288 millions ont été débloqués sur les 1,42 milliard de dollars requis pour le plan d’intervention en Somalie.
Initialement publié le Global Voices en Français

Displaced communities in IDP camps on the outskirts of Mogadishu, where families continue to arrive after fleeing drought, conflict and hunger. Credit: © Jjumba Martin for Mercy Corps.
En mai 2026, la Somalie qui compte plus de 20 millions d'habitants enregistre l'une des pires crises alimentaires de son histoire: six millions de personnes font face à des niveaux de faim aiguë, selon une nouvelle analyse publiée le 14 mai 2026 par l’Integrated Food Security Phase Classification (IPC), une initiative mondiale multipartite novatrice visant à améliorer la sécurité alimentaire et l'analyse nutritionnelle pour éclairer les décisions.
Les causes sont multiples et se renforcent mutuellement : des saisons des pluies consécutivement déficitaires, un contexte sécuritaire qui entrave l'aide humanitaire, et les répercussions économiques du conflit au Moyen-Orient sur les prix du carburant et des denrées alimentaires.
Située dans l'extrême partie orientale de l’Afrique, la Somalie jouit d’une zone climatique aride et semi-aride. Le pays fait face à quatre saisons: deux saisons sèches (jiilaal et hagaa) qui s’étend de juillet à septembre et de décembre à mars ; et deux saisons des pluies insuffisantes (gu et day) d’avril à juin et d’octobre à novembre. Cette insuffisance des pluies a affaibli les troupeaux, réduit les récoltes et asséché les points d'eau. Cet état de fait prive les familles pastorales et agricoles de leurs principales sources de revenus et de nourriture.
Selon une publication de Radio France Internationale, le commerce du bétail, qui constitue une source majeure de devises pour le pays, demeure opérationnel malgré des tensions importantes.
De plus, des conflits armés causés par l’effondrement de l’État, aux rivalités claniques, à la prolifération des armes, à la corruption et à la montée de groupes armés comme Al-Shabaab persistent dans plusieurs régions du pays. Ce qui complique l'accès des organisations humanitaires aux populations les plus vulnérables.
Selon la dernière analyse de l'IPC, six millions de Somaliens font face à des niveaux de faim aigus correspondant à la phase de crise. Parmi eux, plus de 1,9 million se trouvent en situation d'urgence (IPC Phase 4). Dans une publication de l’UNICEF, Catherine Russell, directrice générale de cette institution confie, suite à un déplacement à Dollow, une ville de la région sud de Gedo situé à l’est du pays :
L’une des images les plus bouleversantes qu’il m’a été donné de voir est celle de rangées de lits où se trouvent des enfants malnutris et des mères anxieuses qui espèrent seulement que leurs enfants survivront. La population est incroyablement résiliente, mais elle a besoin de davantage de soutien au plus vite, d’autant que tous les signaux d’alarme sont au rouge, notamment du fait des répercussions de la guerre au Moyen-Orient.
Dans le district de Burhakaba, situé dans le Bay, une région enclavée au sud du pays, plus d'un enfant de moins de cinq ans sur trois y souffre de malnutrition aiguë, et les humanitaires avertissent que cette zone pourrait basculer officiellement en famine d'ici juin si aucune intervention d'urgence n'est menée à grande échelle.
À l'échelle nationale, 1,88 million d'enfants sont attendus en traitement pour malnutrition aiguë sur l'ensemble de l'année 2026. En 2022, une mobilisation précoce des financements avait permis d'éviter la déclaration officielle de famine dans ces mêmes districts. Cette fenêtre d'opportunité se referme donc.
La crise du détroit d'Ormuz, débutée le 28 février 2026, par lequel transite avant le conflit environ un cinquième du pétrole brut mondial, a eu des effets directs sur les prix en Somalie. Pays dépendant largement des importations pour ses produits de base, la Somalie est particulièrement exposée aux perturbations des chaînes d'approvisionnement internationales. Le blocus perturbe également l'acheminement de l'aide humanitaire et des engrais, comme le souligne Catherine Russell.
En mars 2026, le carburant a bondi de 150 % en Somalie, passant de 0,60 à 1,50 dollar américain le litre, ralentissant le transport de l'eau, des denrées alimentaires et de l'aide humanitaire. Dans les zones les plus frappées par la sécheresse, le prix d'un bidon d'eau est passé de 0,06 à 1,50 dollar, une hausse de plus de 2 000 % en un an. Dans la région de Mudug (située au nord du pays), les frais de transport ont augmenté jusqu'à 50 %, contraignant des familles entières à renoncer aux soins.
Le pays importe par ailleurs 30 % de ses engrais du Moyen-Orient. La crise a frappé pendant la période d'achat des intrants agricoles pour la saison Gu [cité plus haut], la principale saison des pluies dans la Corne de l'Afrique. Selon le média français, Le Grand Continent, en Somalie, les conséquences sur les récoltes de 2026 dans la région sont désormais en grande partie irréversibles.
À cette situation s'ajoute un déficit de financement humanitaire particulièrement sévère. Selon Médecins Sans Frontières au mois d’avril 2026, sur les 1,42 milliard de dollars requis pour le plan d’intervention en Somalie, seuls 288 millions ont été débloqués, soit environ 20% des besoins. Conséquence directe : le plan a été réduit de 75 %, faisant chuter le nombre de bénéficiaires de six millions à 1,3 million. Ainsi, plus de 200 centres de santé et de nutrition ont fermé depuis le début de l'année 2025, privant 1,7 million de personnes de soins essentiels.
Halima, une Somalienne citée dans une publication de MSF déclare s'être rendue à l'hôpital régional de Mudug, soutenu par MSF en raison de la gratuité des services médicaux. Elle dit :
Je suis venue ici car les services sont gratuits. Sans cela, je n’aurais pas pu obtenir de soins pour mon enfant.
Faisant référence aux frais de transport qui sont devenus insupportables pour elle, elle poursuit :
C'est devenu beaucoup plus coûteux et difficile qu'avant », déclare-t-elle. « Beaucoup de gens sont désormais contraints de parcourir de longues distances à pied, simplement pour accéder à des soins de santé.
Dans ce contexte de crise sécuritaire, Des programmes de Mercy Corps, une ONG humanitaire américaine qui opère dans des contextes de transition et d'instabilité, distribution alimentaire, camionnage d'eau, soutien nutritionnel pour les enfants sévèrement malnutris ont dû être interrompus faute de ressources. Dans les camps de déplacés à Mogadiscio, la capitale de la Somalie, les arrivées se poursuivent alors que les distributions ont cessé.
Mohamed Abdi, directeur Somalie du Conseil norvégien pour les réfugiés, pose le diagnostic avec clarté :
Les communautés de Burhakaba (dans la région de Bay) sont au bord de la famine en ce moment même et pourraient franchir cette ligne d'ici juin. Seulement 15 % de la réponse humanitaire est financée. Nous regardons cette situation se détériorer en temps réel pendant que les ressources pour l'arrêter ne sont pas là.
La Somalie illustre une tendance plus globale. Le recul des financements humanitaires internationaux alors même que les besoins augmentent sous l'effet conjugué du changement climatique et des instabilités géopolitiques. Daud Jiran, directeur Somalie de Mercy Corps, résume la situation :
La Somalie risque de devenir l'une des premières grandes crises de l'ère “post-aide” : un endroit où les besoins augmentent, la survie devient plus coûteuse, et la réponse se rétrécit.
En 2022, une mobilisation rapide des financements avait permis d'éviter la déclaration officielle de famine dans les mêmes districts. Les organisations humanitaires présentes sur le terrain appellent aujourd'hui à une réponse similaire : augmentation de l'aide alimentaire, accès à l'eau potable, maintien des services de santé et de nutrition, et soutien aux moyens de subsistance des communautés affectées. Le temps disponible pour agir avant que la situation ne franchisse le seuil officiel de famine à Burhakaba se compte désormais en semaines.
« Quand un enfant commence à avoir peur du ciel, c'est que quelque chose de fondamental a déjà été perdu. »
Initialement publié le Global Voices en Français

Un garçon dans un camp à Idleb en Syrie. Photo de Ahmed Akacha sur Pexels. Libre d'utilisation.
Histoire de Noorudeen Veetykadan
C'est à la fin de 2023 que les premières images depuis Gaza ont commencé à occuper nos écrans de télévision. Je me suis surpris à les regarder encore et encore : les ruines, les sirènes, la rigidité insoutenable de ses petits corps enveloppés de blanc.
L'ampleur des dégâts était immense, mais ce qui est resté gravé dans ma mémoire, ce sont les visages des enfants. Certains disparus, d'autres blessés, beaucoup trop jeunes pour comprendre que leur monde venait de disparaître dans la nuit. Les informations parlent en chiffres, en nombre de victimes, en statistiques. Mais ces chiffres cachent une vérité qui continue même après que les écrans soient éteints.
Ce n'est plus une réalité limitée aux zones de conflit. Dans une ère de communication constante, les enfants à travers le monde sont constamment exposés au monde de la guerre, à travers les écrans, leurs conversations et l'anxiété ambiante des adultes qui les entourent. Cet article démontre que cette exposition est en train de doucement modifier ce qu'est l'enfance, même pour ceux éloignés des champs de bataille.
Je m'asseyais souvent avec ma femme, on discutait de ce qu'on venait de voir, on essayait de faire face à un chagrin qui n'était pas le nôtre, mais qui pourtant nous touchait profondément.
Et avec toutes ces émotions, j'avais oublié quelque chose d'important.
