Vous n’avez peut-être « rien à cacher » mais vous avez quelque chose à craindre.



L’article original provient du site MSNBC.com.

Au vu des récentes informations sur la NSA et l’espionnage des américains, j’ai été particulièrement choqué par l’argument « si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre. »

Au premier abord, cet argument semble solide – après tout, si le gouvernement ne fait que mener une surveillance antiterroriste, les « non-terroristes » ne devraient pas être concernés non ? Mais si vous regardez de plus près, vous allez vous rendre compte que cette idée n’est pas sans failles.

Le « je n’ai rien à cacher » suggère, à tort, que la vie privée, l’intimité, ne sont les désirs que des seuls criminels. En fait, nous faisons énormément de choses en privé – chanter sous la douche, faire l’amour, se confier à sa famille, à ses amis – qui ne sont ni mauvaises, ni illégales. Qui ne serait pas gêné par l’exposition de ces détails les plus intimes de nos vies privées?

Les barrières et les rideaux sont des manières de conserver son intimité et non des choses révélatrices d’un comportement criminel. L’intimité est une chose fondamentale dans toute vie.

Ce « je n’ai rien à cacher » est aussi un grand pas en arrière lorsque ce dernier suggère que nous sommes tous suspects, jusqu’à preuve du contraire. Notre système judiciaire nous considère innocents jusqu’à ce que la culpabilité soit établie. Ceci s’applique chaque jour – autant qu’il s’applique dans une cour de justice. La tâche de démontrer qu’il existe une bonne raison d’être suspect incombe au gouvernement et non l’inverse. La rengaine « rien à cacher » ne devrait être ni l’excuse ni le prétexte des gouvernements pour justifier la surveillance de masse.

Même si vous pensez que vous n’avez rien à cacher, vous avez, en fait, quelque chose à craindre. Vous devriez vous inquiéter pour vous-même. Avec une façon de présenter les choses qui fait froid dans le dos, Kafka illustre ce problème dans « Le Procès« , la perspective d’un gouvernement vous poursuivant sans justifications est terrifiante.

Vous devriez également vous inquiéter pour notre société. Vivre sous l’œil permanent d’une surveillance de masse peut entrainer des préjudices sociaux durables : si les citoyens sont un peu plus craintifs, un peu moins enclins à collaborer les uns avec les autres, un peu moins rebelles – tout ceci peut refermer ce qui était autrefois une société ouverte.

La surveillance par nos gouvernements porte directement préjudice à d’autres – pensez aux militants des droits de l’Homme ou aux journalistes qui doivent travailler avec des personnes qui ont peur de cette surveillance, non pas à cause de quelque chose qu’ils auraient pu mal faire, mais pour des raisons politiques. Imaginez un groupe libéral qui déclare qu’au vu du récent scandale de l’IRS, ils n’ont rien à craindre car l’IRS ne s’intéresse qu’aux conservateurs. Cet argument serait imprécis et ignorerait totalement les risques évidents d’un gouvernement qui va trop loin. (Besoin de preuves ? l’IRS a admis qu’ils observaient aussi les libéraux.)

Vous êtes peut-être dubitatifs, pas convaincus. Vous êtes certains que vous n’avez et n’aurez jamais rien à cacher. Vous pensez que mes inquiétudes sur ces carcans qui entravent la liberté d’expression et nos principes démocratiques sont exagérées et vous êtes convaincus que ces problèmes d’intimité sont également exagérés, aucune chance que cela vous affecte vous ou notre société de toute façon.

Mais – et c’est la plus importante faille dans ce « rien à craindre, rien à cacher » – comment pouvez-vous en être certains ?

En fait, vous ne savez pas si vous avez quelque chose à craindre ou non parce que vous ne savez pas ce que le gouvernement fait des données qu’il collecte. Si ce gouvernement garde secret ce qu’il collecte sur vous et pourquoi, vous êtes dans l’incapacité de corriger les erreurs potentielles. Et si vous connaissez un tant soit peu notre système judiciaire, vous savez que les erreurs ne sont pas rares.

La transparence est en partie là pour s’assurer que les actions du gouvernement – ses résultats – sont évaluables, mais la transparence, c’est aussi s’assurer que les informations dont dispose le gouvernement – ses sources – sont exactes.

