Les enseignements tirés des militants mapuches à la tête de la Convention constitutionnelle au Chili
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration de Gianni Llanquiray Nahuelhual Tornini pour Rising Voices
Cette article est également disponible en mapundungun
Écrit par Simona Mayo et María Alvarez, et basé sur l’étude de cas de Simona Mayo, Poyewvn and Mapudungun as intercultural political practices: The case of the Mapuche language in the Constitutional Convention of Chile (« Poyewvn et mapudungun en tant que pratiques politiques interculturelles : le cas de la langue mapuche dans la Convention constitutionnelle du Chili »)
La rédaction d’une nouvelle Constitution au Chili en 2022 a offert au peuple mapuche la possibilité d’imaginer une relation nouvelle avec l’État, qui, jusqu'alors, l’avait toujours ignoré et cherché à effacer son existence. Elisa Loncon Antileo, femme mapuche, universitaire et linguiste élue présidente de la Convention constitutionnelle, a également utilisé ce processus de rédaction comme une occasion de positionner le mapudungun dans les espaces institutionnels en tant qu’« acte politique de poyewvn », ou acte d’amour. De cette stratégie, plusieurs enseignements ont été tirés et de nouvelles perspectives sur la manière de promouvoir et de préserver la diversité linguistique sont nées. Ces enseignements servent d’ailleurs désormais d’inspirations pour de nouvelles façons de penser les stratégies dans d’autres espaces tels que les réseaux sociaux.
Lors d’une des séances de la Convention constitutionnelle, Loncon a expliqué que le mot « poyewvn » en mapudungun signifiait « amour » et qu’il pouvait servir de point de départ pour se comprendre et s’écouter les uns les autres. Ainsi, parler de poyewvn n’était pas seulement un acte politique visant à aider le mapudungun à occuper les espaces institutionnels, y compris les espaces numériques qui favorisent généralement l’espagnol, cela représentait aussi un acte politique de positionnement par le biais de la langue, de l’amour et de la ternura, ou tendresse, pour faire face aux réactions violentes et racistes qui s’amplifiaient avec sa voix et son discours.
J’appelle les membres de la Convention à parler sous le signe du poyewvn, c'est-à-dire avec amour. Nous sommes des êtres humains, nous avons tous les mêmes droits et, grâce à cet amour, nous accepterons nos différences. Car chaque foyer est composé d’identités multiples.
En dépit du rejet ultérieur de la nouvelle Constitution chilienne lors du référendum du 4 septembre 2022, la présence d’Elisa et de son cabinet à la Convention constitutionnelle du Chili a marqué le début d’une nouvelle ère dans l’histoire du pays et dans ses relations avec le peuple mapuche et sa langue. Elle a également mis en évidence le racisme structurel existant au sein de la société chilienne, qui privilégie la langue, la culture et l’organisation politique espagnoles et occidentales au détriment de toutes les autres. Elisa Loncon a su positionner sa langue dans les espaces institutionnels et numériques. Pour mieux comprendre l’importance et le courage d’Elisa en sa qualité de femme mapuche à la tête de la rédaction d’une nouvelle constitution, il est important d’examiner son rôle dans le contexte plus large du Chili et de la lutte persistante du peuple mapuche pour ses droits linguistiques.
Le mythe d’un Chili « monolingue »
Comme la plupart des pays d’Amérique latine ayant connu la colonisation, le Chili s’est construit autour d’une tradition monoculturelle et monolingue, marquée par l’empreinte coloniale sur la population autochtone préexistante. Au XIXe siècle, cette stratégie s’est traduite par la mise en place d’un système éducatif centré sur l’espagnol, favorisant l'homogénéisation et l'assimilation de ces peuples autochtones à travers diverses politiques publiques, dans l’objectif de les « civiliser ». Malgré une dépossession territoriale, sociale, culturelle et linguistique systématique de ces derniers, il existe actuellement au Chili six langues outre l’espagnol : l’aymara, le quechua, le rapa nui, le kawésqar, le yagan, le mapudungun, ainsi que le ckunza, que certains considèrent comme disparu, mais qui fait actuellement l’objet d’un processus de revitalisation.
Face à la persistance de l’État chilien à se définir comme monolingue, les mouvements autochtones du Chili et leurs différentes organisations se sont concentrés sur la revitalisation, le maintien et la diffusion de leurs langues, en particulier au cours des deux dernières décennies. En 2010, le « Réseau pour les droits éducatifs et linguistiques des peuples autochtones du Chili » a commencé à travailler sur le projet de « loi sur les droits linguistiques des peuples autochtones », dans le but de mettre en place un cadre juridique constitutionnel pour la reconnaissance de ces langues et des droits de ceux qui les parlent. Bien qu’aucun progrès n’ait encore été réalisé en matière de reconnaissance officielle et juridique de la diversité linguistique, les organisations poursuivent néanmoins leur travail dans différents domaines, afin de maintenir et de continuer à transmettre les langues aux nouvelles générations.
La diversité et le processus constitutionnel
La révolte populaire du 18 octobre 2019 et le récent débat constitutionnel ont remis au centre des discussions la reconnaissance des peuples autochtones et de leurs droits. Par ailleurs, les droits culturels et linguistiques ont été placés au premier plan des discussions constitutionnelles, un fait sans précédent dans l’histoire du Chili. La mobilisation qui a eu lieu ces deux dernières années reflétait le mécontentement d’une société insatisfaite des institutions politiques chiliennes, mais aussi la profonde crise sociale résultant du système néolibéral mis en place pendant la dictature militaire de 1973 à 1989.
Cette insurrection populaire a donné lieu à deux grands blocs stratégiques : d’une part, les mouvements populaires dans les rues et les organisations extérieures à toute institution politique hégémonique ; d’autre part, le dialogue entre l’État, les partis politiques et les différentes organisations des mouvements sociaux de la société civile, qui a permis la mise en place de la Convention constitutionnelle du Chili. Au sein de ce second bloc, à travers un ensemble de débats et de propositions qui se sont déroulés entre juillet 2021 et juillet 2022, la convention avait pour objectif principal la rédaction d’une proposition de nouvelle constitution destinée à remplacer celle imposée par la dictature militaire d’Augusto Pinochet.
Dans ce contexte, la convention a débuté par l’élection de Loncon à la présidence : une femme mapuche, universitaire et militante engagée dans la revitalisation des langues autochtones, dans un espace traditionnellement patriarcal et profondément marqué par le déni de l’existence des peuples autochtones par l’État. Profitant des opportunités offertes par sa nomination et du pouvoir de sa position, Elisa a inauguré sa direction de l’entité destinée à réécrire la Constitution politique du Chili par un discours en mapudungun. Depuis lors, son cabinet et elle-même ont intégré des mots de la langue mapuche dans le processus, ce qui a entraîné des changements dans les relations établies au cours de ce processus, comme le fait d’appeler lamgen (ou sœurs) tant les personnes mapuches que les Winka (non-Mapuches, en mapudungun). Comme le souligne Marta Yáñez Queupumil, l’une des conseillères juridiques du cabinet d’Elisa :
L’utilisation du mapudungun a été révolutionnaire, car les éditions des journaux du 5 juillet ont inclus en première page la salutation en mapudungun « mari mari kom pu che » (bonjour à tous). Après avoir été élue présidente, Elisa est apparue, souriante, avec un drapeau mapuche à la main. L’utilisation des langues autochtones ou le fait que le premier discours d’Elisa en tant que présidente ait été prononcé en mapudungun nous a permis d’ouvrir la voie à un changement historique et culturel au Chili.
Comme l’a déclaré Rayen Cariman, membre du cabinet, dans une interview, « c’était très agréable de voir notre langue occuper la place qu’elle aurait toujours dû occuper, c’est-à-dire celle de langue et d'instrument de communication, et non de pièce de musée ». En ce sens, à travers l’utilisation du mapudungun, ce qui peut être compris comme une leçon de poyewvn a permis la concrétisation de la diversité et de l’interculturalité au-delà des discours politiques.
Online violence
Ainsi, alors que la diversité culturelle au Chili est devenue visible avec Elisa à la tête du débat constitutionnel, les perceptions et attitudes racistes et discriminatoires latentes dans la société, les médias et les réseaux sociaux à l’égard des peuples autochtones sont également apparues au grand jour. Un exemple très clair en est donné dans les déclarations de la constituante Teresa Marinovic, qui a accusé sur Twitter la machi (autorité traditionnelle et spirituelle mapuche) Francisca Linconao de « ne pas rater une occasion de se donner en spectacle », et ce, pour avoir prononcé un discours dans un espace institutionnel dans sa langue maternelle, le mapudungun. Ce type de déclarations illustre parfaitement le fait que les langues autochtones ne semblent acceptables que lorsqu’elles sont utilisées de manière exotique, c’est-à-dire lorsqu’elles n’affectent ni ne critiquent les structures hégémoniques. En revanche, lorsque ces langues servent à se positionner et à s’identifier dans les espaces de pouvoir, à revendiquer ses droits fondamentaux et à mener des activités politiques, elles mettent mal à l’aise ceux qui ont toujours occupé ces espaces de pouvoir.
L’utilisation du mapudungun comme acte de politique et de poyewvn implique une série de risques, tant dans les espaces institutionnels et publics, que sur les réseaux sociaux qui reproduisent les mêmes normes hégémoniques et monolingues se traduisant notamment par un recours à la violence numérique. Pour commencer, il existe une menace pour les droits linguistiques et culturels : à tel point que l’utilisation de la langue et sa présence dans les espaces de pouvoir ont été remises en question par divers secteurs sur les réseaux sociaux hautement interactifs, ce qui porte atteinte aux droits fondamentaux des personnes qui ont choisi de s’exprimer et d'exister dans la langue qui reflète le mieux leur identité.