J'ai deux filles. Mon aîné a bientôt 15 ans, et elle est suffisamment grande pour comprendre le langage du conflit. Ma cadette, elle, vient d'avoir 6 ans, elle vit encore dans un monde où les questions sont simples, et où les réponses sont supposées la rassurer. Je ne m'étais pas rendu compte du nombre de fois où elles étaient présentes dans la pièce à regarder, à écouter et à assimiler.
Leurs premières réactions étaient discrètes. Une question par ci, un regard par là.
Une fois ma cadette, me montrant du doigt l'écran, a demandé : « Pourquoi ils sont en train de pleurer ? ». Je lui ai donné une réponse rassurante, incomplète, faite pour la protéger. Mais les enfants ne font pas qu'entendre des mots, ils lisent les visages, les tons et les silences. D'elles-mêmes, elles avaient déjà compris ce que je pensais avoir atténué.
Et, plus récemment, la distance entre « là-bas » et « ici » a commencé à s'effondrer.
Avec l'intensification des tensions impliquant les Etats-Unis, Israël et l'Iran, le ton de l'actualité a changé. Il ne s'agissait plus seulement d'ailleurs, les journaux mentionnaient le Golfe. Des alertes défilaient sur les écrans, des mots comme
« missiles » et « drones » sont entrés dans les conversations quotidiennes, non plus comme un vocabulaire lointain, mais comme une réalité possible.
Les écoles ont fermé, et les routines de la vie se sont suspendues.
Et puis, le moment qui a tout changé est arrivé, la prise de conscience que le Qatar, l'endroit où nous vivons, ainsi que d'autres pays du Golfe, pouvait rejoindre la liste des pays en danger. Les gros titres que je lisais avant avec une certaine distance se déroulaient maintenant, inconfortablement proche de chez nous.
J'ai vu la peur avant même qu'un mot soit dit.
Mon aînée a essayé de garder son calme, mais les questions se sont bousculées, cette fois, plus rapidement, et précises : « Ça va arriver ici ? »« Est-ce qu'on est en danger ? ». Il n'y avait pas de bonne façon de répondre sans se confronter à une vérité que moi-même, je ne pouvais comprendre.
Ma cadette, elle, n'a pas dit un mot. Elle est restée calme.
Tout d'un coup, un bruit l'a fait sursauter. Une notification a directement attiré son attention. Le ciel, autrefois juste une étendue ouverte, était devenu une chose à regarder attentivement comme si sans prévenir, il pouvait se transformer.
C'est à ce moment que tout m'est apparu clairement.
La guerre n'a pas besoin d'atteindre ta porte pour entrer chez toi. Elle rentre silencieusement à travers les écrans, l'actualité et les discussions réservées aux adultes. Et avant même que ça devienne une réalité, c'est déjà là, dans les pensées des enfants, leur éveillant des peurs qu'ils ne savent même pas encore exprimer.
Les recherches en psychologie de l'enfant ont depuis longtemps montré qu'une exposition répétée à la violence, qu'elle soit directe ou médiée, peut influencer la perception de la sécurité et de la stabilité chez les enfants. Dans l'environnement médiatique actuel du 24 heures sur 24, dans lequel les images explicites et les Flashs infos sont continus, la frontière entre les conflits lointains et la réalité du quotidien devient de plus en plus floue. Ce qui arrivait avant filtré, arrive désormais brut, souvent sans les outils émotionnels nécessaires pour y faire face.
On mesure souvent la guerre en termes de territoires, de pouvoir et de résultats politiques. Mais il y a un autre indicateur, moins perceptible et bien plus profond. Il est représenté à travers les questions que les enfants commencent à poser, dans les silences dans lesquels ils grandissent, et dans la manière dont ils voient le monde, non plus comme un monde de possibilités, mais comme quelque chose d'instable.
L'enfance est supposée être un moment pour découvrir. Quand le ciel reste le ciel, pas quelque chose que l'on doit craindre. Quand des bruits sont des moments de joie, pas des signes de danger. Quand le monde semble grand, mais sans danger.
Aujourd'hui, pour beaucoup d'enfants, ce sentiment de sécurité s'érode discrètement.
Certains le perdent au contact direct du conflit. Pour d'autres, il s'affaiblit, que cela soit au contact d'une exposition répétée, par des questions auxquelles personne ne répond ou par une prise de conscience qui s'approfondit en grandissant, que le monde n'est plus aussi sûr qu'il ne l'était.
Cela suscite des questions difficiles pour les parents, les éducateurs et les institutions médiatiques. Quelle est la limite d'exposition nécessaire pour faire prendre conscience, et quand devient-elle écrasante? Les préparons-nous réellement à comprendre ce qu'ils voient, ou alors espérons-nous simplement qu'ils l'assimilent eux-mêmes ? En essayant de rester informés, nous sous-estimons peut-être à quel point ces choses s'ancrent dans les pensées des enfants.
Nous ne pouvons pas les protéger de la réalité pour toujours, ni prétendre que le monde est épargné des conflits. Mais quelque part entre la sensibilisation et l'exposition, il existe une limite que nous ne parvenons pas à tracer, une limite entre informer et saturer, entre préparer et effrayer.
Quand un enfant commence à avoir peur du ciel, c'est que quelque chose de fondamental a déjà été perdu.
Le ciel n'est pas supposé être une source d'anxiété. Il est destiné à abriter les nuages qui changent de forme, à laisser les oiseaux se balader sans frontières, à laisser les étoiles apparaître silencieusement dans la nuit.
Pas aux missiles. Pas aux drones.
Et pourtant, pour beaucoup d'enfants aujourd'hui, le ciel n'est plus un lieu d'émerveillement, mais un point d'interrogation, quelque chose qu'ils regardent non pas avec curiosité, mais avec prudence.
Et, c'est peut-être ce qui fait le plus mal, non pas ce que la guerre détruit sur le moment, mais ce qu'elle réécrit discrètement pour l'avenir.
Parce qu'après que les bruits auront disparu, ces enfants se souviendront d'une seule chose :
Ils ont appris à avoir peur du ciel avant même d'avoir compris le monde sous celui-ci.
Pour des millions de personnes, ce fut un moment visuellement saisissant. Pour les Portoricains, cela reflétait une réalité quotidienne.
Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran du spectacle de la mi-temps du Super Bowl donné par Bad Bunny et Apple Music, tirée de la vidéo de la chaîne NFL sur YouTube. Utilisée avec permission.
Les présentations de la mi-temps du superbowl sont toujours un spectacle, mais lors du Super Bowl LX, l'artiste portoricain Bad Bunny a fait quelque chose d'inhabituel : il a donné un véritable cours magistral de communication sur l'énergie, en transformant le réseau électrique en une chorégraphie parfaitement orchestrée.
Pendant qu'il interprétait sa chanson « El apagón », les danseurs , habillés en installateurs de lignes électriques, grimpaient aux poteaux électriques tandis que des étincelles jaillissaient le long des câbles. Pour des millions de personnes qui ont vu le spectacle dans le monde entier, cela était un moment visuel impressionnant. Pour les Portoricains, cela a reflété une réalité du quotidien : un réseau électrique fragile et des coupures de courant récurrentes qui, pendant des années ont moulé la vie quotidienne sur l'île.
Comme l'a ensuite signalé Diana Hernandez, professeure et codirectrice du Laboratoire d'opportunités énergétiques de l'Université de Colombie, au média Straight Arrow News ; « Pour le public qui l'a peut être oublié, en grimpant à ces poteaux, Bad Bunny a donné de la voie et de la visibilité sur une situation inoubliable se retrouver à court d'électricité à Porto Rico, au sens propre du terme ».
Sans se référer une seule fois à des termes tels que « réchauffement climatique », le spectacle a mis en scène un moment de communication sur l'énergie que des millions de personnes ont compris instantanément, au niveau local et mondial :
The production on the Bad Bunny halftime show was off the charts. From the cane fields to the broken power lines, it was rich in symbolism and Puerto Rican pride. And pounded to a relentless beat. #SuperBowl
— Tom Harrington (@cbctom) February 9, 2026
La mise en scène du spectacle de Bad Bunny à la mi-temps était exceptionnelle. Des champs de canne à sucre aux poteaux électriques hors service, elle était imprégnée de symbolisme et de fierté portoricaine, et vibrait au rythme d'une musique entraînante. #SuperBowl
— Tom Harrington (@cbctom) 9 février 2026
Au vu de la nature urgente et transcendante du problème, la science climatique et la communication qui résulte de la situation est souvent reliée à une augmentation d'anxiété existentielle. Malgré tout, les programmes tels que le Programme de Yale sur la communication du réchauffement climatique et les auteurs de livres pour enfants, comme l'écrivain New-Yorkais Ian Hunt, ont cherché à aborder le problème à un niveau systématique.
Le système électrique de Porto Rico a connu des crises répétées depuis l'ouragan Maria qui a dévasté l'île en 2017. La tornade a détruit une grande partie du réseau et a provoqué la coupure de courant la plus importante de l'histoire moderne des États-Unis, qui a laissé des communautés sans électricité pour un an. Quasiment neuf ans plus tard, les coupures de courant se produisent encore régulièrement.
Les données fédérales ont indiqué qu'entre 2021 et 2024 les clients portoricains ont expérimenté près de 27 heures d'interruption d'électricité sur une année, sans compter celles provoquées par les grosses tornades. Ces données sont beaucoup plus élevées que la moyenne sur le continent nord-américain. En 2024, les habitants ont passé en moyenne 70 heures sans énergie, comprenant les coupures provoquées par les tempêtes.
