Samuel Étienne, si jamais tu me lis : il y a deux problèmes, je sais que ce n’est ni volontaire, ni conscient de ta part, mais :

  • l’utilisation de Twitch pour ce format vient valider la façon dont la politique est faite, et ça vient donner plus de poids aux propos des politiciens,
  • l’entrée de ces derniers sur Twitch vient réduire l’espace de liberté d’expression consacré aux modes d’expression différents de ceux que les politiques souhaitent utiliser et, par la force des choses, imposer.

Le parasocial

Pour vous expliquer, j’ai besoin de parler d’un autre sujet : j’ai pu visionner l’interview de François Hollande. A la fin de l’interview, j’avais presque envie de voter pour lui. Je n’aurais pas la conscience politique que j’ai maintenant, j’aurais vu ce live à mes 18 ans, sans l’expérience politique que j’ai aujourd’hui, j’aurais été largement influencé.

C’est à peu de choses près la même chose pour Jean Castex, qui aurait pu me convaincre sur quelques questions, si je n’avais pas eu la conscience politique que j’ai aujourd’hui.

Samuel, ce n’est certes pas de ta faute, mais c’est le résultat : selon tes propres propos, la grande majorité de tes viewers avait entre 18 et 35 ans, la majorité de ces derniers est plus dans la tranche basse que la tranche haute. Ces personnes « nouvellement » adultes n’ont pas encore eu le temps de se faire une expérience de la politique, elles ont pu voir le sujet de loin et une interview de ce genre, sur Twitch spécifiquement, sera de nature à les influencer bien plus que celles sur un média traditionnel comme la TV, où on « sait » ce que vaut la parole politique.

Le fait d’inviter des politiques sur Twitch vient créer des biais : des biais dans la perception des relations sociales et parasociales en premier lieu. Si vous n’avez jamais entendu ce terme, une « relation » parasociale, ou interaction parasociale, c’est comme une relation sociale… mais unilatérale.

Si le sujet vous intéresse, voici quelques liens pour vous expliquer le phénomène :

Une définition assez complète (en anglais)

Une présentation du concept d’interactions et de relations parasociales sur Wikipedia (en anglais également)

Un article sur les relations parasociales avec les personnages des séries, qui explique lui aussi le concept mais de façon plus détaillée

Un papier de l’Université Catholique de Louvain ici : https://dial.uclouvain.be/downloader/downloader.php?pid=thesis%3A18969&datastream=PDF_01, le passage qui vous intéresse débute en troisième partie, page 18.

Si vous n’avez pas le temps ou l’envie de lire tout ceci : une relation ou une interaction parasociale, c’est ce “truc” qui fait que vous avez l’impression de connaître certaines stars, certains Youtubers, certains streamers Twitch… alors qu’ils ne vous connaissent absolument pas. C’est une fausse impression, en partie due au fait que vous consommiez beaucoup de contenus d’une personne mais aussi liée à la plateforme de diffusion : visionner quelqu’un en live, sur Twitch ou ailleurs, qui s’adresse directement à vous, ça déclenche ce ressenti de « relation ».

Problème : dans la « relation », qui plus est parasociale, les propos de la personne connue ont plus d’importance, leur avis est plus important, comme pourrait l’être celui d’une personne proche, voire amie avec vous. Si vous avez un doute, il vous suffit de voir la capacité d’influence des personnes mentionnées … qu’on présente maintenant comme “influenceurs”, comme l’explique le papier de l’Université Catholique de Louvain d’ailleurs.

Ainsi, si la plateforme Twitch n’est pas forcément responsable de ce sentiment de relation parasociale, la proximité créée par cette dernière contribue au sentiment en question. Autrement dit : il est possible que les propos tenus par un politicien invité à s’exprimer sur une chaîne Twitch soient plus convaincants que s’ils étaient exprimés à la télévision, puisqu’ils s’adressent à nous directement, dans une forme de relation qui se veut “intime”.

« Heureusement », Jean Castex ne comprend absolument pas les “codes”, comme de nombreuses personnes ont pu le signaler dans le chat :

« Il n’a pas compris les codes de Twitch… »

« bon bah pas convaincu par c4stex hein »

« en fait c’est expliquer (ou redire ce qu’on voit à la TV) sans répondre réellement aux questions plus pertinentes ici que certaines journalistes pro. Décevant… le support et l’audience voulait autre chose à mon sens. »

« Merci Samuel d’avoir essayé. Castex n’a pas joué le jeu et n’a pas fait preuve de sincérité, mais je sais que tu as essayé de créer l’échange. C’était vraiment de la langue de bois et tu as bien fait d’insister un peu, même si tu n’as pas réussi à le sortir de son laïus »

Chat de Samuel Etienne, des viewers pendant le live. (republiés tel quels)

Résultats (et message spécial à Jean Castex) : quand on tente de s’exprimer sur Twitch comme on s’exprime à la TV, on se plante.