Un second risque consistait, et consiste toujours, en la matérialisation potentielle de la violence numérique. Twitter a été le réseau social le plus utilisé pour harceler et menacer les membres de la Convention qui parlent le mapudungun, comme Loncon. Des informations personnelles sensibles, telles que son adresse personnelle, ont même été publiées. Les menaces les plus graves contre le cabinet ont été celles reçues et exprimées sur le compte Twitter de l’Assemblée constituante. Faisant référence à cette situation, Loncon commente dans une interview : « Nous pouvons tous nous unir dans notre diversité, mais en nous respectant les uns les autres et sans nous homogénéiser. Un Chili homogénéisé est très néfaste car il n’accepte pas que nous puissions être différents. »
Dans ses discours, Loncon a réaffirmé que les langues ne sont pas des accessoires ou des ornements, mais des éléments épistémiques qui fournissent à celles et ceux qui les parlent un cadre spirituel, culturel, politique et philosophique. Elle a également mis en évidence l’absence de stratégies numériques visant à protéger la dignité et l’intégrité des personnes telles qu’Elisa : celles qui se servent des réseaux sociaux comme d’un espace politique pour mettre en avant des langues qui ont historiquement été victimes de discrimination.
De ces constatations découle une série de recommandations visant à faire d'Internet un espace d'interaction fondé sur le poyewvn, tout en encourageant la diversité linguistique et l’utilisation d’outils numériques déjà existants au service de l’activisme et de la revitalisation au Chili :
La participation de Loncon et de son cabinet au projet de Convention constitutionnelle au Chili marque une nouvelle ère dans les relations historiques entre l’État et les peuples autochtones, mais aussi avec la société en général. Tout en mettant en évidence le racisme systémique qui a rendu invisible l’existence des peuples dans le pays, cette participation a également permis la création d’espaces fondés sur la langue, le dialogue et la mémoire du mapudungun. Ces espaces ont permis de rappeler la force du Wallmapu (le territoire ancestral du peuple mapuche) et sa volonté de dialoguer dans le respect de la diversité des langues et des territoires qui coexistent (et préexistaient) dans ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de Chili.
Comment s’inspirer de ces enseignements pour imaginer des espaces numériques sûrs et diversifiés ? Comment promouvoir l’utilisation de la langue tout en garantissant la sécurité de ceux qui la parlent ? La stratégie de la convention consistant à reconnaître le poyewvn comme une pratique politique interculturelle au service des relations entre les peuples dans les espaces institutionnels et numériques peut constituer un point de départ pour continuer à promouvoir la diversité linguistique sur Internet.

Le cadre légal de protection des travailleurs du clic reste embryonnaire
Initialement publié le Global Voices en Français

Image tirée de Freepik. Utilisation libre.
En moins d'une décennie, l'Afrique est devenue l'un des terrains de croissance les plus dynamiques de l'économie créative mondiale. Portés par une démographie jeune, une pénétration rapide du portable et une culture de production audiovisuelle et musicale que le monde entier consomme désormais, des milliers de créateurs numériques émergent à Lagos, Accra, Dakar, Lomé ou Nairobi. Pourtant, un fossé économique s'installe entre la valeur de ce qui est généré et les revenus des créateurs.
Sur le continent, pour les 85 % de travailleurs africains relégués à l'informel, la gig economy, aussi appelée ‘l’économie des petits boulot’ représente le nouveau visage de la survie. Pour comprendre ce que vivent les créateurs numériques d'Afrique de l'Ouest, il faut mesurer l'écart entre ce qu'ils produisent et ce qu'ils en retirent. L’Africa Creator Economy Report 2.0, (Rapport sur l'économie des créateurs en Afrique) publié en janvier 2026 par Communiqué et TM Global lors de l’Africa Creators Summit de Lagos, pose le constat suivant: le marché de l’économie des créateurs africains est aujourd'hui évalué à 3 milliards de dollars américains, avec des projections à plus de 17 milliards de dollars américains d'ici 2030.
Le même rapport révèle que six créateurs africains sur dix gagnent moins de 100 dollars américains par mois pour leur travail numérique. Cinquante-quatre pour cent perçoivent moins de 62 dollars américains par mois. Il s'agit par ailleurs d'individus qui produisent les Afrobeats que la plateforme de musique Spotify propulse en tête des charts mondiaux, les visuels qui circulent sur Instagram jusqu'aux agences de tendances parisiennes, les contenus courts qui cartonnent sur TikTok avant d'être répliqués ailleurs sans attribution ni compensation.
Kofi Dotse est un écrivain de voyage, créateur de contenu et producteur créatif basé au Ghana. Il a grandi à Accra en voulant être producteur, ce qu'il est devenu, tout comme créateur de contenu, monteur, négociateur commercial, et, depuis 2025, formateur.
Dans un épisode de son podcast Hors Script enregistré en anglais début 2026, il décrit avec précision le mécanisme qui l'a transformé:
Looking at the current ecosystem, you cannot appear to have just one hat, so a lot of creatives have had to take on several roles within the space.
Au vu de l'écosystème actuel, il semble impossible de se cantonner à une seule casquette ; c'est pourquoi de nombreux créatifs ont dû endosser plusieurs rôles au sein de ce milieu.
Ce modèle offre une réponse à des opportunités professionnelles qui exigent désormais la maîtrise de plusieurs compétences distinctes pour valider un profil.
Mais malgré l'accumulation de toutes ces compétences, les plateformes ne versent que des rémunérations algorithmiques imprévisibles et déconnectées de l'effort réel. Les marques locales, elles-mêmes sous pression budgétaire, cherchent également à obtenir un maximum pour le moins cher possible. En ce qui concerne les consommateurs, l'Africa Creator Economy Report documente que 78 % des jeunes Africains déclarent dépenser très peu pour les expériences culturelles numériques, non par désintérêt, mais par manque de pouvoir d'achat conséquent. La création circule donc librement mais ne se monétise pas à hauteur de sa diffusion. Les créateurs les plus stables tirent aujourd'hui 25 % de leurs revenus de produits numériques, de formations en ligne, de e-books et 14 % du merchandising, selon le même rapport. Ceci représente bien davantage que des paiements directs des plateformes comme Spotify ou YouTube
Par ailleurs, cette montée en compétences a un coût. Chaque heure passée à apprendre la gestion des droits ou la comptabilité est une heure soustraite à la création elle-même. La polyvalence fonctionne comme une taxe invisible prélevée sur le talent. Elle épuise et pour la majorité de ceux qui n'y parviennent pas, elle installe une précarité permanente, sans contrat, et sans protection sociale.
Stripe, une plateforme de service financier, est indisponible dans la quasi-totalité des pays d'Afrique subsaharienne francophone. La plate-forme de paiement PayPal est partiellement accessible, avec des restrictions sur les retraits. Pour un créateur basé à Cotonou, Dakar ou Lomé, encaisser un paiement d'un client américain ou européen relève d'un parcours d'obstacles que ses homologues de Berlin ou de Toronto n'imaginent même pas. Cette réalité constitue un point d'étranglement structurel qui annule, dans les faits, une part importante de l'accès au marché mondial.
Face à cette exclusion, des alternatives ont émergé, comme Selar, M-Pesa, Chipper Cash. Une publication du Nestuge Blog les détaille, avec leurs avantages réels et leurs limites. Ces outils sont devenus l'infrastructure réelle d'une économie que les systèmes officiels ont refusé de servir. Pour Douglas Kendyson, fondateur de Selar, il s'agit d'offrir un moyen digne et direct aux créateurs pour monétiser leur savoir-faire à l'échelle mondiale. Selon une étude publiée dans l’International Journal of Advanced Scientific Research (Revue internationale de recherche scientifique avancée), les créateurs africains qui utilisent ces plateformes affichent des taux d'autonomie entrepreneuriale significativement supérieurs à ceux qui dépendent exclusivement des canaux occidentaux.
Au final, cette économie parallèle évolue en dehors de tout cadre institutionnel, palliant l’absence d’un écosystème structuré et viable. À l'image des réseaux commerciaux informels qui irriguent le continent par-delà les frontières nationales, elle trace sa propre voie là où l'État et le marché global ont échoué à bâtir des infrastructures de connexion. C’est une architecture de la nécessité, aussi résiliente que spontanée.
Une cartographie de la chaîne d'approvisionnement des données africaines révèle que des milliers de travailleurs, principalement en Afrique subsaharienne, filtrent des contenus traumatisants, annotant des jeux de données pour entraîner les intelligences artificielles des grandes plateformes, et contribuent à des systèmes qui ne leur reconnaissent aucun droit. Les auteurs utilisent le terme d’ ‘apartheid numérique’ pour décrire une architecture où l'accès aux outils, aux marchés et à la rémunération reste structurellement inégal selon la géographie.
L'IA générative a ajouté une nouvelle couche d'ironie au tableau. Des initiatives comme Waxal, lancée par Google pour documenter des langues africaines, sollicitent des milliers de contributeurs africains. Mais le piège est structurel car une fois la machine nourrie de ces données open source, elle génère des contenus qui circulent et se monétisent sans que les gardiens originels de la langue n’en perçoivent le moindre dividende. C’est le passage d’une inclusion numérique à un nouvel extractivisme culturel.
La réalité, documentée dans une étude intitulée Data Flows and Colonial Regimes in Africa: A Critical Analysis of the Colonial Futurities Embedded in AI Recommendation Algorithms in Africa ( Flux de données et régimes coloniaux en Afrique : une analyse critique des perspectives coloniales inhérentes aux algorithmes de recommandation basés sur l'IA en Afrique ) montre que ces mêmes modèles servent ensuite à générer des contenus culturels africains — avatars, musiques, visuels qui concurrencent directement les créateurs humains dont le travail a constitué la matière première. Le circuit est fermé car la valeur circule dans un seul sens.
