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Crypto: pourquoi l’ex-chef de la NSA défend Apple

Thu, 31 Mar 2016 17:28:32 +0000 - (source)

Le fait que le FBI ait pu débloquer l’iPhone du tueur de San Bernardino ne signe pas, loin de là, la fin de la saga opposant le FBI à Apple (et autres acteurs de la Silicon Valley en particulier, et du chiffrement en général). On vient ainsi d’apprendre que le FBI aurait fait 63 autres demandes plus ou moins similaires, un peu partout aux Etats-Unis (voir l’enquête (et la carte) de l’ACLU, une des principales ONG de défense des droits de l’homme aux USA)…

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220px-Michael_Hayden,_CIA_official_portraitDans une interview vidéo accordée à l’American Enterprise Institute, un think tank conservateur, Michael Hayden, qui dirigea la NSA de 1999 à 2005, puis la CIA entre 2006 et 2009, expliquait récemment ce pourquoi il comprenait et même soutenait Apple face à la demande du FBI, qui voulait pouvoir disposer d’un logiciel permettant de passer outre le mécanisme de chiffrement des iPhone.

Etrangement, ladite vidéo ne recense que 4270 « vues« , et tout aussi étrangement, les médias francophones ne semblent pas avoir relayé son point de vue, pourtant largement relayé par les médias anglo-saxons.

L’analyse de Michael Hayden est d’autant plus instructive que c’est lui qui développa une bonne partie des programmes de surveillance de la NSA mis en cause par Edward Snowden, celui qui expliqua que les USA « tuaient des gens à partir des méta-données » (vous pouvez activez les sous-titres en anglais si vous n’êtes pas parfaitement bilingue) :

« Je défends Apple. Du point de vue de la sécurité, au vu de la variété de menaces auxquelles l’Amérique doit faire face, je pense qu’il faut être prudent, parce que cela ouvrirait largement les possibilités de dégrader son système incassable de chiffrement point à point.

Jim Clapper, le directeur du renseignement américain, a déclaré que la première menace à laquelle nous faisons face, c’est la menace cyber. En tant que professionnel de la sécurité, je pense qu’on ferait mieux de ne pas introduire de trou de sécurité dans un système sécurisé de chiffrement. »

Interrogé sur le fait que les autorités ont pourtant le droit d’entrer dans les maisons des personnes considérées comme « suspectes« , Michael Hayden rétorque que « oui, mais là vous êtes en train de demander aux compagnies technologiques de fabriquer une clef permettant d’entrer dans les 320 millions de maisons… Cette clef n’ouvrirait pas que ma maison. Cette clef ouvrirait toutes les maisons. »

« Cette clef ouvrirait toutes les maisons »

Udo Helmbrecht, le directeur de l’ENISA (l’Agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l’information), qui s’oppose lui aussi à la création de « portes dérobées » qui permettraient aux services de sécurité d’accéder aux systèmes de communication chiffrés, ne dit pas mieux :

« Ce que nous entendons aujourd’hui est la réaction typique après un incident, les gens réagissent et utilisent parfois les événements pour leurs propres objectifs. Nous avons déjà des règles pour ce type d’affaires, mais elles ne sont pas assez utilisées.

Si vous créez une porte dérobée dans les systèmes de cryptage, comment pouvez-vous vous assurer que les criminels et terroristes ne l’utiliseront pas ? C’est comme de quitter sa maison en sachant que quelqu’un d’autre a la clé. »

Les données seront toujours dans le système d’Apple

Michael Hayden reconnaît que les services de renseignement et de sécurité auront certes un accès moindre au contenu des télécommunications et de nos « ordiphones« , mais « l’accès au contenu sera de plus en plus difficile, quoi que nous fassions dans cette affaire » :

« C’est le sens inévitable du progrès technologique, mais si l’on obligeait les compagnies US à satisfaire à la demande du FBI, les solutions de chiffrement se délocaliseraient à l’étranger.

Regardez : Apple collabore régulièrement avec les autorités, et leur a confié énormément de données, parce qu’Apple y avait accès parce que les suspects utilisaient des produits Apple. Elles étaient dans le système Apple.

Si on force Apple à collaborer, les entreprises étrangères récupéreront le marché, et nous aurons encore moins accès aux données. »

Moins de contenu, mais pas moins de (méta)données

Revenant sur la Clipper chip, cette puce conçue par la NSA permettant à ses utilisateurs de sécuriser leurs données (mais aussi à la NSA de pouvoir y accéder), que l’administration Clinton avait tenté (en vain) d’imposer dans les 90, Michael Hayden explique également que cet échec ouvrit paradoxalement les « 15 plus belles années en matière de surveillance électronique« , dans la mesure où, confiants de pouvoir utiliser du matériel informatique exempt de backdoor, les internautes ont dès lors commencer à créer des « océans de données et de méta-données, et qu’avec les méta-données, on peut faire énormément de choses » :

« Donc pour répondre à votre question, nous aurons accès à moins de contenu. Mais cela ne veut pas dire que nous aurons accès à moins de renseignement. »

Voir aussi, à ce titre, « DON’T PANIC » Making Progress on the « Going Dark » Debate, un récent rapport qui montre que, si de plus en plus d’internautes chiffrent leurs données (même et y compris à l’insu de leur plein gré : 83% des messages de Gmail à destination d’autres fournisseurs, 73% des messages d’autres fournisseurs à destination de Gmail, et 77% des requêtes effectuées sur les serveurs de Google -81% en France- sont chiffrées), l’explosion de l’internet des objets, et des méta-données associées, permettra aux services de sécurité et de renseignement de continuer à pouvoir enquêter, surveiller voire espionner.

MaJ : Robert Hannigan, le directeur du GCHQ (l’équivalent britannique de la NSA) s’est lui aussi prononcé contre l’insertion de backdoor dans les logiciels de chiffrement. La CNIL aussi, le SGDSN également.


DDAI, la discrète cagnotte des « fonds spéciaux »

Fri, 25 Mar 2016 13:31:15 +0000 - (source)

fondsspeciauxLe Canard Enchaîne de ce 23 mars 2016 révèle que depuis plus de 10 ans, les services de renseignement abondent leurs « fonds spéciaux » en puisant dans une discrète cagnotte destinée à couvrir des « dépenses accidentelles et imprévisibles« .

L’info figure dans le rapport annuel de la Délégation Parlementaire au Renseignement, et plus précisément dans le tout « premier rapport public de la commission de vérification des fonds spéciaux » (CVFS), composée de 4 parlementaires, créée en 2002 et qui a été rattachée à la Délégation Parlementaire au Renseignement suite au vote de la loi de programmation militaire en 2013 :

« Depuis son premier exercice en 2002, la CVFS n’avait jamais publié de rapport public, la loi ne le prévoyant pas mais ne l’interdisant pas explicitement non plus. Le présent document constitue donc une première dont la survenance paraît nécessaire.

En effet, (…) nous estimons que le contrôle parlementaire s’exerce certes au profit du Parlement, mais avant tout à destination de nos concitoyens qui ont le droit et le besoin de connaître – pour reprendre une terminologie juridique fréquente en ce domaine – les actions conduites en leur nom ou, à tout le moins, les supports financiers de ces opérations ».

La CVFS n’en déplore pas moins que « la réforme de 2001 s’est traduite par un recul dans les capacités de contrôle des fonds spéciaux en même temps que par un élargissement de la liste des services soumis à ce contrôle ».

Elle attire également l’attention du Premier ministre « sur l’impérieuse nécessité de revaloriser au moins à hauteur de 50% le montant octroyé aux services de renseignement [recommandation n°10] » dans la mesure où « les budgets octroyés aux services de renseignement ont connu une progression appréciable et conforme à la reconnaissance de la fonction stratégique assumée ainsi qu’à la hausse de leur activité, la Commission constate que les fonds spéciaux n’ont pas bénéficié d’une revalorisation alors même qu’ils financent la partie la plus sensible de l’activité de ces administrations« .

La CVFS a en effet découvert que, pour faire face à cette situation, les services de renseignement (la DGSE en tête) ont, sinon détourné depuis des années, tout du moins procédé à un « recours routinisé » (sic) aux « DDAI« , une ligne budgétaire de « décrets de dépenses accidentelles et imprévisibles » initialement conçus pour des motifs écologiques et humanitaires :

« Conçus pour faire face à des dépenses urgentes et imprévisibles telles les catastrophes naturelles ou sanitaires, ces décrets sont pris en application du programme budgétaire 552 (Dépenses accidentelles et imprévisibles), l’une des deux composantes de la mission Provisions.

Ce programme se caractérise par une souplesse avantageuse : contrairement aux autres leviers d’aménagements budgétaires à disposition de l’exécutif (loi de finances rectificative, décrets d’avance, virements et transferts entre programmes, dégel de crédits mis en réserve) qui supposent de recueillir l’avis et/ou l’accord de différentes institutions, les DDAI ne sont pas soumis aux mêmes obligations. En effet, les fonds affectés au programme 552 relèvent d’un simple décret du Premier Ministre pris sur rapport du ministre chargé des Finances.

Ces documents ne font pas nécessairement l’objet d’une publication, notamment lorsqu’ils relèvent de la Défense nationale. Ils sont d’ailleurs fréquemment utilisés pour financer des opérations extérieures, s’éloignant quelque peu de l’épure du droit selon la Cour des comptes. Dans le même ordre d’idées, ils ont permis, depuis 2009, d’acquérir un immeuble, de financer la campagne de vaccination contre le virus H1N1, de consulter les habitants sur le projet du Grand Paris, de payer des crédits de personnel en fin d’année…

En sus de sa souplesse, le programme se caractérise par l’absence d’évaluation et de contrôle prévus par la LOLF au regard des objectifs poursuivis (parer à l’imprévisible). Seul le contrôle des fonds spéciaux, lorsque des DDAI concernent des services de renseignement, introduit une nuance à ce propos. »

Or, « la CVFS a constaté le recours systématique à des DDAI afin de financer, au-delà du déclenchement de la crise, des dépenses qui, avec le temps, deviennent prévisibles », ce que la CFVS qualifie de « cercle vicieux dans la mesure où la crise dure généralement plus longtemps que le décret (…). En conséquence, la Commission réaffirme son désir de voir la dotation en fonds spéciaux accrue de manière conséquente afin d’intégrer le montant cumulé des DDAI et d’offrir aux services concernés une gestion plus saine et sereine de leurs budgets sur le moyen terme. Pareille décision permettra de limiter le recours aux DDAI et de le restreindre à son objet principal : la gestion temporaire de l’imprévisible [recommandation n°18]. »

Des dépenses « accidentelles, imprévisibles et surtout urgentes »

En 2007, un rapport de la commission des finances rappelait que si la dotation des DDAI, « comme son nom l’indiquait clairement, avait pour objet de prévoir les crédits nécessaires à des dépenses accidentelles, imprévisibles et surtout urgentes (…) liées à des catastrophes naturelles, en France ou à l’étranger, ou à des événements extérieurs qui nécessiteraient le rapatriement de ressortissants français (…) votre rapporteur spécial et la Cour des comptes se rejoignent pour juger qu’il est peu orthodoxe d’utiliser une dotation pour dépenses accidentelles et imprévisibles pour régler des dettes pourtant bien prévisibles ».

Évoquant une « mauvaise utilisation des crédits (qui) menace le principe de la sincérité budgétaire« , le rapporteur mettait alors en garde « contre les éventuels « détournements » dont cette dotation aurait pu faire l’objet« , pratique qui avait d’ailleurs déjà « été dénoncée par la Cour des comptes dans son rapport sur les résultats et la gestion budgétaire de 2006″, et qui « ne devrait plus se reproduire à l’avenir. »

En novembre 2008, Yves Fromion, président de la Commission de vérification des fonds spéciaux, n’en proposait pas moins, de son côté, d’avoir précisément recours aux DDAI pour abonder les fonds spéciaux : « la justification de l’emploi des fonds spéciaux s’est révélée satisfaisante (et) toutes les dépenses contrôlées paraissant correspondre strictement à un objet opérationnel bien défini. Quant au montant de la dotation des fonds spéciaux, qui s’établit dans le projet de loi de finances à 48,9 millions d’euros, elle me paraît répondre à l’essentiel des besoins, en particulier de la DGSE, sous réserve naturellement des compléments que pourrait nécessiter la gestion de crises, par nature imprévisibles. Les ressources destinées à ces abondements pourraient d’ailleurs, si nécessaire, être versées aux fonds spéciaux par répartition de la dotation pour dépenses accidentelles et imprévisibles »…

De fait, les DDAI ont dès lors abondé les fonds spéciaux :En 2008, la commission des finances relevait ainsi que trois DDAI avaient « permis d’abonder, à hauteur de 7,46 millions d’euros (en AE et CP), les fonds spéciaux employés au financement d’opérations menées par la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) ».En 2009, 19 millions d’euros ont été prélevés sur la provision pour dépenses accidentelles et imprévisibles : 11,5 millions d’euros pour indemniser certaines collectivités locales de dégâts provoqués par des intempéries ; 7,5 millions d’euros pour abonder les fonds spéciaux.En 2010, la dotation des fonds spéciaux s’élevait en LFI 2010 à 53,9 M€, mais plusieurs DDAI l’ont abondé de 11,2M€ supplémentaires.En 2011, la dotation de la sous-action « Fonds spéciaux et GIC » s’élevait en à 53,9 M€. Et si la Cour des Comptes relevait (.pdf)  qu »‘aucun décret pour dépenses accidentelles ou imprévisibles n’a été publié en 2011″, elle n’en relevait pas moins que « seuls deux décrets non publiés allouant des crédits de paiement aux fonds spéciaux de 11,28 M€, montant constatable par la différence entre les crédits ouverts et les crédits restants, ont été pris »… tout en constatant que les DDAI représentaient désormais plus de 20% du montant des fonds spéciaux :

« Il est d’usage que des dépenses d’opérations extérieures de la DGSE soient financées sur la mission provision. La direction du budget n’est pas informée des motifs précis d’utilisation de ces fonds, les rapports de motivation des décrets étant couverts par le « secret défense ». Sans remettre en cause le caractère urgent et imprévisible des demandes formulées par la DGSE, la Cour constate que les crédits affectés aux fonds spéciaux en 2011 représentent 21 % du budget des fonds spéciaux votés en 2011 (53,9 M€) ».

En novembre 2012, la Commission des Finances relevait que « Les crédits ouverts en loi de finances initiale pour 2012 s’élevaient à 51,7 millions d’euros. Ils ont par la suite été modifiés sous l’effet d’un dégel de la réserve de précaution, de deux décrets pour dépenses accidentelles et imprévisibles et d’un décret de transfert en provenance du ministère de la Défense et portés à 65 millions« , tout en soulignant qu' »Il est habituel que des abondements en gestion interviennent. La DGSE en demeure la principale bénéficiaire« .

En 2013, la Commission des Finances entérinait le dispositif : « les crédits programmés initialement en 2013 s’élevaient à 49 725 077 euros. La prévision de consommation, sous l’effet de trois décrets pour dépenses accidentelles et imprévisibles (9 966 000 euros), a été portée à 59 691 077 euros et devrait atteindre 68 804 077 euros. Il est habituel que des abondements en gestion interviennent. La DGSE en demeure la principale bénéficiaire. »

En 2014, elle relevait que « des abondements de crédits ont majoré les dotations des fonds spéciaux de 23,5 millions par cinq décrets pour dépenses accidentelles et imprévisibles et un décret de transfert. La consommation des crédits de fonds spéciaux s’est élevée à 73,4 millions d’euros, en augmentation au regard de celles de 2013 (68,8 millions) et 2012 (68,3 millions), pour une dotation initiale de crédits de 49,9 millions ».

La commission des finances anticipait même la prévisibilité du recours aux décrets de dépenses accidentelles et imprévisibles : « Les crédits programmés initialement en 2015 s’élevaient à 49,9 millions d’euros, comme en 2014. La prévision de consommation, sous l’effet de deux décrets pour dépenses accidentelles et imprévisibles (14 millions) a été portée à 58,4 millions d’euros. »

Plus généralement, elle remettait également en question l’utilité même de la présente mission : « L’absence de doctrine d’emploi, la faiblesse des montants inscrits sur la mission et l’existence d’autres dispositifs permettant de faire face à des dépenses urgentes et imprévues (mise en réserve, auto-assurance) conduisent à s’interroger sur la nécessité de doter la mission ».

Pour autant, cette routinisation du détournement des DDAI rencontrait quelques résistances ces derniers temps. En 2013, la commission des finances avait ainsi rappelé que la Cour des comptes jugeait « globalement irrégulière l’utilisation des crédits en 2012 » et qu’elle préconisait de « limiter l’utilisation de la dotation pour dépenses accidentelles de la mission « Provisions » aux situations de calamités ou aux dépenses réellement imprévisibles ».

Dans sa Note d’analyse de l’exécution budgétaire 2014, la Cour des comptes relevait de son côté que « l’utilisation des crédits (DDAI, NDLR) n’est qu’accessoirement en rapport avec l’objet de la mission tel que défini à l’article 7 de la LOLF : la gestion des calamités et les rémunérations décidées tardivement« , tout en concédant « un usage modéré de cette souplesse : une trentaine de millions d’euros de CP et entre une dizaine et une centaine de M€ en AE consommées par an pour traiter un nombre limité de situations d’urgence : crises humanitaires, attribution des fonds spéciaux, signature des baux dont la signature n’est possible qu’en disposant rapidement d’autorisations d’engagement couvrant la totalité de leur durée, résolution de dysfonctionnements informatiques inopinés sur les rémunérations ».

La Cour des comptes n’en rappelait pas moins que « lors de la discussion du projet de loi de finances initiale pour 2008, le ministre du Budget, des Comptes publics et de la Fonction publique s’était engagé à «réserver l’utilisation de la provision pour dépenses accidentelles et imprévisibles aux seules dépenses présentant un caractère d’urgence et résultant de la survenance d’aléas climatiques et sanitaires». »

Dans son rapport 2015, la CVFS relève que « ces positions sont réaffirmées chaque année dans le rapport sur l’exécution du budget de l’Etat par mission et programme« … et demande donc à y mettre terme. Sauf que pour y parvenir, il faudrait donc « revaloriser au moins à hauteur de 50% le montant octroyé aux services de renseignement« …


Un clandestin se cachait Place Beauvau depuis… 1972

Thu, 28 Jan 2016 16:28:28 +0000 - (source)

Safari, Système automatisé pour les fichiers administratifs et le répertoire des individusCe 27 janvier, journée européenne des données personnelles fêtée par les CNIL de toute l’UE, le Canard Enchaîné révélait l’existence d’un nouveau fichier policier clandestin créé en… 1972.

OSIRIS, pour « outil et système d’informations relatives aux infractions sur les stupéfiants« , fichier créé par un arrêté publié au JO le 19 janvier dernier pour établir des statistiques sur, « par exemple, le nombre de trafiquants de cocaïne, le nombre de trafiquants selon leur âge et un type de produit déterminé, le nombre de trafiquants localisés dans un département déterminé, etc.« , permet également et « par exemple une représentation graphique des quantités saisies par département ou par région, du nombre de trafiquants ou d’usagers par produit, etc. » grâce au futur système de cartographies et d’information géographique (SIG) en cours de développement par le ministère de l’intérieur.

Or, à l’occasion de sa déclaration, la CNIL a découvert qu’OSIRIS « est mis en œuvre depuis 2006 par l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS)« , et que cela faisait donc au moins que 10 ans qu’il fonctionnait illégalement.

Voire : le site de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, un groupement d’intérêt public créé pour « éclairer les pouvoirs publics, les professionnels du champ et le grand public sur le phénomène des drogues et des addictions« , avance de son côté qu’il existe depuis… 1972, qu’il est devenu « fichier nominatif depuis 1990« , qu’il s’appelait alors Fichier national des auteurs d infractions à la législation sur les stupéfiants (FNAILS) avant d’être renommé OSIRIS en 2007. Soit 26 ans d’illégalité. Un record.

Mis devant le fait accompli, le gendarme des fichiers se retrouve réduit dans son avis à rappeler le gouvernement à « l’impérieuse nécessité de la saisir préalablement à la mise en œuvre d’un traitement« , comme le prévoit expressément la loi, dans la mesure où elle « ne peut dès lors que déplorer la déclaration très tardive de ce traitement, déjà mis en œuvre depuis plusieurs années« .

Ce n’est en effet pas la première fois, loin de là, qu’un fichier policier est légalisé des années après avoir été créé. Le système JUdiciaire de Documentation et d’EXploitation (JUDEX), le casier judiciaire bis de la gendarmerie, avait ainsi été créé en 1985, mais légalisé qu’en 2006, après 21 ans de clandestinité. La CNIL avait également déjà « regretté » de découvrir que le « logiciel d’uniformisation des procédures d’identification » (LUPIN), qui lui avait été soumis en octobre 2014, avait été « mis en œuvre depuis plusieurs années, (et) déclaré si tardivement« .