Les gens voulaient de la proximité (souvenez-vous, parasocial, intimité, etc.), vous n’étiez soit pas en mesure d’en donner, soit ne le souhaitiez pas.

La réduction de la définition de « république », ou de « démocratie »

On a de plus en plus l’occasion de s’exprimer, les citoyens votent beaucoup“.

C’est le second problème que je vois, qui m’a fait bondir de mon siège et que j’ai pu voir également dans la précédente interview avec l’ancien président de la République, François Hollande : la vision de la politique, la République et, plus globalement, de la démocratie, est réductrice.

A titre d’exemple, les deux interviewés ont parlé du vote et des institutions de la République, le premier point étant un devoir de citoyen, le second étant presque sacralisé aux yeux des deux hommes.

Je peux me tromper mais je crois qu’on appelle cela l’institutionnalisme. Les deux personnalités politiques sont républicaines (pas « Les Républicains », juste républicains car ils défendent l’idée de la République, de son fonctionnement et de ses institutions), et je pense que Samuel Étienne l’est également. Ce n’est ni bien ni mal, c’est une façon de penser et de concevoir les choses, tout simplement. Cela ne s’est pas trop remarqué avec Jean Castex, c’était beaucoup plus visible avec François Hollande…

Cependant, cela revient cautionner la vision que la démocratie s’exerce principalement – voire exclusivement – au travers des organes et des institutions de la République, qu’on fait usage de sa capacité d’expression lorsqu’on vote et que ne pas voter, c’est manquer à ses devoirs. C’est aussi, involontairement j’imagine, déclarer que ceux qui ne se conforment pas à cela n’ont pas à s’exprimer sur le sujet… La conscience et la parole politique s’expriment de bien des manières, dans les associations, les manifestations (même lorsqu’elles sont violentes), les discussions, les forums, les réseaux sociaux, même ici sur ce blog elle se manifeste…

Amener cette vision sur Twitch ou plus globalement, sur des nouveaux médias, ce n’est pas un problème, et Twitch n’a pas attendu l’arrivée des politiques pour se politiser.

En revanche, le fait qu’une personne « validée » puisse amener des représentants de cette vision, c’est en partie contribuer à la validation du fait que cette vision soit la bonne, la seule, l’unique. Cela revient, involontairement peut-être, à marginaliser davantage ceux qui n’adhèrent pas à cette vision et donc, in fine, c’est réduire la capacité d’expression de celles et ceux qui peuvent concevoir l’expression de la politique autrement.

Samuel, je ne doute pas une seule seconde de ta conviction et de ta sincérité, ce n’est pas la question… tu auras beau dire que ce n’est pas ton but avec tout ceci, ça ne changera pas le résultat.

Le problème c’est qu’en procédant de la sorte, involontairement, tu contribues à cela… Donner ta vision dans des revues de presse (NDLR : Samuel Étienne a une émission, le matin, où il fait une revue de presse) c’est déjà faire de la politique, tu choisis tes sujets, ils sont orientés car personne n’est neutre et indirectement, tu donnes une certaine vision du monde…

Il y a certes un effet positif car des personnes semblent s’intéresser à la lecture et à l’actualité grâce à cela, mais ça n’en est pas moins problématique.

Les interviews politique, c’est autrement plus « grave ». Si cette pratique tend à se généraliser, le risque devient alors de « formater » une population jeune et qui n’a pratiqué que très peu la politique, de lui donner une définition unique de la démocratie, de son exercice et d’en exclure, de facto, tout ce qui ne s’en approche pas. Je ne pense pas que ce soit le but, c’est en revanche une conséquence fortement probable.

Enfin, l’exercice de la démocratie directe…

Samuel, à nouveau, je ne remets ni en cause tes convictions, ni ta sincérité, ni ta volonté à être le plus neutre possible et encore moins tes compétences excellentes à animer, interviewer, faire vivre tes propos… Je pense que tu as une idée parfaitement louable, un projet noble que d’inviter des politiques à un exercice de démocratie directe. Mais la démocratie directe, encore plus quand l’interviewé est candidat au pouvoir ou est au pouvoir, ça ne peut pas fonctionner, en témoignent les commentaires, à la fin du live :

« comme prévue aucun rapport avec la spontanéité d’hollande, castex était la pour sortir son laius »

« Samuel a vraiment tout tenté mais rien a faire c’était un mur, dommage mais l’expérience valait le coup »

« alors autant hollande a jouer le jeux, autant castex sa évité plein de question malgré la motivation de @samueletienne c’est dommage »

« Aucun naturel de sa part, il n’avais que des idées politiques derrière chaque propos, il répondait à côté de la plaque, bref l’interview de Francois Hollande était bien mieux »

« Triste de voir la politique arriver sur Twitch, et bientôt les sales médias de la tv »