Le cas de Shudu Gram est exemplaire: cette mannequin entièrement numérique, dont l'esthétique reproduit celle d'une femme noire sud-africaine, a été créée et commercialisée par un photographe britannique blanc. Elle a capté des budgets publicitaires substantiels en imitant une culture dont elle ne partage aucune origine.
Sedo Tossou, créatif Béninois, a fondé Sedo+, une plateforme de streaming africaine, sans levée de fonds auprès d'investisseurs extérieurs. Dans un secteur obsédé par les métriques de croissance, ce choix est en réalité une position politique. Dans un entretien accordé au podcast Hors Script et lors d'une table ronde à Lomé, il en explicite la logique avec une clarté qui dérange les récits dominants de la tech africaine:
Si tu n'as pas le pouvoir de l'argent, il faut que tu développes le pouvoir de la communauté. Le capital étranger cherche rarement à financer les récits africains et cherche à en contrôler le cadre. Cette distinction est fondamentale.
Son diagnostic sur l'écosystème porte sur la structure, notamment la rigueur contractuelle, la maîtrise des droits, la capacité institutionnelle à protéger ce qu'on crée. Cette structure se construit souvent contre un environnement qui décourage l'informalité sans offrir de véritable passerelle vers le secteur formel. Au cœur de cette mutation, les spécialistes de l’éducation par le divertissement occupent désormais une place stratégique. Leur succès repose sur la capacité à hybrider le savoir et le récit pour protéger leur valeur, la rendant illisible aux yeux d'un marché qui cherche pourtant à tout prix à la quantifier.
En 2020, une étude de l'agence allemande de développement, la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) intitulée La gouvernance de l'économie de plateforme dans les pays en développement et émergents soulignait déjà l'absence d'un cadre réglementaire africain robuste. Faute de régulation sur les données, le droit du travail numérique et la fiscalité, la valeur générée sur le continent risque structurellement d'être captée par des acteurs extérieurs. Trois ans plus tard, en 2023, une étude des professeurs Tom Kwanya et Kutoma J. Wakunuma sur la régulation des plateformes au Kenya montre que même dans les pays les plus avancés sur ce terrain, le cadre légal de protection des travailleurs du clic reste embryonnaire.
Trois chantiers sont régulièrement identifiés comme non négociables par les acteurs du secteur. D'abord, une souveraineté des données culturelles car lorsque du contenu africain sert à entraîner des modèles d'IA, les créateurs originaux doivent être identifiés, tracés, rémunérés. Ensuite, une protection des travailleurs du clic puisque la modération de contenu est un travail qui mérite un salaire décent, une couverture sociale, une reconnaissance légale, pas un accord de sous-traitance dissimulé derrière trois couches de prestataires. Enfin, une équité salariale internationale en ce qui concerne le différentiel géographique de rémunération est un choix structurel.
Sans ces trois changements en profondeur, les créatifs africains continueront de voir le fruit de leur travail leur échapper au profit d'autres acteurs non-africains.
Ce reportage a été soutenu par Africa No Filter dans le cadre du Work Reimagined Storylab.
Dans la politique africaine le pouvoir ne se donne pas, il s’arrache.
Initialement publié le Global Voices en Français

Photo de Hubert Kolani, utilisée avec permission
Dans un monde où la liberté d’expression est menacée, la parole critique se fait rare. Et quand les journalistes et essayistes s'exposent à des risques réels en abordant les arcanes du pouvoir, la fiction devient une solution alternative.
C'est le pari qu'a fait Hubert Kolani, juriste de formation et jeune écrivain togolais dans sa première œuvre, Le Sang du Pouvoir. Dans ce roman, il explore sans détour les rouages inquiétants de la politique africaine qu'il nomme la « Dark-politique » : les luttes d'influence, les sacrifices humains, et les liens troubles entre pouvoir et spiritualité.
L'auteur revendique le roman comme un espace de liberté où des vérités inavouables s'incarnent dans des personnages de fiction. Premier tome d’une série, Le Sang du Pouvoir est centré sur une figure féminine forte et complexe qui refuse pourtant le misérabilisme trop souvent accolé aux récits africains, comme il l'explique à Global Voices.
Jean Sovon (JS): Pourquoi faire le choix du roman pour parler du pouvoir politique en Afrique?
Hubert Kolani (HK): Je pense que le roman reste un excellent moyen de parler de sujets aussi sensibles que le pouvoir politique en Afrique. Il laisse à l’auteur une liberté de parole que l’essai ou le journalisme ne donnent pas. Je peux dire que la fiction est pour beaucoup d’auteurs un bouclier. Elle permet de dire des vérités sans désigner nommément des acteurs et de raconter des réalités que les gens vivent sans oser forcément les formuler. Le romancier est dans ce cadre-là, un peu plus protégé. Le journaliste doit quant à lui toujours se référer à des faits vérifiables. L’essayiste doit prendre clairement position sur son sujet. Le roman fait appel à des personnages imaginaires dont les douleurs, les peurs, les aventures sont pourtant bien réelles. La fiction permet d’aller là où ni le journaliste ni l’essayiste ne peuvent aller, surtout lorsque qu'on essaie de décrire le côté un peu sombre du pouvoir politique en Afrique, sujet alambiqué dont le roman peut plus facilement capter la complexité.
JS: Votre livre dit-il des choses qu’un autre format n’aurait pas pu dire ?
HK : Oui, absolument. Et c’est pour cette raison en particulier que j’ai choisi de devenir romancier. Parler de sujets politiques sous certains cieux c’est se dessiner une cible dans le dos. Dans nos sociétés africaines, la parole publique est souvent surveillée, canalisée. Un journaliste qui enquête sur les arcanes du pouvoir prend des risques, un essayiste qui parle de ce genre de sujets peut se voir censurer. Le roman reste une histoire qui peut être lue et discutée sans que personne ne soit directement mis en cause. Ce que la parole contrainte a empêché de dire hier, la fiction peut le dire aujourd’hui.

En image, Hubert Kolani : Photo utilisée avec permission
JS : Quelles sont les thématiques abordées dans votre roman ?
HK : Au-delà, des intrigues politiques, des amitiés brisées et des choix déchirants, vous trouverez dans ce roman la résilience féminine. C'est un clin d’œil à la femme africaine, forte et déterminée capable de surmonter les pires épreuves pour sauver sa vie et celle de sa famille. Je parle aussi du mysticisme dans sa forme la plus noire et la plus horrible. Il s’agit d’une réalité vécue, et très souvent tue, et loin d'un folklore pittoresque. Dans la politique africaine le pouvoir ne se donne pas, il s’arrache. J'ai abordé également l’amour, un puissant amour maternel et un fort amour charnel. Que serions-nous dans ce monde de brutes sans un peu d’amour ?
JS : Votre génération perçoit-elle le pouvoir politique différemment de celle qui l’a précédée ?
HK : Ma génération s’intéresse déjà bien plus au sujet politique et le conçoit dans une approche bien différente de la génération passée. La génération de nos pères a longtemps pensé la politique comme une affaire de fidélité communautaire. Ils ont grandi dans un système où la parole critique se faisait rare et où le silence était une forme de protection. Notre génération, grâce à l’avènement d’internet et des réseaux sociaux voit ce qui se passe ailleurs, compare et questionne et n’est plus dans l’acceptation silencieuse. Dans ce roman, je définis la politique de deux manières: concrètement en terme d’organisation de la société et de recherche de l’intérêt commun, et de façon plus abstraite, en y décrivant les luttes d’influence, les douleurs, les sacrifices, les peurs, et les liens que la politique a avec la spiritualité en Afrique. En un mot: la Dark-politique: ce sujet est souvent évoqué tel des murmures dans des vases clos, j’ai voulu à travers cette œuvre , m’en faire l’écho.
JS: Quel portrait tirez-vous de l’Afrique?
HK : Beaucoup font l’erreur de ne décrire à propos de l’Afrique que du misérabilisme, des crises, du sous-développement, de la pauvreté, du pessimisme, de la noirceur. Ces maux, certes, minent le quotidien de la plupart des Africains, mais notre génération rêve d’une Afrique nouvelle, riche et prospère. Une Afrique dans laquelle chaque Africain pourra vivre ses rêves – un rêve qui ne soit pas une vie en Occident, fusse-t-elle médiocre. J'évite donc de décrire cette Afrique pauvre et enrhumée de douleur. Je reste convaincu que l’Afrique est un continent de vie. C’est pour cela qu’à travers cette œuvre, vous découvrirez des personnages qui rient, qui aiment, qui doutent, qui rêvent. Vous y trouverez des familles, des amitiés, de la complicité, de l’amour. La dame de fer qui donne son titre à ce premier tome n’est pas seulement une figure de force et de détermination, c’est une femme avec ses fragilités, ses blessures, ses contradictions. A travers elle, je montre également que le pouvoir ne transforme pas forcément en monstres ceux qui le détiennent comme beaucoup le pensent, mais plutôt que le pouvoir fait naître en certains de ceux qui l’exercent, de nouvelles personnes perverties par des systèmes. J’ai toujours voulu être cet écrivain qui cherche à comprendre avant de juger, qui veut montrer la complexité avant de condamner.
JS : Votre roman a-t-il ambition de changer les lectrices et lecteurs?
HK : Si ce roman a vocation à changer une chose dans l’esprit des lecteurs, c’est tout d’abord leur mentalité ; notre façon à nous tous de concevoir la politique. L'ouvrage n’a pas vocation à donner de leçon mais de transformer notre société pour la rendre plus juste, plus libre, plus fraternelle. La Dark-politique est un univers de violence, de massacres, de tueries, de peines et de douleurs mais en même temps, le lecteur y trouve les aspirations enfouies d’un homme profondément amoureux de l’Afrique. Ce livre espère toucher les cœurs pour que tous ensemble nous essayons de redonner un peu d’humanité au paysage politique en général et africain en particulier. La politique doit rester un débat d’idées dans la construction du destin collectif. Il s'agit donc d’un livre qui décrit la réalité crue du pouvoir, le côté sombre de la politique africaine, dans un univers romanesque enivrant et haletant. Une merveilleuse histoire qui tient en haleine de la première à la dernière page. Le roman invite à la réflexion, au débat et peut-être à une forme de guérison par la parole.