Lorsque ce gouvernement opère en secret, il devient compliqué de savoir quoi que ce soit et d’en être convaincu.

Cependant, il y a bien une chose dont nous pouvons être convaincus : nous avons besoin d’en savoir plus.

Nous avons besoin d’en savoir plus sur les informations que le gouvernement collecte sur des millions d’américains innocents. Nous avons besoin d’en savoir plus sur ces interprétations juridiques secrètes sur lesquelles notre gouvernement se base pour surveiller nos communications. Et nous avons besoin d’en savoir plus sur ce que le gouvernement fait de ces milliards et ces milliards de bits de données qu’il amasse dans ses fichiers. Nous avons besoin de ces réponses car, même si nous n’avons rien à cacher, ça ne signifie pas que nous voulons vivre dans une société ou rien n’est privé.

Traduction faite depuis http://www.aclu.org/blog/national-security/you-may-have-nothing-hide-you-still-have-something-fear

Je précise qu’aucune autorisation n’a été demandée et que cette traduction est de moi, le texte ne l’est pas, j’ai donc désactivé Flattr sur ce post, le principe étant de diffuser l’information.

PS : si vous êtes en train de vous dire « ce n’est pas nous, ça se passe aux États-Unis d’Amérique », alors c’est que vous n’avez pas tout compris.

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20 commentaires to “Vous n’avez peut-être « rien à cacher » mais vous avez quelque chose à craindre.”

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    Sauf que les gens considèrent, sans doute à raison, que sortir le chien le dimanche et être abonné à Picsou Magasine, ça a une très forte probabilité de ne jamais être illégal.

    Par contre, un argument que je vois peu alors qu’il me parait évident est plutôt:
    que se passerait-il si vous vous faites virer parce que votre entreprise a raté un contrat parce qu’un membre de votre entreprise a transmis des informations sous pression parce que LUI avait quelque chose à cacher ?
    Ou mieux: si le fils d’un membre de cette entreprise a qlq chose à cacher et qu’on s’en ait servi pour faire pression sur le membre en question ?

    Cet argument me parait beaucoup plus convainquant que d’expliquer que p-e un dictateur va génocider tout les lecteurs de Picsou Magasine, ou que des erreurs peuvent être faites (elles peuvent aussi être faite avec les techniques traditionnelles et transparentes) ou que de dire que le voisin va se faire avoir parce qu’il fait qlq chose d’hors-norme (mais auquel cas la personne qui a dit « je ne crains rien je n’ai rien à cacher » a quand même raison)

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      S’il est probablement vrai que lire un Picsou Magasine a de très faibles chances d’être considéré comme illégal, il n’en reste pas moins que dire jamais est trop incertain. Des pays instaurent certaines lois bien étranges parfois… (et dans nos contrées, bien qu’en France je pense effectivement que cela n’arrivera pas).

      Dans les premiers cas cités, il est question de chantage si j’ai bien suivi, tant pour le premier que pour le second cas. Ainsi, j’admets ne pas être convaincu, j’aimerais de plus amples explications, est-il possible détailler ce point de vue 🙂 ?