« Merci pour l’effort, mais déçu. Rien à en sortir d’intéressant, aucune franchise, un exercice exclusivement politique, les bonnes questions ont été posées, mais les vraies réponses ont été esquivées. »

« On a eu la preuve ce soir que tous le monde n’est pas en capacité de s’exprimer sur Twitch. »

« Merci samuel d’avoir essayé de ramener le monde politque sur twitch mais il y a un bien trop grand décalage avec cette plateforme qu’est twitch. La participation de Hollande était plus intéressante car hors des enjeux actuels mais des politques actifs qui ne construisent aucunement leurs réponses et reproduisent le même schéma que sur les plateaux tv ce n’est pas ce que l’on souhaite »

Chat de Samuel Etienne, des viewers pendant le live. (republiés tel quels)

Mon propos n’est pas neutre, puisqu’il présente ma vision des choses… mais le monde politique sait la défiance que ressent le peuple envers lui. Il sait qu’il doit changer, évoluer, je pense que ce n’est pas pour rien que Samuel Etienne reçoit des centaines de messages de politiciens qui souhaitent passer dans son live : ils y voient un moyen de mettre un pied dans ce monde, le tout validé par une personne talentueuse qui vient de la TV, qui est « adoubée » par des gros streamers, afin de toucher un public qui globalement est hermétique à la parole politique et aux médias traditionnels… Il serait souhaitable d’éviter tant que possible de leur ouvrir la voie, surtout de cette façon.

Je retiendrai un commentaire, à la fin de l’interview :

« Merci Samuel. On sait maintenant pourquoi les jeunes se désintéressent des politiques. »

Un commentaire, à la fin de l’interview de Jean Castex

Enfin, un dernier message, tout adressé au principal intéressé, qui j’espère, me lira (et si c’est le cas, qui ira jusqu’à là) : Samuel, ton arrivée sur Twitch est partie d’une blague (#TeamRayou forever), tes participations à NDLC, tes débuts étaient un coup de frais, tes revues de presse, bien qu’elles soient parfois problématiques, sont appréciables… Ce qui est en train de se passer l’est beaucoup moins.

Tu as ouvert cette chaîne pour te sentir plus libre, parler des choses que tu aimes, pour parler plus longtemps sans avoir la pression du temps, pour parler d’un sujet pendant plus de trois minutes…

Normalement, c’est ta chaîne, à toi et à toi seul. Tu n’as pas l’obligation d’inviter qui que ce soit, ou d’inviter tout le monde au motif que tu as invité une personne. Ce n’est pas une obligation, c’est un choix éditorial, c’est ton choix.

Tu as déclaré que Marine Le Pen pourrait être invitée, que c’était comme un devoir de donner la parole à tout le monde : non. Sur France Télévision oui, pas sur ta chaîne. Soit c’est ta chaîne et tu fais bien ce que tu veux, soit tu as l’obligation de faire cela ou pire, tu te sens obligé de faire cela, c’est alors un choix éditorial de ta part et c’est bien dommage de se retrouver Cheval de Troie pour cet ancien monde qui ne veut pas s’adapter.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Comment voyez-vous la chose ? N’hésitez pas à donner votre avis, commentez, partagez, venez en discuter, ici ou ailleurs !

Petite réflexion de fin… on pourrait s’interroger sur la nature même de tout ceci : est-ce que ce live était réellement un problème ? Est-ce que ce qu’on appelle « la langue de bois » n’est pas, au final, une posture que chaque membre du gouvernement adopte par la force des choses ? Est-ce qu’on pouvait sincèrement attendre un peu plus de Jean Castex et un peu moins de premier ministre ? Est-ce seulement possible ? Si François Hollande avait été au pouvoir, est-ce que son interview aurait été moins « fun » ? Qu’est-ce qu’on attend d’un homme politique au pouvoir dans une interview ? Est-ce qu’un homme politique « chiant » est mauvais en politique ? Faut-il nécessairement être un homme politique fun pour être un homme politique apprécié ? Si Jean Castex avait répondu directement, sans détours, est-ce que les viewers auraient été satisfaits ? Le rôle d’un membre du gouvernement est-il de plaire quitte à ne pas être lui-même ? Et si c’est le cas, est-ce que ce n’est pas paradoxal face à notre attente d’une politique vraie et sans fausses promesses ?

Je vous laisse vous exprimer…

Des pétitions sur les site de l’Assemblée nationale ou du Sénat ? C’est possible !

« Hein ? Des pétitions à l’Assemblée nationale ? Au Sénat ? » C’est au détour d’une vidéo et de divers échanges que j’ai constaté la chose suivante : peu de personnes semblent être au courant qu’il est possible de signer ou de déposer une pétition sur les sites de l’Assemblée nationale ou du Sénat. Pourquoi ? Comment ? Est-ce que c’est utile ? J’espère que la suite de ce billet pourra vous éclairer un peu.