Quelqu’un m’a dit un jour que “le pouvoir se paie toujours d’un prix”, “Qu’on ne fait pas de la politique pour aller au paradis”: que chacun y comprenne ce qu’il peut. Pour moi, Le sang du pouvoir reste simplement une histoire, et à chacun d’y trouver sa propre vérité.
Alors que les images sexuelles sont partout, les écoles japonaises considèrent toujours le sexe comme un problème de reproduction biologique
Initialement publié le Global Voices en Français

Des magazines pour adultes sont exposés à l’extérieur d’une librairie à Tokyo, au Japon. Photo prise par Jo Carter. Utilisée avec permission.
Des images sexualisées mettant en scène des corps féminins saturent les espaces publics au Japon, des couvertures de magazines dans les supérettes aux panneaux publicitaires dans les rues et sont devenues largement banalisées.
En octobre 2025, une pétition sur Change.org intitulée « Protégeons l’avenir de nos enfants — Dites non aux magazines sexuellement explicites dans les supérettes » a recueilli plus de 5 000 signatures, appelant les magasins à retirer ces magazines pour adultes afin de protéger les mineurs. Elle soutient que ce contenu explicite constitue une forme de harcèlement sexuel et aura un impact négatif sur les enfants dans la construction de leur identité.
À peu près à la même époque, l’écrivaine Emi S. a partagé ses réflexions sur son blog Medium :
When I was a child, I remember seeing billboards with women’s faces and prices displayed beside them. And yet, I don’t recall feeling any discomfort at the time. Because it was simply there — treated as something normal.
Quand j’étais enfant, je me souviens avoir vu des panneaux publicitaires avec des visages de femmes et des prix affichés à côté. Et pourtant, je ne me rappelle pas avoir été gênée à l’époque. Parce que c’était simplement là — considéré comme quelque chose de normal.
Emi S. a souligné un point important concernant la normalisation de l’objectivation des femmes dans la culture populaire japonaise. Beaucoup de femmes acceptent les images sexualisées comme si elles étaient normales, au point de ne pas remettre en question cette norme, et lorsque certaines expriment leur malaise, leurs voix sont écartées comme étant une exagération.
Mais d’où vient cette norme ? Après la guerre, l’essor des médias et de la culture populaire au Japon a favorisé le développement d’un environnement visuel dominé par les mangas, les animés et la presse écrite. Par ailleurs, l’expansion des supérettes dans les années 1980 et 1990 a facilité l’accès aux magazines, y compris aux publications à caractère pornographique, dans la vie quotidienne.
Selon une enquête de 1989 citée par Nippon.com, 92,3 % des supérettes vendaient des magazines pornographiques. Par la suite, l’essor de l’esthétique moe dans les animés et les mangas a davantage perturbé la frontière entre divertissement et érotisme. Cela se manifeste notamment dans le développement du contenu « lolicon », où des personnages féminins jeunes ou d’apparence enfantine sont sexualisés.
Le profit a été le principal moteur du marché de l’érotisme, les magazines pour adultes assurant des revenus réguliers à de nombreux magasins. Cependant, avant les Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo 2020, les grandes chaînes de supérettes japonaises — 7-Eleven, Lawson et FamilyMart — ont annoncé l’arrêt de la vente de ces magazines dans tout le pays. Cette décision, visant à rendre les magasins plus accueillants pour les femmes et les enfants et à préserver l’image du Japon auprès des touristes, a marqué un changement symbolique important.
Cette décision a suscité des réactions partagées en ligne. Les partisans y ont vu un progrès attendu depuis longtemps vers une meilleure prise en compte de la sensibilité de genre dans l’espace public. Les critiques, en revanche, l’ont jugée symbolique, estimant que le Japon n’avait agi que sous la pression d'un examen étranger. Un utilisateur, @asitafukukazen, a écrit sur X en réaction à ce changement en 2019 :
今まで散々女性が苦言を呈しても動かなかったのに、客が来れば国主導でホイホイ動く。女性軽視の社会なのは歴然。
Women have been complaining for years, but nothing changed until the Olympics. That shows how little this country values women’s voices.
Depuis des années, les femmes se plaignent, mais rien n'a changé avant les Jeux olympiques. Cela montre à quel point ce pays accorde peu d'importance à la parole des femmes.
Bien que les images sexuelles soient devenues moins visibles dans les principales supérettes, elles restent des éléments importants de la culture populaire et des espaces publics au Japon. Ces dernières années, des inquiétudes ont également été soulevées concernant la présence de publicités à caractère suggestif sur des sites non destinés aux adultes, ainsi que l’exposition des enfants à des contenus sexualisés dans les jeux, les mangas et d’autres médias communautaires.
Le débat sur la liberté d’expression et le droit de ne pas être déshumanisé, autour de l’exposition publique d’images érotiques et sexuelles, se poursuit depuis des années sans parvenir à une entente.
Le programme éducatif séparé par genre renforce l’idée que le savoir sur la sexualité est quelque chose de genré, privé, honteux, voire inutile. Comme l’explique le blogueur Musashi sur Medium :
Japanese sexual education tends to reinforce old norms and stereotypes regarding gender roles. […] The narrative often emphasizes the differences between genders and underscores that men and women are to fulfill distinct roles.
L’éducation sexuelle au Japon tend à renforcer les anciens normes et stéréotypes liés aux rôles de genre. […] Le discours met souvent en avant les différences entre les sexes et souligne que les hommes et les femmes doivent remplir des rôles distincts.
En conséquence, encore aujourd’hui, certaines personnes au Japon considèrent les menstruations comme privé et embarrassant plutôt que comme un enjeu de santé publique, comme l’a souligné la députée Ayaka Yoshida.
Le 1er septembre 2025, une pétition nationale intitulée « Abolir les directives restrictives du ministère de l’Éducation sur l’éducation sexuelle : pour une éducation sexuelle réaliste et inclusive au Japon » a été lancée sur Change.org. Elle appelle à supprimer ces directives, connues sous le nom de « Clause Hadome » (はどめ規定), qui suggèrent que les cours en classe sur la sexualité n’ont pas à aborder « le processus menant à la fécondation » ni « le déroulement de la grossesse ».
Les autorités affirment toutefois que ces directives laissent aux établissements scolaires une certaine liberté pour décider de la profondeur à donner à leurs cours d’éducation sexuelle.
En effet, dans une société où les images à caractère sexuel font désormais partie du quotidien, une éducation sexuelle plus complète s’impose afin de limiter les stéréotypes liés au genre et à la sexualité. Comme le suggèrent les études en psychologie des médias, l'exposition répétée à des contenus sexuellement objectivants peut façonner la vision qu'ont les spectateurs des rôles de genre et des relations.
Au Japon, les blagues sexuelles mal placées, les commentaires sur l'apparence et les préjugés sur le comportement des femmes sont fréquents sur les lieux de travail et dans les écoles. Chez les adolescents, l’exposition répétée à des contenus érotisés dans l’espace public peut atténuer leur sensibilité à ce qui relève d’un comportement respectueux ou inapproprié. Cela contribue à renforcer les stéréotypes et peut même banaliser, dès le plus jeune âge, le harcèlement sexuel et la stigmatisation liée au corps.
Ces agissements sont fréquents. Par exemple, une jeune fille de 14 ans s'est plainte sur un forum en ligne pour adolescents que les garçons commentaient souvent sa poitrine, lui demandant : « Tu n'as pas honte de ta forte poitrine? » et que même les professeurs semblaient regarder sa poitrine avant son visage. Ses messages ont eu largement des conséquences de la part de ses camarades, mais ont également suscité plusieurs blagues sexistes surtout de la part des garçons.
Les experts mettent en garde contre le fait que cet échange bilatéral pourrait compromettre la protection des réfugiés
Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran de la video ‘Le Parlement britannique débat du projet de loi sur l’immigration illégale‘ mise en ligne sur YouTube par Al Jazeera English. Utilisée avec permission.
Un accord controversé de type « un qui entre, un qui sort » entre le Royaume-Uni et la France, liant les renvois forcés de personnes arrivant par petites embarcations à des admissions légales équivalentes, a suscité de vives critiques de la part d'experts des droits humains. Dans une lettre publiée début février 2026, les experts ont mis en lumière des cas documentés dans lesquels des personnes ayant fui la guerre, la torture et la traite des êtres humains (notamment depuis le Soudan and Gaza) ont été placées en détention et soumises à l'usage de la force avant d'être renvoyées en France en vertu de cet accord.
Les défenseurs des droits humains affirment que le projet pilote, destiné a réduire l'immigration clandestine à travers la Manche, traite les demandeurs d'asile « comme des paquets et non comme des personnes » et risque de transformer un droit humain individuel en une marchandise échangée entre États pour des raisons de convenance politique.
Dans le cadre du dispositif « un qui entre, un qui sort » entre le Royaume-Uni et la France, les personnes qui arrivent sur le territoire britannique par petites embarcations et qui sont sélectionnées pour un renvoi peuvent être renvoyées en France. En contre-partie, le Royaume-Uni accepte d'accueillir un nombre équivalent de personnes venant de France par des voies sûres désignées.
Le droit international des réfugiés reconnaît le droit de demander l'asile comme un droit individuel fondé sur le risque personnel et la persécution, et non pas comme quota négociable ou un exercice comptable. Les critiques affirment qu'en liant chaque admission légale à une expulsion, cet accord transforme les personnes en quête de protection en simple marchandise.