Même son de cloche pour la plate-forme de signalement IGPN, déclarée en avril 2014 et dont la Commission avait « regretté qu’il ait été mis en œuvre avant même qu’elle se soit prononcée sur le projet d’arrêté« , ainsi que pour le « bureau d’ordre de l’action publique et des victimes » (BOAPV) de la direction des affaires criminelles et des grâces, créé en février 1994, mais déclaré qu’en février 2012, ou encore pour GASPARD, le fichier de reconnaissance biométrique faciale du ministère de l’Intérieur, dont elle avait appris l’existence au détour de la déclaration d’un autre fichier, alors qu’il n’avait « pas fait l’objet des formalités prévues par la loi » informatique et libertés.

Comme le Canard l’avait alors souligné, ladite loi, adoptée en 1978 pour -précisément- protéger les citoyens français du fichage policier, a en effet été modifiée en 2004 de sorte que le gouvernement, s’il doit toujours demander son avis de la CNIL dès lors qu’il veut créer un « fichier de sûreté« , n’ait plus à en tenir compte. Sa seule obligation : publier l’avis de la CNIL au JO… Depuis, le nombre de fichiers a explosé.

En 2006, le groupe de travail sur les fichiers de police et de gendarmerie présidé par Alain Bauer recensait 34 fichiers. En 2009, les députés Delphine Batho et Jacques-Alain Bénisti, mandatés par l’Assemblée suite au scandale du fichier Edvige, en avait de leur côté répertoriés 58, soit une augmentation de 70% en trois ans, et découvert qu’un quart d’entre-eux ne disposaient d’aucune base légale, faute d’avoir été déclarés à la CNIL.

Un comble, pour des fichiers de police judiciaire. En 2011, j’en avais comptabilisé 70, dont 44 créés depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, en 2002 (cliquez sur l’image pour accéder au tableur).

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Depuis, Nicolas Sarkozy a fusionné (ce fut même sa dernière action en tant que président de la République, le jour de l’élection de François Hollande) les deux principaux fichiers, le STIC et JUDEX, alors qu’ils sont réputés pour être truffés d’erreur, dans l’indifférence générale (voir Pour la CNIL, 18% des Français sont « suspects »), et aucun recensement mis à jour n’a été effectué.

Le moteur de recherche de Legifrance, le service public de la diffusion du droit, n’en répertorie pas moins de 33 décrets, 45 arrêtés et 67 délibérations faisant référence à l’article 41 de la loi informatique et libertés, qui encadre l’accès aux traitements qui intéressent « la sûreté de l’État, la défense ou la sécurité publique« .

La loi informatique et libertés avait pourtant expressément été adoptée suite à un autre projet clandestin de fichier policier, SAFARI (pour « Système automatisé pour les fichiers administratifs et répertoires des individus« ). Allez, circulez.


Valls tragique à Milipol : 100 morts (pour l’instant)

Fri, 25 Sep 2015 13:52:40 +0000 - (source)

Fin 2013, j’avais accepté de m’auto-censurer. Manuel Valls était ministre de l’Intérieur, et j’avais la preuve qu’il courtisait (et cherchait à commercer avec) des ministres de l’Intérieur de pays autoritaires (sinon totalitaires), dont un au moins, le ministre de l’Intérieur du Bahreïn, avait, sinon du sang sur les mains, tout du moins près d’une centaine de morts à son « actif« .

J’avais écrit un article à ce sujet, et finalement accepté de ne pas le publier pour ne pas alerter les autorités sur ce que nous voulions révéler. Je travaillais en effet avec Jean-Pierre Canet, Benoit Bringer et Arthur Bouvart pour un numéro de #CashInvestigation consacré aux marchands de (soi-disant) « solutions » de sécurité surfant sur le « business de la peur« .

Entre autres révélations, nous avons également découvert que des gendarmes français ont formé les policiers de Bahreïn pendant les émeutes de 2011, et réussi à franchir le sas de sécurité reposant sur le passeport biométrique avec de fausses empreintes digitales.

album-cover-large-27005Notre enquête est désormais (et enfin) disponible, Manuel Valls a depuis été nommé Premier ministre, le prochain salon Milipol aura lieu du 17 au 20 novembre 2015, occasion de publier l’enquête que j’avais accepté de ne pas publier, ainsi que l’édifiant supplément vidéo de ce n° de Cash Investigation, qui n’a été diffusé que sur le web.

Vous y entrapercevrez notamment les responsables d’Advanced Middle East SYStem, le faux-nez qui a racheté le système de surveillance de masse Eagle d’Amesys, au sujet duquel j’ai longuement écrit sur ce blog & pour OWNI, et que Futuropolis m’a permis de raconter dans une BD sortie cet été, Grandes oreilles & bras cassés, et dont FranceTV vient de publier les bonnes feuilles.

Valls tragique à Milipol : 100 morts (pour l’instant)

article écrit en novembre 2013

Les organisateurs de Milipol, le principal « salon mondial de la sécurité intérieure des Etats« , co-organisé par le ministère de l’Intérieur, fin novembre, en banlieue parisienne, étaient fiers d’annoncer que Manuel Valls avait inauguré son édition 2013 en présence de « pas moins de 17 ministres de l’Intérieur en provenance d’Europe, d’Asie, du Proche-Orient ou d’Afrique« . Ils se sont par contre bien gardés de préciser leurs pedigrees.

La photographie affichée en « une » de « Milipol News » (le journal diffusé auprès des visiteurs du salon) ainsi que les images partagées par Milipol sur Facebook, Twitter, Flickr puis YouTube, montrent, à la droite de Manuel Valls, trois moustachus aux crânes plus ou moins dégarnis, dont un en costume gris.

Capture du 2013-11-23 22:21:05
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« Honte au gouvernement français d’avoir invité le ministre de l’intérieur du Bahreïn pour faire du shopping d’armements à Milipol »

La photographie partagée par Milipol sur Twitter a fait bondir l’ONG Bahrain Watch, et permis d’identifier le monsieur moustachu en gris comme étant Rashid bin Abdulla Al Khalifa, ministre de l’Intérieur du Bahreïn, un des 12 pays estampillés « ennemis de l’Internet » par Reporters Sans Frontières, classé 165e (sur 179) dans son classement mondial de la liberté de la presse, qui bloque l’accès à plus de 1000 sites web et qui, depuis juin 2012, a infligé 118 mois de prison cumulés à 13 internautes en raison de ce qu’ils avaient écrit, notamment sur les réseaux sociaux.

Dans ce tout petit royaume du Golfe persique, la répression ne vise pas que les internautes : les policiers anti-émeutes (formés par des CRS français) dispersent les manifestants à coups de plombs de chasse (type chevrotine), tirent des grenades lacrymogènes en visant la tête de manifestants et/ou « à l’intérieur » des maisons (quitte à tuer des gens), torturent & embastillent les défenseurs des droits de l’homme; entre autres :

Si le « printemps arabe » bahreïni a fait bien moins parler de lui que ceux qui ont (eu) lieu dans d’autres pays, c’est notamment parce que l’armée américaine y dispose d’une énorme base militaire et qu’elle préfère donc fermer les yeux sur les exactions qui y ont lieu. Mais aussi parce que 220 journalistes, représentants d’ONG, défenseurs des droits de l’homme ou personnalités politiques se sont vus refuser le droit d’entrer dans le pays, d’après le recensement de Bahrain Watch, qui documente aussi les fournisseurs de chevrotines et de grenades lacrymogènes utilisés par les policiers anti-émeutes.

L’ONG avait ainsi découvert que les policiers « anti-émeutes » utilisaient des gaz lacrymogènes fournis, en partie, par une entreprise française, Alsetex, qui se présentait comme le « Leader des produits pour la gestion démocratique des foules« .


Je découvrais de mon côté, dans le rapport sur les exportations d’armement de la France, que la France avait vendu pour plus de 26M€ d’armes au Bahreïn en 2011, dont 16M€ de « bombes, torpilles, grenades, pots fumigènes, mines, missiles, produits « pyrotechniques » militaires (et) cartouches« , et 421 000 € d' »agents chimiques ou biologiques « antiémeutes » » (cf A quoi servent les « agents antiémeutes toxiques » français au Bahreïn ?).

Suite à mon enquête, Alsetex effaçait le terme « démocratique » de son site web, et retirait les fiches signalétiques de ses grenades lacrymogènes.

Dans la foulée, une source gouvernementale expliquait au Point que « suite à l’affaire tunisienne, l’exportation de l’ensemble des produits pour le maintien de l’ordre vers Bahreïn a cessé le 17 février 2011 » (date du « Bloody Thursday« , qui avait réuni 150 000 manifestants -sur 600 000 habitants-, et qui s’étant soldé par 4 morts et 300 blessés, marqua le début du « printemps arabe » bahreïni, NDLR), tout en rappelant que la France avait été parmi les premiers pays à prendre cette mesure unilatérale.

Interrogé sur les autorisations d’exportation de matériel de guerre vers le Bahreïn, le gouvernement avait assuré qu’il s’agissait « uniquement de matériel d’alerte biologique et de détection chimique« .

Or, et comme le révélait la semaine passée Intelligence Online, seul média français à s’être fait l’écho de la visite de Rashid Abdullah al-Khalifa à Milipol, dans un article intitulé « Bahreïn : Paris continue d’épauler la police« , le rapport annuel 2013 sur les exportations d’armes indique que la France a de nouveau autorisé l’exportation d' »agents chimiques ou biologiques » (pour un montant de 251 347€ en 2012), et révèle aussi et surtout un très net accroissement des exportations d’armement vers le Barheïn, la France ayant enregistré 4.4M€ de prises de commandes en 2012 (contre 0.7 en 2011 et 0.3 en 2010), et 76.7M€ de matériels livrés en 2012 (contre 26.8 en 2011, et 9.8 en 2010).

A Milipol pour… « défendre la liberté d’expression »

1311intriorMilipolbr_frSeuls les médias bahreïnis se sont faits l’écho de la rencontre des deux ministres de l’Intérieur. On les retrouve ainsi, en tête à tête, sur le site de la Bahrain News Agency, ainsi que dans l’édition .pdf du Gulf Daily News (quotidien pro-gouvernemental sous-titré « La voix du Bahreïn« ) avec d’autres personnalités non encore identifiées (commentaires bienvenus).

1311MilipolGulfNews2

Étrangement, l’article de l’agence de presse bahreïnie est intitulé « Le Bahreïn s’engage pour la liberté d’expression« … comme si un ministre de l’Intérieur venait à Milipol, temple du maintien de l’ordre et des technologies de surveillance, pour y acheter des outils de défense de la « liberté d’expression« .

L’article rapporte que cette rencontre a permis à Rashid Abdullah al-Khalifa de rappeler que son pays défendait la « liberté d’expression et les droits humains qui sont protégés par la constitution« , le ministre bahreïni précisant cela dit qu' »il est regrettable que certains abusent de cette liberté pour se livrer à des activités en violation de la loi« , et que la police de son pays ne faisait pas face à des « manifestants« , mais à des « émeutiers, vandales et terroristes« .

La Voix du Bahreïn précise par ailleurs que Rashid Al Khalifa était à Milipol à l’invitation de Manuel Valls, qui aurait accepté l’invitation d’aller, en retour, visiter le Bahreïn, au nom de la coopération bilatérale entre leurs deux pays.

D’après Intelligence Online, et en dépit de la répression qui sévit au Bahreïn, « Paris continue cependant de détacher des coopérants auprès du ministère bahreïni de l’intérieur« .

« Pour que cesse l’impunité au Bahreïn »

wanted23En tout état de cause, c’est avec un sens du timing étonnant que Manuel Valls a décidé d’inviter Rashid bin Abdulla Al Khalifa à Milipol, et de poser à ses côtés, alors que deux ONG de défense des droits de l’homme, plus un rapport parlementaire, viennent de rappeler l’ampleur des violations des droits de l’homme dans cette petite monarchie pétrolière dirigée par la famille Al Khalifa depuis… 1783.

Evoquant « un soulèvement maté dans le sang et l’indifférence générale« , le rapport de la mission d’information sur les Révolutions arabes, réunissant des députés de la majorité et de l’opposition, rendu public le 14 novembre (5 jours avant l’inauguration de Milipol), déplore ainsi les « nombreuses perquisitions nocturnes et traitements inhumains et dégradants manifestement destinés à faire régner la terreur » depuis la violente répression du « Bloody Thursday » de 2011.

Le Bahrain Center for Human Rights venait quant à lui de lancer une campagne « pour que cesse l’impunité au Bahreïn, et mis en ligne les posters de 59 personnalités « Most Wanted« , dont Rashid bin Abdulla Al Khalifa.

1312AlKhalifa

L’ONG lui reproche notamment, en tant que ministre de l’Intérieur, de couvrir les violations des droits de l’homme imputables aux forces de l’ordre : passages à tabac de manifestants et citoyens, institutionnalisation de la torture dans les commissariats et les « centres de torture clandestins« , recours excessif aux gaz lacrymogènes -qui auraient entraîné plus de 40 de la centaine de morts recensée par l’opposition depuis le début de la contestation (dont plusieurs nouveaux nés et personnes âgées, asphyxiés)-, le recours tout aussi excessif à la chevrotine pour disperser les manifestants (14 morts, plus de très nombreux blessés, et éborgnés), plus une douzaine d' »exécutions extra-judiciaires d’enfants et adultes« .

Dans le cadre de son opération 10 jours pour signer, Amnesty International, de son côté, revient sur les 13 prisonniers d’opinion condamnés à des peines allant de 5 ans d’emprisonnement à la prison à perpétuité (et pour certains torturés), pour avoir osé défendre les droits de l’homme et la démocratie.

J’avais eu l’occasion de raconter l’histoire poignante de plusieurs d’entre eux (voir Arabes en colère, sur OWNI), des tortures infligées à Abdulhadi al-Khawaja, le fondateur du Barhain Center for Human Rights au courage de sa fille, AngryArabia, qui n’hésitait pas à manifester, seule (elle a depuis été incarcérée), en passant par la condamnation de Nabeel Rajab, son successeur.

160px-Nabeel_Rajab_at_his_officePar ailleurs secrétaire général délégué à la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), Rajab avait réussi à déjouer la surveillance des autorités pour aller accorder une interview à Julian Assange, à Londres. Il savait qu’il risquait la prison mais il n’en décida pas moins de retourner se battre dans son pays, et fut interpellé à son retour en avion. Il croupit depuis deux ans en prison pour un tweet « insultant« . Suite à la visite du premier ministre dans un village, Nabeel Rajab avait en effet avoir osé écrire, sur Twitter :

« chacun sait que vous n’êtes pas populaire et que, n’était le besoin d’argent, vous n’eussiez pas été le bienvenu chez eux. »

Détenu à l’isolement, enfermé avec des animaux morts, Nabeel Rajab, qui n’a droit qu’à 6 litres d’eau par semaine (alors que, souffrant de calcul biliaire, il aurait besoin de boire beaucoup d’eau), vient de voir sa condamnation confirmée en appel.

Les pudeurs de violette de Milipol

Evoquant un « bilan très positif, le communiqué de presse de clôture de Milipol se félicitait d’avoir accueilli « 25 834 visiteurs de 150 pays dont 45% venaient de l’étranger« , ainsi que « 161 délégations officielles » de 97 pays (« contre 53 en 2011« ) :

Outre le nombre, la composition de ces délégations était de très haut niveau
(16 Ministres de l’Intérieur, 18 Directeurs Généraux)
.

Interrogé sur les pays d’où provenaient ces délégations « de très haut niveau« , et notamment sur la nationalité des « 16 Ministres de l’Intérieur et 18 Directeurs Généraux« , Milipol s’est contenté de mentionner les noms de 4 ministres de l’intérieur : Jérôme Bougouma (Burkina Faso), Ranko Otojic (Croatie), Bajram Rexhepi (Kosovo) et Marwan Charbel (Liban), et 3 directeurs généraux : Abdulla Mohammed Al-Sowaidi (Qatar), Miroslav Veljovic (Serbie), Wieslaw Lesniakewicz (Pologne), omettant soigneusement de mentionner la présence de Rashid Abdullah al-Khalifa, ainsi que de 11 autres ministres de l’intérieur, et 15 directeurs généraux.

Voir aussi :
Calais : un « État policier en situation de guerre »
3300 migrants sont morts à Lampedusa depuis 2002
La guerre aux migrants a fait 18 000 morts (au moins)
A quoi servent les « agents antiémeutes toxiques » français au Bahreïn ?
« L’Internet est libre »… mais pas notre pays. Lettre ouverte au président de l’Azerbaïdjan


De la surveillance de masse à la paranoïa généralisée

Sat, 03 Jan 2015 18:02:56 +0000 - (source)

BYmYLrlIl y aura un avant et un après Snowden. Avant, ceux qui dénonçaient la montée en puissance de la société de surveillance passaient pour de doux paranoïaques (alors que les paranos, c’était pas eux, mais la NSA, ce que Snowden a amplement démontré).

Depuis, tout le monde ou presque est persuadé d’être espionné par la NSA, ou encore que la DGSE espionnerait toutes les télécommunications, en France… ce dont je me permets de douter : la NSA ou la DGSE (& Cie) ont certes les moyens de tenter d’espionner n’importe qui, mais les documents Snowden ne permettent aucunement de conclure qu’ils espionneraient tout le monde, a fortiori tout le temps, façon « Big Brother« .

Mise à jour, juin 2015 : vous trouverez plus bas la vidéo de la suite de cette conférence, donnée à Pas Sage en Seine 2015, où j’ai tenté d’expliquer pourquoi je n’avais pas particulièrement peur des « boîtes noires » du Projet de loi relatif au renseignement, et pourquoi le problème me semble être ailleurs…

MaJ, septembre 2016 : voir aussi Pour en finir avec la « surveillance de masse », décryptage/fact-checking encore plus contextualisé.

C’est ce que j’avais tenter d’exposer, en juin 2014, lors d’une conférence à Pas Sage En Seine (PSES), De la surveillance de masse à la paranoïa généralisée (vidéo), que l’association de défense et de promotion des logiciels libres APRIL m’a récemment fait l’honneur de retranscrire (un travail de titan, <3) :

« Non, la NSA, le GCHQ ou la DGSE, Google, Facebook, Microsoft & Cie ne sont pas Big Brother, et ils n’espionnent pas tout le monde tout le temps.
Et notre boulot, aujourd’hui, est aussi de comprendre et d’expliquer ce qu’ils font exactement, plutôt que d’entretenir le #FUD ambiant. »
« Fear, Uncertainty and Doubt » (FUD) : Peur, Incertitude et Doute

Alors que la Library of Congress vient de publier une étude de droit comparé reprenant l’article du Monde qui affirmait (à tort) que la DGSE collecte systématiquement les méta-données de toutes les communications téléphoniques et électroniques, en France, il m’a semblé important, à l’heure des bilans de fin d’année, de reprendre sur ce blog cette conférence résumant ce que m’ont appris les factchecks que j’ai fait de plusieurs des « révélations » du Monde à ce sujet :

La DGSE a le « droit » d’espionner ton Wi-Fi, ton GSM et ton GPS aussi mais non, rien n’indique qu’elle collecte « systématiquement les signaux électromagnétiques émis par les ordinateurs ou les téléphones en France« ;
La NSA n’espionne pas tant la France que ça : non, la NSA n’a pas espionné 70M de communications téléphoniques de Français; il s’agissait de 70M de méta-données captées par la DGSE à l’étranger, et partagées avec la NSA;
DGSE/Orange : joue-là comme SuperDupont (#oupas) : pourquoi je doute qu’Orange soit le partenaire « non identifié » de la DGSE et du GCHQ mentionné dans un document Snowden;
Cher Edward Snowden, il ne faut pas croire tout « Le Monde » (réservé aux abonnés d’Arrêt sur images) : de fait, il ne s’agit pas d’Orange, mais de QOSMOS, leader mondial (et français) de l’analyse des protocoles et de l’extraction des méta-données.
MAJ, avril 2015 : le PNCD, soi-disant « « Big Brother » dissimulé au cœur du renseignement », qualifié de « dispositif de surveillance de masse des services français« , n’est pas un « secret sur lequel la République a réussi, depuis 2007, à maintenir un silence absolu » : j’en avais parlé en… 2005, et il date de 1999; et son objet n’est pas de faire de la « surveillance de masse » des internautes français : le gouvernement venait de légaliser l’utilisation de logiciels de chiffrement, et en profita donc pour légaliser le fait que la DGSE disposait de supercalculateurs utilisés pour décrypter les messages chiffrés qu’elle avait interceptés (à l’international, la DGSE n’étant pas, par ailleurs, autorisée à surveiller les Français, en France);
MaJ, avril 2016 : la DGSE n’a pas surveillé ni espionné Thierry Solère, mais découvert qu’il l’avait été, en toute illégalité, par un ou plusieurs de ses analystes du renseignement, et mis fin à cette surveillance. Reste que c’est moins vendeur que de laisser entendre que « la DGSE a surveillé Thierry Solère« …
MaJ, septembre 2016 : les « boîtes noires » avaient cristallisé le débat autour de la loi renseignement, mais la DGSE espionne-t-elle tous les Français ? tl;dr : non, ce que j’ai tenté d’expliquer en version longue : Pour en finir avec la « surveillance de masse »

De la surveillance de masse à la paranoïa généralisée

Vous pouvez lancer la vidéo de la conférence et l’écouter comme une émission radio (vous pouvez aussi en retrouver les slides là), ou encore lire, plus bas, la version résumée que j’ai faite de la (longue) retranscription faite par APRIL.