NDLR : je ne fais qu’une présentation du site des pétitions de l’Assemblée nationale, mais l’ensemble de mes propos sont applicables au Sénat (exception faite du règlement de l’Assemblée Nationale, logique…)

Des pétitions ? Pourquoi ? Comment ?

Le site de l’Assemblée nationale permet donc de déposer et signer des pétitions.

Pour rappel, une pétition est une demande ou une suggestion qui doit être écrite et qui, dans le cas qui nous intéresse, est transmise par une ou des personnes au Président de l’Assemblée nationale.

Cette pétition peut suggérer ou demander « à peu près tout et n’importe quoi », comprenez par là que si l’objet de votre pétition est manifestement illicite, votre pétition sera très rapidement jetée à la poubelle, nous y reviendrons…

Cette possibilité de déposer une pétition est codifiée au sein du règlement de l’Assemblée nationale, chapitre VIII, articles 147 à 151 et via l’ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires, bien que cette dernière renvoie au règlement des assemblées pour la présentation des pétitions (art. 4).

Dès lors qu’une pétition est déposée, elle est attribuée à une commission compétente sur le sujet (on ne va pas attribuer une pétition sur la pêche à la commission spécialisée dans les questions relatives au numérique, par exemple). Un rapporteur est nommé au sein de cette commission et sur proposition de ce dernier, la pétition est soit examinée et débattue, soit non retenue.

A noter que les pétitions ont deux objectifs significatifs, définis dans le règlement de l’Assemblée nationale : si la pétition atteint 100 000 signataires, elle est mise en ligne sur le site de l’assemblée, pour plus de visibilité et, si elle atteint plus de 500 000 signataires, elle est débattue dans l’hémicycle de l’assemblée.

Pour le Sénat, si une pétition atteint plus de 100 000 signataires, elle est transmise à la Conférence des Présidents.

Pour l’histoire, tout ceci est relativement récent : à titre d’exemple, les modifications du fonctionnement des pétitions de l’assemblée datent de la résolution n° 281 du 04 juin 2019 qui modifie le fonctionnement de l’Assemblée nationale au global.

Pour déposer ou signer une pétition, il faudra vous authentifier via FranceConnect, ceci afin de certifier que vous êtes bien une vraie personne, de nationalité française ou résidant en France. Les pétitions des deux assemblées ayant un caractère autrement plus formel qu’une pétition sur un “quelconque” site en ligne, on comprendra aisément ce besoin de vérification.

Il faut se connecter avec FranceConnect

Bonne ou mauvaise idée ?

C’est une question délicate… L’outil utilisé par l’Assemblée nationale et le Sénat est le même, il n’est ni bon, ni mauvais, c’est un outil. Ce sont les pétitions qui vont faire la différence, ainsi, sur le site du Sénat, on pouvait retrouver il y a quelques semaines une pétition pour la désolidarisation des revenus du conjoint pour le paiement de l’Allocation aux Adultes Handicapés (AAH). L’objectif de cette pétition est que lorsque l’on calcule les revenus d’une personne en situation de handicap, on n’intègre plus le calcul des revenus du conjoint, mais Nicole Ferroni en parle bien mieux que moi

AAH : handicap ou amour, il faut choisir ! Le billet de Nicole Ferroni

Mais… il y aussi les mauvaises idées, comme cette pétition pour rétablir la peine de mort ou encore celle pour armer le corps enseignant, pour qu’il puisse se défendre en cas d’attaque armée. Si cette dernière est désespérante, la première demande tout simplement l’impossible, c’est illégal.

On peut cependant retenir une chose de l’existence de ces deux pétitions : on peut déposer tout et n’importe quoi sur les pétitions.. et, en soi, c’est plutôt une bonne nouvelle.

Une forme de démocratie directe ?

Peut-on voir en cette possibilité de déposer une pétition un moyen d’expression de ses droits et devoirs de citoyen ? Après tout, il m’est possible de déposer une pétition, sur le site des deux institutions françaises, qui pourra être directement prise en charge, débattue, voire conduire à une loi, qui sait…

J’ai tendance à penser que cet outil peut représenter un vecteur d’expression de la démocratie, s’il est vraiment adopté par de nombreuses personnes. Il devient possible de “forcer” l’analyse d’une idée, de communiquer ce qui semble être important, directement aux personnes qui fabriquent la loi. Dans un pays où nous avons le sentiment de ne jamais être écoutés, c’est plutôt une bonne chose.

Est-ce efficace ?

Je n’ai pas la réponse à cette question, ce n’est pas parce qu’une pétition va recueillir 700 000 signatures que ce qu’elle demande sera inscrit dans la loi. Elle sera certes analysée, mais pas plus, elle pourra être balayée d’un revers de la main, balayée lors d’un vote, etc.

En revanche, je sais que les choses ne changent pas lorsqu’on ne fait rien pour les changer, lorsque l’on ne tente pas de le faire.