Les préoccupations formulées par écrit par les neuf experts des droits humains de l'ONU — dont des rapporteurs spéciaux — décrivent des cas où des personnes en attente d'être renvoyées ont été placées en détention avant d'être expulsées et soulèvent des questions quant aux critères de sélection arbitraires et aux conditions d'éligibilité. Cette lettre met en garde contre le fait que ce processus peut en soit constituer un traitement cruel, inhumain and dégradant.”
Des organisations de défenses des droits humains ont également documenté des traitements éprouvants lors de la détention et des expulsions. Une déclaration conjointe de groupes de soutien de réfugiés souligne que des personnes ayant été victimes de torture, de traite ou de violences graves ont été détenues dans des centres semblables à des prisons, soumises à des contraintes, à l'isolement et à l'usage de la force lors de leur préparation à l'expulsion. Pour les survivants de traumatismes, de telles pratiques risquent de provoquer une retraumatisation et d'aggraver leurs troubles de santé mentale.
Un rapport publié par l'une de ces organisations fait état de cas où des victimes de torture et de violences extrêmes ont été soumises à des procédures d'expulsion sans aucune protection appropriée. Parmi elles des personnes originaires de zones de conflit comme le Soudan et la bande de Gaza, où la guerre et le génocide ont contraint des millions de personnes à fuir.
Des organisations de la société civile au Royaume-Uni et en France ont exhorté les compagnies aériennes et les entreprises participant aux vols d'expulsion à reconsidérer leur rôle dans ce dispositif. Dans des lettres coordonnées, 28 ONG ont appelé les transporteurs à ne plus coopérer aux expulsions, qu'elles qualifient de « cruelles et forcées » soulignant que des victimes de la traite des êtres humains et de l'esclavage moderne figurent parmi les personnes concernées.
Un porte-parole d'une coalition de défense des droits a déclaré que cette politique « est une manière déshumanisante de traiter des personnes venues chercher refuge contre la guerre et les persécutions, » affirmant que ce système revient en fait à échanger des individus afin d'atteindre des objectifs politiques plutôt que de protéger leurs droits.
Les gouvernements ayant adopté cet accord affirment qu'il est conforme au droit national et international et qu'il peut contribuer à réduire les traversées maritimes dangereuses. Cependant, des défenseurs des droits humains s'interrogent sur le respect des garanties essentielles, ainsi que sur l'existence d'une évaluation adéquate des besoins de protection avant les expulsions.
Des experts de l'ONU ont posé aux deux gouvernements des questions détaillées sur des aspects non rendus publics du projet pilot, notamment sur la manière dont est décidé qui est renvoyé et sur les garanties mises en place pour prévenir le refoulement en chaîne — c'est-à-dire le renvoi de personnes vers un lieu où elles pourraient être exposées à un danger.
Quand les politiques d'asile sont construites autour d'un échange bilatéral plutôt que sur les besoins de protection individuels, le concept même des droits humains universels en est affaiblit, affirment les critiques. Les mises en garde des experts de l'ONU et les réactions de la société civile soulèvent un débat plus large, quant à savoir si de tels projets pilots respectent l'esprit de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et les obligations en matière de droits humains qui y sont associées.
Alors que cet accord entre le Royaume-Uni et la France perdure, il reste à savoir jusqu'où les États peuvent concilier contrôle des migrations et protection de la dignité et des droits des personnes en quête de refuge. Si la protection venait à dépendre d'échanges politiques, le droit à l'asile pourrait être réduit à une simple opération comptable plutôt qu'à un droit individuel inviolable.
Aperçu de la situation de la liberté de la presse au Cambodge, Malaisie, Philippines et Indonésie
Initialement publié le Global Voices en Français

Les journalistes philippins de Manille ont organisé une cérémonie d'allumage de bougies pour dénoncer les assassinats de journalistes et autres attaques contre la presse. Photo tirée du post Facebook de Lito Ocampo. Utilisée avec permission.
Les groupes de presse et les défenseurs des droits humains de toute l'Asie du Sud-Est ont célébré la Journée mondiale de la liberté de la presse (JMLP) en mettant en lumière les menaces qui pèsent sur la liberté d'expression dans leurs pays respectifs.
Le thème de la JMLP 2025, « Reportage dans le meilleur des mondes – L'impact de l'intelligence artificielle sur la liberté de la presse et les médias, » a mis en lumière les opportunités et les défis posés par les nouvelles technologies numériques sur la manière dont les journalistes accomplissent leur travail dans un paysage médiatique en pleine mutation.
Au Cambodge, plus de 10 organisations de la société civile (OSC) et réseaux ont rassemblé une centaine de participants dans le cadre d'un forum où diverses parties prenantes ont discuté de la situation de la liberté de la presse dans le pays.
Ils ont notamment cité le rapport de 2024 de l’Association de l'Alliance des Journalistes cambodgiens qui a documenté 41 cas de harcèlement impliquant au moins 64 journalistes. Le rapport indique également que trois licences médiatiques ont été révoquées au cours de l'année écoulée.
Dans une déclaration commune, les OSC ont averti que « l'érosion continue de la liberté de la presse étouffe non seulement nos voix et celles du peuple cambodgien, mais porte également atteinte à l'essence même de notre démocratie ». Ils ont publié une liste de recommandations, incluant notamment la protection des médias indépendants. Leur déclaration disait :
Garantir un environnement libre, sur et sécurisé — tant en ligne que hors ligne — afin que les journalistes et les médias puissent exercer leur métier sans restriction ni crainte.
Mettre fin à toutes les formes de harcèlement contre les journalistes et les médias qui traitent des questions d'intérêts publics — telles que les droits fonciers, l'accès aux ressources naturelles et la responsabilité du gouvernement — qui sont souvent injustement qualifiées de « sensibles ».
Le Centre cambodgien pour les droits de l'homme a mis en ligne une vidéo mettant en scène le journaliste Sam Oudom, qui exhorte les autorités à cesser de harceler les journalistes indépendants et à écouter la voix des citoyens ordinaires.
En Malaisie, le Centre pour le Journalisme Indépendant (CJI) s'est penché sur l'impact de l'IA sur les médias locaux, mais a également souligné l'héritage dangereux du « contrôle autoritaire des médias ».
Lorsque des considérations économiques conduisent à utiliser l'IA comme un substitut plutôt que comme un soutien au journalisme humain, le public subit la perte d'un reportage contextuel et de terrain essentiel à la démocratie participative.
Néanmoins, l'IA n'est pas l'unique cause des problèmes qui affligent le paysage médiatique malaisien. Ceux-ci trouvent leur origine dans des décennies de contrôle autoritaire des médias, des structures de propriété opaques, ainsi que des harcèlements et intimidations juridiques.
Le CIJ a insisté pour que soient révisées et réformées les lois souvent utilisées comme armes contre les détracteurs et les journalistes critiques, telles que la loi de 1948 sur la sédition, l'article 233 de la loi modifiée de 1998 sur les communications et le multimédia, et la loi récemment adoptée de 2024 sur la sécurité en ligne.
La CIJ a exprimé de l'espoir que l'adoption du projet de loi sur le Conseil Malaisien des Médias (MMC) « marque un potentiel tournant » dans l'amélioration de la situation des médias.
La Journée mondiale de la liberté de la presse 2025 est un appel à l'action. La Malaisie doit aller au-delà des améliorations symboliques et investir dans un changement structurel réel. L'intelligence artificielle doit être exploitée de manière éthique, non pas comme un substitut permettant de réduire les coûts, mais comme un outil qui complète et valorise le journalisme d'intérêt public. Le Conseil Malaisien des Médias doit être habilité à protéger la liberté des médias, et les journalistes doivent être soutenus, et non réduits au silence.
Dans une déclaration, Vilasini Vijandran, directrice exécutive par intérim d'Amnesty International Malaisie, a critiqué le gouvernement Madani en place pour avoir renié sa promesse de mettre fin à la censure des artistes et des journalistes.
Amnesty International Malaysie met en garde contre la montée de l'autoritarisme et de la répression dans le pays.
« Les mesures prises par le gouvernement Madani en 2024 n'ont pas seulement échoué à lever les restrictions de longue date sur la liberté d'expression, mais ont aussi activement aggravé les menaces qui pèsent sur ces droits. »
1 pic.twitter.com/VVG6QyFloC — BFM News (@NewsBFM) 29 avril 2025
Aux Philippines, le nombre d’assassinats de professionnels des médias a diminué, mais les agressions contre les journalistes se sont aggravées selon les observations du Centre pour la liberté et la responsabilité des médias (CMFR) et de l’Union nationale des Journalistes des Philippines (UNJP). Dans un rapport récent, ils ont enregistré 184 incidents liés à la liberté de la presse au cours des trois premières années du mandat de l’actuel gouvernement Marcos. Cela représente une augmentation par rapport aux 128 cas enregistrés au cours de la première moitié du mandat du gouvernement précédent.
Le CMFR a affirmé que « la liberté de la presse et son plein exercice doivent pouvoir s’exercer dans un environnement exempt de toute crainte de représailles ». En ce qui concerne la baisse du nombre d’assassinats de journalistes sous la présidence de Marcos, le rapport indique que le faible taux de condamnation et le nombre restreints d’affaires portées devant les tribunaux « sont des signes évidents d’une culture de l’impunité qui perdure ».
L’assassinat récent d’un journaliste et éditeur âgé de 89 ans a été signalé comme sujet de préoccupation par des organismes de surveillance des médias, notamment le Comité pour la protection des journalistes.
Le meurtre par balle de Juan Dayang, l’un des éditeurs de presse les plus en vue des Philippines, montre que le gouvernement du Président Ferdinand Marcos Jr. n’a pas pris les mesures nécessaires pour mettre fin aux meurtres de journalistes. Les autorités doivent tout mettre en œuvre pour identifier ses assassines, découvrir leurs motivations et les traduire en justice.