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    En effet le « si vous n’avez rien à cachez, vous n’avez rien à craindre  » est un argument de défense on ne peut plus fallacieux.
    Le droit à la vie privée est ou plutôt devrait être un droit imprescriptible en tant de paix comme en tant de guerre, que cette dernière soit ouverte ou non. Mais que je sache les Etats-Unis bien que se déclarant en guerre sur le terrorisme utilise le même type d’argument que les dictatures qu’elle prétend combattre et qu’elle soutient sous couvert de cette fameuse « guerre contre le terrorisme ».
    Alors certe le terrorisme est une chose horrible, la réponse des faibles ou des lâches. Cependant je me permet une piqûre de rappel ou deux, la famille Ben Laden après avoir comploté en 1979 lors de la prise d’otage de la Mecque en fournissant des camions pour faire rentrer les « terroristes » à l’intérieur du lieu saint, libéré par le GIGN du fameux commandant Prouteaux ( celui-là même des fameuses écoutes téléphonique de l’ère Miterrand). Cette famille donc a été soutenus, financé et armé par ces même Etats-Unis lors de la guerre e Afgahnistan aux fins de lutter contre l’URSS. Alors donc certains s’étonnent après que « le chien ayant cassé sa laisse morde le maître et échappe à tout contrôle, encore faudrait-il prouver que tout les attentats et autres attaques aient été réellement perpétrés par Al-Quaida ou autres affiliés. Mais je m’écarte un peu beaucoup du sujet, bien que ces derniers éléments me paraissent importants à citer.
    Donc sous couvertes de reprendre le contrôle sur une situation qui leur échappe un ou des états justifie la surveillance quasi totale et constante de la vie privé de leurs citoyens. Mais à mes yeux ce n’est qu’un prétexte utile à d’autres fins notamment économique. La guerre économique étant tout le monde le sait bien plus importante et lucrative que tout autre forme de guerre depuis bien des années.
    Enfin pour argumenter sur ce fait je rappelerai qu’un diplomate américain sous Napoléon 1er disait en gros qu’il n’était pas forcément nécessaire de partir en guerre à l’extérieur de son territoire pour s’enrichir et qu’il était simplement nécessaire de « spéculer sur les matières premières ou de premières nécessités » voilà qui augurait déjà un motif suffisant pour certain de surveiller l’ensemble des citoyens d’un pays et ceux des « concurrents » bien-entendus.

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    Un bon texte à lire ou relire : Lettre ouverte à ceux qui n’ont rien à cacher (http://www.internetactu.net/2010/05/21/lettre-ouverte-a-ceux-qui-nont-rien-a-cacher/).

    Il date un peu, mais c’est pile poil dans le sujet.

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      Je confirme (et même si ça date) que c’est une lecture nécessaire, vraiment, elle reprend beaucoup d’éléments. En revanche c’est assez désespérant que, comme d’habitude, la lutte ne date pas d’hier et qu’elle semble ne pas avancer…

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    Tout à fait d’accord avec l’article. Sur le fond le problème se situe sur la différence entre ses convictions et celles de l’accusation.

    Aider une petite fille qui tombe dans la rue et se fait mal peut être compris par l’agent de sécurité derrière la vidéo surveillance comme une tentative d’enlèvement d’enfant.

    La phrase « rien à cacher, rien à craindre » se transforme donc naturellement en « que pourrait-on me reprocher? ». Et l’univers du reprochable est plus que vaste.

    « Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre. »

    Maintenant, prenons cet adage disputé à Richelieu et imaginons ce qu’il aurai pu dire maintenant que les caméras de surveillance, les smartphones, les réseaux sociaux, bref toute la tripaille informative arrive dans le salon de n’importe quel quidam?

    Donnez moi une seconde du flot d’informations numériques mondiales au sujet d’une personne, et je trouverai 2^27 bonnes raisons de le faire pendre !

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    Placé à l’isolement après avoir été arrêté lors d’un raid anti-drogue -pour lequel aucune charge n’a été retenue contre lui-, un étudiant américain avait passé cinq jours à l’isolement, sans eau ni nourriture. (http://lci.tf1.fr/monde/amerique/etats-unis-oublie-pendant-sa-garde-a-vue-il-obtient-4-millions-8239453.html)
    Voici un bon exemple, il était au mauvais endroit au mauvais moment et avait des connaissances pour le moins douteuses. Il a bien failli mourir a cause de cella. Pourtant il n’avais rien a cacher (aucune charge n’a été retenue contre lui), mais il a eu quelque chose a craindre. Cella peut arriver a n’importe qui. En principe tout le monde a conscience de cella mais peu de personnes l’admettent. La question qu’on n’a pas la réponse: c’est quand que les personnes vont comprendre et agir?

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    Juste un détail. « Les barrières et les rideaux » ( ligne 11): « les portes et les rideaux » serait une meilleurs traduction.
    Bon article sinon.

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      Disons que ça semblerait plus français mais l’auteur parle de fence (clôture) et doit vouloir parler de ceci pour un jardin et des rideaux pour la maison, je laisse donc tel quel 🙂

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    Je suis tout a fait d’accord avec toi.

    C’est la porte ouverte a toutes les dérives.