Si cet outil n’est pas énormément adopté, on restera dans des schémas traditionnels : des outils existent, ces outils sont « monopolisés » par des personnes déjà actives, déjà présentes dans la vie politique, voire chez des extrêmes… et rien ne changera.

Un point positif à noter : la pétition dont je parlais tout à l’heure, sur l’AAH, sera examinée à partir du 09 mars 2021, signe que “le peuple” a la capacité de faire bouger les choses, dès qu’il se motive et se mobilise pour une cause.

J’espère vous avoir fait découvrir quelque chose en présentant succinctement cette plateforme. Si c’est le cas, n’hésitez pas à partager l’article sur vos réseaux, pour diffuser l’information !

Proposition de loi contre la haine en ligne, l’avis d’un jeune vieux con des Internets

Hier soir, jeudi 04 juillet 2019, se terminaient les débats de l’Assemblée Nationale sur la proposition de loi contre la cyber haine, rebaptisée « proposition de loi visant à lutter contre la propagation des propos haineux sur Internet » par les députés, dans les derniers amendements discutés.

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Lettre ouverte aux députés afin de défendre le droit à l’anonymat

Mesdames et messieurs les députés, les orientations politiques actuelles me laissent penser que, d’ici peu de temps, une proposition de loi arrivera pour « réguler l’anonymat en ligne ». Trois de vos collègues, députés du groupe La République En Marche, Raphaël Gérard, Laurence Vanceunebrock-Mialon et Gabriel Serville, ont déjà sollicité le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des finances et du ministre de l’Action et des Comptes publics, chargé du Numérique, M. Mounir Mahjoubi, sur ce sujet. (source : https://www.nextinpact.com/news/107564-des-deputes-lrem-veulent-forcer-twitter-a-recueillir-piece-didentite-a-creation-dun-compte.htm)

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Défendre l’anonymat, épisode 42 000

Dans une lettre publiée sur Libé, Luc Le Vaillant s’attaque très frontalement à l’anonymat. Alors, une fois encore, un peu de pédagogie, car une paire de baffes, même si ça fait du bien, n’est pas la solution. Analyse de ladite lettre du monsieur.

Ta parole ne vaut rien.

Premièrement, l’auteur écrit : « Parlant en mon nom et signant de mon patronyme ». Le ton est donné, il faut comprendre, entre les lignes « j’assume mes propos et ils ont plus de valeur que les tiens, qui sont publiés sous pseudonymat ».

Cette hiérarchisation de la parole est d’une idiotie sans nom, comme si une parole publiée sous une identité civile aurait plus de poids qu’une parole publiée sous pseudonyme.

Doit-on comprendre qu’un mensonge publié sous une identité civile aurait plus de valeur et de crédibilité qu’une vérité énoncée sous un pseudonyme ? L’auteur de la lettre déverse d’emblée sa haine de l’anonymat et on peut comprendre, en une phrase, tout le mépris qu’il témoigne aux personnes qui publient sous pseudonyme. Cette impression est confirmée, quelques lignes après, lorsque l’auteur écrit « je voudrais te dire, cher anonyme, combien je n’ai pour toi aucune estime. »

L’attaque est vive, insultante et totalement stupide, c’est l’expression d’un esprit étriqué, particulièrement fermé, que de rejeter « par défaut » la parole sous pseudonyme. Ici, l’auteur dit tout simplement que l’ensemble des paroles publiées sous pseudonyme n’ont, à ses yeux, absolument aucune valeur.

Une certaine idée de la liberté d’expression

L’auteur dit, au début de sa lettre « parce que je défends la liberté d’expression la plus large et que j’insiste pour que celle-ci s’exerce à voix nue et à visage découvert. » Il milite donc pour la liberté d’expression. Chouette !

Cependant… quelques paragraphes plus loin, il s’exprime en ces termes : « je me fiche qu’on te coupe la chique quand je me battrais pour que puissent continuer à s’exprimer des gens dont je déteste les idées mais qui ont le front de les énoncer clairement et en toute lumière ».

La liberté d’expression serait réservée aux personnes qui s’expriment avec leur identité civile ? Voici une conception de la liberté d’expression bien étrange. « Je défends la liberté d’expression* (*mais pas pour tout le monde, en résumé). Hélas pour l’auteur, défendre cette conception de la liberté d’expression, ce n’est pas défendre la liberté d’expression. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il s’oppose à la liberté d’expression, mais sa définition des choses est bien étrange…

La liberté d’expression est une chose dont nous, européens, pouvons bénéficier. C’est un luxe, que bien d’autres n’ont pas, ou plus et ce dans un nombre grandissant de pays. Il serait bon de la respecter, et de la défendre quotidiennement. Ce n’est jamais une chose acquise.