Voir aussi la suite de cette conférence, donnée à Pas Sage en Seine 2015, où j’ai tenté d’expliqué pourquoi les termes du débat posés par le très décrié Projet de loi relatif au renseignement me semblent avoir bien mal été posés (et compris). La conférence commence à 2’20 (voir aussi les slides) :

Avant j’avais deux problèmes : c’était, faire comprendre aux gens ce que c’était que la société de surveillance, sans être traité de parano ; et ce n’était pas facile.

Avec les révélations Snowden, mon problème a un petit peu changé : c’est arriver à faire comprendre ce que c’est que la société de surveillance à des paranos. C’est-à-dire que le problème auquel je suis confronté c’est qu’avant, les gens comme moi, qui s’intéressaient à ces histoires-là, était facilement brocardées comme paranos. Le problème, aujourd’hui, c’est que tout le monde est devenu parano. C’est ce que je vais essayer de vous montrer et ce pourquoi ça me semble dangereux, ou problématique en tout cas, de passer de la société de la surveillance à la société de paranoïa.

Pour ceux qui ne me connaissent pas (cf ma fiche sur WikiPedia), ça fait une dizaine d’années que je travaille sur ces questions de technologies de surveillance, de protection des libertés, de vie privée, etc., aux sujets desquelles j’ai consacré des centaines d’articles (et d’interview), plus deux bouquins (La vie privée, un problème de vieux cons ?, et Au pays de Candy – enquête sur les marchands d’armes de surveillance numérique).

J’ai aussi bossé avec WikiLeaks sur les Spy Files, ces marchands d’armes de surveillance numérique qui se réunissent tous les trois mois un peu partout dans le monde dans un salon dont l’entrée est interdite aux journalistes, car réservée aux marchands d’armes et aux services de renseignement, aux flics et aux militaires, et plus particulièrement sur Amésys, cette PME française qui avait conçu un système de surveillance massive de l’Internet à la demande du beau-frère de Kadhafi (voir Barbouzeries au pays de Candy).

En 2007, j’étais journaliste au monde.fr, et il y a eu le scandale autour du fichier Edvige en France. C’était un fichier de renseignements qui autorisait les services de renseignement à ficher les mœurs sexuelles, les opinions philosophiques, politiques, des gens à partir de l’âge de treize ans. Il y a eu des manifestations dans la rue, des hommes politiques qui sont montés au créneau, qui ont protesté contre cette société de surveillance, en tout cas cette volonté de ficher les gens. Lemonde.fr m’a dit  « Écoute tes trucs, là, la surveillance, les fichiers policiers, etc, jusqu’à présent ça n’intéressait que les droit-de-l’hommiste, là visiblement ça commence à intéresser les gens, donc fais-nous un blog là-dessus ».

Et donc j’ai créé  »Bug Brother », où j’ai essayé de suivre un petit peu l’actualité de ces technos et où, en même temps, je sais que jusqu’à l’année dernière il y a des gens, même y compris à la rédaction du Monde qui disaient  « Ouais mais Manach il est un peu parano quand même ». Ce à quoi, moi, ça fait des années je répondais  « Mais ce n’est pas moi le parano. Le parano ce sont des gens comme les clients d’Amésys qui veulent surveiller l’intégralité de leur population ».

Amésys c’est cette boîte française qui a développé un système de surveillance de l’Internet à la demande d’Abdallah Senoussi, qui était le beau-frère de Kadhafi, accessoirement un terroriste, recherché par la justice française. Les paranos, c’est la NSA qui veut surveiller tout, ou en tout cas être capables de tout surveiller.

Moi je ne suis pas parano : je suis journaliste, j’essaye de comprendre comment ça fonctionne. Le problème c’est que maintenant, je suis à peu près persuadé que si on fait un sondage dans la rue  « Est-ce que vous êtes espionné par la NSA ? », la majeure partie des gens vont dire oui. Ce qui est complètement faux : la NSA (entre autres services de renseignement) a autre chose à faire que d' »espionner » l’intégralité de la population… même si elle cherche, de fait et hélas, à surveiller toutes nos télécommunications.

Pour en revenir aux révélations Snowden, je pense que la façon dont a été révélée l’existence de PRISM, présenté comme un des systèmes les plus utilisés par la NSA a, paradoxalement, fait beaucoup de mal à la compréhension de comment fonctionne la NSA, et de comment fonctionnent les systèmes de surveillance, avec des slides qui montraient que, en fait, l’essentiel du trafic sur Internet passe par les États-Unis. Et donc c’est plus simple pour la NSA de surveiller ce qui passe par leur territoire. Et puis surtout, ça a eu énormément de succès, parce qu’on avait la date et les logos de Gmail, Facebook & Cie.

Prism_slide_2

Sauf qu’un des gros problèmes des révélations Snowden, c’est qu’il s’agit d’un gigantesque puzzle dont Glenn Greenwald ne nous en dévoilait que quelques pièces, par à-coups, et qu’il est très difficile d’arriver à comprendre ce que révèle un puzzle quand on en voit que quelques pièces.

En l’espèce, et pour ce qui est de PRISM, on a donc découvert depuis qu’il ne s’agissait pas d’un système donnant à la NSA un accès direct aux serveurs de Google, Facebook & Cie, lui permettant de faire ce qu’elle voulait des données de leurs abonnés, mais de l’acronyme utilisé par la NSA pour désigner le fait de demander au FBI d’aller demander à Google, Microsoft ou Facebook d’accéder aux données de certains de leurs abonnés…

Donc quand on a eu Google, Facebook, Microsoft qui disaient  « Mais nous on n’était pas au courant ! On n’était pas au courant qu’on travaillait comme ça avec la NSA ! », ben c’était vrai, ils n’étaient pas au courant parce qu’ils répondaient à des sollicitations du FBI, et qu’ils ne savaient pas que c’était in fine pour la NSA.

Google puis Microsoft ont demandé à la justice américaine d’avoir le droit de dire combien de personnes ont été concernées par l’utilisation de PRISM, et grosso modo, c’est entre 0 et 1000 demandes, concernant entre 2000 et 12 999 comptes chez Google, et moins de 16 999 comptes chez Microsoft, par semestre. Comparez 1 000 ces chiffres avec le nombre d’utilisateurs des services proposés par Google et Microsoft : ce n’est pas vraiment du « massif« , au sens où la NSA espionnerait absolument tout le monde. Non, c’est de la surveillance ciblée.

EMBWlbpÇa fait quelques années que Google avait entamé ce qu’il appelle les  »transparency reports », à savoir le fait de publier, régulièrement, le nombre de demandes d’accès à des données qu’ils ont reçues de la part de tels ou tels pays, et le nombre de demandes auxquelles Google a refusé de leur confier les données. Suite à ça, Twitter, Facebook, Microsoft ont eux aussi, suite aux révélations Snowden, commencé à publier leurs propres  »transparency reports », et si on regarde la liste du nombre de total de requêtes qui ont été faites de 2009 à 2012, en France, on en est à moins de 40 000…

Sachant, bien évidemment, qu’il y en a certaines qui portent sur un seul et même individu, et sur le compte Facebook, Tweeter et Google de ce même individu. Donc ce n’est probablement pas 40 000 personnes, c’est probablement moins, en l’espace de trois, quatre ans. Ça c’est pour les demandes d’entraide judiciaire légales, qui passent par les circuits légaux.

Un autre truc qui m’a fait bizarre, quand Vodafone a sorti son « transparency report », assez impressionnant, où il révélait qu’il collaborait avec les autorités de 28 pays, dont certains bénéficiant d’un accès direct à leurs serveurs. J’avais vu sur Twitter des gens crier aux loup : « Regardez, la France est dans la liste des 28 pays, on est espionné par la NSA !!! ».

Or, quand on regarde dans le rapport, il y a eu trois demandes qui ont été faites concernant la France à Vodafone ! En comparaison ce sont des dizaines, voire des centaines de milliers, à Malte ou en Italie. C’est comme si les gens avaient une sorte de prescience  « Ah, ouais on est espionné, on veut être espionné ». Une sorte de fantasme, comme ça, qui fait que la NSA ça existe. Ce serait quand même injuste quelle ne m’espionne pas moi !

Ensuite on a eu le #Fail en Une du Monde sur la DGSE, avec ses « Révélations sur le Big Brother français » qui expliquaient que la DGSE intercepte et espionne l’intégralité des communications, mails, SMS, fax, comptes Twitter en France. Le scoop citait un des articles de mon blog, Frenchelon: la DGSE est en « 1ère division ».

Bernard Barbier, qui était le directeur technique de la DGSE jusqu’à il y a quelques mois, y révélait, entre autres choses, que la DGSE surveillait les réseaux grands publics et enregistrait tous les mots de passe pour, notamment, pouvoir identifier le gentil étudiant en chimie le jour, qui, le soir, devient un terroriste djihadiste, mais qui utilise le même mot de passe…

L’article du Monde mentionnait le mien, mais les journalistes ne m’avaient pas contacté pour me demander ce que je pensais de leurs « révélations« . Et moi, le fait que la DGSE espionne absolument toutes les télécommunications en temps réel et en tous temps, en France, ça me semblait quand même un peu bizarre.

Donc j’ai creusé, j’ai interrogé un certain nombre d’acteurs qui sont au cœur des réseaux, et tous sont arrivés à la conclusion que si la DGSE est capable d’espionner ce qu’elle veut, par contre, elle n’est pas en mesure d’espionner absolument tout, en temps réel, ni de tout archiver ; non seulement elle n’a pas le droit de le faire, mais en plus ça se verrait.

Parce que vu l’architecture décentralisée des réseaux, en France, pour arriver à ce qu’on intercepte tout le trafic Internet il faudrait placer des boîtes noires sur tous les DSLAMs. Or, il y a beaucoup de DSLAMs, ça coûterait beaucoup d’argent et ça finirait forcément par se voir.

Ensuite on a eu le #fail concernant la NSA. Tout est parti d’un article du Spiegel cosigné par Laura Poitras, la journaliste qui travaille sur les révélations Snowden avec Greenwald, qui révélait que les services de renseignement allemands avaient partagé avec la NSA des dizaines de millions de méta-données qu’elle avait capté à l’étranger.

En guise de preuve, Laura Poitras publiait une capture d’écran de Boundless Informant, un des systèmes de visualisation de données utilisé par les analystes de la NSA, montrant combien de métadonnées Internet et téléphoniques avaient été collectées.

Problème. En octobre, Le Monde fait sa Une sur des « Révélations sur l’espionnage de la France par la NSA américaine », basées sur ce même type de capture d’écran, révélant que la NSA a espionné 70M de communications téléphoniques en France.

Peter Koop, un Hollandais dont le blog  »electrospaces » est probablement un de ceux qui décrypte le plus et le mieux les documents Snowden, a remonté la piste et conclue qu’il ne s’agissait pas de conversations téléphoniques espionnées en France, mais bien de méta-données interceptées par les services français, à l’étranger, et partagées avec la NSA…

Finalement, une semaine après, Le Monde a reconnu, à mots couverts, qu’il ne s’agissait pas de communications téléphoniques espionnées par la NSA en France, mais bien des données espionnées à l’étranger par la DGSE et confiées à la NSA. mais le mal était fait, très peu de gens ayant entendu parler de cette mise à jour. Le problème c’est que ça laisse des traces sur la durée et que ça brouille l’écoute, si je puis me permettre.

Ensuite, il y au le #fail sur Orange et le GCHQ, qui est un peu l’équivalent de la NSA en Grande Bretagne, et qui serait d’après Snowden encore plus puissante que la NSA, non seulement parce qu’il y a plein de câbles de télécommunications sous-marins qui atterrissent en Grande Bretagne et que, apparemment, ils sont très forts dans l’interception massive de ces câbles-là, mais également parce que les lois, le cadre juridique réglementaire en Grande Bretagne fait qu’il est plus simple d’attenter à la vie privée, de faire des opérations d’espionnage que ça ne l’est aux États-Unis.

Donc Le Monde, toujours une Une, révélait « Comment Orange et les services secrets coopèrent ». Evoquant des « relations incestueuses » entre France Télécom et la DGSE, Le Monde avançait également que les services de renseignement français autorisaient également leurs homologues britanniques à accéder aux données des clients français d’Orange…

Les révélations du Monde se basaient sur un document Snowden mentionné dans un article du  »Gardian » en octobre dernier, et qui révélait que la DGSE avait mis le GCHQ en contact avec une entreprise française de télécommunications, partenaire privilégié de la DGSE. Mais ce que je n’ai pas compris, c’est pourquoi l’article disait les services britanniques ont accès aux données des clients français d’Orange. Pourquoi ce serait les clients français ?

Je me mets à la place du GCHQ. Un des gros avantages d’Orange c’est qu’il contrôle 20 % des câbles de fibre optique dans le monde. 20 % c’est énorme ! Le GCHQ, un de ses gros boulots, c’est d’espionner les fibres optiques. Donc ce qui intéresse probablement le GCHQ, c’est probablement les câbles sous-marins. Ce qui intéresse également le GCHQ c’est probablement le fait qu’Orange a une centaine de filiales à l’étranger, dont un certain nombre dans des pays du Golfe, dans des pays africains où il y a la guerre, le Mali, le Niger.

Mais ça, le papier du Monde n’en parle pas. Il ne parle pas des 20 % de câbles de fibre optique, il ne parle pas des filiales à l’étranger. Il ne parle uniquement que des clients français d’Orange. Pourquoi ? Moi je suis journaliste, en termes de probabilités, ce qui intéresse le GCHQ c’est plus les câbles de fibre optique et puis le Mali que les communications téléphoniques à Romorantin.

Qu’est-ce qu’il en a à foutre des communications téléphoniques à Romorantin ou à Marseille, le GCHQ ? Pourquoi il ferait du massif en France ? Et pourquoi la DGSE autoriserait un service de renseignement étranger à faire du massif en France ? Nonobstant le fait qu’un bon nombre de ministères, dont celui de la Défense, qui est-ce qu’ils payent pour passer leurs appels téléphoniques ou pour utiliser Internet ? C’est Orange. Ce serait bizarre que la DGSE accepte qu’un service de renseignement étranger espionne des ministères français…

Je suis blogueur au Monde. Systématiquement, j’en ai référé à ma hiérarchie, qui n’a pas voulu rendre compte de mes factchecks sur le journal papier, me laissant les publier sur mon blog. En attendant, les lecteurs du Monde papier, eux, ne savent pas qu’ils ont été induits en erreur, pas plus que tous les médias qui ont repris, en France et à l’étranger, ces « révélations« …

En attendant, un autre truc que j’ai découvert en enquêtant sur ces histoires, c’est le programme National Insider Threat Task Force, créé pour identifier et neutraliser la « menace intérieure« , et donc aussi les lanceurs d’alerte. Il faut savoir qu’il n’y a jamais eu autant de whistleblowers poursuivis par la justice américaine, et même incarcérés, que sous Obama. L’Espionage Act de 1914, avait été utilisé trois fois jusqu’à Obama. Depuis qu’Obama est là je crois qu’on en est à la sixième ou septième fois.

Il y a une véritable chasse aux sorcières qui a été lancée, et ce programme-là incite les fonctionnaires américains à surveiller leurs collègues, et si il y en a un qui commence à devenir un peu alcoolique, qui commence à devenir dépressif, qui vient de divorcer, qui va voir de la famille à l’étranger, qui arrive tard, qui a des problème d’argent, il faut impérativement le dénoncer tout de suite aux fonctionnaires de sécurité du ministère, parce qu’il pourrait devenir un whistleblower ou un espion.

J’ai ainsi trouvé des manuels de détection des espions sur les sites du ministère de l’Agriculture et de l’Éducation nationale, en mode « 101 moyens de reconnaître les espions ». Vous imaginez en France, des autorités qui demanderaient aux profs d’espionner leurs collègues et de rapporter tout comportement déviant à la hiérarchie, parce qu’il pourrait devenir un espion ?…

Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que oui, on est vraiment passé à quelque chose de l’ordre de la paranoïa. L’administration américaine est passée en mode paranoïaque, depuis le 11 septembre 2001, depuis WikiLeaks aussi, ce qui pourrait aussi expliquer pourquoi ils ont décidé de tout surveiller.

Un autre truc que j’ai découvert, qui a été beaucoup moins médiatisé que les soixante-dix millions de communications téléphoniques soi-disant interceptées par la NSA, c’est la théorie des  »Three Hops », qui constitue un très bon argument pour clouer le bec à tous ceux qui nous répondent, depuis des années  « Oui mais moi je n’ai rien à me reprocher, donc je n’ai rien à cacher ».

La NSA, quand elle s’intéresse à une cible, va ainsi s’intéresser également à tous les gens qui sont en contact avec elle, plus tous les gens qui sont en contact avec ceux qui sont en contact avec elle, etc, à trois niveaux. Ce qui fait que le frère du voisin de la femme du chauffeur d’Angela Merkel peut être espionné par la NSA, quand bien même il n’a strictement rien à se reprocher, rien à cacher et qu’il n’a aucun secret d’État.

Donc la question n’est pas de savoir si on a quelque chose à se reprocher ; la question c’est de savoir est-ce qu’on connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un ? Et comme on sait que sur Facebook, sur Twitter, on est tous à quatre niveaux de séparation des autres, entre quatre et cinq niveaux de séparation des autres, oui, virtuellement, les États-Unis se donnent le droit d’espionner un petit peu tout le monde. (voir Le .gif qui révèle la paranoïa de la NSA, et pourquoi elle espionne aussi vos parents & amis)

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Par ailleurs, les États-Unis ont une technique pour arriver à savoir s’ils ont le droit ou pas de s’intéresser à tel internaute : la théorie des 51 % de probabilités. S’il y a 51 % de probabilités que vous soyez Américain, on ne s’intéresse pas à vous. Mais si 51 % de probabilités que vous soyez un étranger, ils s’octroient le droit d’analyser vos datas, parce que, quand un paquet d’informations transite sur IP, eh bien il n’y a pas sa nationalité dessus. Donc ils ont cette théorie des 51 %. Donc là ce que disait l’ACLU, c’est que si vous avez 40 contacts, virtuellement ça fait 2,5 millions de personnes qui peuvent être espionnées pour vous, pour vous surveiller vous.

Un autre truc qui me semble intéressant, quand même, avec cette histoire de paranoïa généralisée, c’est qu’en fait on n’a pas à être si paranoïaque que ça non plus. Greenwald, toutes les semaines, publie un nouveau document Snowden. Donc ça que veut dire que son ordinateur, l’endroit où les documents Snowden ont été stockés, n’ont pas été piratés par la CIA, la NSA, le GCHQ, le FSB, la DGSE, des méchants pirates, que sais-je…

Ça veut dire qu’il est tout à fait possible, même et y compris pour quelqu’un comme Greenwald qui ne comprenait rien à la sécurité informatique jusqu’à l’année dernière, d’arriver à sécuriser son ordinateur et d’arriver à sécuriser ses communications. C’est tout à fait possible ; il en est la preuve vivante.

Par ailleurs, la majeure partie des gens qui travaillent pour les services de renseignement sont des fonctionnaires à qui on demande de faire un boulot, et qui ne sont pas au courant de ce que font les autres. Les employés de la NSA ont probablement appris beaucoup plus sur la NSA grâce à Snowden qu’ils n’en savaient en étant à l’intérieur de la NSA. C’est le principe de cloisonnement dans les services de renseignement.

Il ne faut pas non plus forcément leur prêter de mauvaises intentions : la majeure partie des gens à la NSA, à la DGSE, leur cible c’est Al-Qaïda, c’est ce qui se passe en ce moment en Libye, c’est ce qui se passe en ce moment en Syrie, c’est ce qui se passe au Mali, c’est ce qui se passe au Niger, pas ce qui se passe à Romorantin, à Paris ou à Numa (là où j’avais fait ladite conférence -NDLR).

Il y a à près deux mille personnes à la direction technique à la DGSE, vu l’ampleur de la guerre au terrorisme, etc, il y en a combien d’après vous qui sont en train d’espionner les gens qui sont ici ? Est-ce que ça fait partie de leurs attributions ? Non. En plus la DGSE, sa mission c’est d’espionner à l’étranger : la DGSE est, comme son nom l’indique, un service de renseignement extérieur. C’est la DGSI, l’ancienne DCRI, en charge du contre-espionnage intérieur qui, effectivement, peut surveiller des gens en France.