L’UNJP a ajouté que « les incidents récents montrent que notre combat pour la liberté de la presse, la sécurité des médias ainsi que la sécurité de l’emploi et les droits économiques de notre secteur se poursuit. ». La déclaration du CMFR résume ainsi le rôle des médias dans la société : « Sans une presse libre et sans crainte, la démocratie meurt en silence. »
En Indonésie, l'Alliance des journalistes indépendants (AJI) a recensé 38 cas de violences à l'encontre de journalistes au cours des cinq premiers mois de l'année, soit plus de la moitié des 73 incidents signalés en 2024.
Dans une interview accordée au Jakarta Post, Bayu Wardhana, secrétaire général de l'AJI, a évoqué les difficultés auxquelles les journalistes sont souvent confrontés dans le cadre de leur travail en Indonésie.
Les médias se heurtent souvent à des obstacles lorsqu’ils cherchent à obtenir des informations ; on leur impose de ne couvrir que ce que souhaitent les dirigeants ; on leur interdit de rendre compte des actes de violence commis par les forces de l’ordre lors de la dispersion des manifestants ; et on les pousse à servir d’outil de relations publiques pour le gouvernement.
Par ailleurs, l’Association indonésienne de la presse étudiante (PPMI) a révélé qu’entre 2013 et 2021, 331 cas de violences contre la presse étudiante avaient été commis par les autorités universitaires et locales.
La présidente de l’AJI, Nani Afrida, a déclaré lors d’un séminaire organisé par la PPMI que, contrairement au rapport du Conseil de la presse, « la réalité sur le terrain dresse un tableau bien plus sombre ». Elle a ajouté que la presse estudiantine était également la cible d’attaques constantes.
Les défis à venir gagnent en complexité. D'une part, nous sommes confrontés à des contenus préjudiciables, à des canulars, à la désinformation, à la mésinformation, aux discours de haine et à bien d'autres phénomènes ; d'autre part, la presse étudiante est également la cible de la censure, de pressions institutionnelles et même d'attaques informatiques.
Le nouveau documentaire TASBAQA nous plonge dans l'écosystème centenaire du plateau d'Oust-Ourt.
Initialement publié le Global Voices en Français

Une tortue de Horsfield. Photographie de Saxon Bosworth. Utilisée avec permission.
Un article écrit par Albert Otkjaer pour Vlast.kz ; publié le 19 août 2025. Une version éditée de l'article est diffusée sur Global Voices dans le cadre d'un partenariat médiatique.
Le vaste plateau d'Oust-Ourt ; un désert transfrontalier au sol argileux qui s'étend sur le Turkménistan, l'Ouzbékistan et le Kazakhstan occidental ; abrite la tortue de Horsfield, connue sous le nom de Tasbaqa en kazakh.
Dans cette région, l'activité humaine représente la principale menace pour cette espèce ainsi que pour d’autres. Les tortues sont vendues, accidentellement tuées ou encore piégées dans les fosses à bétail.

Le plateau D’Oust-Ourt au Kazakhstan occidental. Photographie de Saxon Bosworth. Utilisée avec permission.
Le réalisateur britannique Saxon Bosworth a récemment achevé son dernier film, TASBAQA, un court métrage documentaire sur la vie de la tortue de Horsfield, une espèce menacée.
Yuliya Zaugg, directrice du Fonds Tasbaqa ; une association de protection de l'environnement consacrée aux tortues de Horsfield ; estime que le film donne une voix aux tortues.

Une tortue de Horsfield. Photographie de Saxon Bosworth. Utilisée avec permission.
« Le film de Saxon montre comment est censée être la vie d’une tortue, un mode de vie menacé par l'activité humaine dans son écosystème » a déclaré Zaugg à Vlast.
En juillet, Bosworth a présenté TASBAQA à la Royal Geographical Society de Londres. Vlast a interviewé Bosworth au sujet du film et de son importance.
Albert Otkjaer (AO) : Qu'est-ce qui vous a poussé à réaliser ce film ?
Saxon Bosworth (SB) : Il y a peu de films ou de médias qui ont pour sujet la biodiversité du plateau. Je n'ai découvert le plateau d'Oust-Ourt qu’en 2020 lors d’un voyage. Je me trouvais au Karakalpakstan, conduisant le long des crêtes escarpées qui mènent à la mer d'Aral pour documenter la dernière espèce vivante de la Grande Aral, l’artémie.
J'ai été époustouflé par les couches de roche vieilles de 21 à 23 millions d'années qui composent les « chinks » (falaises) et les « sors » (vallées) du majestueux Oust-Ourt. Quelques années plus tard, j'ai commencé à imaginer un projet d’étude de la biodiversité du plateau. Suite à de longs échanges avec des chercheurs locaux, j'ai découvert la tortue de Horsfield sauvage et j’ai fait de son histoire unique mon sujet principal.
AO : De quoi parle le film ?
SB : Le spectateur suit une journée dans la vie de la tortue, cette journée est représentative des deux à trois mois d’activité annuels d’une tortue de l’Oust-Ourt. Elle s’éveille fin mars, s'accouple et se nourrit, puis retourne à un stade d’hibernation en mai. Je voulais montrer la tortue de Horsfield vivant sa vie téméraire, sauvage et réelle ; parce que c'est quelque chose qui n'est pas communément compris, ou peut-être difficile à imaginer pour tout le monde, moi compris. À quoi ressemble le quotidien dans la vie d'une tortue sauvage ? Comment ont-elles adapté leur mode de vie à un milieu si extrême et vaste que le plateau d'Oust-Ourt ?
Il y a là une relation ancestrale entre les espèces et l'écosystème. C'est un thème que je trouve vraiment envoûtant. Le sujet du film est cette symbiose entre le plateau et la tortue, une relation vieille de plus d'un million d'années. C’est pour moi le sujet principal de ce film. Nous savons que les tortues hibernent sur de longues périodes, mais la Tasbaqa de l'Oust-Ourt dort jusqu'à 10 mois. Sa capacité d’adaptation est exceptionnelle.
AO : Comment s’intègre la dombra, instrument de musique national du Kazakhstan, dans ce projet ?
SB : J’ai toujours voulu une bande originale composée de musique Kazakhe pour ce film. Des amis m’ont fait découvrir Kosaman Saparbayev et Ali Akyltai, le reste a suivi tout naturellement.
La dombra a une profondeur émotionnelle immense. Bien qu’elle ait une apparence simple avec seulement deux cordes, c’est un instrument puissant grâce à une combinaison de technique, d’intelligence émotionnelle et de profondeur. Cet album est réalisé par deux virtuoses de la dombra ; Kosaman de Janaozen dans la région du Mangystau à l’ouest et Ali de Almaty à l’est ; je n’en suis que le curateur. Ces deux artistes apportent leur style régional de dombra à l’album.
Kosaman joue du Tokpe kuy et Ali joue du Shertpe kuy. Ces deux styles différents se complètent à merveille. Dans le film, les scènes douces comme celle de la tortue qui s’éveille et vit sa vie sont accompagnées par la dombra d’Ali et les scènes dramatiques, comme la scène de combat, sont accompagnées par la musique épique de Kosaman. L'union de leurs forces et de leurs styles couvre le paysage émotionnel du court métrage.
AO : Qu'espérez-vous que les gens retiennent du film ?
SB : J'aime l'idée qu'un spectateur puisse se faire sa propre opinion lors du visionnage, qu'il puisse voir et comprendre des éléments que même moi, en tant que créateur, je ne peux peut-être pas voir.
Yuliya, du Fonds Tasbaqa, a déclaré : « Ces humbles tortues n'ont pas la parole dans le monde que nous sommes en train de construire. Mais grâce à ce film, elles gagnent en visibilité pendant un instant, pas seulement pour leur espèce, mais pour d’autres également. »
Je serais ravie que ce film puisse donner la parole à des créatures sans voix. Je recommande aux gens de s’informer sur le Fonds Tasbaqa dont l’un des objectifs principaux est de faire connaître cette tortue. Le film réalise un savant mélange entre narration et effort de conservation en faisant découvrir le mode de vie téméraire d’une tortue de Horsfield.
J’espère sincèrement que ce film et sa campagne permettront à la tortue et au Fonds Tasbaqa de rallier des alliés et des amis à leur cause pour les soutenir et les défendre dans les années à venir.
La bande originale du documentaire est disponible sur les plateformes de streaming (live performance, Spotify, Apple Music, YouTube).
Le litre de miel se vend entre 10 à 12 dollars américains en 2026 contre 7 dollars américains en 2025.
Initialement publié le Global Voices en Français

Des apiculteurs auprès d'une ruche d'aabeille ; Capture d'écran de la chaîne YouTube de Groupe Academia RD Congo
Cet article est repris sur Global Voices dans le cadre d'un partenariat avec www.icicongo.net. L'article original, écrit par Elisha Kindy, est à retrouver sur le site Icicongo.
Le changement climatique impacte négativement les espèces humaine, animale et végétale partout dans le monde: c'est le cas en République Démocratique du Congo (RDC) où les ruches d’abeilles sont mises à sec; alors qu'elles jouent un rôle vital pour la sécurité alimentaire non seulemnt dans ce pays mais aussi sur le continent.
Au Nord-Kivu, région située à l'est de la RDC, dans la ville de Butembo, le dérèglement climatique affecte directement le secteur de l’apiculture: les ruches ne produisent presque plus et la production de miel s’effondre. De plus, les arbres ne fleurissent pas. Cette situation place les apiculteurs dans une précarité inquiétante.