Le poids de l’identité

L’auteur s’efforce à démontrer qu’il existerait une forme de dissociation entre une identité civile et un pseudonyme, que les propos tenus sous pseudonyme ne seraient pas tenus avec un patronyme… sauf que les études tendent à prouver que ce n’est pas l’anonymat qui délie les langues ou qui fait que les trolls sont violents, comme l’explique cet article, basé sur une étude de l’université de Zurich, en 2016

L’étude tend même à expliquer que les menaces et les insultes sont encore plus prononcées lorsque les personnes utilisent leur identité civile pour s’exprimer. Diantre !

L’identité, qu’elle soit sous un pseudonyme ou avec un nom civil, se construit au fil du temps, et un pseudonyme peut être une identité bien réelle. Lorsque j’écris avec Numendil, ce n’est pas juste un pseudonyme, c’est « moi », c’est une partie de moi, de mon identité, c’est une personne à part entière. N’y voyez aucune dissociation d’identité, comprenez simplement qu’un pseudonyme a autant de valeur qu’un nom dans la vie civile. Beaucoup de gens me connaissent comme « Numendil », s’en contentent très bien, et certains accordent du crédit à ce que je dis, à Numendil. Mon identité civile n’est connue que par très peu de personnes, bien qu’il soit aisé de la trouver, mais le poids de mes paroles n’a pas la même importance selon qu’elles soient dites par Numendil ou par la personne derrière le pseudonyme. L’identité, au-delà de son caractère officiel ou d’un pseudonyme, a une légitimité, donnée par les personnes qui l’acceptent.

A partir du moment où cette identité sous pseudonyme est connue, reconnue, acceptée, elle existe pour les personnes, elle existe tout court, dans le monde physique, au même titre qu’une identité civile.

Voir l’auteur de la lettre balayer d’un revers de la main l’identité sous pseudonyme, c’est rendre invisible un bon nombre de personnes.

L’identité civile en ligne est un luxe.

Autre point, fondamental : pouvoir publier sous son identité civile, sur Internet, relève d’un luxe que bien des gens, dont moi, ne peuvent bénéficier. L’auteur, Luc Le Vaillant, peut se le permettre, il est journaliste, il sait qu’il n’y aura pas de lourdes représailles de sa direction, il sait qu’il peut donner son avis sans trop de craintes. Certes, il se fera sans doute insulter par des personnes, certes il sera moqué, mais c’est un problème global, que l’on soit sous pseudonyme ou non.

Publier avec son identité civile, c’est un luxe que bien des personnes ne peuvent pas s’offrir car il y aurait des représailles. Combien de personnes, sous pseudonyme, sont traquées, insultées, menacées à cause d’idiots dangereux qui n’aiment pas leurs opinions, avis, religion ou orientation sexuelle ? Combien de personnes voient « l’anonymat-qui-n’en-n’est-pas-vraiment-un » comme une condition nécessaire à leur liberté d’expression ? Ces personnes ne pourraient pas s’exprimer comme elles le font avec leur identité civile, c’est juste inconcevable, les conséquences pourraient être dramatiques dans un certain nombre de cas.

D’autres ne peuvent pas s’exprimer avec leur identité civile car ils sont tenus à un devoir de réserve, prenons par exemple un avocat, Maitre Eolas pour ne pas le nommer. Son nom n’est pas vraiment maître Eolas, et il est certain qu’il ne pourrait pas s’exprimer aussi librement s’il publiait sous son « vrai » nom. Comme Maître Mô et bien d’autres personnes.

Enfin, dans ma vie, j’ai travaillé avec des personnes dont l’anonymat était une condition de survie, littéralement. Certaines car elles sont traqués par leur gouvernement ou par des groupuscules terroristes, d’autres car elles souhaitaient dénoncer des pratiques odieuses sans craindre de représailles, d’autres, encore, maltraitées ou battues, qui ne pouvaient juste pas s’exprimer autrement que de façon pseudonymisée ou anonymisée.

Alors, vous le comprendrez aisément, voir un journaliste, jouissant de la capacité à s’exprimer sous son patronyme civil, déclarer : « je voudrais te dire, cher anonyme, combien je n’ai pour toi aucune estime. », voir cet insupportable mépris, écrit par une personne qui est une forme de représentation de notre liberté d’expression… ce n’est pas acceptable.

De la même façon, un journaliste devrait intégrer qu’il bénéficie d’un pouvoir énorme, d’un droit que beaucoup n’ont pas : celui de pouvoir s’exprimer via des médias connus et reconnus. A ce titre, j’ai énormément de difficultés à comprendre comment il est possible que l’auteur tienne de tels propos, à ce point déconnectés et profondément méprisants.

Cher Monsieur Le Vaillant, si vous lisez ce billet, je ne vous salue pas et je vous témoigne le même respect que celui que vous témoignez aux personnes sous pseudonyme.

La lecture de ladite lettre est conseillée, je ne présente que quelques parties de l’écrit, et d’autres joyeusetés y figurent.