En attendant, ces derniers temps, les prix de l'électricité se sont maintenus et figurent parmi les plus élevés aux États-Unis, dans une fourchette de 0.24 à 0.49 dollars américains par kilowattheure, des prix significativement plus chers que la moyenne sur le continent. Ces chiffres reflètent des décennies d'une infrastructure vieille et sans investissements suffisants, et un réseau électrique exposé à des risques climatiques intenses. Cependant, les numéros seuls ne peuvent refléter ce qu'une coupure de courant signifie en réalité : nourriture caduque, machines de dialyses interrompues magasins fermés et enfants qui font leurs devoirs voûtés sous la lumière d'une lanterne.
Le système électrique de Porto-Rico dépend fortement des centrales électriques de combustibles fossiles centralisés et situés au sud de l'île. L'électricité doit parcourir de grandes distances sur un terrain montagneux pour arriver aux grands centres de la population du nord. Ces courants de transmission sont particulièrement vulnérables aux ouragans, tremblements de terre et phénomènes météorologiques extrêmes.
Par ailleurs, le rapport « Puerto Rico Infrastructure Report Card » de 2019, publié par l'Association américaine des ingénieurs civils, a attribué la note F (insuffisant) au réseau électrique de l'île, soulignant l'état de détérioration des équipements, l'insuffisance des systèmes de secours et la faible résilience énergétique. Le chercheur en énergie Cecilio Ortiz García a décrit le système sans détours : « Le réseau que l'ouragan Maria a détruit était déjà moribond. »
Dès lors, le changement climatique a aggravé les risques. La hausse des températures océaniques contribue à la formation de tempêtes plus violentes, et des ouragans ultérieurs, comme Fiona en 2022, ont de nouveau provoqué des coupures d'électricité. Dans un réseau déjà fragilisé par des décennies d'investissements insuffisants, même de petites perturbations peuvent entraîner des défaillances en cascade pour les habitants.
En 2021, Porto Rico a confié la gestion de son réseau de transport et de distribution à LUMA Energy, un consortium américano-canadien, dans le but de moderniser ses opérations. Cependant, ces efforts de privatisation ont suscité la controverse.
Les habitants ont déclaré subir de fréquentes coupures de courant et une hausse des factures d'électricité, tandis que les détracteurs affirment que les progrès en matière de fiabilité ont été lents. Les partisans rétorquent que la reconstruction d'un réseau vétuste nécessite du temps et des investissements constants.
Les contraintes financières compliquent encore davantage la situation. L'Autorité de l'énergie électrique de Porto Rico (AEE) est endettée à hauteur de plusieurs milliards de dollars, ce qui rend difficile le financement d'importantes améliorations des infrastructures. En 2023, le Département américain de l'Énergie a présenté le Fonds de résilience énergétique de Porto Rico, doté d'un milliard de dollars, dans le but de développer des systèmes photovoltaïques solaires sur les toits et des systèmes de stockage par batterie pour les foyers vulnérables, mais des rapports ultérieurs ont indiqué que des retards étaient enregistrés ou que des parties de ces fonds étaient réaffectées.
Malgré ces difficultés, une transformation est en cours et les systèmes photovoltaïques solaires destinés aux toitures ainsi que les systèmes de stockage par batterie se sont répandus dans tout Porto Rico. À la mi-2025, l'île avait installé plus d'un gigawatt de capacité photovoltaïque, qui couvre une part croissante de la demande en électricité.
Des initiatives communautaires ont également vu le jour. Dans le village montagneux d’Adjuntas, l’organisation à but non lucratif Casa Pueblo a été pionnière dans le domaine des micro-réseaux solaires, qui permettent aux quartiers et aux commerces de continuer à fonctionner même en cas de panne du réseau électrique central. Le propriétaire d’un commerce local a décrit ce changement en quelques mots : « Je bénéficie désormais d’une grande stabilité. Je ne suis plus à court d’électricité et je peux continuer à offrir mes services. »
Les ingénieurs défendent de plus en plus ce qu’ils appellent une approche de « réseau électrique ascendant », qui renforce la résilience grâce à des systèmes énergétiques distribués reliant les foyers, les quartiers et, à terme, des réseaux plus vastes. Pour les régions insulaires les plus vulnérables aux ouragans et aux phénomènes climatiques extrêmes, les systèmes distribués offrent à la fois décarbonisation et sécurité énergétique.
C'est précisément ce qui a rendu le spectacle de Bad Bunny à la mi-temps si déterminant. La communication sur le changement climatique repose souvent sur des statistiques, des débats politiques et des projections sur les risques futurs. Bien qu'importants, ces messages peuvent sembler abstraits, mais le récit culturel fonctionne différemment.
En plaçant les « linieros », ces ouvriers qui réparent les poteaux électriques à Porto Rico, au centre d’un spectacle mondial, Bad Bunny a mis en lumière les infrastructures de l’île et leurs défaillances. Les poteaux électriques sont devenus des accessoires de scène, les coupures de courant se sont transformées en paroles de chansons.
Comme l'a fait remarquer Hernández, cet événement a marqué « une ascension au pouvoir malgré toutes les difficultés, et à bien des égards, contre toute attente ». Les millions de personnes qui ont regardé le Super Bowl ont soudainement pris conscience de ce qui était resté caché : les systèmes physiques qui permettent aux sociétés de fonctionner et les conséquences de leur défaillance.
Pendant ce temps, l’avenir de l’électricité à Porto Rico reste incertain. Les débats sur la privatisation, la dépendance aux combustibles fossiles, le développement des énergies renouvelables et la rapidité avec laquelle l’île peut passer à un système électrique plus résilient se poursuivent, mais le spectacle de la mi-temps a révélé quelque chose d’inattendu : les infrastructures peuvent capter l’attention du grand public. Le réseau électrique, habituellement invisible aux yeux du public, s’est brièvement retrouvé au centre d’une conversation mondiale.
La crise du réseau électrique à Porto Rico n'est pas un cas isolé. Partout dans le monde, les systèmes énergétiques sont soumis à des pressions croissantes dues au changement climatique, à des infrastructures obsolètes et à l'augmentation de la demande. La différence, c'est que Bad Bunny n'a pas fait la leçon au public sur le changement climatique ou la politique énergétique ; il a montré ce qu'est la vulnérabilité, et parfois, c'est là le message le plus fort qui soit.
Aucun dirigeant d'Amérique latine ne jouit de l'influence dont disposent de nombreux artistes de reggaeton
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration de CONNECTAS
Cet article a été rédigé par Grisha Vera pour CONNECTAS, puis republié et édité par Global Voices dans le cadre d'un accord médiatique.
Figurer en couverture du magazine Time est un exploit que très peu de personnalités publiques, quel que soit leur domaine, parviennent à réaliser ; a fortiori dans une langue autre que l'anglais et en tant qu'artiste issu d'un genre musical latino. C'est pourtant exactement ce qu'a réussi Bad Bunny en mars 2023. Un mois plus tôt, l'artiste portoricain avait été la tête d'affiche de la cérémonie d'ouverture des Grammy Awards.
Bad Bunny, « el conejo malo », a été l'artiste latino-américain qui a gagné le plus d'argent au monde en 2022 et s'est imposé comme l'artiste le plus écouté sur Spotify pendant trois années consécutives. Tout cela en chantant en espagnol et principalement du reggaeton.
Taylor swift bailando mientras Benito canta es lo que necesitas ver y no sabíaspic.twitter.com/HAA8cXY1Vn
— feli (@nom0leste) February 6, 2023
A ne pas manquer : Taylor Swift qui danse pendant que Benito chante pic.twitter.com/HAA8cXY1Vn
— feli (@nom0leste) 6 février 2023
Les critiques à l'encontre de ce genre urbain se sont multipliées depuis ses débuts, il y a plus de vingt ans. Certains estiment qu'il constitue un mauvais exemple pour les jeunes générations. Il s'agit pourtant d'un genre qui exerce une influence croissante sur divers aspects sociaux, tels que les rôles de genre ou la politique. De plus, sa présence — à l'instar de celle de nombreux artistes latino-américains — connaît une expansion indéniable dans d'autres régions.
Alors que la région latino-américaine perd de son poids économique et politique sur la scène internationale, elle conquiert le monde sur les planches. L'importance de cette expansion culturelle, qui passe souvent inaperçue, peut constituer une occasion en or de promouvoir les intérêts de la région à l'échelle mondiale.