À Ndando, à une dizaine de kilomètres au sud de Butembo, aucun bruit ne provient plus des ruches. Vêtu d'une combinaison qui le couvre de la tête aux pieds, machette et seau d’un côté, fumoir de l’autre, Mwanzi Zephanie, apiculteur reconnu dans la région, offre une visite guidée de ses ruches. Mais la première est vide, tout comme la deuxième et les autres. L'apiculteur est amer:
C’est la première année que cela se produit, à cause du dérèglement climatique. Avant, le miel était abondant, surtout à partir du quatrième mois de l’année jusqu’au mois de juillet. Mais cette année, tout a changé. Des insectes inconnus attaquent les ruches et certaines abeilles finissent par s’en aller. Conséquences : le miel devient de plus en plus rare.
Depuis plus de trois décennies, Mwanzi Zephanie entretient une dizaine de ruches. Il vit de ce métier, qui fait sa fierté, et son identité. Mais maintenant, il n'y a rien pour encourager les colonies d’abeilles: ni fleurs, ni nectar – seulement les séquelles visibles de pluies irrégulières, de sécheresses prolongées et d’un climat devenu imprévisible.
La chute de la production du miel a des répercussions directes sur les marchés des environs de Butembo. Le litre de miel qui se vendait à sept dollars américains au premier semestre de l’année 2025, se négocie ce premier semestre de 2026 entre 10 à 12 dollars américains selon les revendeurs. Cette inflation fragilise les consommateurs: le miel, apprécié pour ses vertus nutritives et thérapeutiques, devient un produit de luxe.
Vutsapu Michaël, président du conseil d’administration de l’ONG Academia Group, une organisation qui intervient dans la promotion de l’apiculture et la protection de l’environnement dans la région se plaint :
Le climat ne nous laisse plus le choix.
Inquiet, il suggère un changement urgent :
Nous assistons à la disparition progressive des fleurs mellifères. Si rien n’est fait, l’apiculture va disparaître. Il est urgent de repenser nos pratiques et de préparer les producteurs aux exigences du climat actuel.
Selon lui, les organisations et ONG qui pourraient intervenir peinent à accompagner les communautés. Il explique :
Aujourd’hui les pépinières forestières sont aussi affectées. Mais les formations sur le changement climatique coûtent de plus en plus cher, et les sensibilisations sur cette question demeurent insuffisantes.
Malgré cette crise, Vustapu Michaël conseille le reboisement ciblé en arbres mellifères, notamment le calliandra, le grevillea et l’eucalyptus mellifère. Selon lui:
Ces arbres résistent mieux aux variations climatiques et fournissent un nectar régulier.
Cet environnementaliste encourage ainsi les apiculteurs locaux à suivre une formation en apiculture moderne et soutient que les ruches traditionnelles sont moins résistantes aux perturbations du climat:
Les ruches modernes protègent mieux les colonies d’abeilles et améliorent la production. Les apiculteurs doivent se conformer aux cycles climatiques plutôt qu’aux saisons habituelles, afin d’éviter des pertes inutiles.
Ainsi, il propose de freiner la déforestation, de limiter la culture sur brûlis, et restaurer les zones humides et protéger les essences locales.
Or pour répondre aux besoins en bois de chauffe, bois d’œuvre et en matériaux de construction, les plantations d’eucalyptus, très répandues dans la région, sont de plus en plus abattues.
L’aménagiste Gloire Mulondi, enseignant à la Faculté des sciences agronomiques de l’Université Catholique du Graben à Butembo (Nord-Kivu), déplore :
Cette coupe massive prive également les abeilles d’une ressource essentielle : le nectar.
Outre les effets du dérèglement climatique, les conflits armés dans le Nord-Kivu ont occasionné une insécurité grandissante dans les zones de production de miel et favorisé des déplacements massifs de populations. Ceci constitue également un facteur déterminant, note un producteur: la poursuite des hostilités empêche les producteurs, qui craignent pour leur sécurité, à accéder librement aux zones de production.
Le riz représente plus de la moitié des approvisionnements extérieurs en céréales du Cameroun.
Initialement publié le Global Voices en Français

Des paysans en train de récolter les riz dans une rizière au Cameroun ; capture d'écran de la chaîne YouTube de My Agric Pro
Le gouvernement camerounais annonce en janvier 2023 une politique d'autosuffisance en riz, un aliment de base de la population. Dans la région du Nord-Ouest du pays, les riziculteurs allient courage et détermination pour concrétiser ces promesses nationales.
Au Cameroun, dans les villes comme dans les campagnes, le riz est l'un des aliments les plus consommés, comme en témoigne la demande nationale dans ce pays de plus de 30 millions d'habitants. En 2023, la consommation du riz au Cameroun est de 25 kg par habitant tandis que la demande nationale est estimé à plus de 600 000 tonnes par an.
Alors que les chiffres de consommation sont en nette progression, la production nationale reste largement insuffisante: durant les dix premiers mois de l'année 2022, le pays a importé plus de 650 000 tonnes de riz pour un montant de 162,5 milliards de FCFA ( 282 millions de dollars américains), contre 580 000 tonnes importés en 2021.
Dans ce contexte, le riz représente plus de la moitié des approvisionnements extérieurs en céréales, venant essentiellement de l’Inde et de Thaïlande. En mai 2023, le gouvernement adopte donc la stratégie d'autosuffisance en riz avec un but précis: rehausser le taux de production à l ‘aide d'un budget de 385 milliards de FCFA (677 millions de dollars américains). L'objectif est ambitieux : tripler la production nationale pour atteindre 460 000 tonnes d'ici 2027, puis 750 000 tonnes d'ici 2030. Selon les projections, ce volume devrait permettre d'atteindre un taux d'autosuffisance de 97 %.
Ces objectifs ambitieux sont accueillis avec un sentiment mitigé par les riziculteurs qui font face à un quotidien de routes défoncées, de semences insuffisantes, et de marchés désorganisés. Felix Mangwa, Ayong Odette et Tanchia Ngwendoline sont des cultivateurs de riz et propriétaire de vastes espaces rizicoles. Interviewés par Global Voices, ils partagent leurs espoirs et leurs difficultés pour atteindre la sécurité alimentaire de leur pays.
Dans les plaines humides du Nord-Ouest camerounais, la saison des pluies – qui a lieu de mars/avril à octobre et qui est toutefois sous l'influence du changement climatique – rythme les existences. Les cultures, principalment – le café, la pomme de terre, le maïs, le haricot, l'igname, le taro, le riz et l'huile de palme – suivent le rythme de la saison des pluies. Depuis l'annonce de la politique nationale d'autosuffisance en riz, un changement notoire s’est opéré dans le quotidien des exploitations de la région. Félix Mangwa explique que la riziculture est devenue sa priorité absolue :
Depuis la mise en place de cette politique, la riziculture est devenue l'activité principale de mes journées, avant toute autre tâche agricole. Davantage de membres de ma famille y participent désormais, ce qui allège la charge de travail.
Ce dynamisme familial autour du riz illustre une transformation plus profonde. Pour Ayong Odette, cultivatrice de profession de très longue durée, cela représente une validation de son choix de vie, car elle s’est engagée dans la culture du riz bien avant l'annonce gouvernementale. Elle explique :
La politique a eu un effet positif sur mes activités. Elle m'a encouragée à continuer de miser sur la riziculture comme source de revenus durable.
Pour Tanchia Ngwendoline, une autre rizicultrice, la mesure la plus concrète se lit directement dans le porte-monnaie familial. L'amélioration modeste mais réelle de ses revenus a eu des répercussions tangibles:
Cette politique a amélioré mes revenus, ce qui a contribué à améliorer les conditions de vie de ma famille.
Mais derrière cet enthousiasme, les trois agriculteurs décrivent un environnement de production semé d'embûches. Les défis sont à la fois techniques, logistiques et économiques, et se recoupent de manière frappante d'une exploitation à l'autre.
Felix Mangwa dresse un tableau détaillé des obstacles. Le prix du paddy trop bas pour maintenir la motivation, un accès insuffisant aux semences certifiées et aux tracteurs, une gestion de l'eau défaillante faute de parcelles aménagées. L’état des routes est ce qui l'inquiète le plus:
En saison des pluies, les routes qui relient nos champs aux marchés deviennent impraticables. Transporter la récolte relève alors du défi. Et quand on finit par trouver une décortiqueuse (machine utilisée pour enlever les enveloppes des grains de riz paddy), la qualité du riz blanc obtenu est souvent médiocre, loin des standards du riz importé.
Ayong Odette, de son côté, souligne deux problèmes fondamentaux:
La pénurie d'eau affecte la production. Et il n'existe pratiquement aucun système de commercialisation organisé, ce qui rend très difficile la vente du riz à un prix juste et stable.
La main-d'œuvre est un autre casse-tête. Ssans mécanisation, la production reste prisonnière du travail manuel. Les pertes post-récolte, aggravées par une infrastructure de stockage défaillante, engloutissent une partie significative des efforts consentis. Tanchia Ngwendoline résume ainsi les défis :
L'accès limité aux intrants agricoles améliorés (engrais ou produits phytosanitaires), une infrastructure médiocre qui entraîne d'importantes pertes après récolte, la dépendance à la main-d'œuvre manuelle et l'état dégradé des routes.
Depuis l'annonce de la nouvelle politique du riz, les riziculteurs camerounais bénéficient d'un soutien via des programmes d'associations et d'organisations non gouvernementales qui opèrent dans le domaine agricole. Si cette initiative est à saluer, l'accompagnement reste partiel. La Société de développement de la haute vallée du Noun (UNVDA) qui fournit des semences certifiées aux agriculteurs de cette région Nord-Ouest et le Projet d'appui au développement des filières agricoles (PADFA II) qui offre des accompagnements techniques et dispense régulièrement des formations.