Accessoirement, et c’est aussi un truc qui m’énerve, c’est l’expression « Big Brother » : j’en ai marre d’entendre « Big Brother être mis à toutes les sauces : un jour, c’est Google qui est « Big Brother« , le lendemain c’est Facebook, le surlendemain les péages et les radars automobiles, la NSA ou l’assurance maladie… Stop.

A force de mettre « Big Brother » à toutes les sauces, l’expression ne veut plus rien dire, et ne permet plus du tout de comprendre ce pourquoi Google, Facebook, les radars automatiques ou la NSA peuvent poser problème -nonobstant le fait que les problèmes qu’ils posent n’ont généralement rien à voir.

Pour en revenir au sujet qui nous préoccupe, la NSA n’est pas une police de la pensée. Obama n’est pas Hitler, ni Staline. Il faut arrêter avec ce truc-là. Hitler, Staline sont des gens qui tuaient les dissidents. Si vous êtes un dissident aux États-Unis, vous n’êtes pas tué. Certes Laura Poitras vit en exil à Berlin, Jacob Appelbaum vit en exil à Berlin, il y a un certain nombre de personnes qui ont des soucis avec des autorités américaines, mais ce n’est pas comparable avec Big Brother qui était un dictateur.

Ce vers quoi on va c’est beaucoup plus Minority Report. À savoir un monde où il y aura tellement de machines interconnectées et de plus en plus de machines qui vont décider à la place d’êtres humains et où, à des moments, il y a des machines qui vont vous dire non. Et en fait Minority Report ça a déjà commencé. J’avais fait un papier là-dessus, sur ceux que l’on surnomme les « doigts brûlés » de Calais.

À Calais, 25 % des réfugiés se brûlent les doigts pour effacer les empreintes digitales, parce que si les flics les chopent et qu’ils passent leurs empreintes digitales au fichier des empreintes digitales, EuroDac, européen, ils vont être renvoyés en Italie ou en Grèce, là où ils ont été fichés. Or comme leur objectif c’est d’aller en Grande Bretagne, ils n’ont pas envie de se retaper le périple depuis la Grèce ou depuis l’Italie. Donc le seul moyen pour ne pas être renvoyés là-bas, c’est d’effacer leurs empreintes digitales.

Donc Minority Report ça a commencé, c’est maintenant, il y a déjà des gens qui se mutilent pour échapper à des systèmes de fichage utilisant des ordinateurs, sauf que, comme ce sont des réfugiés, sans papiers, à Calais, grosso modo la lie de l’humanité, personne n’en parle.

J’avais participé à une émission il n’y a pas très longtemps avec Alain Bauer, qui était le monsieur insécurité, le monsieur vidéo surveillance sous Nicolas Sarkozy, et non seulement il a reconnu que la quasi totalité des systèmes de vidéo surveillance en France ont été installés n’importe comment. C’était intéressant que ce soit monsieur Alain Bauer qui me dise ça. Et quand j’ai dit  « Mais de toutes façons le problème ce n’est pas Big Brother, c’est Minority Report », lui et le président de l’association des villes vidéosurveillées m’ont répondu que « c’est vrai, on va vers Minority Report »…

Pourquoi j’ai fait cette conférence-là sur la paranoïa ? Parce que je déplore le fait de voir de plus en plus de mes contemporains verser dans la paranoïa, alors qu’on n’a vraiment pas besoin de ça. Pour arriver à mesurer un problème il faut être conscient de ce problème et donc il faut être droit sur pattes, et savoir de quoi on parle, et ne pas raconter n’importe quoi. Le pire est à venir.

Là ce qu’on a vu avec Snowden c’est de la roupie de sansonnet par rapport à ce qui va se passer dans vingt ans. Parce que la NSA ne va pas s’arrêter là. La NSA a semble-t-il commencé à faire du massif sur les câbles sous-marins en 2007-2008, la NSA a commencé à s’attaquer à la crypto il y a quelques années seulement, ce sera quoi dans quinze ans, dans vingt ans ? Je n’en sais foutre rien. Ce que je sais c’est que ce sera très certainement pire que ce qu’on a aujourd’hui. Et donc si aujourd’hui on habitue les gens au fait qu’on vivrait dans « Big Brother« , on va leur dire quoi dans cinq ans, dans vingt ans ?

En plus, ça intériorise complètement la menace, parce que « Big Brother » on ne peut rien faire contre lui ! La NSA, ils sont plus forts que toi ! Ces super Dupont, ils sont magiques, ils ont tous les pouvoirs, de toutes façons, ouais, je ne peux rien faire contre la NSA ! Ce n’est pas vrai ! Greenwald, c’était un noob, et il sait faire maintenant. Donc tout le monde peut le faire. Il faut juste s’en donner les moyens, et apprendre à se protéger.

Je voudrais finir en évoquant un texte que je n’ai pas encore eu le temps de finir, mais où j’essaie d’expliquer ce pourquoi la défense des libertés et de la vie privée est au 21ème siècle ce que l’écologie fut au 20ème, au sens où la vie privée en soi, on s’en fout, c’est juste un moyen. C’est comme Internet, on s’en fout, c’est juste un moyen.

Il n’y a pas de liberté d’expression, il n’y a pas de liberté de circulation, il n’y a pas de liberté d’opinion s’il n’y a pas de vie privée. Parce que si on se sent surveillé on va s’autocensurer, et donc ça va à l’encontre de ce qu’on entend par une démocratie digne de ce nom. Et donc c’est pour ça qu’il faut défendre les libertés et la vie privée, c’est parce que c’est la clef qui permet d’actionner les autres mécanismes. Et je vous remercie.

PS : la conférence datant de juin dernier, je n’y avais pas évoqué l’article relatif à « l’accès administratif aux données de connexion » par les services de renseignement prévu par la loi de programmation militaire, dont le décret d’application vient d’être publié. J’y reviendrai, à tête reposée. En attendant, vous pouvez d’ores et déjà vous faire peur avec l’article du Point, avoir des doutes avec celui de Kitetoa, et vous en faire une idée plus posée avec l’analyse de NextInpact.

NB : et si vous vous intéressez vraiment à ce que font la NSA et le GCHQ, je ne saurais que trop vous encourager à visiter nsa-observer.net, qui recense la quasi-totalité de leurs programmes et systèmes espions, voire à y contribuer : la prochaine session de travail aura lieu ce mercredi 7 janvier à 19h, via IRC.

PPS : et sinon, je ne saurais que trop vous conseiller de lire cet excellent article d’Amaelle Guiton qui revient sur cette paranoïa ambiante qui fait dire à certains que les outils de cryptographie auraient été « cassés par la NSA et le GCHQ et qu’on ne pourrait rien faire pour s’en protéger :

« Laisser penser que la cryptographie « grand public » — celle que des centaines de millions d’internautes utilisent sans s’en rendre compte — est bonne à jeter revient à expliquer à un candidat à une promenade dans la savane qu’il ferait aussi bien d’y aller tout nu et à pied, sous prétexte que ni son pantalon ni sa méhari ne résisteront à un rhinocéros furieux ».

Voir aussi la retranscription intégrale de ladite conférence et, sur ce blog :
Une station espion de la NSA, en plein Paris
« Sur Internet, on est tous pirates, et ça c’est bien »
CONFIDENTIEL — NE PAS DIFFUSER SUR INTERNET
Surveillance: pourquoi je suis assez optimiste (à moyen terme en tout cas)
Le 11 septembre 2001 fut un « cadeau fait à la NSA », dixit… le n°3 de la NSA


Une station espion de la NSA, en plein Paris

Fri, 12 Dec 2014 14:52:07 +0000 - (source)

1412ObsChineLa semaine passée, L’Obs révélait, en « une« , que la Chine espionnait la France grâce à une station d’écoute installée sur le toit d’une annexe de l’ambassade de Chine à Chevilly Larue, en banlieue parisienne.

De fait, le « scoop » de Vincent Jauvert, intitulé « Comment la Chine espionne le monde depuis la banlieue parisienne« , explique que les antennes pointent vers des satellites permettant des communications entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient, et qu’ils ne ciblent donc pas particulièrement les Français.

Hier, j’en faisais ma chronique pour L’Autre JT, la nouvelle émission hebdo de France4, expliquant que, si les Chinois n’espionnent probablement pas particulièrement les Français, la NSA a, de son côté, installé une station d’écoute sur le toit de l’ambassade des USA, place de la Concorde, à quelques mètres de l’Elysée.

Passée jusque là inaperçue, l’information avait été révélée par le blogueur (et twittos) Zone d’intérêt, puis confirmée par le journaliste Antoine Lefébure (auteur d’un excellent essai sur l’affaire Snowden), avec qui j’avais été, sur place, en compagnie de Duncan Campbell, le journaliste britannique qui avait, le premier, révélé l’existence du système anglo-saxon Echelon de surveillance des télécommunications.

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Et on avait bien rigolé en découvrant que les fenêtres avec volets fermées que l’on peut voir sur la photo ont en fait été peintes : ce sont des fausses, à la façon des villages Potemkine, ces trompe-l’oeil créés afin de masquer la pauvreté des villages lors de la visite de l’impératrice Catherine II en Crimée en 1787…

Dans son article (passionnant : Les grandes oreilles américaines à Paris) Zone d’Intérêt explique que cette station a vraisemblablement été installée entre 2004 et 2005, et que ce type de centres d’écoute (Special Collection Service –SCS), opérées conjointement par la CIA et la NSA, est en mesure d’intercepter les signaux dans les gammes de fréquences correspondant à la téléphonie mobile, aux transmissions HF et aux communications satellite, d’assurer la géolocalisation des terminaux, et de recourir à des IMSI catchers pour simuler de fausses antennes-relais et intercepter des communications.

Il souligne également que cette station espion est opportunément située « à seulement 350m du palais de l’Elysée, 450m du Ministère de l’Intérieur, 600m du Ministère de la Justice, 700m du Ministère des Affaires Etrangères et de l’Assemblée Nationale, et 950m du Ministère de la Défense (et qu’)on trouve également dans un rayon d’un kilomètre plusieurs ambassades et des entreprises stratégiques

A noter que la pratique n’a rien de très exceptionnel : on trouve ce type de stations d’écoute sur le toit de nombreuses autres ambassades dans le monde entier (Duncan Campbell en a répertorié plusieurs), et que les Etats-Unis ne sont pas les seuls à le faire, Vincent Jauvert évoquant ainsi les pratiques des services de renseignement israélien et russes en la matière.

Ca a eu l’air d’intéresser l’équipe du Zapping de Canal +, qui a repris l’information, en deux temps :

Le Zapping – 12/12/14

Voir aussi :
La NSA n’espionne pas tant la France que ça
« Sur Internet, on est tous pirates, et ça c’est bien »
CONFIDENTIEL — NE PAS DIFFUSER SUR INTERNET
Surveillance: pourquoi je suis assez optimiste (à moyen terme en tout cas)
Le 11 septembre 2001 fut un « cadeau fait à la NSA », dixit… le n°3 de la NSA


Surveillance: pourquoi je suis assez optimiste (à moyen terme en tout cas)

Wed, 26 Nov 2014 15:47:35 +0000 - (source)

risquesDans le prolongement de l’affaire Snowden, la revue Risques de la Fédération française des sociétés d’assurance m’a invité, le 24 juin dernier, à participer à une table ronde réunissant également Philippe Aigrain (@balaitous sur Twitter), co-fondateur de La Quadrature du Net, chercheur et essayiste, Antoine Lefébure (@segalen), auteur de L’affaire Snowden (Ed. La Découverte), Pierre-Olivier Sur, bâtonnier de Paris et Thierry van Santen, directeur général d’Allianz Global Corporate & Specialty SE France.

Le débat était animé par Jean-Hervé Lorenzi, directeur de la rédaction de Risques, qui m’a autorisé à republier cet entretien.

POUR UNE PROTECTION DES LIBERTÉS INDIVIDUELLES ET DES DONNÉES PERSONNELLES

Risques : Tout d’abord, pouvons-nous préciser les enjeux de ce débat, à la fois sur un plan juridique (la protection de l’individu) et un plan technologique ; et enfin, comment peut-on se protéger ?

Pierre-Olivier Sur : Nous sommes aujourd’hui dans un schéma particulier. Face à un double effondrement, celui du Parlement et celui de l’exécutif. Nous avons un pouvoir judiciaire qui représente, avec tous les moyens technologiques existants, un risque, une menace de terreur. C’est-à-dire que, quand tout s’est effondré, il ne reste que le judiciaire. Et le judiciaire en ce moment terrorise, avec des véhicules qui sont les écoutes téléphoniques judiciaires mais aussi les interceptions pirates, et puis les perquisitions tous azimuts, sans contrôle. Nous espérons qu’une loi interviendra bientôt pour réguler tout cela.

Par exemple, d’une bagarre entre deux associés, qui aurait dû se régler au sein de la profession, on arrive à des perquisitions (huit perquisitions de cabinets d’avocats dans la même journée) et des saisies de documents relatives à d’autres affaires. C’est la manifestation de ce qu’on appelle des enquêtes « à filets dérivants ». On arrive ainsi à l’affaire de la campagne présidentielle et du prétendu financement libyen… C’est-à-dire qu’on entre dans le secret d’un cabinet d’avocat pour rechercher une chose précise, et qu’on se sert de cette perquisition pour trouver des éléments qui concernent une affaire d’État qui n’a aucun lien avec l’affaire en cours. Ce sont des procédés qui sont absolument impossibles à accepter dans une société comme la France.

Philippe Aigrain : Je commencerai d’abord par évacuer l’idée que ce serait principalement le numérique lui-même et ses usages qui créeraient des dangers massifs pour la vie privée. Le numérique est une mutation anthropologique considérable qui change ce qu’est penser et interagir avec les autres. Cela nous place face à des défis et on peut attendre des politiques publiques qu’elles n’aggravent pas la difficulté à faire face à ces défis en nous privant des moyens de construire la maîtrise nécessaire. Et là, on a deux autres types de risques : l’ « invocation sécuritaire » et la « société de défiance ». L’invocation sécuritaire, c’est comme l’écrit Mireille Delmas-Marty dans Libertés et sûreté dans un monde dangereux, un concept de sûreté qui serait une promesse infinie de sécurité, le risque zéro dans la sécurité. C’est une promesse non tenable mais qui nous jette dans une trajectoire dangereuse. Et la société de défiance, c’est celle qui fait de chacun de nous un suspect jusqu’à ce qu’il soit prouvé que nous n’avons rien à nous reprocher. Pourquoi ces deux phénomènes se sont-ils développés ?

Il y a une double racine. Une racine historique, qui est celle de l’effondrement de l’affrontement des blocs après 1989. Et une racine qui est la dérive oligarchique ou post-démocratique de nos sociétés. J’insisterai sur un point, c’est qu’il n’y a pas que Septembre 2001. La surveillance diffuse, la promotion des outils techniques de la surveillance diffuse, sont arrivées dans la seconde moitié des années 1990. Septembre 2001 a levé les inhibitions, mais n’a pas été à la source du développement de l’invocation sécuritaire et de la société de défiance.

Un autre phénomène, plus récent, a accentué les risques considérablement. Dans la seconde moitié des années 1990, il y eut la révélation du système Echelon. Les services des « 5 eyes » anglo-saxons espionnent le trafic sur Internet et dans les réseaux non Internet, parce que c’est là alors qu’on peut tout capturer, à la sortie de certains câbles transocéaniques, dans des communications par satellites, etc. Lorsqu’en 2008 (et peut-être avant aussi) on met en place des programmes comme Prism, la NSA et d’autres services tirent les conséquences du fait que l’information non contextualisée, celle qui est simplement des flux d’information, est extrêmement difficile à analyser. Ils ont besoin, pour espérer comprendre quelque chose, d’avoir accès à des métadonnées contextuelles. C’est-à-dire, par exemple, pas seulement votre e-mail mais toute votre liste de contacts ; pas seulement les tweets que vous émettez mais tous vos suiveurs. Et pourquoi, à ce moment-là, peuvent-ils le faire ? Parce qu’entre 2004 et 2008 se passe une gigantesque contre-révolution informatique, qui est celle de la recentralisation des services sur le Web. De très nombreux services, qui étaient « départementalisés », c’est-à-dire distribués en partie dans des petits ensembles, ou franchement distribués, c’est-à-dire distribués au niveau des individus eux-mêmes, vont devenir des services centralisés chez quelques gros intermédiateurs.

Mais ces deux phénomènes clés – l’invocation sécuritaire et la société de défiance, et la centralisation des intermédiaires – sont à mon avis une source des risques, mais montrent également qu’il existe une possibilité de tenter de les domestiquer. Je suis membre de la commission parlementaire sur le numérique qui vient d’être mise en place à l’Assemblée nationale. Le pouvoir du Parlement est fragilisé, mais c’est un geste pour se saisir de ces questions, et j’essaie d’y contribuer.

Jean-Marc Manach : Je suis d’accord avec l’analyse qui vient d’être faite. Au moment de l’affaire Snowden, Prism a été mal présenté et la quasi-totalité des gens l’ont considéré comme un système de surveillance massive de l’Internet mis en place par la NSA. En fait, Prism est un mécanisme mis en place pour que la NSA utilise le mécanisme Fisa (pour « Foreign Intelligence Surveillance Act« , qui décrit les procédures des surveillances physique et électronique, ainsi que la collecte d’information sur des puissances étrangères soit directement, soit par l’échange d’informations avec d’autres puissances étrangère) pour demander au FBI de demander à Google. Donc Google, Facebook, Microsoft, etc. ne connaissaient pas Prism, ne savaient pas qu’ils répondaient à une demande de la NSA, ils répondaient à une demande du FBI.

L’affaire Snowden a mis au jour la notion de construction parallèle. On a découvert que la NSA travaillait en tant que prestataire, notamment pour la DEA (Drug Enforcement Administration). Ils ont mis l’intégralité des Bahamas sur écoute pour lutter contre le trafic de drogue. Quand ils trouvent une information qui peut intéresser la DEA, ils la communiquent à la DEA qui, sachant que les trafiquants de drogue sont à tel endroit, tel jour, comme par hasard fait un contrôle routier cePour une protection des libertés individuelles et des données personnelles jour-là. En fait, il ne faut surtout pas qu’apparaisse dans la procédure judiciaire le fait que c’est la NSA qui a intercepté de façon plus ou moins illégale les données, et qui a donné les informations à la DEA, parce que sinon cela risque d’être cassé en justice.

Un autre signal faible dans les documents Snowden, c’est la notion de three hops. Jusqu’aux révélations Snowden, la majeure partie de l’opinion publique pensait : « je n’ai rien à me reprocher, donc je n’ai rien à craindre, je n’intéresse pas les services de renseignement ». Sauf que la notion de three hops, c’est trois sauts. Si on a une cible, on va s’intéresser à tous ceux qui sont en contact avec cette personne. Plus tous les gens qui sont en contact avec les gens qui sont en contact avec cette personne-là. Plus tous les gens qui sont en contact avec les gens qui sont en contact avec les gens qui sont en contact avec cette personne. Ce qui fait que la belle-sœur du garde du corps de François Hollande peut faire l’objet d’une interception de la NSA (voir Pourquoi la NSA espionne aussi votre papa (#oupas)).

Un ancien responsable de la NSA a dit : « Les métadonnées tuent ». Un exemple concret : des terroristes ou des djihadistes supposés ont été tués par ses drones au Yémen notamment. Ceux qui se savent traqués par la machine militaro-industrielle américaine n’utilisent pas leur téléphone portable. Mais ils ne peuvent pas empêcher leur femme d’envoyer un e-mail à leurs amies ou à leurs sœurs. Et grâce à l’e-mail envoyé par la femme de quelqu’un qui était sur la kill list d’Obama, ils ont réussi à localiser la maison où il était parce qu’ils ont intercepté un mail qu’elle a envoyé à sa sœur. Je ne sais pas si cette femme est morte dans le bombardement, mais voilà. La question n’est plus de savoir si on a quelque chose à se reprocher mais de savoir si on connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui pourrait éventuellement intéresser un service de renseignement.

Le chercheur en sécurité informatique britannique Ross Anderson a développé une théorie très intéressante sur l’économie de la surveillance. En fait, la NSA a mis en place une super place de marché, où des services de renseignement de différents pays viennent échanger des métadonnées. Par exemple, la DGSE vient échanger des métadonnées interceptées au Mali, au Niger ou en Afghanistan ; en échange, la NSA lui refile des métadonnées interceptées dans d’autres pays où elle n’est pas aussi présente. Et tout le monde va faire du troc de métadonnées avec la NSA, même les Indiens, pourtant plus proches de Moscou que de Washington. On a vu notamment un cas où les Américains ont financé et contribué à développer les puissances d’interception des télécommunications des Australiens, et où les Australiens s’en sont servi pour espionner un cabinet d’avocats américain qui défendait l’Indonésie dans le cadre d’un conflit commercial entre l’Australie et l’Indonésie. Et la NSA a laissé faire. Alors que la NSA a deux missions : la première, c’est sécuriser les communications des Américains ; la deuxième, c’est intercepter les télécommunications des ennemis des États-Unis. On voit ainsi que ce qui prime c’est la surveillance.