Marco Antonio Chávez Aguayo, chercheur au Système universitaire virtuel de l’Université de Guadalajara, au Mexique, explique qu’au XXe siècle, avec l’essor de l’industrie, des enregistrements et d’autres rythmes, « le centre de gravité s’est déplacé de l’Europe vers les États-Unis. C’est ainsi que les productions américaines telles que la pop, le rap et le hip-hop ont commencé à dominer. Je pense qu’aujourd’hui – je ne sais pas s’il est trop tôt pour le dire – c’est nous, les Latinos, qui sommes le pôle d’attraction. »
Víctor Lenore, journaliste espagnol, a écrit en 2020 que Bad Bunny était le nouveau Bob Dylan. De nos jours, il constate une influence croissante de la culture populaire latino-américaine aux États-Unis et dans le monde en général. « Par exemple, en Espagne, il existe un préjugé colonial presque inconscient qui consiste à penser que ce qui vient d’Amérique latine n’est pas aussi important que ce qui vient de Londres, New York ou Los Angeles. Heureusement, les jeunes qui ont aujourd’hui 15, 25 ou 30 ans n’ont plus ce préjugé. Ils écoutent la musique latine de manière beaucoup plus naturelle, et c’est l’un des facteurs les plus déterminants. »
Il en va de même pour les artistes. Aujourd’hui, ils n’ont plus de préjugés et respectent leurs racines culturelles, explique Lenore. « Par exemple, Julio Iglesias, qui était un artiste extrêmement populaire, lorsqu’il a voulu conquérir le marché latino-américain, est parti s’installer à Los Angeles et a enregistré un album en anglais destiné au public américain. Cela avait déjà commencé à changer, il y avait des précédents très importants, notamment au Mexique, comme Luis Miguel et Juan Gabriel qui ont refusé d’enregistrer un album en anglais. »
Il cite une autre raison qui explique le succès du reggaeton : les réseaux sociaux. «L'industrie anglo-saxonne a toujours eu tendance à privilégier la promotion de ses propres artistes. Mais soudain, grâce à l'algorithme de YouTube qui s'appuie sur les morceaux écoutés, l'auditeur se voit proposer une autre chanson latino-américaine. Cela a joué un rôle fondamental dans ce changement de paradigme et dans le fait qu'aujourd'hui, les artistes latino-américains peuvent rivaliser avec les artistes anglo-saxons », a-t-il déclaré à CONNECTAS.
Depuis les pionniers du reggaeton à la fin des années 90 jusqu’au phénomène Bad Bunny, bien des choses ont changé, et aujourd’hui, les artistes vont même jusqu’à promouvoir des valeurs telles que le féminisme. Pour Chávez, également connu sous le nom de Dr. Reggaeton, cette évolution lui a permis de devenir l’une des figures centrales de la musique de ce siècle. « Les artistes « underground » comme ceux du «mainstream » ont fait du reggaetón un vecteur de messages qui vont précisément à l’encontre du machisme, du colonialisme et de bien d’autres choses. »
Dans un entretien avec CONNECTAS, Chávez souligne un autre changement : l'autonomisation des femmes. « Bichota (l'un des tubes de la chanteuse colombienne de reggaeton Karol G) vient du mot « bitch ». Cela signifie : « Je suis la meilleure bitch» ; « C'est moi la bitch » ; « C'est moi qui prends les décisions » ; « J'ai le contrôle sur mon corps, sur mes relations, sur mes émotions… » En d'autres termes, des expressions qu'on n'entendait pas aux débuts du reggaeton ni dans d'autres genres musicaux. »
Les collaborations entre artistes et le mélange des rythmes latinos constituent également des atouts majeurs de ce genre, ajoute le chercheur. « Toutes les chansons ne sont pas exclusivement du reggaeton ; beaucoup d’entre elles s’inspirent d’autres traditions rythmiques telles que la salsa, la cumbia, la samba, le tango, la bachata et le flamenco. » Ces mélanges permettent de mettre en valeur la diversité musicale de la région à l’échelle mondiale, tandis que les collaborations entre chanteurs leur permettent d’élargir leurs marchés.
De plus, Chávez souligne que le reggaeton est également produit en dehors du monde latino-américain. « J’ai entendu du bon reggaeton venant d’Inde, du Royaume-Uni, de France, d’Italie, de Pologne, de Finlande, de Corée, du Japon, de Chine, d’Australie… Bref, la liste est longue. » Les morceaux de sa sélection comportent au moins une phrase en espagnol et sont mélangés à des rythmes locaux.
Alors que les industries musicales de la région ne cessent de se développer à l'échelle mondiale, les questions qui intéressent l'Amérique latine restent très éloignées de l'agenda politique international. À l'heure actuelle, aucun dirigeant latino-américain ne jouit de l'influence dont bénéficient de nombreux artistes de reggaeton.
Eduardo Torres Arancivia, historien péruvien, explique que le débat politique sur les idéologies et leur rapport au pouvoir n’intéresse plus les jeunes autant qu’auparavant. « Mais l’art semble leur permettre de s’évader de cette réalité qui leur paraît si complexe ou si frustrante, car l’art est aussi une forme d’évasion. Par son effet cathartique, l’art crée un univers alternatif où il est possible de réaliser ce qui est hors de portée dans la réalité politique. »
Lenore ajoute que le problème du leadership politique est mondial. « Le fait est que les dirigeants politiques, les partis et les syndicats ont de moins en moins de pouvoir. Ils ne sont donc pas en mesure de changer grand-chose, et nous leur faisons donc moins confiance. »
Il fait également remarquer que les artistes, en revanche, exercent une grande influence en tant que figures de proue de la société. « Le reggaeton est critiqué parce qu’il promeut un mode de vie criminel, et c’est en partie vrai, mais d’un autre côté, comme le dit Daddy Yankee lui-même : avant que je ne chante, les jeunes de mon quartier voulaient devenir dealers ; depuis, tout le monde veut devenir chanteur. »
Il rappelle également comment Ricky Martin, Residente et Bad Bunny ont pris part aux manifestations de 2019 contre le gouverneur de Porto Rico, Ricardo Rosselló, après que des enregistrements audio ont révélé ses attitudes corrompues et homophobes. « Bad Bunny a accompli ce que je considère comme le plus grand acte politique possible : refuser de l’argent pour se joindre à une manifestation populaire. Il était en tournée en Europe, où il gagnait entre 500 000 et un million d’euros par concert, et il est revenu à San Juan pour soutenir ces manifestations populaires. »
Bad Bunny y Residente están encabezando las protestas en contra del gobernador de Puerto Rico. Su papel es fundamental en las revueltas. Vivimos tiempos en donde las manifestaciones no las encabezan sindicalistas, sino referentes culturales. Y esto no es ni mejor, ni peor. pic.twitter.com/yLRfAL4iGg
— Isabel Serrano (@isabelsd99) July 18, 2019
Bad Bunny et Residente sont à la tête des manifestations contre le gouverneur de Porto Rico. Leur rôle est essentiel dans ces soulèvements. Nous vivons à une époque où les manifestations ne sont plus menées par des syndicalistes, mais par des figures de la culture. Et ce n’est ni mieux ni pire. pic.twitter.com/yLRfAL4iGg
— Isabel Serrano (@isabelsd99) 18 juillet 2019
Pour Torres, il ne s'agit là que d'un cas particulier, car il explique que de nombreux artistes ne s'engagent pratiquement pas en politique, du moins au sens traditionnel du terme. Et même si cela est peut-être vrai, il existe bien d'autres moyens d'influencer le débat public, la perception du monde et la manière dont il peut être transformé, lorsqu'il s'agit de prendre position contre un dirigeant ou une idéologie en particulier.
Par exemple, Lenore trouve étrange que, dans les sociétés qui se font les porte-drapeaux de la lutte contre l’impérialisme, on ne comprenne pas le pouvoir anti-impérialiste du reggaeton. « Cette intuition et cet effort pour créer un rap festif, dansant et plus hédoniste constituent la démarche la plus anti-impérialiste qui soit, car cela revient en fait à rejeter les produits culturels que la puissance dominante tente de vous vendre. » Bad Bunny l’a clairement exprimé dans cette interview accordée à El País : il faut que tu brises cette idée que les gringos sont des dieux… Non, papi [«papa»].
Par ailleurs, les succès remportés par les Latinos dans d'autres secteurs des industries culturelles, comme Hollywood, sont certes très importants, mais ils ne sont pas comparables à l'influence qu'ont eue la musique populaire ou la littérature latino-américaine pendant les années de « boom » de la seconde moitié du XXe siècle.
Chávez se montre optimiste : « Je pense que tout cela peut servir de référence pour comprendre l’importance de l’élan que connaît actuellement le reggaeton, son rôle dans le regain d’intérêt suscité pour quelque chose qui nous est propre, qui n’est pas une création artificielle, mais bien quelque chose de très naturel. Il a commencé à mettre en valeur d’autres traditions qui nous appartiennent, notamment notre langue, notre façon de penser, de faire la fête, d’être. »
Des récits mieux ciblés développent un engagement plus permanent favorisant des discussions plus profondes.
Initialement publié le Global Voices en Français

Image produite par Gabriela Mesones sur Canva Pro pour Global Voices
Cet article fait partie de la série Spotlight de Global Voices d'Avril 2026, intitulée « La vision humaine de l'Intelligence Artificielle. » Ces publications permettront de mieux appréhender l'utilisation de l'IA dans la plupart des pays du monde, l'impact de sa mise en oeuvre sur les individus et les communautés, les conséquences de cette expérimention de l'IA sur les futures générations, et bien plus encore. Vous pouvez soutenir ce reportage en effectuant un don ici.
Au départ Global Voices Spotlight n'avait pas de schéma prédéfini. Tout est parti d'un questionnement : comment faire une pause dans un environnement médiatique privilégiant sans cesse la célérité?
À une époque où l'actualité évolue plus vite que notre capacité à la comprendre, l'idée était simple, mais ambitieuse : créer un espace dédié à l'approfondissement, au contexte et aux nuances. Plutôt que d'accroitre le volume des informations, il s'agit d'offrir une couverture plus diversifiée et de meilleure qualité , en reliant les réalités locales aux débats mondiaux et en laissant la complexité s'exprimer sans la réduire à l'essentiel.
Dès le départ, la conception de GV Spotlight visait à combler une lacune : malgré l’intérêt croissant du public international pour les récits issus des pays du Sud, ceux-ci sont souvent fragmentés, simplifiés ou filtrés par des opinions externes. Nous avons constaté la nécessité d’un changement de perspective rassemblant les voix de la majorité mondiale, et proposant des points de vue nuancés, parfois contrastés, et qui reflètent mieux les réalités du terrain.