Au-delà de ces appuis, les questions environnementales liées à l'utilisation de l'eau et des terres sont de tailles. En effet, la riziculture hydrovore alors que dans le Nord-Ouest camerounais, la gestion de l'eau constitue un enjeu quotidien qui mobilise les agriculteurs bien au-delà de leurs parcelles individuelles. Une stratégie préventive s’impose alors à ces exploitants agricoles dans le but de gérer les questions environnementales, et d’assurer par-dessus tout une bonne culture. Félix Mangwa explique :
Je commence les cultures tôt afin de réduire les problèmes liés à l'eau. Je participe également aux activités locales d'entretien des ressources en eau organisées par le comité de gestion agricole et la coopérative rizicole. De plus, nous renforçons les berges des champs avec de l’herbe à éléphant afin de prévenir l'érosion.
Tanchia Ngwendoline adopte une vision plus prospective, tournée vers la résilience climatique. Elle plaide pour la construction de canaux d'irrigation formels, la diffusion de variétés résistantes comme le Nerica L56 (une variété de riz hybride interspécifique, spécifiquement développée pour les bas-fonds pluviaux et irrigués en Afrique).
Interrogés sur les mesures concrètes qui pourraient transformer durablement leur situation, les trois riziculteurs formulent des propositions qui s’inscrivent dans une vision similaire. Felix Mangwa appelle à un investissement dans les infrastructures de base : développement de nouvelles parcelles rizicoles, subvention des intrants, construction d'entrepôts de stockage, bitumage des routes rurales. Il insiste particulièrement sur la nécessité d'un marché structuré et de prix planchers protecteurs, ainsi que sur la modernisation des unités de transformation.
Ayong Odette met l'accent sur la commercialisation. Elle plaide pour des marchés plus accessibles, et des circuits de vente structurés pour une viabilité économique à long terme de la filière.
Pour Tanchia Ngwendoline, l'autosuffisance ne se décrète pas, elle se construit:
Le gouvernement doit prendre des mesures fortes pour réduire les importations de riz et encourager la consommation du riz local. Il faut aussi promouvoir la mécanisation pour améliorer la productivité. Pour moi, la durabilité, c'est garantir de la nourriture en permanence et créer des emplois.
Les témoignages de ces riculteurs dessinent les contours d'une filière rizicole camerounaise en mouvement, portée par une volonté politique mais encore fragilisée par des décennies de sous-investissement dans les infrastructures rurales.
La dimension artistique du cinéma a été effacée au profit d’une idéologie politique
Initialement publié le Global Voices en Français

La salle vide du Park Cinema, aujourd’hui détruit, à Kaboul. Capture d’écran issue de la vidéo “Park Cinema
Kabul | Destruction of Park Cinema Kabul Afghanistan” publiée sur la chaîne Youtube Pathan Film. Usage équitable.
Cet article a été écrit par Elina Qalam pour Hasht-e Subh Daily et publié le 29 octobre 2025. Une version éditée est parue sur Global Voices dans le cadre d'un accord de partage de contenu.
Au cours des cinq dernières années, les autorités talibanes ont interdit les activités cinématographiques en Afghanistan et démoli une salle de cinéma dans la capitale, Kaboul. Depuis leur prise de pouvoir en août 2021, elles ont progressivement supprimé films et séries télévisées des chaînes nationales, avant de fermer l’ensemble des salles de cinéma au public. En utilisant des politiques systématiques, ils ont exclu les femmes des productions cinématographiques.
Cet article repose sur une enquête menée par Hasht-e Subh Daily ainsi que sur des entretiens avec plusieurs cinéastes et anciens employés d’Afghan Film, en Afghanistan et à l’étranger. Les talibans ont dissous Afghan Film, unique institution publique dédiée à la production, au soutien et à la conservation du cinéma afghan. En exil, plusieurs professionnels du secteur redoutent désormais la disparition définitive des archives d’Afghan Film.
L’importance d’Afghan Film dépasse largement le cadre des arts et du cinéma : l’institution constituait également le dépôt majeur de l’histoire visuelle de l’Afghanistan. Ses archives conservent des films documentaires datant du début du XXᵉ siècle, retraçant les grands événements politiques de l’histoire moderne du pays.
Avec le retour au pouvoir des talibans, le champ culturel et artistique afghan a été soumis à des restrictions d’une ampleur inédite. Dès les premiers jours de leur prise de contrôle de Kaboul, les talibans ont progressivement étouffé l’expression artistique, notamment le cinéma.
Le 21 novembre 2021, le ministère pour la Promotion de la vertu et la Répression du vice a publié une directive en huit articles, entraînant l’exclusion généralisée des femmes des médias.
Le 22 mars 2023, la municipalité de Kaboul administrée par les talibans a annoncé la démolition du cinéma historique de Khairkhana afin de permettre la construction d’un marché commercial, d’une mosquée et d’immeubles d’habitation. Ce cinéma figurait parmi les plus anciens et les plus emblématiques de la capitale.
Le 26 septembre 2023, les autorités talibanes ont décidé de louer le bâtiment du cinéma historique Aryub. Bien qu’il ait été reconverti en parking, ce lieu restait un symbole important du cinéma afghan en raison de son architecture caractéristique.
Enfin, le 13 mai 2025, les talibans ont officiellement dissous Afghan Film, seule institution cinématographique publique du pays. Cette dissolution a définitivement mis fin aux espoirs de renaissance du cinéma institutionnel en Afghanistan, reléguant l’une des principales structures de l’industrie cinématographique nationale au rang de vestige du passé.
La vidéo ci-dessous documente la démolition de la salle du cinéma Ariana à Kaboul.
Les talibans cherchent à se présenter comme des promoteurs de la culture et de l’art, notamment par l’organisation du festival de cinéma Did-e Naw. Des spécialistes du cinéma estiment toutefois que ces initiatives servent principalement des objectifs de propagande et ne traduisent aucun changement réel dans la vision culturelle du régime.
Depuis quatre ans, le régime a produit neuf films et une série télévisée, tous dépourvus de personnages féminins. Le contenu de ces œuvres promeut l’idéologie talibane, dénigre l’ancien gouvernement, condamne les valeurs démocratiques et glorifie les attentats-suicides ainsi que les combats du régime.
Selon les enquêtes de Hasht-e Subh Daily, des films tels que Bagram Prison, Pul-e Company, Kabul Retaining Walls, State Gardener, A Working Day of a Police Commander et Ninth of Sunbula ne constituent qu’une fraction des œuvres produites avec des fonds publics.
Ces productions visent à légitimer le régime taliban et à mettre en avant les défaillances du gouvernement précédent. Elles relèvent davantage de la propagande que d’une démarche artistique et ont été largement réalisées par des cinéastes peu expérimentés ou des étudiants novices.
Sayed Ahmad Shekab Mousavi, professeur au département de cinéma de la faculté des Beaux-Arts de l’université de Kaboul et actuellement chercheur invité à l’université Columbia à New York, souligne :
Sous leur premier régime [1996–2001], les talibans brûlaient films et séries, excluaient les actrices, interdisaient la musique et n’autorisaient que les chants religieux. Aujourd’hui, la même politique perdure, mais sous une autre forme. Une chose est certaine : les talibans sont désormais en train de façonner leur propre histoire visuelle, une histoire marquée par la censure, l’exclusion et la déformation, mais appelée à devenir leur héritage.
Bien que des cinéastes afghans en exil qualifient le cinéma de « meilleure forme de revanche » contre les talibans, ils soulignent également les nombreux obstacles auxquels ils se heurtent dans leurs pays d’accueil.
Les contraintes financières, l’accès limité aux équipements techniques, les difficultés liées au statut de résidence et le manque d’opportunités professionnelles compromettent la production de leurs œuvres.
La migration forcée a rompu leur lien avec le public national, rendant l’espace culturel du pays hors de portée. Ahmad Aryubi, ancien directeur du cinéma Aryub, déclare :
Lorsque la jeune génération n’a accès qu’à ces films pauvres et limités [produits par les talibans], elle en retire l’image d’un pays arriéré, incapable de produire des œuvres cinématographiques ou de s’inscrire sur la scène mondiale.
Marinan, cinéaste afghan résidant en France, ajoute :
La vie en exil est un défi majeur. Certains parviennent à s’imposer par leur travail, mais pour beaucoup, c’est une lutte permanente. Je connais des personnes talentueuses qui, tout en vivant en Europe, n’ont aucune place dans le cinéma afghan.
Selon les conclusions de Hasht-e Subh Daily, la situation des cinéastes et des salles de cinéma en Afghanistan sous le régime taliban s’est considérablement détériorée. La censure, les contraintes idéologiques et l’interdiction pure et simple du cinéma ont rendu toute création cinématographique impossible.
Sabera Sadat, actrice, décrit la dureté de sa situation :
Après l’instauration des restrictions et la perte de mon emploi à la direction du théâtre, où j’exerçais comme actrice, mes conditions de vie sont devenues extrêmement difficiles. Étant le principal soutien financier de ma famille, cette situation a eu un impact négatif sur mon moral et sur mon identité artistique. Je n’ai pas pu quitter l’Afghanistan à cause de mes enfants, car ma vie dépend d’eux.
Mme Sadat livre une perspective sombre : « La situation est très grave. Dans les circonstances actuelles, il n’y a aucun espoir que le cinéma renaisse. »
Selon Hasht-e Subh Daily, les talibans n’autorisent les cinéastes à travailler que sous des conditions extrêmement strictes. La première exigence consiste à soumettre le scénario du film aux talibans avant toute production, puis à faire réexaminer l’œuvre une fois terminée.
L’autorisation de diffusion n’est accordée que si le film est entièrement conforme aux exigences du régime. Toute participation féminine y est formellement interdite.
Dans ces conditions, l’industrie cinématographique afghane est totalement paralysée, sans perspective de reprise ni de retour à une activité artistique libre. De nombreux cinéastes ont quitté l’Afghanistan, et ceux qui y demeurent vivent dans l’ombre de la pauvreté et du désespoir.