Philippe Aigrain : D’un point de vue technique, ce sont des machines qui écoutent, ou des hommes et des femmes ?

Jean-Marc Manach : Il y a différents moyens. Prism, c’est une requête judiciaire, et ensuite on demande les noms, les carnets d’adresses, éventuellement le contenu des communications, qui sont remontés au FBI, puis à la NSA, qui va faire un traitement manuel. Dans le cas de Tempora, qui est le programme d’interception massive des communications sur les câbles sous-marins en Grande-Bretagne, ils essaient d’intercepter absolument tout. Ensuite, ils stockent pendant trois jours, ils font tourner les machines pendant trois jours avec des filtres pour arriver à sélectionner les informations qui pourraient les intéresser à partir des mots clés, des adresses e-mails ou des adresses IP qu’ils recherchent. Ensuite, ils transmettent les résultats de ces filtres à des opérateurs humains, qui utilisent différents logiciels pour effectuer leur travail d’analyse, et peuvent aussi utiliser Xkeyscore, une sorte de moteur de recherche qui collecte quasi systématiquement les activités des internautes grâce à plus de 700 serveurs localisés dans plusieurs dizaines de pays.

Il faut imaginer que ce que fait la NSA, c’est un peu ce que fait Google. Sauf que Google archive le Web, Tempora et Xkeyscore (entre autres) essaient d’archiver tout ce qui passe dans les câbles sous-marins, les satellites et Internet. Ensuite, les opérateurs du GCHQ (Government Communications Headquarters, l’équivalent – et partenaire historique – britannique de la NSA) ou de la NSA disent : envoyez-moi tous les mails qui ont été envoyés par telle ou telle personne ; donnez-moi toutes les communications téléphoniques par telle ou telle personne ; tous les gens qui, ce jour-là, à 16 heures, étaient dans cette zone-là ou ont visité tel ou tel site, ou chercher tel ou tel mot clé.

On voit aussi de plus en plus ce qu’on appelle des IMSI catchers (système permettant de localiser un téléphone mobile dans un périmètre restreint autour de celui-ci) – c’est une vraie-fausse borne de téléphonie mobile qui permet de capter tous les numéros de téléphone dans un endroit donné. Quand j’ai travaillé avec Wikileaks sur les Spy Files (une enquête sur les marchands d’armes de surveillance numérique), le responsable de l’ISS (Intelligence Support Systems for lawful interception, electronic surveillance and cyber intelligence gathering, le plus gros salon de marchands d’armes de surveillance numérique) expliquait qu’entre 2001 et aujourd’hui, ce marché était passé de 0 à 5 milliards de dollars par an.

Antoine Lefébure : Un an après l’affaire Snowden, le premier bilan qu’on peut tirer c’est, a contrario de ce qui se dit en France, une véritable sensibilité de l’opinion publique sur ce sujet dans les pays où le travail d’information a été fait. C’est-à-dire que, par exemple au Brésil ou en Allemagne, où différents médias ont fait des enquêtes de fond, où les documents Snowden ont été publiés, commentés, etc., on voit une vraie inquiétude de l’opinion publique sur le sujet. Finalement, en France, les deux seules personnes qui ont fait un travail d’information sont Jean-Marc Manach et Philippe Aigrain, et son association La Quadrature du Net.

Les médias français ont été bien peu nombreux à suivre le sujet – il n’y a pas plus de 10 % des documents Snowden dans le Guardian, le Washington Post, qui ont été traduits en français. Si vous ne lisez pas l’anglais, vous ne savez pas ce qu’il y a dans les documents Snowden, ce qui est invraisemblable. Et, à partir de là, est née une légende : l’opinion publique ne s’intéresse pas à la thématique des libertés individuelles. Ce qui est faux. C’est vrai qu’en lisant la presse quotidienne française et en regardant la télévision, vous n’avez aucune raison de vous préoccuper du sujet. Ce que vous dites aussi sur les perquisitions dans les cabinets d’avocats, etc., je ne le lis pas dans le journal ou très peu. Il n’y a pas de détail, alors que c’est pourtant quelque chose d’important. Une amie (journaliste) dit que le mauvais journalisme est une exception culturelle française.

La deuxième chose, encore plus inquiétante, face à cette atonie des médias, c’est l’extraordinaire autonomie de ce système militaro-industriel, qui avait été dénoncé à l’époque par Eisenhower, et qui s’est reconverti et développé dans le domaine de la surveillance, et qu’aucun chef de gouvernement, d’Obama à Merkel, ne peut contraindre. On se rend compte qu’il y a la sphère démocratique, qui est en très mauvais état en raison de la manière dont l’opinion publique est traitée et prise en compte ; il y a l’espace public, qui est loin de la réalité du monde tel qu’il fonctionne ; et puis il y a une chose qui, elle, marche très bien, c’est cette espèce d’internationale des services de renseignement, des élites industrielles et politiques, qui s’entendent extrêmement bien entre eux.

On a découvert très récemment, notamment dans un certain nombre de documents Snowden, que la NSA, en 1983, après un effort (10 milliards de dollars, 30 000 personnes) a dit : on n’arrive pas à faire cette surveillance universelle. Donc on va monter un système, un partenariat, ce qu’on appelle le Third Party Countries, avec trente-cinq pays, y compris l’Inde, donc des pays qui ne sont pas toujours alliés des États-Unis. Et on va leur donner des technologies en échange de quoi on va leur demander des capacités d’écoute régionales – par exemple l’Inde qui écoute la Chine – et des capacités de traduction. Parce qu’un des problèmes de la NSA, c’est la traduction, et en Inde il n’y a pas de problème de traducteur en chinois. Et ils ont monté une espèce de Facebook des services de renseignement. Contrairement à Facebook, il y a un chef qui distribue les informations et les technologies et dirige les échanges réciproques, centralisant pour lui-même l’ensemble des résultats.

Ainsi, les services de renseignement de la France, de l’Italie, de l’Inde, etc. à coût égal ont vu leurs performances multipliées par trois. Pour le plus grand bonheur des dirigeants politiques de ces pays qui, sans bien savoir comment, commencent à avoir des informations très consistantes grâce à l’utilisation des logiciels de la NSA. Cette situation explique que rien ne change sauf du côté des associations, des citoyens, des ingénieurs qui réfléchissent à des moyens techniques pour contrer la surveillance généralisée.

Thierry van Santen : Un mot de synthèse. Tout ce que l’on explique aujourd’hui, est une actualisation contemporaine d’actions qui existaient déjà chez Fouché au cours du Premier Empire, et qui se sont développées de tout temps au niveau des services secrets : échanges entre services, enquêtes de proximité où on faisait déjà les three hops (les enquêtes d’entourage). Aujourd’hui, les outils donnent une force de frappe qui est plus sophistiquée, plus complexe, et probablement moins maîtrisée et maîtrisable, aussi bien par les utilisateurs que par les « victimes ».

Le véritable problème est double : c’est d’une part la gouvernance, tant du politique que du judiciaire, qui ont la tentation, comme les services de renseignement, d’utiliser de nouvelles techniques pour pouvoir atteindre leurs objectifs ; et d’autre part, celle des systèmes et de la régulation des systèmes, parce qu’ils sont interconnectés mondialement. Ceci explique très largement l’absence de réaction des gouverne ments à la déclaration d’Obama. Tout simplement parce qu’on est dans un grand jeu interconnecté.

Par contre, j’ai d’autres inquiétudes qui vont au-delà : c’est la privatisation des systèmes combinée à une évolution technologique sans précédent. Je suis atterré par les projets de Google de pouvoir faire une mémoire virtuelle d’un individu qui permettrait d’accéder à l’immortalité, et a contrario du risque de pouvoir contrôler cette mémoire virtuelle. On arrive là à des limites qui m’intéressent presque plus que l’espionnite, qui a toujours existé sous des aspects beaucoup plus artisanaux (l’ouverture du courrier était pratiquée dans tous les régimes). Aujourd’hui, nous voyons des développements dans les mains de firmes privées, avec des projets impactant la vie quotidienne des individus qui sont totalement incontrôlables. On va bientôt avoir la voiture sans chauffeur. Imaginons simplement que demain il y ait 100 000 voitures qui roulent sans chauffeur. Cela peut être positif ; mais a contrario, cela veut dire aussi que je peux virtuellement infiltrer ces voitures et créer un gigantesque crash.

Risques : Vous travaillez pour une grande société de gestion et de protection du risque. Quelle est la nature de la réflexion que les assureurs peuvent avoir sur ce type de sujet ?

Thierry van Santen : Il y a deux axes complètement différents. Le premier axe, c’est comment nous proté- geons les données dans un cadre de compliance, notamment en matière de données médicales. On a créé des procédures, des pare-feu pour éviter le vol de ces données. L’autre aspect, c’est le cybercrime, puisque aujourd’hui le piratage est un véritable problème, avec la quantification matérielle et immatérielle d’un piratage. Mais là aussi il convient de faire une distinction. On l’a vu récemment à plusieurs occasions : un vol de données massif n’a pas toujours un impact dramatique. En revanche, en matière de cybercrime nous voyons aussi apparaître des sabotages ou des potentialités de sabotage. La complexité des systèmes ouvre la voie à toutes sortes de scénarios : sabotages d’appareils de production, d’organisation logistique, etc. On entre là dans des problématiques de cybersécurité compliquées. Donc, pour résumer, nos deux grandes priorités sont de protéger nos données et de travailler sur le cybercrime, tant en prévention qu’en offre de produit de couverture d’assurance pour nos grands clients.

Risques : Je vais faire une remarque et poser trois questions. Quand vous regardez la financiarisation, aujourd’hui il y a dix fois plus de produits dérivés que le PIB mondial. Il ne s’est rien passé depuis la « toute petite affaire » des subprimes. Personne ne prendra plus jamais le contrôle de la finance mondiale qui est une industrie en tant que telle. Sur ce plan-là, il y a une petite comparaison avec les sujets que vous évoquez. Ma première question : est-ce que la technologie peut être maîtrisée, puisque c’est elle qui est à l’origine ? Deuxième question : Il y a cinquante ans, IBM et Xerox tenaient le marché de l’informatique. Aujourd’hui, cinq acteurs semblent décider du sort du monde. La structure même de l’organisation économique mondiale n’est-elle pas indépassable, avec ce contrôle délirant du monde par quatre ou cinq entreprises ? Troisième question : l’idée qu’il y ait plusieurs couches de structures qui mettent en péril la démocratie. Quels sont les contre-pouvoirs ?

Pierre-Olivier Sur : J’ai parlé des perquisitions. Elles sont nourries par les écoutes téléphoniques et les interceptions de toutes natures. Tout cela forme un bloc qui fracture le secret professionnel des avocats et donc la vie privée de tous. Peut-on y mettre des limites ? Techniquement, ce n’est pas à moi de répondre. Institutionnellement, j’ai essayé de dénoncer ces abus à de multiples reprises mais il semble ne pas y avoir de prise de conscience des citoyens. Nous sommes dans une société soumise au diktat de la transparence. C’est terrible. Bien sûr, si un avocat participe au crime, il n’est pas au-dessus de la loi, il faut qu’il soit poursuivi et condamné pour ce que j’appelle un acte détachable. Mais quand on est avant l’acte détachable, il n’est pas question qu’on puisse accepter qu’un avocat soit écouté ou perquisitionné, car c’est le secret de nos clients qui est en danger. Le problème est philosophique et sociétal. La fin ne peut pas justifier les moyens.

Philippe Aigrain : Le concept de transparence a été la réponse anglo-saxonne à la dénonciation de la post-démocratie. Il y a une différence entre Transparency International et Anticor, une organisation qui est plus active chez nous. Une des raisons pour lesquelles le mot « transparence » est partout en ce moment, c’est que la transparence est un concept plus flou que le droit à l’information – qui est dans la Déclaration des droits de l’homme.

Maintenant, peut-on maîtriser les technologies ? Si on pose le problème comme ça, la réponse sera non. Parce que les technologies, on les fait. Le numérique, c’est un objet politique depuis le début. Internet est né d’une bagarre politique d’une petite minorité qui s’opposait aux opérateurs de télécommunications dans le contexte américain, parce qu’ils trouvaient que ces opérateurs voulaient contrôler ce que les gens faisaient avec les réseaux ; alors qu’eux avaient une vision où ce sont les gens – en l’occurrence les scientifiques à l’époque – qui devaient avoir la capacité de contrôler les usages. Le problème, c’est que les instruments de l’orientation du développement des technologies supposeraient, si on voulait que les politiques publiques et pas seulement des acteurs associatifs comme nous y jouent un rôle, une acceptation du politique de gérer deux choses auxquelles il refuse absolument de s’attaquer : les modèles commerciaux et les architectures des technologies. Toutes les évolutions fondamentales des technologies reposent sur des architectures, des protocoles. Or, à l’heure actuelle, que fait le politique ? Quand il crée la plateforme nationale des interceptions judiciaires, il crée une usine à gaz pensée pour protéger la légalité des procédures, mais il fait un partenariat public-privé avec Thalès et il centralise toutes les données correspondantes dans un silo souterrain.

Tant qu’on reste dans ces approches-là de l’orientation des technologies, les politiques publiques ne joueront pas leur rôle de maîtrise. Et qui jouera le rôle de maîtrise ? Ce sont les gens qui se réunissent au sein de Tor, Tails (“The Amnesic Incognito Live System”, est un système d’exploitation spécialement conçu pour préserver la vie privée et l’anonymat de ceux qui l’utilisent), qui font les outils de base avec lesquels on peut continuer à faire un travail ou simplement à s’exprimer en n’étant pas soi-même l’objet de la surveillance. A l’heure actuelle, il y a une grande inertie qui s’est accumulée dans les trajectoires technologiques sur deux points : la centralisation, mais aussi le fait que le modèle dominant est un modèle catastrophique économiquement et très difficile à modifier, c’est-à-dire celui de la monétisation de l’audience, qui a été historiquement le modèle de la télévision, et la télévision n’en est jamais sortie.

Dans la commission parlementaire sur le numérique, il y a le président de l’association française pour la monétisation de l’audience. À partir du moment où de grands acteurs capturent une petite somme macro-économique mais très concentrée, on crée des groupes d’influence puissants qui travaillent pour un intérêt très particulier. Donc je suis pessimiste sur le rôle des politiques publiques mais je reste raisonnablement optimiste sur les capacités de réaction sociétale. J’ai été impressionné par le fait que, parmi les communautés qui ont réagi aux révélations de Snowden avec le plus de compréhension réelle des enjeux, il y a les écrivains – partout sauf en France à quelques exceptions près.

Jean-Marc Manach : Pour préciser, Tor et Tails – deux logiciels qui permettent de sécuriser les communications – sont utilisés par Snowden et par Greenwald. Ils sont très intéressants, parce que Tor et Tails font que l’ordinateur de Greenwald n’a pas été piraté. Cela fait plus d’un an que ni la CIA, ni la NSA, n’ont pu détruire les fichiers de Snowden. Cela montre que si on veut protéger ses données, c’est possible. Et Greenwald, ce n’est pas un hacker, ce n’est pas un informaticien, il n’y connaissait rien, et puis il a appris, donc tout le monde peut apprendre. Et j’en viens à une hypothèse que j’ai formulée il y a quelques années, celle du « quart d’heure d’anonymat », au sens où Warhol avait prédit que tout le monde aurait son quart d’heure de célébrité. La téléréalité et Internet permettent à des anonymes de devenir célèbres (voir Tout le monde a droit à son 1/4h d’anonymat).

Aujourd’hui, le problème, que ce soit par rapport à Google, Facebook, la NSA, etc., c’est d’arriver à avoir son quart d’heure d’anonymat. Si j’ai besoin de confier quelque chose de confidentiel à quelqu’un, jamais je ne le fais par téléphone, jamais je ne le fais par e-mail en clair. Tout simplement parce que cela laisse des traces. Si j’ai besoin d’une communication confidentielle, je m’en donne les moyens techniques, mais c’est à moi de le décider. Là où je suis assez optimiste sur le moyen terme, c’est que, grâce aux révélations de Snowden, il n’y a jamais eu autant de gens qui développent des logiciels, des systèmes pour arriver à avoir ces quarts d’heure d’anonymat, pour arriver à sécuriser leurs données.

En France c’était catastrophique, jusqu’à il y a quelques années le simple mot « hacker » c’était un pirate informatique. Alors que non, ce sont les Snowden, ce sont les hackers qui font Tails, Tor, qui font qu’on peut se protéger et lutter contre la cybercriminalité. Bruce Schneier, un des professionnels de la sécurité les plus respectés et écoutés dans le monde, explique que l’objectif aujourd’hui, c’est de rendre la surveillance généralisée tellement chère que ça ne servira à rien. Et énormément de gens y contribuent. Je suis donc assez optimiste, à moyen terme.

Par contre, le problème c’est qu’il faut arrêter avec la notion de « Big Brother ». J’ai écrit un livre qui s’appelle La vie privée, un problème de vieux cons ?, où j’essayais d’expliquer que les petits cons d’aujourd’hui, les jeunes, bien sûr qu’ils veulent protéger leur vie privée, ils ne sont pas exhibitionnistes, mais ils mènent une vie publique. Ce qui n’empêche pas d’avoir une vie privée. Mais, par défaut, la vie est publique quand on est sur des espaces publics sur Internet. Donc ce n’est pas Big Brother, c’est plutôt Big Mother : la NSA vous surveille pour votre bien. Mais c’est surtout Minority Report.

Et là j’en viens aux voitures sans chauffeur, etc. Ce vers quoi on s’achemine, c’est une multiplication des Big Mother. Google nous surveille, c’est pour notre bien, la NSA aussi. Et, à terme, on va être de plus en plus confrontés à des systèmes informatiques distribués qui vont décider à notre place si on a le droit de faire quelque chose ou pas. On a aujourd’hui un quart des deman- deurs d’asile à Calais qui se brûlent les doigts pour effacer leurs empreintes digitales, pour ne pas être renvoyés en Grèce ou en Italie, là où on les a pris. Minority Report, c’est maintenant (voir Calais: des réfugiés aux doigts brûlés). Demain, ce sera les chômeurs, après-demain les étrangers, etc. On voit aujourd’hui des gens qui sont arrêtés, qui doivent démontrer leur innocence, c’est exactement comme au Procès de Kafka (voir Le vrai danger, ce n’est pas Orwell, c’est Kafka).

L’objectif, à terme, c’est de faire de telle sorte que ce soit l’être humain qui reste au contrôle, qu’on contrôle les machines. Sinon ce sont elles qui vont nous contrôler. D’où aussi la référence aux logiciels libres, qu’il faut promouvoir ; il faut promouvoir la transparence du code, qu’on puisse vérifier ce qu’il y a à l’intérieur. La transparence ne me fait pas peur parce qu’elle rend confiant. Le principe de Kerckhoffs, qui était un ingénieur français au XIXe siècle, dit que pour avoir confiance dans un système de sécurité, il faut qu’on puisse connaître les mécanismes, les plans de son dispositif de sécurité, afin de vérifier qu’il n’y a pas de porte dérobée, qu’il n’y a pas de piège à l’intérieur. Ce qui n’empêche pas d’avoir la clé, et la clé c’est votre vie privée.

Antoine Lefébure : La confiance et la véritable transparence viendront des citoyens, des associations. Elles ne viendront évidemment pas des gouvernements, encore moins des services secrets, pas plus que des grandes entreprises. Google et Facebook ont des ingénieurs qui s’occupent de la sécurisation contre les piratages, mais certainement pas contre le piratage d’État. Il faudrait arriver à déterminer le bon secret d’État du mauvais. À certains moments, le secret d’État se justifie, pas à d’autres. La clé, dans une démocratie, c’est de ne pas utiliser l’arme du secret pour dissimuler des pratiques injustifiables. Dans les grands contrats internationaux, il y a souvent des pots-de-vin que tous les États protègent par un secret absolu. C’est discutable mais justifié. Par contre, quand ce secret sert à cacher le financement des dirigeants au pouvoir, nous sommes dans la sphère du secret d’État ignoble. Au Danemark, ils ont un secret d’État, mais c’est extrêmement limité. Alors qu’en France, tout est secret, tout est transparent, tout se retrouve dans le journal, les conversations de Sarkozy comme les documents pris chez les avocats, etc.