Les dossiers traités sont remarquables du point de vue thématique , mais aussi de par leur mode d’élaboration. Chaque numéro est consacré à un thème spécifique — qu’il soit politique, social ou culturel — exploré sous différents angles. Des contributeurs issus de pays, d’horizons et de disciplines variés y réfléchissent, créant ainsi un dialogue plutôt qu’une tirade. Les dossiers thématiques de GV sont conçus pour accueillir des points de vue contrastés et pouvant se situer à des carrefours potentiellement hors des sentiers battus.
Nous sommes convaincus que permettre à plusieurs points de vue de s’exprimer est la meilleure façon de relater une histoire le plus fidèlement possible.
Concrètement, dès le départ, nous optons pour une couverture médiatique collaborative. L’urgence et la capacité à trouver un écho au-delà des frontières sont les principaux critères de sélection des thématiques. Les contributeurs ne sont pas considérés comme des voix isolées, mais s’inscrivent dans un processus éditorial collectif de journalisme traditionnel tout accordant autant d’importance au contexte, aux nuances et à l’expérience vécue.
Il faut surtout retenir la nature transversale des prises des décisions au sein de la communauté de Global Voices. Les équipes éditoriales, de traduction et des réseaux sociaux élaborent ensemble chaque édition de « Spotlight » en déterminant les thèmes phares, l’angle d’approche du sujet, la conception des publications collaboratives sur l’ensemble des plateformes, ainsi que le mode de vulgarisation humaine et d’accessibilité du récit. Le processus et le produit final sont tous collaboratifs.
Au-delà de son ambition éditoriale, Global Voices Spotlight est aussi une expérience exploratoire de l’adaptation du journalisme aux différentes plateformes.
Grâce à ce format, Global Voices peut évaluer à nouveau sa présence sur les réseaux sociaux, non seulement comme un canal de diffusion, mais aussi comme un espace dédié à la narration. Les publications conjointes, partagées entre contributeurs et partenaires, élargissent la portée du projet tout en renforçant son caractère collectif. Chaque édition de « Spotlight » possède une identité graphique particulière attribuée par un langage visuel reconnaissable. L’interaction du public avec le contenu peut alors devenir plus intuitive.

Photo produite par Gabriela Mesones sur Canva Pro pour Global Voices
Les décisions suivantes sont aussi prises collectivement : le lieu et le style de diffusion des reportages , le mode de mise en valeur de la collaboration visuelle et les moyens de rapprocher le public des personnes à l'origine des productions . Les équipes se mettent d’accord sur tout cela de manière transversale.
Mais surtout, la concentration sur un seul thème est créatrice de continuité. Au lieu de publications isolées, le public découvre un récit se construisant au fil du temps . Ce suivi pourrait améliorer la fidélité et l’implication.
Cette évolution a déjà fait ses preuves : une narration mieux ciblée suscite un engagement plus solide, qui produit des échanges plus fructueux.
La création de GV Spotlight n'a pas été sans difficultés. La coordination des éditeurs répartis sur différents fuseaux horaires, parlant différentes langues et évoluant dans des contextes variés exige du temps et de la rigueur . L’exercice d’équilibre permanent consiste à assurer la cohérence éditoriale tout en préservant la diversité des points de vue. Et la pérennité demeure une préoccupation constante comme c'est souvent le cas dans le journalisme indépendant.
Mais les défis de ce projet initiatique constituent précieusement l’essence de sa valeur . Ils reflètent les réalités du journalisme collaboratif et transfrontalier, ainsi que l'engagement nécessaire pour le faire fonctionner.
C’est l’expérience d’un processus , d’un prototype en quelque sorte, que nous évaluons mensuellement dans le but de l’ améliorer , de voir ce qui pourrait être différent , ce qui serait peut-être mieux adapté à un autre sujet.
Nous nous rapprochons progressivement de notre calendrier idéal, en prévoyant suffisamment de temps après le lancement pour la levée des fonds auprès de nos lecteurs et la création de contenu dans les formats demandés (podcasts, analyses narratives, webinaires).
« La prédominance des contenus en anglais sur Internet a fortement influencé le développement des outils disponibles »
Initialement publié le Global Voices en Français

Image de Zhendong Wang. Utilisée gratuitement via la Unsplash license.
Cet article fait partie du dossier spécial d'avril 2026 de Global Voices sur les « Perspectives humaines sur l'IA », qui a apporté un éclairage sur la manière dont l'IA est utilisée dans les pays de la majorité mondiale. Le dossier a notamment examiné l'impact de l'utilisation de l'IA et de sa mise en œuvre sur les différentes communautés, ce que cette expérience en matière d'IA pourrait signifier pour les générations futures, et bien plus encore. Pour soutenir ce projet, vous pouvez faire un don ici.
Les entreprises qui développent des produits alimentés par l'intelligence artificielle (IA) ont vendu ces produits en les présentant comme des opportunités pour les consommateurs de prendre une longueur d'avance. Parallèlement, la réalité montre qu'une multitude de clients potentiels en dehors des pays du Nord sont laissés pour compte.
Un article publié en 2025 par le Stanford Institute for Human-Centered Artificial Intelligence (HAI) fait notamment remarquer que de nombreux grands modèles linguistiques (LLM) très répandus peinent souvent à fonctionner dans des langues autres que l'anglais. Les chercheurs ont d'ailleurs attiré l'attention sur le fait que les LLM accessibles au grand public, y compris ceux développés en partie par des entreprises telles que Google et Meta, génèrent des réponses inadaptées aux utilisateurs faisant pourtant partie de la majorité mondiale. En conséquence, ces utilisateurs doivent se contenter d'outils d'IA biaisés et peu fiables, ce qui renforce l'idée que les grandes entreprises considèrent leurs besoins comme secondaires.
Les personnes parlant des langues disposant de peu de ressources, c'est-à-dire celles pour lesquelles il n'existe pas suffisamment de données pour former correctement les solutions basées sur l'IA, ne sont pas en mesure de profiter des avantages de cette innovation. La prédominance des contenus en anglais sur Internet a fortement influencé le développement des outils disponibles actuellement sur le marché, ce qui a créé de facto un obstacle pour les personnes non anglophones intéressées par l'IA à travers le monde.
Les applications améliorées par l'IA produisent également des résultats qui reflètent les normes et les valeurs d'une poignée de membres de la communauté internationale. Les tentatives visant à remédier à ce problème en générant des données linguistiques pour les langues à faibles ressources ont en outre parfois fait plus de mal que de bien. Si ce statu quo perdure, les communautés non anglophones continueront de perdre du terrain dans la course à l'exploitation du potentiel de l'IA.
Le manque de données dans les langues peu représentées ne pose pas seulement problème aux ingénieurs en IA : c'est la majorité des citoyens ordinaires à travers le monde qui ne peut pas profiter des innombrables avantages de cette technologie en raison de cette lacune criante. Le New York Times a même souligné que la concentration du secteur de l’IA dans les pays riches, tels que les États-Unis, exacerbe ce problème. Combinées à l'abondance de données dont disposent les entreprises de ces régions, les infrastructures existantes dans des pôles comme la Silicon Valley font d'autant plus pencher la balance en faveur des pays du Nord. Ainsi, les millions de personnes qui parlent des langues comme le kurde et le swahili sont de facto reléguées au second plan, au même titre que les marchés considérables qu'ils représentent. Faute de ressources comparables à celles de leurs homologues anglophones, les locuteurs natifs d'autres langues risquent de rester ignorés par les entreprises spécialisées en IA pendant encore longtemps.
Les implications de cette disparité entre les langues sont considérables. Alors que les habitants du monde anglophone se sont habitués à utiliser l'IA pour diverses tâches, les personnes issues de communautés linguistiques défavorisées n'ont pas eu la même chance. Comme l'a évoqué Wired, les utilisateurs de la majorité mondiale risquent de constater que le recours à un modèle de langage de grande envergure (LLM), tel que ChatGPT, pour obtenir de l'aide ne leur apporte que des réponses au mieux peu utiles, au pire sans aucune valeur. Demander à un modèle de rédiger un e-mail en tamoul, par exemple, peut aboutir à un texte non structuré et truffé d’erreurs. Ces mêmes utilisateurs pourraient alors conclure que des outils d’IA imparfaits font plus de mal que de bien. À mesure que l’IA se généralise dans tous les secteurs et toutes les disciplines, les personnes non anglophones risquent de se retrouver contraintes de naviguer dans une économie de plus en plus interconnectée et monolingue.
Le parti pris de l’IA en faveur de l’anglais a également des répercussions qui vont bien au-delà des simples considérations financières sur les communautés linguistiques défavorisées. Plus précisément, la vision du monde qui transparaît dans les réponses générées en masse par les outils d’IA les plus utilisés reflète celle des anglophones du Nord. The Atlantic a attiré l’attention sur ce phénomène, notamment en soulignant qu'il illustre la manière dont les croyances des pays disposant de ressources importantes finissent par être considérées comme universelles. La faible représentation des perspectives non anglophones dans les données d’entraînement utilisées par les solutions d’IA conduit à leur exclusion. Ainsi, les membres de ces communautés peuvent se sentir lésés par les grands développeurs du secteur de l'IA, surtout à la lumière de leur promesse initiale d'une technologie qui constituerait un atout pour l'humanité. Certes, les outils conçus par ces géants de l'industrie ne cesseront de gagner en sophistication, mais les opinions et valeurs reflétées dans leurs résultats resteront probablement les mêmes.