Lettre de Luc Le Vaillant, sur Libération, à charge contre l'anonymat
Lettre de Luc Le Vaillant, sur Libération, à charge contre l’anonymat, source : David Abiker

La levée de l’anonymat est-elle une bonne idée ?

Lors d’une élocution du président de la république face aux maires, un point a été soulevé : celui de l’anonymat. Emmanuel Macron souhaite que l’anonymat, sur Internet, soit levé progressivement. Pourquoi ? Quel est le problème ? Est-ce une bonne idée ? Décryptage.

L’anonymat, un problème ?

Dans son élocution, dont la partie qui nous intéresse est consultable ici, Emmanuel Macron a déclaré qu’il souhaitait une levée progressive de l’anonymat. Cela répondrait à un besoin « d’hygiène démocratique du statut de l’information », il estime que c’est une priorité pour la démocratie, afin de pouvoir « distinguer le vrai du faux » car « aujourd’hui, on a beaucoup d’informations, tout le temps, mais on ne sait pas d’où elle vient. »

C’est une façon de remettre chaque personne face à ses responsabilités et ses propos, l’idée est qu’il ne soit plus possible de diffuser de fausses informations, de proférer des insultes, des menaces ou autres joyeusetés sans qu’on sache immédiatement qui tient de tels propos.

On notera qu’à la fin du passage, le président déclare que cette levée d’anonymat permettrait de savoir « d’où les gens parlent et pourquoi ils disent des choses. », des propos assez larges, flous et inquiétants.

Il est vrai que l’usage de l’anonymat a, comme toute chose, deux faces, une bonne et une mauvaise. La mauvaise est que de nombreuses personnes pensent pouvoir tout dire, tout déclarer, certains allant même jusqu’à proférer des insultes, des intimidations, voire des menaces de mort. De plus, des profils un peu techniques savent globalement bien masquer leurs traces afin d’être difficilement identifiables. Dans certains cas, l’anonymat est un obstacle pour les forces de l’ordre, qui ont parfois besoin de réponses rapides, voire immédiates dans certaines enquêtes, l’anonymat serait également un obstacle à lever pour ces raisons.

Si le souhait de lutter contre la diffusion des fausses informations, contre les propos outrageants, contraires à la loi et, plus généralement, contre les comportements conduisant à tout cela est plus que louable et va dans l’intérêt commun, il est néanmoins nécessaire de s’interroger quant à la solution proposée, qui n’est pas sans conséquences.

Pour commencer, l’anonymat, le vrai, est-ce que ça existe ?

La réponse est simple : non, ou très peu et dans des conditions très spécifiques. Disposer d’un pseudonyme ne fait pas de vous une personne anonyme, des recherches, généralement assez rapides, permettent aisément de vous identifier. Pour être exact, il faudrait parler de pseudonymat, de « presque anonymat », ou « d’anonymat en surface ». Votre serviteur, par exemple, est derrière un pseudonyme : Numendil. Seulement, des recherches rapides, non techniques et accessibles à tout le monde permettent de savoir quelle est mon identité civile (et si vous vous posez la question, oui, c’est voulu, et assumé, ce fut un temps nécessaire).

L’anonymat n’existe pas, ou très peu comme je le disais, car le fonctionnement même d’Internet fait qu’il est plutôt ardu de l’obtenir.

Prenons un cas pratique (et déjà peu commun) : une personne derrière un pseudonyme, inscrite à partir d’une adresse e-mail factice, utilisant un VPN pour se connecter.

Il faut que l’individu reste connecté à son VPN, il ne doit ni se connecter en direct au réseau social où il est enregistré, ni directement à son adresse e-mail factice pour valider son inscription, et encore… son VPN connait sans doute sa véritable adresse IP, voire des informations plus poussées dans le cadre d’un VPN payant. Cette adresse IP peut être raccordée à un individu par l’intermédiaire d’une demande à son fournisseur d’accès à Internet… il peut, alors, être identifié. C’est pour cette raison qu’on préfère parler de pseudonymat, pseudo-anonymat : ça y ressemble, ça s’en rapproche, mais ce n’est pas un anonymat total, complet, parfait, quelqu’un, quelque part, sait qui vous êtes.

Si les personnes à l’appétence technique le savent et le comprennent, il n’en est pas de même pour une partie non négligeable des techniciens de la loi, députés, ministres, voire manifestement du président…

Pour ces derniers, les efforts d’identification semblent trop lourds, trop longs à mettre en œuvre, c’est une des raisons qui fait que, depuis des années, des politiques déclarent çà et là que l’anonymat d’Internet est un réel problème.

La solution consisterait, purement et simplement, selon ces derniers, à faire sauter cet anonymat, sur les réseaux sociaux, blogs, sites, …

Une mauvaise réponse à un vrai problème.