Thierry van Santen : Je suis pour une fois assez pessimiste. Notre plus gros risque, c’est ce dont s’inspire le film Minority Report, à savoir l’intrusion dans la vie privée au travers de la connectivité permanente. Il faut savoir que demain, toutes les cartes d’identité seront basées sur l’iris. À chaque fois que vous entrerez dans un aéroport, ou tout autre lieu public, on saura vous localiser. Dès aujourd’hui, dès que vous payez avec votre carte de crédit, vous avez une alerte sur ce que vous avez dépensé et où. Il faudra s’habituer à vivre avec. Ma seconde inquiétude, c’est l’espionnage en général. Je pense qu’il a échappé petit à petit aux États. On est entré dans un circuit sur lequel on va avoir des guerres technologiques sans fin. Le troisième problème, c’est celui de gouvernance des États, la question de la transparence, de la fin et des moyens, etc. Je pense qu’en matière de gouvernance, les politiques ont encore leur mot à dire mais je crains qu’il y ait de moins en moins de volonté de leur part pour instaurer une véritable discipline, seule garante des libertés fondamentales.

Risques : Pour conclure, je vais ajouter deux petites doses d’optimisme. Comme j’ai essayé de le démontrer dans ce livre, qui s’appelle Un monde de violences, on entre dans une phase assez traditionnelle de stagnation de l’économie mondiale. Évidemment cela crée des difficultés, et les sociétés qui ont une incapacité par exemple à fournir de l’emploi aux uns et aux autres, ont besoin de se surveiller. Cela ne va pas s’arrêter aujourd’hui. Si ce que nous décrivons est exact, c’est-à-dire une sorte de disparition ou d’affaiblissement de la démocratie, une incapacité de réguler des dispositifs de contrôle excessif, cela donne le sentiment d’une société qui utilise la technologie d’une manière assez peu progressiste. La contrepartie, c’est que c’est une société en progression – elle n’est pas progressiste mais elle est en progression. Et l’argument de la modernité technologique, l’intérêt de ces quatre-cinq entreprises (Google, Apple, etc.) n’est pas d’aller contre cela. Ils sont les acteurs du dispositif. L’histoire du grand crash de voitures m’a interrogé. Moi je préfère conduire ma voiture. Quel est l’intérêt de ne pas conduire une voiture ? Je préfère qu’on dise : on fait des transports collectifs. C’est plus sympathique. Tout cela est mis sous la rubrique de la modernité, ce qui n’est pas du tout la société des Lumières.

Voir aussi :
La NSA n’espionne pas tant la France que ça
Pour la CNIL, 18% des Français sont « suspects »
CONFIDENTIEL — NE PAS DIFFUSER SUR INTERNET
DGSE/Orange : joue-là comme SuperDupont (#oupas)
Le 11 septembre 2001 fut un « cadeau fait à la NSA », dixit… le n°3 de la NSA


Je suis un « cyberterroriste » : j’ai piraté le compte Twitter de Pascale Clark

Mon, 22 Sep 2014 13:28:34 +0000 - (source)

visuterretitreSous couvert de lutte contre les (cyber)djihadistes opérant en Libye et en Syrie, le projet de loi « renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme » veut (notamment, mais considérablement) étendre les pouvoirs d’investigation, de mise sur écoute et de sanction en matière de (cyber)police judiciaire (voir « Une entreprise de terrorisme médiatique (notamment)« ).

Giv Anquetil, que j’avais rencontré du temps où il travaillait avec Daniel Mermet pour feu « Là-bas si j’y suis » (Mermet a depuis décidé de rebondir sur la Toile), m’a convié à en causer dans « Comme un bruit qui court » (@commeunbruit sur Twitter), un magazine qui veut donner la parole aux « maquisards de la pensée contemporaine« , diffusé le samedi de 16 à 17h sur France Inter.

On a cherché un studio d’enregistrement libre, doté d’une connexion à Internet, Giv m’a installé devant un ordinateur et là, patatras, Giv et moi sommes devenus, en quelques secondes, et sans même nous en rendre compte, des « pirates informatiques« , pire : en vertu de ce projet de loi « renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme« , nous sommes devenus des « cyberterroristes« .

« Je peux écrire que j’ai piraté le compte de Pascale Clark ? »

Non content de m’obliger à utiliser un ordinateur proposant par défaut le navigateur Internet Explorer (moi qui n’utilise que des logiciels libres), j’ai en effet découvert, en me rendant sur la page d’accueil de Twitter, que l’identifiant et le mot de passe du compte @AliveFI, la nouvelle émission « live » de Pascale Clark sur France Inter, était pré-enregistrés dans le navigateur.

Et j’ai cliqué sur le bouton « se connecter« , sans vraiment réaliser la portée de ce que nous étions en train de faire :

« Moi : Je peux écrire que j’ai piraté le compte de Pascale Clark ? Non, je vais pas faire ça, mais je pourrais…
Giv : Ben tu sais quoi ? On va ajouter ton compte dans les abonnements. Comme ça ils seront abonnés à toi… »

La preuve : dans l’émission, diffusée samedi dernier sur France Inter, Giv a révélé cet échange, et donc que nous avions « piraté » le compte Twitter de Pascale Clark:

Or, l’Article 323-1 du Code pénal punit de 2 ans de prison et de 30 000 euros d’amendes « le fait d’accéder ou de se maintenir, frauduleusement, dans tout ou partie d’un système de traitement automatisé de données« . J’ai de la chance : le projet de loi « renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme« , adopté à l’Assemblée, prévoit de multiplier l’amende par 3,333, et de la porter à 100 000€.

Le fait d’accéder, frauduleusement, au compte Twitter de l’émission de Pascale Clark est une chose; le fait d’avoir abonné @AliveFI à mon propre compte twitter (@manhack) en est une autre.

L’article 323-3 du Code pénal précise en effet que « le fait d’introduire frauduleusement des données dans un système de traitement automatisé ou de supprimer ou de modifier frauduleusement les données qu’il contient est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende« . Là aussi, j’ai de la chance : le projet de loi « renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme » prévoit de multiplier l’amende par 6,666, et de la porter à 500 000€.

Je suis un « cyberterroriste » (& Giv aussi)

France Inter est un service public. Or, le code pénal prévoit que « lorsque cette infraction a été commise à l’encontre d’un système de traitement automatisé de données à caractère personnel mis en œuvre par l’Etat, la peine est portée à cinq ans d’emprisonnement et à 75 000 € d’amende » en vertu de l’article 323-1, et « à sept ans d’emprisonnement et à 100 000 € d’amende » en vertu de l’article 323-3.

Giv et moi avons décidément beaucoup de chances : le projet de loi « renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme » veut rajouter un nouvel article dans le code pénal, afin de lutter contre le « cyberterrorisme » :

« Art. 323-4-1. – Lorsque les infractions prévues aux articles 323-1 à 323-3-1 ont été commises en bande organisée et à l’encontre d’un système de traitement automatisé de données à caractère personnel mis en œuvre par l’État, la peine est portée à dix ans d’emprisonnement et à 1 000 000 € d’amende. »

A en croire le texte adopté la semaine passée à l’Assemblée -et qui doit encore être discuté au Sénat-, ce que Giv et moi avons fait, « en bande organisée« , relèverait du « (cyber)terrorisme« , serait passible de 10 ans de prison, et d’1M€ d’amende.

« La loi est la même pour tous »… #oupas

Nul doute que la Justice sera clémente… ou pas : les deux amendements visant à exclure « les simples actions de « sit-in » informatique de militants souhaitant bloquer temporairement l’accès à un site, sans destruction ni extraction des données« , comme on l’a vu avec certains actions d’#Anonymous, ont été repoussés par le gouvernement :

M. Sébastien Pietrasanta, rapporteur. Quand bien même une personne morale ou physique s’introduirait ou se maintiendrait dans un système de traitement automatisé de données à des fins pacifiques et de manière non-violente, dans le but d’exprimer une opinion, la fraude est nécessairement constituée (…).

Le législateur ne saurait exonérer a priori de sa responsabilité pénale telle ou telle personne, en fonction de la légitimité supposée de ses intentions, au risque de rompre l’égalité des citoyens devant l’application de la loi pénale : la loi est la même pour tous, qu’elle protège ou qu’elle punisse.

M. Pietrasanta reconnaît certes que le « jugement a la possibilité de tenir compte des circonstances de l’infraction et de la personnalité de son auteur, ainsi que de sa situation matérielle, familiale et sociale, conformément au principe d’individualisation des peines« , et je ne doute pas que Giv et moi ne serions pas condamnés à 10 ans de prison et 1M€ d’amende pour avoir cliqué sur le bouton (pré-enregistré) « se connecter » du Twitter de Pascale Clark, mais quid de ces #Anonymous qui participent à des cyber-sit-ins, quid de ces hackers citoyens qui accèdent à des documents sensibles censés être protégés, mais qui le sont d’autant moins qu’on y accède via Google (voir aussi CONFIDENTIEL — NE PAS DIFFUSER SUR INTERNET) ?

Le Sénat fera-t-il de moi un (cyber)terroriste ?

Je ne comprends pas le rapport entre cette drastique aggravation des peines en matière d’atteintes aux systèmes de traitement automatisé de données (STAD, le terme juridique officiel désignant les actions de « piratage informatique« ) et la lutte contre les (cyber)djihadistes opérant en Irak et en Syrie, qui motivent pourtant l’adoption, en urgence, de ce projet de loi.

L’étude d’impact associée à ce projet de loi rappelle qu' »en 2012, 182 infractions de cette nature avaient donné lieu à condamnation« , contre 111 en 2008. Si cette « hausse d’environ 60 % en valeur absolue » peut paraître « significative« , l’examen des condamnations montre que « les infractions le plus souvent associées aux STAD sont les faux et les escroqueries« , et qu’en 2008, « 41 % des condamnations donnaient lieu au prononcé d’une peine d’emprisonnement avec ou sursis« , contre 56 % en 2012, et que, « lorsqu’une peine d’emprisonnement ferme est prononcée, le quantum moyen se situe selon les années entre 18 et 24 mois« …

La loi prévoit d’ores et déjà -et depuis des années- que lorsque une atteinte STAD a été commise « à l’encontre d’un système de traitement automatisé de données à caractère personnel mis en œuvre par l’Etat« , la peine est de 5 à 7 ans de prison, et de 75 à 100 000€ d’amende. Concrètement, ça changera quoi, de la porter à 10 ans de prison, et à 1M€ d’amende ?

Le gouvernement, et les parlementaires (de la majorité comme de l’opposition), pensent vraiment -sincèrement- que cela permettra de mieux lutter contre le (cyber)terrorisme ?

Cette façon (cyber)opportuniste d’instrumentaliser le terrorisme pour (une fois de plus) diaboliser Internet ne peut que contribuer, a contrario, à faire le jeu de tous ceux qui ne font plus confiance dans nos institutions : je suis consterné de voir que, sur Twitter notamment, nombreux sont ceux qui crient (limite paranos) à la « démocrature« , entre autres manifestations de défiance voire de dégoût face à ce projet de loi coup de com’.

Pascale Clark & France Inter ne porteront probablement pas plainte contre moi & Giv. Il n’empêche : à en croire le projet de loi « renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme« , adopté par l’Assemblée, et qui va donc prochainement être discuté au Sénat, nous avons commis un acte « cyberterroriste« , « en bande organisée« , pour avoir cliqué un bouton. Ce qui ne plaide pas, ce me semble, en faveur de ce projet de loi, en l’état.

Voir aussi :
La NSA n’espionne pas tant la France que ça
Pour la CNIL, 18% des Français sont « suspects »
« Sur Internet, on est tous pirates, et ça c’est bien »
Une entreprise de terrorisme médiatique (notamment)
CONFIDENTIEL — NE PAS DIFFUSER SUR INTERNET


« Sur Internet, on est tous pirates, et ça c’est bien »

Fri, 19 Sep 2014 14:33:57 +0000 - (source)

traces26_revuesdotorg-small280Quand j’étais chargé de sensibiliser les étudiants d’e-juristes.org, le Master 2 Professionnel spécialité « droit des nouvelles technologies et société de l’information » de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense (Paris X), qui « vise à former des spécialistes sur les questions juridiques posées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC)« , je prenais un malin plaisir à commencer mes cours en leur demandant :

« Qui n’a jamais « piraté » un logiciel, film, série ou fichier .mp3 -sans le payer ? »

Et personne ne levait le doigt -à l’exception (notable) du gendarme commis d’office-, ce qui me permettait de leur lancer un « Bienvenue sur Internet ! Ou pourquoi, et comment, on a là un problème avec la loi, et la notion de « droit »…« .

Lauréate du 5ème Prix de thèse Informatique et Libertés -décerné par la CNIL- pour ses travaux sur les architectures pair-à-pair (P2P), membre de la Commission de « réflexion sur le droit et les libertés à l’âge du numérique » récemment créée à l’Assemblée nationale, Francesca Musiani (@franmusiani sur Twitter) m’avait interviewé il y a quelques mois.

Pirater, le nouvel opus de la revue Tracés de recherche en sciences humaines et sociales, a publié ladite interview… mais en accès payant.

Au vu du sujet, et de ce que j’avais pu expliquer à Francesca, je ne pouvais que mettre en ligne la version « brute de décoffrage » de ladite interview, enregistrée le 26 novembre 2013 (sachant par ailleurs qu’au vu des révélations Snowden, certaines de mes réponses auraient probablement été différentes depuis) :

« Sur Internet, on est tous pirates, et ça c’est bien »

A l’aune des révélations d’Edward Snowden sur les pratiques de surveillance mises en œuvre par les services de renseignement américains – pratiques illégales pour la loi américaine elle-même – les questions de cyber-conflit et de cyber-surveillance n’ont jamais été autant d’actualité. Les technologies de l’information et de la communication, Internet en tout premier lieu, sont de plus en plus utilisées à des fins économiques et militaires – du vol de données stratégiques aux détournements de systèmes industriels. La montée en puissance de l’espionnage, du traquage et de la surveillance numériques, de manière de plus en plus pervasive, est dévoilée non seulement par les récentes révélations Snowden ou par les activités de WikiLeaks, mais par la construction et l’organisation d’un marché des technologies et des équipements de surveillance qui est de plus en plus répandu et lucratif.

Dans ce contexte, le terme “piratage” acquiert des nouvelles facettes: si d’un côté, l’une des réponses des internautes et citoyens à ces pratiques de surveillance massive est celui de fabriquer, « bidouiller », voire détourner ou pirater des artefacts techniques pour sécuriser leurs connexions Internet et empêcher des tiers d’accéder à leurs données, il est aussi question de se rappeler à quel point le développement des techniques de surveillance et de déchiffrage a été un puissant vecteur de développement de l’informatique dans une perspective de “bien commun”.

Enfin, pour comprendre le phénomène du piratage à l’ère numérique, ses définitions, ses cadrages, ses réconfigurations, il est important de comprendre à quel point les pratiques qui ont été qualifiées comme “pirates” par tel ou tel autre acteur de la chaîne de valeur Internet sont de facto diffusées et répandues chez les utilisateurs – ce qui nous met, peut-être pour le plus grand bien de la société du partage et de la connaissance, dans la condition d’être “tous pirates”. Nous avons discuté de surveillance et de ses détournements, de bricolage informatique et de piratage avec le « journaliste hacker » Jean-Marc Manach, le 26 novembre 2013.

Jean-Marc Manach est un journaliste d’investigation spécialiste de questions de surveillance et de protection de la vie privée sur l’Internet : pour des raisons qu’il détaille au cours de notre conversation, il se définit désormais un « journo-hacker ». Jean-Marc est surtout connu pour son blog, Bug Brother, et pour ses contributions présentes et passées sur des sites web comme, par exemple, Internet Actu et OWNI.

Parmi ses enquêtes compte notamment celle sur Amesys, l’entreprise française qui, on l’apprend en 2011, a vendu au régime de Kadhafi les technologies de surveillance qui lui ont permis de surveiller ses opposants. Jean-Marc est membre fondateur des Big Brother Awards France, une cérémonie de remise de prix à « [des] gouvernements et [des] entreprises… qui font le plus pour menacer la vie privée » organisée par Privacy International (full disclosure : je n’en suis plus).

Il siège au comité de déontologie de Nos oignons, association qui promeut le développement du réseau de communications électroniques Tor afin de « garantir les libertés d’information, d’expression et de communication ». Il dispense divers enseignements dans des écoles de journalisme, sur des thématiques de sécurité informatique et protection des sources. Son projet le plus récent (depuis la rentrée 2013) est, toutes les deux semaines, le mardi à 14h42, l’animation d’une émission filmée de type Web TV sur le site web Arrêt sur images, où les invités interviennent via le logiciel Skype. Sa maison sur le Web est à l’adresse http://jean-marc.manach.net/.

Francesca Musiani : Partons de la plus stricte actualité. La firme Pogoplug annonçait hier la sortie de Safeplug, une « boîte à 49 dollars » censée sécuriser la connexion Internet des utilisateurs via un Tor plug-and-play. D’après votre expérience au sein de « Nos oignons », que pensez-vous de cette initiative ? La boîte Safeplug peut-elle marcher techniquement, et être largement adoptée par les utilisateurs ?

Jean-Marc Manach : Techniquement, il s’agit de quelque chose qui a été fait par les hackers depuis pas mal de temps. Là on arrive à la commercialisation d’un produit, à l’étape après le prototype. Je ne me rends pas bien compte du potentiel économique de la chose, si une boîte peut vraiment gagner de l’argent en faisant ça. Ce qui est sûr, c’est qu’en pleine affaire Snowden, cela n’arrive certainement pas à un moment anodin. Un des problèmes avec l’affaire Snowden est qu’il y a plein de gens qui disent deux choses : soit que « on le savait déjà », soit que « on ne peut rien faire ».

Or, le premier point est sans doute faux, il y a plein de choses que cette affaire a fait éclater au grand jour ; et pour le deuxième, bien sûr que non, on peut faire des choses et on pouvait même avant les révélations Snowden. Celles-ci ont incité les gens à fabriquer ou « bidouiller » des choses, soit au niveau micro, soit en organisant des ateliers, pour sécuriser leurs connexions Internet et empêcher des tiers – la NSA en tête – d’accéder à leurs données et pratiquer des écoutes massives.

Entre temps, on voit Twitter, Microsoft, qui passent en HTTPS… Ce petit gadget participe d’un mouvement mondial, un effort pour re-sécuriser Internet. Ce qui est intéressant avec ce boîtier, Safeplug, c’est qu’il va être entre l’ordinateur et le routeur, donc quel que soit le protocole utilisé, tout le trafic est censé passer par Tor – pas que le trafic Web.

Francesca Musiani : La sortie de Safeplug est la toute dernière occasion de réfléchir à une question qui me tient particulièrement à cœur, y ayant consacré plusieurs années de mes recherches : la mise en place d’alternatives décentralisées aux services Internet actuellement répandus, comme manière d’améliorer la protection de la vie privée et la sécurité de son identité en ligne. Que pensez-vous de cette approche « par la technique » à la sécurité et la vie privée, et de son efficacité par rapport à d’autres stratégies, telles que la loi écrite ou l’éducation des utilisateurs ?

Jean-Marc Manach : Une des influences géopolitiques majeures des Etats-Unis par rapport à Internet c’est d’arriver à propager dans le monde entier l’idée qu’on ne peut pas faire confiance à la loi. Les Etats-Unis sont un pays qui n’a pas confiance en ses institutions : donc, par exemple, c’est beaucoup plus facile d’obtenir de l’information, via le Freedom of Information Act. C’est un instrument très puissant, des documents de la NSA peuvent être déclassifiés grâce à ça. A fortiori, avec l’affaire Snowden, on a vu que NSA viole effectivement la loi américaine.

En France, cette défiance de l’Etat n’est pas inscrite dans le système. Mais avec Internet, de plus en plus de personnes apprennent à se méfier. La solution est bien évidemment technique. Si l’on aborde l’enjeu d’un point de vue législatif, ça prend toujours plus de temps. L’approche de la « privacy by design« , c’est à la fois technique, culturel et financier. Cela fait des années que des gens se battent pour ça, mais il y a plein d’entreprises qui ne font pas ça. Là encore, avec l’affaire Snowden, de nombreux Etats et entreprises vont augmenter leurs budgets de sécurité, donc il se peut que Snowden accélère l’adoption plus à large échelle de la « privacy by design« .

Il expliquait que la raison fondamentale à la base de ses révélations est qu’on est à un tournant dans notre conception des droits de l’homme. Il pense que s’il avait encore tardé, cela aurait été trop tard pour savoir si c’est la matrice qui contrôle les hommes ou vice-versa, s’il y a de l’accountability, de la responsabilité, de la transparence. Peut-être que, d’ailleurs, il est déjà trop tard. Mais en tout cas, on est à un tournant.

En matière d’éducation, on peut commencer par un exemple. Un enfant de deux ans va savoir comment utiliser un iPhone, tandis que quelqu’un de plus de cinquante ans va lire le mode d’emploi. Or, la raison du succès de l’iPhone, c’est qu’il n’y a pas de mode d’emploi pour s’en servir.