Certains acteurs du secteur de l'IA ont cherché à corriger ce déséquilibre en créant davantage de contenu numérique dans des langues peu représentées ; toutefois, les résultats de ces initiatives sont loin d'être satisfaisants. Le MIT Technology Review a examiné dans quelle proportion ce nouveau contenu numérique, qui provient de contenus extraits du Web pour améliorer des produits tels que les modèles de langage de grande échelle (LLM), était truffé d'erreurs. Cela s'explique par le fait que certains sites utilisés pour améliorer les capacités multilingues de l'IA regorgent eux-mêmes d'erreurs de traduction automatique. Dans certains cas, ce sont même des personnes bien intentionnées cherchant à réduire le fossé linguistique qui sont à l’origine de ces erreurs. Le problème, c'est que beaucoup ne disposent pas de l’expertise nécessaire pour évaluer l’exactitude de leur travail. Leur contenu est publié tel quel sur le web et finit par être utilisé par l’IA pour améliorer sa « maîtrise de la langue ». À ce stade, les communautés linguistiques à faibles ressources pourraient bien conclure que le mal est fait.
Malgré ces inquiétudes, les entreprises du Nord spécialisées dans l'IA avancent à toute vitesse pour dominer ce secteur lucratif. Pourtant, il conviendrait justement de prendre le temps de réfléchir aux conséquences de leurs actions à plus grande échelle. Par exemple, les communautés linguistiques disposant de peu de ressources semblent avoir été négligées par les développeurs de produits, ce qui les a placées dans une situation défavorable par rapport aux anglophones. Des rapports issus du secteur mettent également en évidence l’émergence d’une hiérarchie culturelle qui privilégie les anglophones, et soulignent la nécessité de démanteler ce système en plein essor avec réflexion et détermination. Prises dans leur ensemble, ces tendances soulignent à quel point la philosophie du « move fast, break things » (« aller vite, casser des choses »), qui caractérise le secteur technologique depuis des années, est toujours bien présente à l’ère de l’IA. Hier comme aujourd’hui, ce sont les populations non anglophones qui en subissent les conséquences.
Des mesures peuvent être prises pour rétablir l’égalité des chances pour tous. Cela commence par une concertation avec les communautés qui ont été mises à l’écart dans la course effrénée au déploiement de l’IA. Les principaux développeurs doivent rechercher des partenariats collaboratifs avec les communautés linguistiques peu représentées afin de remédier à cette inégalité émergente. Intégrer les contributions de ces populations lors de la conception de solutions telles que les LLM, tout en vérifiant les résultats pour s’assurer qu’ils sont à la fois exacts et authentiques, doit être une priorité pour les entreprises qui souhaitent faire la différence. De plus, ces dernières pourraient également s’associer à des acteurs de terrain de l’IA déterminés à créer des outils mieux adaptés aux besoins des locuteurs de langues moins répandues. En adoptant cette approche, sensible aux différences culturelles, l’IA peut être développée et affinée de manière à profiter au plus grand nombre, et non à une poignée de privilégiés.
Un film sur les procès de Nuremberg interdit avant même que la loi soit promulguée
Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran tirée de la bande-annonce officielle du film « Nuremberg », via la chaîne YouTube Nour Films. Utilisée avec permission.
[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en russe.]
Le 1er mars 2026 est entrée en vigueur une loi en Russie interdisant la distribution et la projection de films qui peuvent être considérés comme discréditant à l'égard des « valeurs spirituelles et morales traditionnelles russes ». Selon ces nouveaux articles, le Ministère de la Culture aura le pouvoir de refuser des licences de distribution de projection de films jugés contraires à ces valeurs ou qui « favorisent leur discréditation ». Cette loi s'applique également aux services de streaming et aux réseaux sociaux.
Selon des médias russes, la loi s'appliquera à la fois aux films étrangers et aux films nationaux. De nombreux films hollywoodiens bien connus sont considérés comme à risque, y compris des œuvres de réalisateurs comme David Fincher, Quentin Tarantino et Martin Scorsese. Les autorités accorderont une attention particulière aux films pouvant être interprétés comme promoteurs de « relations non traditionnelles » ou « rejetant les valeurs familiales ».
En Russie, les services de streaming étrangers ne fonctionnent plus [en] depuis le début de l'invasion russe en Ukraine. Toutefois, les services de streaming nationaux restent populaires, et le streaming illégal de contenu piraté, lui, est en augmentation. Poutine a promulgué une loi en juin 2024 qui assouplit les sanctions pour violation du droit d'auteur.
Les services de streaming vont sûrement devoir supprimer beaucoup de films. Selon les observations de Radio Svoboda, les « valeurs traditionnelles » mentionnées dans cette loi comprennent : le patriotisme, l'esprit civique, le service à la patrie et la responsabilité quant à son destin, mais aussi avoir des idéaux moraux exemplaires, une famille forte, un travail productif et une priorité du spirituel sur les biens matériels.
On ne sait pas encore quels films en particulier seront ciblés, bien que la société de production de film World Pictures a confirmé que le film « Nuremberg »[fr] sorti en 2025, dont la première diffusion était prévue le 19 mars 2026, ne sortira pas dans les cinémas russes car le ministère de la Culture a refusé de fournir la licence de distribution. Pour expliquer sa décision, le ministère de la Culture se réfère au paragraphe 19, alinéa Z, des lois régissant la délivrance de licence de distribution, qui mentionne « d'autres cas définis par les lois fédérales ».
Ce drame historique réalisé par James Vanderbilt, raconte l'histoire des procès des dirigeants de l'Allemagne nazie après la Seconde Guerre mondiale. Le film est inspiré du livre « Le Nazi et le Psychiatre » [en] de Jack El-Hai, il suit l'histoire du psychiatre Douglas Kelley, qui doit déterminer si Hermann Göring et les autres associées d'Hitler sont aptes à subir un procès.
Le succès du Festival du film de Sundance [en] « Libre Échange » [fr] a été l'un des premiers films dont la sortie en Russie aurait été refusée en vertu de la nouvelle loi à cause de « sa représentation discréditante des valeurs spirituelles et morales traditionnelles ». Le film, réalisé par Michael Angelo Covino, est une réflexion humoristique sur les relations ouvertes après quarante ans, sur la crise de la quarantaine et sur l'expérimentation sexuelle. Selon Film.ru, il y a un an à peine, un film comme celui-ci aurait probablement été dans les salles de cinéma russes sans aucun problème.
Le public russe a également manqué le nouveau film du réalisateur iranien Jafar Panahi [fr], « Un simple accident » [fr], qui a gagné la Palme d'Or [fr] au dernier Festival de Cannes. Sa sortie officielle au cinéma en Russie était prévue pour octobre 2025.
« Un simple accident » n'a pas été approuvé pour plusieurs raisons. Les agents du ministère de la Culture ont déclaré que le film « comprenait du contenu qui va à l'encontre de la législation russe », incluant la promotion de la violence, de l'extrémisme et des relations sexuelles non traditionnelles.
L'histoire suit Vahid, un ancien prisonnier politique, qui va avoir l'occasion de se venger de ses agresseurs. Un jour, une famille amène leur voiture dans le garage où il travaille. Vahid reconnaît clairement l'un d'entre eux, et après avoir élaboré un plan pour se venger, il commence à douter si l'exécuter est la bonne décision.
« Les Parents sont là, tout près », un documentaire réalisé par Lioubov Arkus [en], experte en cinéma, réalisatrice et fondatrice du journal Seans [en], n'a pas non plus été approuvé par le Ministère de la Culture en 2025. C'est le premier et seul film documentaire, du moins connu publiquement, à s'être vu refusé une licence de distribution.
Arkus, elle-même, a expliqué la situation sur les réseaux sociaux : « Mon film s'est vu refuser la licence de distribution. Il a été retiré des programmes des festivals alors qu'il était déjà annoncé, et même inclus dans les publicités. C'est pas ça qui m'énerve le plus. Le plus horrible, c'est que je ne suis pas autorisée à le diffuser. »
« Les Parents sont là, tout près » est la préquelle d'un autre film documentaire « Anton est ici, tout près » [fr] sorti en 2012. Il raconte l'histoire d'un jeune homme vivant avec un trouble du spectre autistique. Arkus est la fondatrice du premier centre d'aide pour les personnes atteintes d'autisme.
La sortie en Russie de la comédie romantique « Plan à trois » [fr] avec Zoey Deutch, dont la première diffusion était prévue début septembre 2025, a également été annulée. Comme pour « Libre Échange », la raison officielle du refus de licence n'a pas été annoncée. Le film tourne autour du personnage de Connor (Jonah Hauer-King), qui se retrouve relégué au rang d'ami par Olivia (Zoey Deutch). Espérant la rendre jalouse, Connor décide de commencer à fréquenter une amie commune, Jenny (Jenny Brooks). Le triangle amoureux entraîne contre toute attente deux grossesses surprises.
Selon Film.ru, les agents du ministère n'ont pas été autant dérangés que ça par l'idée de relations ouvertes, mais plus par le style de vie chaotique des personnages eux-mêmes, qui pourrait représenter des « valeurs spirituelles et morales non traditionnelles ».
Plusieurs autres films ont été interdits avant même que la loi ne soit en vigueur. Le ministère de la Culture a refusé d'approuver des licences de distribution à la comédie d'Armando Iannucci « La Mort de Staline » [fr], ainsi qu'à « Love » [fr] réalisé par Gaspar Noé. Mais aussi aux films du « project Dau » [fr] d'Ilia Khrjanovsky, supposément à cause de « promotion de contenus pornographiques » et au film de Paul Verhoeven « Benedetta » [fr]. Le film « Fairytale » [fr] réalisé par Alexandre Sokourov a été interdit pour les mêmes raisons que « Nuremberg ». Les agents du ministère de la Culture mentionnent « d'autres cas définis par les lois fédérales ».