    Heureusement qu’il y en a comme toi qui n’ont pas peur de dire ce qu’il pense.

    Je suis ton blog par rss , je commente peu , mais je le suis voir li tout t’est article sur mon lecteur.

  8. avatar

    Complètement d’accord. On ne le répètera jamais assez (c’est dingue comment sur un seul de ces articles on trouve des liens vers une dizaine d’autres articles qui disent la même chose et pointe vers d’autres articles similaires…).

  9. avatar

    J’ai une simple questions, bien sure si l’ont tient à sa vie privée, il faut chiffrer le plus possible ses flux internet bloquer les pub avec Adblock edge etc..
    Mais pour les mobiles, chiffrer nos communications (sms, appels trafic internet..) pour les appels et sms, si je pense à textsecure, redphone, c’est bien gratuit le téléchargement, mais quand on regarde toutes les autorisations que réclame l’appli sous android on voit bien service payant: envoyer un sms
    Donc c’est bien payant ? quand on regarde sa, on devient plus retissant de protéger ça vie privée..

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      C’est un très bon point en effet, surtout dans l’univers du mobile ou il y a encore énormément de travail à faire, après il faut faire attention au type d’autorisations, exemple : une application que j’ai a le droit de contrôler les appels, c’est pour se désactiver lorsqu’un appel arrive en fait. Tu peux, en fonction de ton téléphone et de ta ROM, si android, trouver des logiciels qui permettent de gérer les autorisations, mais ce n’est pas encore ça.

      pour textsecure, l’application doit avoir le droit d’utiliser le service de SMS et peut en effet indiquer que c’est payant, tout comme redphone peut passer des appels taxés (d’ailleurs, je préfère ostel, c’est plus pratique)

      Sur le constat, d’accord et pas d’accord : ce genre de réaction est la démonstration qu’on sait faire attention (félicitations donc \o/), mais en effet, ça force à trouver autre chose ou à ne pas chiffrer, c’est là que le bas blesse.

  10. avatar

    De toute façon utiliser android et chiffrer ces sms c’est comme taper des documents sensible avec un keylogger d’installer vu que toute façon il est possible de savoir se qu’on tape.
    IL faudrait utiliser par exemple replicant avec un téléphone rooter et ensuite chiffrer ces communications et encore.

    Je peut ne pas tout comprendre, du fait de mon jeune age, mais depuis que je suis capable d’utiliser un ordinateur je m’intéresse de près à la sécurité et à ma vie privée.

    Mais je pense qu’il faudrait trouver un moyen pour que les applications comme redphone/textsecure etc puissent fonctionner totalement gratuitement mais en fonctionnant via des dons.

    De toute façon peu de personne qui se sensibilise à la protection de la vie privée à cause de l’actualité récente, oserons dépenser le moindre centime au dépend de sa vie privée. Les gens souhaite la liberté, la sécurité et gratuitement, sans contribution..

  11. avatar

    Exactement, on n’a peut être rien à cacher (quoique ..) ce n’est pas une raison pour le voyeurisme.

    Concernant les transmissions, en effet, ça ne sert à rien de chiffrer les données lors de l’envoi si c’est pour les donner à un keylogger lors de la saisie. Mais faut pas devenir parano non plus …

  12. avatar

    Concernant l’intrusion dans la vie privée, et l’importance de la prise de conscience de ce qui est actuellement entrain de se faire, on pourrait imaginer une méthode à grande échelle visant tous les courriers des citoyens ( je ne parle pas ici des Emails, mais bien du courrier physique on va dire).
    Il s’agirait de tous les ouvrir avant qu’il soit réceptionné par le destinataire. Il faudrait pour cela : soit les voler une fois dans la boite, soit les retirer au facteur avant qu’il ne les poste, soit devenir soit même facteur :D.
    Le but n’est pas de lire les courriers bien évidemment, mais d’observer quelles réactions pourraient avoir les gens découvrant que leur courrier a été ouvert. Ce n’est qu’une hypothèse, mais je pense que ça râlerait pas mal. A partir de là, pouvoir expliquer la démarche, et faire un lien avec les Emails, pouvant être lu, cette fois-ci, à notre insu.

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