On est dans une situation où les enseignants en savent moins que les élèves, parce qu’ils ne sont pas nés avec les outils ; en plus, les premiers ont grandi dans une situation où l’enseignement, c’est quelqu’un qui parle et quelqu’un qui écoute, pas une logique de co-participation et de partage à laquelle l’internet nous a habitués.

Le Danemark est à ma connaissance le seul pays qui autorise les étudiants à avoir un accès Internet pendant leur bac. Ils se sont posés la question de pourquoi le seul jour de leur vie où ces élèves n’auront pas accès à l’Internet devrait être le jour de leur bac. Ils ont compris que le plus important n’est plus d’apprendre par cœur, mais de savoir comment trouver l’information la plus utile au bon moment. Je suis assez sceptique qu’on arrive à incorporer cette vision dans notre éducation et rendre son objectif principal celui d’améliorer le savoir commun.

Mais il y a quelques îles : par exemple, le travail de François Taddéi et son Centre de recherche interdisciplinaire. Mais en général je reste sceptique, surtout quand je vois quelle a été la stratégie du législateur, il y a quelques ans, pour sensibiliser les enfants aux questions relatives à la violation du droit d’auteur sur Internet : ils envoient des gens dans les écoles, pour dire aux élèves de ne pas faire ceci et cela – et une approche semblable pour les réseaux sociaux : ne partage pas n’importe quoi, c’est dangereux ! Ce qui, bien sûr, est la meilleure manière de s’assurer qu’ils le fassent. Parler à la fois des dangers et des opportunités du partage me semble plus constructif.

Un point final peut être fait sur la différence entre fournir un équipement informatique, et fournir l’infrastructure qui permette effectivement de l’utiliser. Cela ne sert à rien d’équiper des écoles entières avec des ordinateurs portables si on n’équipe pas les salles de cours avec des prises électriques et du haut débit. Il faut dépasser le rapport à l’informatique en mode gadget pour que l’éducation devienne un véritable instrument par rapport aux enjeux de surveillance, sécurité, vie privée.

Francesca Musiani : Revenons un peu en arrière. Vous êtes reconnu pour votre travail de journalisme d’investigation sur les thèmes de surveillance et privacy en ligne, mais vous m’avez dit lors de notre premier contact que vous êtes devenu journaliste « par hasard ». En effet, votre parcours de « journo-hacker », comme vous vous définissez, est loin de se résumer à ça. En 2001, vous publiez un ouvrage sur le cinéma expérimental français des années 70. En 2008 et 2010 sortent vos deux ouvrages « Big Brother Awards » et « La vie privée, un problème de vieux cons ? », sur des thèmes de surveillance et privacy respectivement. Qu’est ce qui vous a amené, progressivement j’imagine, à vous intéresser à ces deux thèmes ?

Jean-Marc Manach : En effet, je ne voulais pas être journaliste : je voulais faire du cinéma. J’arrive à la fac, je découvre le cinéma expérimental et les documentaires et je me passionne pour ça. Je commence à faire des films qui étaient vraiment hors cadre : les festivals de cinéma n’en voulaient pas parce que cela faisait trop documentaire, et les festivals de documentaires n’en voulaient pas parce qu’ils étaient trop cinéma expérimental. J’ai commencé à écrire un petit peu pour « défendre » mon cinéma.

La Cinémathèque française élaborait à ce moment un catalogue à l’occasion d’une grande rétrospective sur le cinéma expérimental, et j’ai suggéré d’y inclure un chapitre sur un épisode qui n’avait jamais été raconté : le fait qu’on avait décidé de ne pas aider financièrement le cinéma expérimental. Cet article a été censuré du catalogue, pour d’obscures raisons de manque de place. J’étais dégoûté par le fait que dans le monde du cinéma, 30 ans après les faits que je racontais, on arrivait encore à censurer des choses (rapport censuré que, pour le coup, j’avais mis en ligne sur le web).

Entre temps, je découvrais Internet – par hasard, j’écrivais à ce moment pour un journal qui avait un accès Internet à haut débit, ce qui était encore très rare : ceux qui avaient accès à Internet à l’époque étaient majoritairement limités par leurs modems à 56Kbit/s. Je commençais à bricoler mes sites Web, une page perso. C’est là que le basculement a eu lieu : en 1999-2000, j’ai un accès haut débit, je commence à m’intéresser à l’Internet, et voilà que sort le rapport de Duncan Campbell sur le système anglo-saxon ECHELON de surveillance et d’espionnage des télécommunications.

J’arrive donc sur Internet au moment où je découvre que la totalité d’Internet est sous surveillance. Je commence à m’intéresser à ça du point de vue du journaliste : pour protéger mes sources. Les journalistes n’avaient pas de mode d’emploi pour gérer cela ; par contre, en me tournant vers le monde des hackers, je me suis rendu compte qu’eux, ils en avaient, ils savaient comment protéger leur vie privée, utiliser les logiciels et systèmes de sécurité informatique. J’ai commencé à lire, puis à traduire et publier des documents et modes d’emploi. Voilà comment j’ai commencé à m’intéresser à ces questions.

Francesca Musiani : Le documentaire « Une contre-histoire de l’Internet » réalisé par Sylvain Bergère, dont vous êtes co-auteur, met l’accent sur développeurs et/ou activistes et montre comment ceux-ci ont rendu l’Internet ce qu’il est aujourd’hui. Quelle a été la genèse de ce projet ? Quel est l’avantage de cette approche à l’histoire, voir aux histoires, de l’Internet ?

Une très grande majorité des personnes qui retracent l’histoire d’Internet expliquent que le réseau a été conçu à la demande des militaires US pour résister à une attaque nucléaire. Or, Internet a aussi été conçu par des hippies qui prenaient du LSD ! Cette histoire n’avait jamais été racontée, et les documentaires sur l’Internet étaient souvent anxiogènes, assimilant les internautes à des pirates, les hackers à des criminels… Ce qui m’intéressait, c’était de montrer que c’est grâce aux hackers qu’on a Internet. C’est vrai, il a été initialement financé par l’armée américaine, mais c’est aussi le cas de Tor, auquel on attribue aujourd’hui tous les vices. Il y a tellement de choses qu’on doit aux hackers – au sens large : les militants pour le partage, l’ouverture du code source, le logiciel libre, l’intérêt pour la transparence et le souci aigu de la vie privée…

Francesca Musiani : Cela passe aussi par une reconfiguration, aux yeux du grand public, de la définition même de hacker…

Bien sûr. Et tout particulièrement en France d’ailleurs, où on a longtemps diabolisé la figure du hacker. C’est la DST (Direction de la surveillance du territoire) qui a constitué le premier groupe de hackers, au début des années 90, et quand on l’a su, plus personne n’a voulu se définir comme hacker. En 2001, je participais au premier symposium sur la sécurité informatique, et la moitié des gens étaient en uniforme : le congrès avait lieu dans l’enceinte même de l’Ecole militaire des transmissions… Il a fallu attendre 2007 pour avoir le premier festival de hackers en France, et des « coming out » de gens qui se définissaient comme hackers. L’année dernière, la France a accueilli près d’une dizaine de congrès de sécurité informatique réunissant des hackers internationaux de très haut niveau. Chose qui était impensable il y a quelques années. La diabolisation du hacker explique aussi beaucoup de choses sur ce dont on discutait avant, l’approche du système d’éducation à l’informatique. Et ça explique aussi pourquoi, au début des années 90, un dirigeant de France Télécom déclarait qu’ils allaient « interdire Internet ». Cela explique aussi pourquoi on nous a bassiné, à la TV, dans les années 90, avec le fait qu’Internet serait un nid de pédophiles et de nazis. C’est tellement aberrant ! Mais cela se passe beaucoup plus en France que dans d’autres pays, et je pense que c’est lié à la manière top-down dont notre Etat est organisé. Aux Etats-Unis, ils ont bien des défauts, mais si on a déjà essayé de monter des boîtes et qu’on s’est planté, on a plus de chance de lever des fonds pour en monter d’autres ; en France, si on s’est planté, c’est fini. C’est ça aussi, la culture hacker : intégrer l’échec au développement.

Francesca Musiani : A propos des « histoires dominantes » et du formatage des discours qui en découle, on a souvent l’impression, de par son traitement dans la presse, que l’histoire de la surveillance Internet tourne autour des Etats-Unis. Est-ce vraiment le cas, ou au moins, est-ce le cas jusqu’à ce point ? Est-ce que cette histoire cache des discours et des pratiques – étatiques, privées, un mélange des deux – dont on devrait avoir plus conscience ?

On ne peut pas comprendre le développement de l’informatique sans comprendre qu’elle vient aussi des efforts entrepris pour casser les codes secrets pendant la seconde guerre mondiale. Le programme Enigma, qui avait donné lieu au développement du premier prototype d’ordinateur par Alan Turing, en est un exemple. Le développement de l’industrie des télécommunications s’est accompagné par le développement de la surveillance des télécommunications. Enormément d’argent a été destiné à ce développement pendant la guerre froide, aussi. Internet, c’est la queue de comète de tous ces épisodes-là. Aujourd’hui, le marché des systèmes d’espionnage et de surveillance des télécommunications est estimé à cinq milliards de dollars par an. Ces systèmes espions étaient autrefois l’apanage des services de renseignement de grands pays comme les Etats-Unis, la France, la Chine ou la Russie. Plus maintenant. De nombreuses PME le proposent aussi.

Francesca Musiani : Vous pensez notamment à l’affaire Amesys ? Pour rappel, il s’agit de la société française qui – on l’a appris en 2011 grâce à une de vos enquêtes ainsi qu’un reportage successif du Wall Street Journal – a vendu au régime de Kadhafi les technologies de surveillance qui lui ont permis de surveiller ses opposants, et de monitorer l’ensemble des communications sur Internet ainsi que les réseaux de téléphonie mobile et satellite en Libye.

Oui, tout à fait. Aujourd’hui, n’importe quel dictateur, tout comme n’importe quel shérif de comté américain, peut acheter sur étagère des dispositifs d’interception des télécommunications. Des personnes, des bibliothèques, des institutions, des pays. Il y a un véritable complexe militaro-industriel qui s’est mis en place, y compris plein de contractants privés – Snowden en était un. C’est un business qui n’existait pas du tout à ce niveau-là avant 2001. Donc, pour en revenir à votre question, on parle démesurément des Etats-Unis et de la NSA, mais c’est parce-que paradoxalement, c’est un pays qui a une culture de méfiance envers les institutions, il y a des choses comme les lanceurs d’alertes et le droit à déclassifier des documents. On peut se permettre de dénoncer les pratiques du gouvernement, aux Etats-Unis. Ce n’est pas le cas en Russie, ni en Chine… ni en France ou en Grande Bretagne, qui pourtant violent la loi exactement de la même façon ou au moins en sont fortement soupçonnés. Donc, c’est paradoxal : les Etats-Unis, c’est une grande démocratie, avec de gens qui veulent défendre les droits individuels, et c’est pour ça qu’on arrive à avoir ces documents ; ailleurs on n’a pas cette chance, faute de documents, on ne sait pas vraiment quel est l’ampleur de la surveillance chez nous. Une des leçons Snowden est probablement qu’en ce sens-là, les Etats-Unis sont une meilleure démocratie que la France.

Francesca Musiani : Dans mes propres recherches, je m’intéresse de plus en plus à la « privatisation » de la gouvernance de l’Internet, le rôle accru que joue l’industrie, volontairement ou obligatoirement, dans la régulation du contenu et de la liberté d’expression. A part Amesys, est-ce un thème que vous rencontrez dans vos enquêtes, et comment ?

Dès le début des années 2000, on parlait déjà d’auto-régulation, à la fois par la société civile et les acteurs privés. Un exemple intéressant en France était le Forum des Droits de l’Internet (FDI), où justement on réunissait des représentants des ministères avec la société civile et des industriels. Et cela a permis d’éviter de faire certaines erreurs, et qu’un certain nombre de projets de loi ne soient pas débattus que par des députés qui, souvent, ne comprennent pas le fonctionnement ni la portée des technologies qu’ils veulent “réguler”. Depuis, on a fermé le FDI, et créé la Hadopi…

Francesca Musiani : Le modèle multi-parties-prenantes est également celui du Forum sur la Gouvernance de l’Internet. L’idée est justement qu’on ne fait « que » dialoguer, mais que ce dialogue…

Empêche de faire des bêtises ! OK, le FDI a servi à bien plus qu’à ne pas faire des bêtises, mais comme disait l’un de nos invités pour le documentaire, « ceux qui parlent ne se balancent pas des bombes ». Si on parle, on va éviter la vision complètement caricaturale de l’autre – ce qui ne s’est pas passé, par exemple, lors des déclarations de notre ancien Président qui voulait « civiliser Internet ». Comment peut-on penser que ce point de vue colonisateur est applicable à l’Internet ? La mesure de cette impossibilité est bien mise en lumière par les effets pratiques de la loi Hadopi. Une condamnation, à 150 euros d’amende, et ce n’était même pas la faute de l’individu condamné, mais de son ex-femme qui avait utilisé la connexion à son insu. Il suffisait que l’abonnement soit à son nom.

Francesca Musiani : C’est d’ailleurs l’un des points que les ingénieurs auditionnés lors du parcours parlementaire Hadopi avaient mis en lumière : ce n’est pas possible, pour les utilisateurs, que d’avoir la certitude technique et matérielle qu’ils ont bien sécurisé leur connexion Internet…

Oui, c’est ce que j’avais dit aussi : votre projet de loi ne tiendra pas parce qu’on ne peut pas demander à quelqu’un d’avoir les compétences techniques pour vraiment sécuriser sa connexion. Des entreprises spécialisées et avec les grands moyens n’y arrivent pas. La réponse qu’ils m’ont donné a été : puisqu’on est une économie capitaliste, on va créer un marché, et les entreprises vont trouver une solution. Or, quatre ans après, dans cette économie de marché, il n’y a pas encore une solution de sécurisation qui a été labellisée par la Hadopi. Il semblerait que ce soit plus complexe qu’une vision ultra-libérale et capitaliste de l’Internet.

Francesca Musiani : Après WikiLeaks, notamment, le métier du journaliste d’enquête et du « whistleblower », le lanceur d’alerte, semble être entré dans une nouvelle ère. Est-ce le cas ? Je pense notamment à une problématique croisée entre journalisme et recherche, celle du rapport aux sources. Comment abordez-vous cette question dans votre travail ?

Depuis 1999-2000, j’ai commencé à faire des « modes d’emploi » pour sécuriser mes sources. Je n’ai pas eu tant que ça besoin de le déployer. Par contre, un certain nombre d’informations et de scoop que j’ai pu avoir, c’est parce que je savais comment protéger mes sources, elles avaient confiance en moi et elles savaient comment me contacter en toute confidentialité et sécurité. Ce que WikiLeaks a changé consiste surtout en deux aspects : primo, ça a relancé le journalisme d’investigation, en premier lieu sur papier. Avant, les patrons de presse nous expliquaient qu’à cause d’Internet, où tout est gratuit, il y a moins d’argent pour les journaux. Julian Assange et WikiLeaks arrivent, proposent d’avoir accès à des documents, et le Guardian, le New York Times, etc. arrivent à mobiliser des dizaines de journalistes pendant des mois pour travailler avec WikiLeaks et compléter l’investigation. A cause d’Internet, le journalisme d’enquête ne marchait plus ; maintenant, grâce à Internet, c’est reparti. Secundo, on a vu la montée en puissance du data journalism. C’est d’ailleurs ce qui m’est arrivé, je suis devenu journaliste parce que j’ai commencé à traiter des données, même si l’étiquette n’existait pas encore. Là encore, c’est la relance du journalisme d’enquête, des lanceurs d’alerte, et j’espère qu’il y aura de plus en plus de ces derniers, parce que nos démocraties en ont grand besoin.
A un moment, dans notre documentaire, Assange reprend l’expression d’un lanceur d’alertes de la NSA qui expliquait qu’on est à un « turning point », à un moment charnière, et qu’il n’y a plus qu’à tourner la clé. Et si on tourne la clé, on passe dans une société totalitaire, parce que toutes les technologies, tout le système, est en place. Si Snowden n’avait pas fait ce qu’il a fait, on peut raisonnablement penser que dans deux, cinq, dix ans, ils auraient été dans la position de surveiller absolument tout. Ce qui relevait d’une légende hollywoodienne, aux temps de « Ennemi d’Etat », devient de plus en plus concret : aujourd’hui, on a tous un petit dispositif de traçage dans nos poches – le smartphone. Traquable par les services de renseignement, traquable par les policiers, traquable par les entreprises parce qu’on leur a donné la permission de le faire. C’est le rêve de la Stasi ! Voilà toute l’importance de ce qu’ont fait Assange et Snowden. Le premier peut être enfermé dans une ambassade à Londres, mais il a provoqué un débat mondial et a eu des effets géopolitiques importants, notamment dans le printemps arabe ; à deux, ils ont révolutionné les pratiques journalistiques ; les journalistes reprennent le quatrième pouvoir, qui est celui de demander des comptes. L’éthique d’Assange et de Snowden est en fait la philosophie des hackers, celle qui a été conceptualisée au début des années 80 aux Etats-Unis : hacker, c’est militer pour la vie privée des citoyens, et pour la transparence des institutions, pour pouvoir les contrôler plutôt qu’être contrôlés et manipulés par elles : les institutions sont à notre service, pas le contraire. Ce programme est au cœur de ce qu’est WikiLeaks, et de ce qu’il veut aider les journalistes à faire.

Francesca Musiani : Est-ce quelque chose a changé dans l’éthique du journaliste, face à cette pléthore de données et de sources ?

Je ne sais pas si cela change quelque chose à l’éthique des journalistes. Moi, j’ai eu des problèmes éthiques quand je me suis trouvé à manipuler, avec WikiLeaks, les mails syriens. Là, j’étais vraiment un peu comme la NSA : c’était quand même des millions de mails de citoyens syriens. Mais je n’ai pas trouvé grand-chose, à part les blagues que Bachar el Assad envoyait à son assistante…
Sinon, récemment, j’ai changé mon statut sur Twitter et je me présente comme « journaliste hacker » : il y a quelques années, je n’aurais pas pu faire ça. Maintenant, on peut se qualifier comme hacker et dire qu’on fait des choses bien. J’ai quand même souvent la question « mais alors, tu es hacker, cela veut dire que tu peux pirater les boîtes aux lettres ? » alors que je n’ai rien fait d’illégal sinon ce qu’ont fait des autres journalistes d’investigation, du recel – avoir des informations que je ne suis pas censé avoir. Mais c’est mon boulot. Je suis l’éthique des hackers, je ne sais même pas trop ce qu’on enseigne à l’école de journalisme d’ailleurs en termes d’éthique. Peut-être qu’avec les Big Data, avec toujours plus d’informations à disposition, le journalisme va être confronté à encore de nouveaux défis éthiques.
Ce qui est intéressant est que cette situation donne plus de pouvoir aux développeurs et aux hackers. Et donc il y a aussi un débat pour savoir si un hacker qui va travailler pour les services de renseignement « passe du côté sombre de la force ». Mais travailler pour la NSA, est-ce que c’est du bien ou du mal ? C’est compliqué. A priori, si l’on est américain, c’est légitime de créer un service de renseignement dont les informations vont servir à protéger les américains. Mais est-ce que pour cela c’est légitime d’espionner tout le monde ?
Les profils des hackers sont de plus en plus recherchés, à la fois par les gouvernements et les entreprises, surtout à la suite de l’affaire Snowden, et c’est sûr que cela confronte le hacker à sa propre éthique.

Francesca Musiani : Comme vous le savez, cet entretien se déroule dans le cadre d’un numéro sur le « piratage ». Comment l’appellation « pirate » entre-t-elle dans les questions qui vous préoccupent ? Quelles pratiques y sont associées, aussi bien du côté des pratiques réprimées que de celles appropriées, voire récupérées (par les gouvernements, les entreprises, à travers l’espionnage, la surveillance, etc.) ?