Les lahars surviennent lorsque des matériaux volcaniques meubles sont emportés après de longues périodes de sécheresse.
Initialement publié le Global Voices en Français

Vue du Mont Cameroun surplombant la ville de Buea sous un ciel dégagé. Image de Wikimedia Commons par . CC BY-SA 4.0
C’est un jeudi noir pour Clara Efande, résidente du quartier Bonduma à Buea. Alors qu’elle se rend à son église pour sa réunion de prière hebdomadaire, elle doit brusquement changer ses plans : une nappe d’eau noire et visqueuse encercle totalement l’édifice. Des inondations frappent actuellement plusieurs secteurs de Buea, le chef-lieu de la région du Sud-Ouest, et son église située à Bokwai se trouve justement en plein cœur d'une zone sinistrée. Une eau chargée de débris recouvre tout sur son passage, depuis la route bitumée jusqu’au flanc de colline où est bâtie l’église en bois. Ce désastre n’est pas causé par la pluie, mais par un lahar — un flot rapide d’eau, de cendres volcaniques et de débris — qui descend du Mont Fako vers les communautés environnantes ce jeudi 2 avril 2026, pour la troisième fois en seulement six ans.
Les experts expliquent que ces lahars, de véritables coulées de boue volcanique, se déclenchent parce que des matériaux instables accumulés sur les pentes du volcan sont emportés par des pluies soudaines après de longues périodes de sécheresse. Même si le volcan est considéré comme inactif, ses flancs restent en perpétuel mouvement.
Située sur la côte du golfe de Guinée, Buea, capitale régionale du Sud-Ouest du Cameroun, abrite le plus haut sommet d’Afrique de l'Ouest et Centrale : le Mont Cameroun, aussi appelé Mont Fako. Le relief culmine à une altitude de 4 095 mètres (13 435 pieds). La ville s'étend sur le flanc sud-est de la montagne, là même où des sentiers sont tracés chaque année pour la célèbre Course de l'Espoir (Ascension du Mont Cameroun).
Depuis sa dernière éruption en l'an 2000, le volcan semble s'être endormi. Mais ce calme est trompeur : le 24 mars 2020, après une courte averse, les habitants de Buea assistent, impuissants, à une brusque déferlante d'eau noire. Le sinistre touche alors de plein fouet des quartiers comme Bonduma, Sandpit, Bokwai, Bokoko, Great Soppo, Buea Town, and Bokwango. Trois ans plus tard, le 18 mars, un autre lahar sème la mort : deux personnes perdent la vie et quatre sont blessées. Selon un rapport de 2023 du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies, ce drame affecte directement près de 900 personnes dans les quartiers de Bova, Bokwai et Buea Town. Et avant même que la population ne puisse réaliser ce qui lui arrive, un nouveau lahar frappe en avril de cette année.
Ce troisième incident, survenu quasiment sans prévenir, paralyse toute circulation pendant des heures. Pascaline Mupian confie ainsi son désarroi à Global Voices :
Je ne peux pas rentrer chez moi par mon chemin habituel car ma route est totalement inondée. J'attends un moment, mais en voyant l'intensité de la situation, je cherche un autre moyen de regagner mon domicile.
Pascaline explique également qu'elle possède une plantation. Le lahar coule juste à côté, y déversant des bouteilles et divers déchets ménagers. C’est un calvaire : chaque fois qu’elle retourne au champ après une coulée, sa charge de travail explose. Elle doit d’abord ramasser tous ces détritus qui détruisent la fertilité du sol avant même de pouvoir commencer ses travaux agricoles. D'autres ont encore moins de chance et passent des heures à évacuer l'eau de leurs maisons pour un grand nettoyage de fortune.
Les résidents des quartiers touchés témoignent d'un changement inquiétant lors de cette dernière catastrophe. L'eau se déplace beaucoup plus vite et atteint des zones autrefois épargnées. Contrairement aux deux premières fois, le flot s'engouffre désormais dans des quartiers éloignés comme Molyko. Au Lycée Bilingue de Molyko, les élèves n'ont pas d'autre choix que de marcher dans l'eau qui envahit déjà une bonne partie de l'établissement. « Il m'est impossible de retourner en classe depuis le laboratoire de chimie sans me mettre à l'eau », raconte Faahnui Ghogomu, un élève du lycée.
Si beaucoup confondent les lahars avec des crues soudaines, les experts marquent une distinction nette : les crues naissent de pluies intenses qui provoquent un ruissellement rapide, tandis que les lahars tirent leur origine des dépôts volcaniques meubles. Selon les spécialistes, ce cycle de lahars qui s'écoulent au début de la saison des pluies s'explique par l'interaction de processus environnementaux, sur fond de saison sèche prolongée. Pelagie Limunga, environnementaliste et chercheuse à l’Université de Buea, explique à Global Voices :
Ces premières pluies causent souvent un fort ruissellement car le sol est, au départ, incapable d’absorber l’eau efficacement. Parallèlement, l’altération climatique durant la saison sèche laisse des sédiments volcaniques fragiles sur les pentes et dans les canaux de drainage, qui sont alors facilement emportés par la pluie.
Elle réfute toute hypothèse d'un regain d'activité volcanique, précisant que les lahars sont une « remobilisation de sédiments volcaniques causée par la pluie, plutôt qu'une quelconque forme de réactivation éruptive ».
Pelagie Limunga ajoute également que les zones vulnérables de Buea sont « fortement marquées par la topographie et par l'interaction entre les modes d'implantation humaine et les systèmes de drainage naturels ». Elle précise que ces secteurs se situent le long de pentes raides et de couloirs d'écoulement naturels descendant du Mont Cameroun. Cela concerne des communautés telles que Buea Town, Bokwai, Bokoko, Great Soppo, Sandpit and Bova.
Suite à l'incident de cette année, le délégué régional de la Recherche Scientifique et de l'Innovation pour le Sud-Ouest, George Mafany Teke, appelle les résidents au calme tout en décrivant l'écoulement du lahar comme un processus naturel. Il conseille aux citoyens d'éviter de construire à proximité des cours d'eau et de se tenir loin des ravins en cas de pluie.
L’Observatoire national des changements climatiques (ONACC) publie régulièrement un bulletin décadaire national qui présente des prévisions météorologiques basées sur des relevés précis. Le 1er avril 2026, le bulletin publié sur leur page Facebook officielle prévoit bien des inondations dans la région du Sud-Ouest, mais selon leurs prévisions, la ville de Buea ne figure pas parmi les zones potentiellement touchées. Pourtant, les experts soutiennent que plusieurs indicateurs précoces peuvent aider à prédire ces écoulements dangereux : des pluies d’une intensité inhabituelle, une montée rapide du niveau des ruisseaux, une érosion active sur les flancs de colline, l'obstruction des canaux de drainage ou encore l'apparition soudaine d'eau boueuse venant des hauteurs. Ils insistent sur le fait que « la sensibilisation des communautés à ces indicateurs reste essentielle pour une intervention rapide ».
Alors que la communauté locale est aux prises avec les répercussions sociales et environnementales de ces coulées violentes, l'incertitude plane sur la nature ou l'intensité du prochain lahar. Les experts révèlent en effet que de futurs incidents sont fort probables, au vu des tendances environnementales et socio-spatiales actuelles. Pelagie Limunga explique ainsi que la variabilité croissante des précipitations contribue à multiplier les épisodes de ruissellement sur de plus courtes périodes. Elle ajoute que l'expansion urbaine accentue également ce phénomène.
Bien qu’il existe des cartes des risques de glissements de terrain et de menaces sur les pentes à Buea, plusieurs obstacles persistent : un accès limité, des données obsolètes et une absence de cartographie détaillée au niveau des quartiers. Résultat, de nombreuses communautés restent exposées, car les informations sur les risques ne permettent pas de savoir précisément où et comment construire, ni comment se préparer aux catastrophes. S’il reste une lueur d'espoir dans le fait que les lahars ne sont pas forcément précurseurs d'éruptions volcaniques, une peur de l'inconnu bien plus grande persiste : les populations vulnérables ne sont pas suffisamment informées, alors que des lahars plus violents risquent encore de se produire dans les années à venir.
Sensibiliser le public est essentiel pour garantir une pêche durable aux générations futures
Initialement publié le Global Voices en Français

Navires de pêche dans les eaux de la Barbade. Photo de Linton Arneaud, utilisée avec autorisation.
Par Temeka Maxime, Simone Merchant, Dania Greaves, Martin Weekes et Linton Arneaud
Alors que les ports des Caraïbes tentent encore de panser les plaies laissées par les ouragans Beryl (2024) et Melissa (2025), une menace plus insidieuse assombrit l’horizon. Au-delà de la fureur des vents, c'est une étrange marée d'or qui paralyse l’archipel : les sargasses. Ces bancs d'algues cyclopéens, qui étouffent les rivages et grippent les moteurs, sont devenus le visage tangible d’une crise qui bouscule tout l’équilibre halieutique de la région.
La géographie de la région la condamne à être en première ligne. Le moteur de ce chaos ? La surchauffe des océans. Cette chaleur accumulée agit comme un carburant pour les cyclones, leur injectant une force destructrice inédite. Mais ce n'est pas tout : combinée au rejet massif de nutriments par l'homme, elle transforme l'Atlantique en une serre géante où les sargasses prolifèrent de manière incontrôlée.