Je l’ai déjà dit par le passé, faire sauter l’anonymat est une très mauvaise idée, qui serait, à n’en pas douter, contreproductive et à l’exact inverse du but recherché de la démarche.

Premièrement, comme expliqué précédemment, la plupart des personnes derrière un pseudonymat sont aisément identifiables, au prix de quelques efforts. L’arsenal juridique en la matière est déjà fort riche, l’arsenal technique pour automatiser l’identification d’une personne l’est tout autant : chercher des adresses IP, des métadonnées, des logs laissés çà et là, recroiser des informations, ça se fait déjà, parfois de façon automatisée, via des logiciels qui font très bien le travail.

Secundo, l’objectif concerne une partie très minoritaire, quoi que très visible et très présente, des individus… mais la levée d’anonymat concernerait tout le monde. Pour de nombreuses personnes, bien plus nombreuses que les nuisibles abordés précédemment, la levée de l’anonymat aurait de très fâcheuses conséquences : limitation de la capacité à s’exprimer librement, exposition à des risques de représailles, persécutions, harcèlement à plus grande échelle ou par d’autres moyens que les actuels. De nombreux professionnels ne sont pas en capacité de s’exprimer s’ils doivent le faire en utilisant leur identité civile : l’armée, la gendarmerie, la police, les médecins, les avocats et bien d’autres encore sont tenus à des obligations et à un secret professionnel. Ils ne pourraient pas alerter l’opinion publique ou relater des faits inadmissibles sous leur identité civile.

Certaines situations (des vols, des agressions ou des viols par exemple) ne sont connues que grâce à l’anonymat qu’Internet permet. Les victimes de ces actes ne pourraient pas s’exprimer sans anonymat, les représailles seraient rapides et évidentes. Dans ces situations, les femmes seraient davantage touchées par tout ce qui pourrait survenir. Elles sont déjà, malgré l’anonymat dont certaines disposent, insultées, traquées, stalkées, menacées voire agressées physiquement par des dérangés qui vont jusqu’à les retrouver… si elles étaient obligées d’être sous leur identité civile, ça ne pourrait qu’être pire.

Comment parler de violences conjugales en utilisant son identité civile ? C’est tout bonnement inconcevable.

En résumé : la levée de l’anonymat conduirait nécessairement à une diminution de notre capacité à nous exprimer, entraverait notre liberté d’expression et pourrait avoir de très importantes conséquences.

Pire, la levée de l’anonymat conduirait à une forme d’autocensure, de méfiance permanente des propos tenus, ce n’est bon pour personne, y compris pour le semblant de démocratie dont nous disposons.

Tertio, les personnes diffusant de fausses informations ou tenant des propos inadmissibles, voire illégaux, ne changeraient pas de façon de faire. La plupart ne sont pas derrière un pseudonyme, ils s’expriment avec leurs noms et prénoms de la vie civile, et assument totalement les propos tenus. Dès lors, lever progressivement l’anonymat pour en trouver quelques-uns reviendrait surtout à pénaliser la grande majorité.

L’anonymat est un sujet à part entière, de nombreux papiers et de nombreuses études existent sur le sujet. Par exemple, pour le rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté d’expression, l’anonymat est même une composante essentielle à la liberté d’expression. En 2015 déjà, David Kaye, alors Rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion et la protection de la liberté d’opinion et d’expression, exhortait les gouvernements à renoncer à la levée de l’anonymat sur Internet car cela pouvait interférer avec le droit à la liberté d’expression. Le rapport est consultable ici (doc) et on peut d’ailleurs y lire la chose suivante :

« In this sense, encryption and anonymity technologies are specific media through which individuals exercise their freedom of expression. » (Section C, point 26, dernières ligne, page 10).

Pour beaucoup de personnes, certainement plus neutres, plus objectives et moins impliquées que moi, l’anonymat n’est donc ni plus ni moins qu’un des piliers de la liberté d’expression, et c’est bien vrai. Sans la capacité actuelle dont nous bénéficions, à savoir celle d’une forme d’anonymat tout relatif certes, mais une forme d’anonymat quand même, nous ne serions pas libre d’aborder un tas de sujets, allant de situations de la vie quotidienne à des drames, en passant par les métiers, la religion, la sexualité, …

Vous l’aurez compris, je ne souhaite pas qu’un jour, nous soyons dans l’obligation de devoir présenter un titre d’identité pour pouvoir s’inscrire et communiquer en ligne, consommer un contenu sur une plateforme ou écrire un commentaire. Cela conduirait irrémédiablement à un affaiblissement de notre capacité nous exprimer librement.

En conclusion, l’anonymat, c’est comme quasi n’importe quelle chose sur terre : c’est un outil, un moyen, on peut s’en servir pour faire le mal, certes, mais la vaste majorité des personnes ne l’utilisent pas ainsi. L’outil est neutre, les comportements non. Et il ne faut ni blamer ni interdire l’outil, il n’y est pour rien.