Pendant quelques années, j’ai fait un cours à la fac de Nanterre dans un département où l’on formait des juristes aux enjeux Internet. J’avais la mission de les sensibiliser sur les usages et sur leur perception d’Internet. La première question que je posais aux étudiants était la suivante : « Que ceux qui n’ont jamais piraté un logiciel, ‘rippé’ un DVD, téléchargé MP3, lèvent la main. » Il n’y avait qu’un seul qui levait la main – le gendarme qui était envoyé là en formation continue. Personne d’autre. Et moi : « Bienvenue sur Internet. Si on ne comprend pas ça, on ne peut pas comprendre ceux qu’on appelle les pirates informatiques : on est tous des pirates informatiques. » On est tous des pirates, ou on l’a tous été.
En 2005, le Parlement a voté la loi DADVSI, dans le but de lutter contre le piratage – cette loi punissait le fait de contourner les DRM, les méta-fichiers qui empêchent de copier des contenus numériques. J’ai pensé que c’était hallucinant : j’utilise Linux depuis des années, donc je ne peux pas lire les DRM pour lesquels on doit passer par Microsoft ou Apple, donc si je veux lire un DVD que j’ai légitimement acheté, le seul moyen que j’ai pour le faire, c’est de le pirater. Cette loi fait de moi un pirate, alors qu’à priori, je suis un utilisateur de logiciel libre, et que je fais donc partie de cette petite minorité de gens qui ne “piratent” jamais de logiciels…
Donc à ce jour, on ne peut pas comprendre Internet, la société du partage et l’accès à la connaissance, si on ne prend pas conscience de ça. La quasi-totalité des gens, sur Internet, s’est trouvée à un moment ou à l’autre à violer la loi, ce qui est quand même un phénomène inédit dans l’histoire de l’humanité. Et si on interdit quelque chose sur Internet, il réapparaît généralement ailleurs, autre part, autrement. Bien sûr, on peut à nouveau parler de l’Hadopi, qui a pensé que pour faire sécuriser leurs ordinateurs aux gens il fallait « créer un marché ».
Le terme de pirate, c’est fort. C’est du criminel, c’est du violent, c’est du sanguinaire… et de l’illégal. En même temps, dans quelle mesure Gutenberg a été harcelé par les autorités quand il a sorti l’imprimerie ? Est-ce qu’il a eu autant de soucis ? Je pense que celui qui en parle le mieux, c’est Eben Moglen. Pour lui, ceux qui luttent contre le piratage, luttent aussi pour l’ignorance, l’analphabétisme, la pauvreté, l’interdiction de solutions alternatives, de résolution de problèmes en mode bottom-up. C’est l’interdiction économique avant l’empowerment économique. Comme l’Internet permet de faire autant de choses, les Monsanto, les Vivendi et les Sarkozy de ce monde le lisent comme une perte du pouvoir qu’ils ont (encore) à ce moment. Mais je ne vois pas comment on pourrait faire marche arrière : on ne pourra pas empêcher aux gens de se renseigner et de partager, quitte à pirater des fichiers – ce qui, souvent, s’avère plus simple que de les acheter.
Après il y a aussi le côté sexy du pirate, et je pense que les hackers ont joué sur ça, sur le côté du jeu et de l’adolescent. Mais au fond, on peut vraiment résumer à ça : sur Internet, on est tous pirates, et ça c’est bien.

Francesca Musiani : A quoi doit-on s’attendre en termes des évolutions de la surveillance, selon vous, dans les prochaines années ? Est-ce que l’information – la capacité de s’en approprier, de l’agréger, de la contrôler, d’en « faire sens » – est désormais, comme le président américain Barack Obama a affirmé il y a quelques jours, l’arme du 21ème siècle ?

A moyen terme, je pense qu’on peut espérer une redéfinition du paysage légal, et de ce que les services de renseignement peuvent faire. Ça, ce n’est que les américains qui peuvent le décider, malgré les « pressions » que l’Europe et les autres peuvent faire. On peut aussi s’attendre à une redéfinition, dans l’IETF et les autres instances de gouvernance de l’Internet, des normes de sécurité et de protection de la vie privée pour qu’il y ait plus de privacy by design, voire de security by design. Pas seulement à cause de Snowden, mais simplement parce que de plus en plus de choses dépendent de notre connexion à l’Internet et du fait qu’elle soit sécurisée. Il y a le SCADA, tous ces systèmes industriels qui sont connectés via les réseaux, et cela pose d’énormes problèmes, parce que si on coupe l’électricité et donc la connexion, on pourra aussi couper l’approvisionnement d’eau ou d’autres infrastructures critiques. On assiste à une militarisation d’Internet, pas seulement la surveillance, mais aussi au travers de ce qu’on appelle la “lutte informatique offensive”, et donc le piratage de systèmes à des fins d’espionnage, voire de destruction. On parlait depuis des années des risques de la cyberguerre, je pense qu’on y est en plein à présent.
Assange est renfermé à Londres, Manning a pris trente-cinq ans, plusieurs hackers proches d’Anonymous ont écopé de plusieurs années de prison, sans oublier le suicide d’Aaron Swartz, qui avait devant lui une machine politico-légale qu’il ne pensait pas pouvoir contrer. En face on a un président américain Prix Nobel de la paix dont l’administration a lancé une véritable “chasse aux sorcières” contre les lanceurs d’alerte. Mais ma conviction reste quand même que les hackers ont déjà gagné. Au sens où, même si on est encore minoritaires, même si on est encore diabolisés, on a gagné parce le sens de l’Histoire ne peut plus être inversé, et l’éthique hacker est là comme jamais auparavant.

Pour en savoir plus

Aigrain, P. (2010). Declouding Freedom: Reclaiming Servers, Services and Data. In 2020 FLOSS Roadmap (2010 Version/3rd Edition).

Auray, N. (1997). Ironie et solidarité dans un milieu technicisé : Les défis contre les protections dans les collectifs de hackers. Raisons pratiques, 8: 177-201.

Brevini, B., Hintz, A. & McCurdy, P. (coord., 2013). Beyond WikiLeaks. Implications for the Future of Communication, Journalism and Society. Londres: Palgrave-Macmillan.

Campbell, D. (1988). Somebody’s Listening. New Statesman, 12 août 1988.

Cavoukian, A. (coord., 2010). Special Issue: Privacy by Design: The Next Generation in the Evolution of Privacy. Identity in the Information Society, 3 (2).

Garnier, J.-P., Manach, J.-M., Martenot, A.-L., Thorel, J. & Treguier, C. (2008). Big Brother Awards : Les surveillants surveillés. Paris: Zones.

Himanen, P. (2001). L’éthique hacker et l’esprit de l’ère de l’information. Paris: Exils.

Jesiek, B. (2003). Democratizing software: Open source, the hacker ethic, and beyond. First Monday, 8 (10).

Manach, J.-M. (2010). La vie privée, un problème de vieux cons? Limoges: FYP Editions.

Moglen, E. (2010). Freedom In The Cloud: Software Freedom, Privacy and Security for Web 2.0 and Cloud Computing. Discours aux Rencontres de l’Internet Society (ISOC), New York, 5 février 2010.

Musiani, F. (2013). Nains sans géants. Architecture décentralisée et services Internet. Paris: Presses des Mines.

Musiani, F. (2011). Privacy as Invisibility: Pervasive Surveillance and the Privatization of Peer-to-Peer Systems. tripleC, 9 (2): 126-140.


Une entreprise de terrorisme médiatique (notamment)

Mon, 15 Sep 2014 13:00:59 +0000 - (source)

120px-Terrorisme_insideL’examen, au Parlement, du Projet de loi renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme soulève un tollé du côté des défenseurs des libertés, notamment sur Internet. L’examen de ces principaux articles révèle en effet une instrumentalisation de la menace terroriste (cyber)djihadiste visant non pas tant -ou pas seulement- à lutter contre les dérives auxquelles on assiste en ce moment en Syrie et en Libye et les effets de bord que cela pourrait avoir, en France, mais à élargir les pouvoirs d’écoute et d’investigation des services en charge de la lutte contre la délinquance et la criminalité organisée, « notamment« .

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, la presse du monde entier relaya un article qui révélait que Ben Laden était passé maître dans l’art d’utiliser la cryptographie, et que les terroristes islamistes cachaient leurs messages secrets dans des photos… pornos. Une affirmation pour le moins étonnante concernant des personnes connues pour imposer le port du niqab ou de la burqa, et interdire aux femmes de laisser transparaître les formes de leurs corps.

A l’époque, dans une contre-enquête intitulée Terrorisme : les dessous de la filière porno, j’avais tenté d’expliquer qu’il s’agissait plus probablement d’une tentative de désinformation, et m’étonnait de voir le crédit porté à cette histoire véhiculée par un journaliste qui, interrogé sur la notion d’objectivité journalistique, n’hésitait pas à déclarer : « Je ne peux séparer ma foi de ma profession« , et de préciser :

« Je pense que c’est un don, les histoires tombent comme ça sur mes genoux quand je suis en phase avec Dieu. C’est probablement parce que Dieu sait que je suis trop bête pour sortir et les trouver par moi-même. C’est tout bonnement incroyable. »

Jack Kelley, le journaliste en question, n’en fut pas moins viré en 2004 lorsque son employeur, USA Today, découvrit qu’il bidonnait, depuis des années, ses reportages, y compris celui qui avait failli lui valoir un Pulitzer en 2001.

Plus c’est gros, plus ça passe

En attendant, cette histoire de terroristes islamistes adeptes de photos porno (plus c’est gros, plus ça passe) contribua à diaboliser la cryptographie en particulier, et l’Internet en général, contribuant à l’adoption de mesures sécuritaires prises dans la foulée des attentats de 2001. La Loi sécurité quotidienne (LSQ), adoptée dans la foulée et sous le coup de l’émotion, en octobre 2001, obligea en effet les fournisseurs d’accès à conserver les traces de ce que font leurs abonnés sur Internet… quand bien même il n’a jamais été démontré que les terroristes du 11 septembre 2001 s’en étaient servis pour préparer leurs attentats.

En matière de cryptographie, elle entraîna la création d’un Centre Technique d’Assistance (ou CTA) visant à permettre aux services de renseignement d’essayer de décrypter les mails chiffrés qu’ils auraient interceptés. La LSQ considéra par ailleurs l’utilisation de logiciels de chiffrement comme une circonstance aggravante, la loi prévoyant en effet de punir de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende « le fait, pour quiconque ayant connaissance de la convention secrète de déchiffrement d’un moyen de cryptologie susceptible d’avoir été utilisé pour préparer, faciliter ou commettre un crime ou un délit, de refuser de remettre ladite convention aux autorités judiciaires ou de la mettre en oeuvre, sur les réquisitions de ces autorités« .

A l’époque, nous avions tenté d’expliquer aux parlementaires qu’un terroriste préférerait passer trois ans en prison pour refus de déchiffrer un mail que de risquer la prison à vie en le déchiffrant… rien n’y fait. Un sénateur socialiste, Michel Dreyfus Schmidt, tenta de rassurer l’opinion publique en déclarant qu' »il y a des mesures désagréables à prendre en urgence, mais j’espère que nous pourrons revenir à la légalité républicaine avant la fin 2003« .

Le Parlement espérait en effet en avoir fini avec le terrorisme en 2003, et prévu que ces mesures attentatoires à la « légalité républicaine » feraient l’objet d’un rapport d’étape, et qu’elles seraient réexaminées tous les 3 ans. De fait, la conservation des données de connexion a depuis été renouvelée tous les 3 ans, sans qu’aucun rapport d’étape ne vienne cela dit nous permettre de mesurer sa pertinence, ni son efficacité.

Plus c’est gros, plus ça passe, et repasse : un attentat terroriste, c’est très pratique pour permettre aux responsables politiques de bomber le torse, montrer qu’ils mesurent l’ampleur du problème, et faire passer, de façon très opportuniste, des mesures qu’il aurait été probablement très difficile de faire adopter autrement.

Le projet de loi renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme, débattu à l’Assemblée ce 15 septembre, en est une nouvelle et parfaite illustration.

Un coup de com’

Prenons l’une des mesures phares du projet de loi, qui permettra de bloquer l’accès à des sites djihadistes. D’un point de vue technique, c’est très compliqué, voire irréaliste (voir L’impossible et controversé blocage des sites Internet djihadistes). D’un point de vue antiterroriste, ce pourrait être contre-productif, dans la mesure où la fréquentation de ces sites peut précisement permettre aux services de renseignement d’identifier des apprentis terroristes, avant qu’ils ne passent à l’acte, ou qu’ils ne reviennent en France.

En réponse à la publication de l’avis (très critique) du Conseil National du Numérique, le cabinet du ministre de l’Intérieur explique que « chaque demande de blocage sera émise après avis des services spécialisés, lorsqu’ils n’en seront pas eux même à l’origine« .

Nous voilà rassurés : c’est donc un coup de com’, voire un pis aller, une manière de détourner l’attention qui ne changera donc pas grand chose en matière de lutte contre le terrorisme mais qui agite beaucoup les médias (c’est probablement l’article qui fait le plus de bruit dans ce projet de loi), tout en permettant opportunément de détourner l’attention sur d’autres articles, autrement plus problématiques.

Ces 8 affaires qui paralysent la Justice

L’article 11 du projet de loi, relative à « la mise au clair de données chiffrées« , propose quant à lui de permettre aux officiers de police judiciaire de requérir eux-mêmes une personne qualifiée dans le décryptage de données informatiques, opération qui relève à ce jour de la seule compétence des magistrats. L’objectif affiché : gagner du temps, dixit : « Si l’OPJ disposait du pouvoir d’adresser lui-même la réquisition, cela permettrait un gain de temps dans le traitement des demandes« .

Or, l’étude d’impact du projet de loi révèle que « pour l’année 2013, les saisines du CTA s’élevaient à 31, contre 26 en 2012 » :

« 8 dans le cadre d’affaires de terrorisme, 4 pour des homicides, 5 pour du vol et recel de vol, 3 pour de la pédopornographie, 2 pour escroqueries, 3 pour du trafic de stupéfiants, 1 pour une affaire de viol et 5 pour des infractions diverses). Pour la période de janvier à juin 2014, les saisines du CTA s’élèvent à 13 affaires. »

Les magistrats sont peut-être débordés, mais il est permis de douter, vu le nombre de cas, de douter que cet article fera gagner énormément de temps aux policiers. A contrario, on peut raisonnablement estimer que cela permettra aux policiers de demander à décrypter des données sans contrôle judiciaire, et pas que dans des affaires de terrorisme. Une mesure clairement opportuniste, qui n’a pas grand chose à voir avec la menace terroriste.

Terroriser #Anonymous

Rappelant que « les attaques informatiques réalisées contre les systèmes de traitement automatisé de données mis en œuvre par l’Etat sont des armes que peuvent utiliser les terroristes » :

« Ce « cyberterrorisme » peut alors revêtir plusieurs formes : atteintes à la disponibilité des réseaux ou des services (attaques en « déni de service » ou « saturation d’un réseau »), à la confidentialité (cyberespionnage) ou à l’intégrité des données ou des matériels (modifications de programmes, suppressions de données…). »

L’article 12 espère ainsi « renforcer le caractère dissuasif des incriminations actuelles » et « appliquer le régime de la criminalité organisée à ces infractions aggravées lorsqu’elles sont commises en bande organisée et au préjudice de traitement mis en œuvre par l’Etat« .

L’étude d’impact avance ainsi que les statistiques du casier judiciaire révèlent que, « en 2008, 111 infractions de cette nature avaient donné lieu à condamnation« , contre « 182 infractions de cette nature » en 2012 :

« Cette augmentation significative traduit bien évidemment la multiplication de cette forme de délinquance.
On peut néanmoins relever à l’examen des condamnations que les infractions le plus souvent associées aux STAD sont les faux et les escroqueries ce qui consolide l’analyse faite par les praticiens. »

On parle bien là d' »infractions« , pas du tout de terrorisme… sauf à imaginer vouloir ainsi criminaliser #Anonymous et les faire passer pour des « cyberterroristes« . On est, une fois de plus, bien loin des cyberdjihadistes qui recrutent sur Facebook.

De l’identification des terroristes simples délinquants

L’étude d’impact prend acte, par ailleurs, du fait que « les services d’enquête éprouvent à l’heure actuelle une grande difficulté à obtenir des éléments d’identification des délinquants sur internet » :

« L’identification d’une personne par son adresse IP devient en effet de plus en plus difficile, en raison notamment des techniques d’anonymisation utilisées par les internautes. L’utilisation de l’enquête sous pseudonyme est parfois la seule possibilité d’identifier un délinquant. »

L’article 13 du projet de loi entend ainsi « généraliser cette technique d’enquête à l’ensemble des infractions relevant de la criminalité organisée, y compris donc les infractions à caractère terroriste« . Une fois de plus, on agite la menace cyberdjihadiste pour, en fait, étendre les pouvoirs de police en matière d’identification des « délinquants« .

« Y compris donc les infractions à caractère terroriste »

L’article 14 propose quant à lui d’étendre les captations des données informatique, limitées aujourd’hui à la collecte des images apparaissant à l’écran et aux frappes sur le clavier, à la captation du son et des images émis ou reçus par un ordinateur, et donc de pouvoir espionner les conversations sur Skype & Cie.

L’étude d’impact précise à ce titre que « les captations de données informatiques sont possibles pour l’ensemble des infractions relevant de la criminalité organisée, y compris donc les infractions à caractère terroriste« . Il s’agit donc là aussi d’une mesure opportuniste prise au nom de la lutte contre le terrorisme, mais qui vise in fine à élargir les possibilités de mise sur écoute et d’installations de logiciels espions dans le cadre d’affaires « relevant de la criminalité organisée, y compris donc les infractions à caractère terroriste« .

+82% d’écoutes téléphoniques depuis 1991

Evoquant l’article 15, qui vise à allonger la durée de conservation des enregistrements des interceptions de sécurité (du nom donné aux écoutes téléphoniques et Internet effectuées pour le compte des services de renseignement), l’étude d’impact explique que « le volume des communications à exploiter a augmenté sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs« , à commencer par l’augmentation des quotas d’interception (du nom donné au nombre de cibles que les services de renseignement sont autorisées -par le Premier ministre- à mettre sur écoute en simultané), passés de 1180 en 1991 à 1840 en 2009, puis à 2150 cette année (soit +82% depuis que la loi encadrant les écoutes a été adoptée, en 1991).

De plus, souligne l’étude d’impact, la doctrine a changé : depuis 2010, « ce contingent s’applique à des « cibles », c’est-à-dire des personnes visées par une interception, et non plus à des lignes téléphoniques » comme c’était le cas auparavant :

« La plupart des « cibles » disposent aujourd’hui de deux à trois moyens différents de communication qui doivent être interceptés. Il en résulte une augmentation sensible de la quantité de communications à exploiter.

En outre, internet, qui représente aujourd’hui 14 % des demandes d’interceptions, génère un volume de communications considérable (échanges de messages, réseaux sociaux, etc), nécessitant un temps d’exploitation accru par rapport à de simples conversations téléphoniques. »

Ce pour quoi l’article 15 propose donc d’étendre à 30 -et non plus 10- le nombre de jours avant que les enregistrements des écoutes soient automatiquement détruits.

A toutes fins utiles, le rapport rappelle qu' »en 2012, 6 145 interceptions de sécurité ont été sollicitées (4 022 interceptions initiales et 2 123 renouvellements) » et que, « au total, 6095 interceptions de sécurité ont été autorisées« . On est loin d’une surveillance généralisée.

Il n’en reste pas moins que cette demande d' »accroissement des informations à traiter s’effectue dans un contexte global marqué par une activité accrue des services, notamment en matière de prévention du terrorisme avec le suivi d’un nombre, en plein essor et hors de toute proportion avec des références antérieures, d’individus impliqués dans des filières terroristes notamment« .

34 « notamment », 13 « y compris »

Le mot « notamment » revient 34 fois dans l’étude d’impact, « y compris » 13 fois. Or, les porteurs de ce « projet de loi renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme » ne parlent, eux, que du seul « terrorisme« , n’hésitant pas à évoquer, avec beaucoup de trémolos, les décapitations d’otage (notamment).

Il eut été intéressant d’avoir un vrai débat, avec des policiers, des responsables des services de renseignement, mais aussi et surtout au Parlement, évoquant la réalité de ce dont il est question : un accroissement des pouvoirs d’écoute et d’investigation (notamment) à destination des policiers et membres des services de renseignement en charge de la lutte anti-terroriste (notamment).

Las : vous n’entendrez probablement parler que des seuls (cyber)djihadistes, et de ces atrocités qui ont lieu en ce moment en Irak et en Syrie. Fort pratiques, j’en conviens, pour faire passer la pilule plus simplement. Cynique, aussi. Notamment. Une véritable entreprise de terrorisme médiatique consistant à faire peur aux gens en espérant détourner l’attention de ce dont il est réellement question.

Je ne sais pas en quelle mesure ce projet de loi facilitera la tâche aux policiers, civils et militaires engagés dans la lutte contre le terrorisme. Je sais par contre qu’il servira aussi et surtout à élargir les pouvoirs des enquêteurs n’ayant strictement rien à voir ni à faire avec le terrorisme.

Pour en savoir plus, vous pouvez également aller consulter le site presumes-terroristes.fr, créé par la Quadrature du Net, voire téléphoner à votre député grâce à leur PiPhone pour lui en parler, et réclamer que le débat porte sur ce dont il est réellement question : un accroissement des pouvoirs d’écoute et d’investigation en matière de lutte contre la criminalité organisée, notamment.

Voir aussi:
CONFIDENTIEL — NE PAS DIFFUSER SUR INTERNET
Scanners : terrorisme, sexe et démagogie
La NSA n’espionne pas tant la France que ça
Les terroristes sont des ratés comme les autres
Le 11 septembre 2001 fut un « cadeau fait à la NSA », dixit… le n°3 de la NSA


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