D’épais tapis de sargasses au large (est de Sainte-Lucie) et sur le rivage (est de la Barbade). Pour les pêcheurs bardiens, ces algues sont à la fois un fléau et une opportunité. Photo de gauche : Steve McLoughlin (2025) ; photo de droite : Linton Arneaud (2022). Utilisées avec autorisation.
En faible quantité, les sargasses sont une bénédiction : elles constituent un garde-manger vital, un sanctuaire et une nurserie naturelle pour une multitude d'espèces. C'est là que s'abritent les jeunes coryphènes (Coryphaena hippurus) et que dérivent les œufs et larves de l’exocet hirondelle. Mais aujourd'hui, cette prolifération hors de contrôle asphyxie l'écosystème : en occultant la lumière, ces tapis d'algues brisent la productivité des récifs coralliens et des herbiers marins. Or, la survie des populations de poissons dans les Caraïbes dépend de la santé de ces habitats ; leur dégradation frappe donc le secteur de la pêche en plein cœur.
Pour les pêcheurs bardiens, cette “marée d'or” est un cadeau empoisonné. Près des côtes, c'est une nuisance fétide qui paralyse les ports, obstruant les prises d'eau des moteurs et broyant les hélices. Pourtant, au large, ces mêmes bancs d'algues se muent en mines d'or flottantes : les jeunes coryphènes y sont si faciles à capturer que les prélèvements atteignent des seuils critiques.
Ce déséquilibre — entre la raréfaction de certaines espèces et la surpêche des juvéniles de coryphènes agglutinés sous les sargasses — menace bien plus que la dynamique des stocks. C'est la viabilité économique de toute une filière qui vacille. À la Barbade, la pêche est un pilier social, allant de l'activité commerciale à la subsistance, offrant à chacun une source de revenus et une sécurité alimentaire désormais compromises.
Le passage de l’ouragan Beryl a lourdement frappé le littoral et les infrastructures de la Barbade. Le port de pêche de Bridgetown a été particulièrement meurtri : plus de 200 navires ainsi que les jetées brise-lames ont été endommagés. Au total, 70 bateaux ont été définitivement perdus, impactant directement le quotidien de quelque 2 500 personnes dépendant de cette activité.

Le palangrier Ocean Princess III, hors service après avoir été frappé par la houle de l'ouragan Beryl. Actuellement immobilisé, le navire attend l'arrivée, maintes fois retardée, de pièces essentielles pour débuter les réparations. Photo de Linton Arneaud (2026), utilisée avec autorisation.
Pour atténuer les conséquences des ouragans, le gouvernement de la Barbade a déployé plusieurs dispositifs de soutien aux professionnels de la mer. La mise en œuvre d'un Plan de relance de la pêche a permis de verser des indemnités pour perte d'activité, d'aider à la réparation ou au remplacement des navires, de réhabiliter les infrastructures maritimes du port de Bridgetown et des sites de débarquement, tout en renforçant la protection du littoral.
Parallèlement, le Projet de récupération et de réponse d'urgence Beryl (BERRP) de la Banque mondiale, doté de 54 millions de dollars US, apporte une aide financière directe pour la remise en état des bateaux. Il finance également la modernisation d'infrastructures critiques au port de Bridgetown et sur des sites côtiers vulnérables comme Payne’s Bay. Ce plan de six ans se distingue par l'inclusion d'une « clause de dette résiliente face au climat » : une innovation qui permet au gouvernement de suspendre le remboursement de ses emprunts lors de futures catastrophes pour consacrer ses ressources aux secours immédiats.
En collaboration avec le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et le gouvernement japonais — qui a contribué à hauteur de 2,93 millions de dollars US —, le ministère barbadien de l’Environnement et de la Pêche a aussi lancé un projet d'un an dédié à la résilience des pêcheries côtières. De plus, un Fonds de bienfaisance pour la pêche a été créé grâce à un don de 500 000 dollars US de la Banque de développement d'Amérique latine. Ce dispositif est complété par un fonds de roulement sur 30 ans, destiné à aider les pêcheurs à acquérir de nouveaux navires, réparer ceux existants ou apurer leurs dettes.
Malgré ces efforts, les séquelles socio-économiques de l'ouragan Beryl sont loin d'être effacées. Entre la précarité de leurs revenus et les pressions climatiques — hausse des températures et invasions de sargasses —, les pêcheurs sont peu incités à épargner les juvéniles. Dans ce contexte d'instabilité, la course pour localiser, capturer et vendre autant de coryphènes que possible est devenue la priorité absolue.
L'année dernière, le Parlement a franchi une étape décisive avec l'adoption de deux textes législatifs majeurs : la Loi sur la gestion et le développement durables des pêches à la Barbade et la Loi sur les marchés et entreprises de produits de la mer. Ces nouvelles dispositions encouragent désormais l'achat de poisson et de produits halieutiques exclusivement auprès de vendeurs agréés.

Épaves de navires de pêche au port de Bridgetown, à la Barbade. Photo de Linton Arneaud (février 2026), utilisée avec autorisation.
Cette loi définit également des normes de sécurité pour la manipulation des stocks après récolte, interdit les pratiques de pêche non durables et protège les mammifères marins ainsi que les écosystèmes côtiers. Elle instaure notamment des zones d’interdiction de chalutage dans les eaux peu profondes et proscrit formellement la capture ou la maltraitance des mammifères marins. Ces dispositions concrétisent l'engagement pris dans la Politique de la pêche de la Barbade 2023-2033, qui vise à approfondir les connaissances sur les ressources halieutiques de la Zone Economique Exclusive (ZEE) du pays — un enjeu majeur pour la gestion des stocks de coryphènes, tant au niveau local que régional.
S'il est crucial de gérer efficacement les niveaux de stocks et de prélèvements, cet objectif se heurte aujourd'hui à la fragilité de la collecte de données à l'échelle régionale. C'est pourquoi, en collaboration avec le campus de Cave Hill de l’Université des Antilles (UWI) et la Division des pêches de la Barbade, de jeunes étudiants en biologie marine du Département des sciences biologiques et chimiques prêtent main-forte aux autorités. Dans le cadre du projet « Résilience des stocks sauvages de coryphènes », ils collectent des données morphométriques et méristiques essentielles. Ce partenariat tombe à point nommé pour combler le manque de données nécessaires à la gestion et à la préservation des écosystèmes marins.
Les données préliminaires issues de six visites de terrain, portant sur plus de 300 spécimens répartis sur deux sites de débarquement majeurs, confirment l’inquiétude croissante quant à la petite taille des coryphènes capturées à la Barbade. L’analyse de leur poids et de leur longueur révèle qu’environ 46 % des prises se situent sous le seuil des cinq livres (2,2 kg), caractéristique des juvéniles. À Oistins, ville de pêcheurs de la côte sud célèbre pour ses fritures de poisson du vendredi soir (Fish Fry), la majorité des captures débarquées étaient sous-dimensionnées, et ce, malgré une seule visite d'inspection sur place.
Bien que ces chiffres ne permettent pas d'établir un lien de causalité direct avec le changement climatique, ils corroborent une inquiétude plus vaste : le dérèglement des conditions océaniques et l'évolution des modes de pêche semblent accentuer la pression sur les pêcheurs. Pour préserver leurs moyens de subsistance, ces derniers se voient de plus en plus contraints de conserver des spécimens trop jeunes.

Des coryphènes mâles (appelés localement « bull dolphins ») mesurés par des étudiants chercheurs afin d'analyser l'abondance des stocks et la dynamique des populations. Photo de Temeka Maxime (2026), utilisée avec autorisation.
Pour garantir la sécurité en mer face à des conditions de plus en plus changeantes, la mise en place de plans d'intervention — avant et après les catastrophes — ainsi que d'un système d'alerte précoce est devenue indispensable. La Division des pêches a ainsi diffusé des protocoles de relocalisation des navires et des plans d'urgence, dont l'efficacité a été éprouvée lors d'un exercice théorique et de deux simulations sur le terrain.
L’intégration d’assurances spécifiques au secteur halieutique constitue un autre levier de résilience majeur. En cas de sinistre, ces dispositifs permettent aux professionnels de reprendre la mer dans les plus brefs délais, limitant ainsi la précarité économique tout en préservant leurs revenus. Un programme d'assurance pour les navires est actuellement en cours de développement, en partenariat avec l'Association générale des assureurs de la Barbade. Ce projet s'appuie sur le succès des assurances paramétriques déjà déployées à Sainte-Lucie et à la Grenade via le mécanisme COAST (Caribbean Oceans and Aquaculture Sustainability Facility).

Vente de coryphènes au marché aux poissons de Bridgetown, à la Barbade. Photo de Linton Arneaud (2024), utilisée avec autorisation.
Sensibiliser le public aux conséquences à long terme de la capture des juvéniles de coryphènes est une étape cruciale pour pérenniser la filière. Cette prise de conscience est la clé de voûte de pratiques responsables, indispensables pour préserver les populations de cette espèce au fil du temps. À cet égard, la simulation de procès fictifs organisée à la Barbade illustre parfaitement comment l’éducation peut impulser un changement culturel. En jetant un pont entre la théorie juridique et la réalité du terrain, cette initiative permet aux acteurs du secteur de mieux s'approprier les réglementations. En privilégiant la pédagogie plutôt que la répression, elle transforme les membres de la communauté de pêcheurs en partenaires actifs de la conservation, plutôt qu'en simples sujets d'application de la loi.
Par ailleurs, le projet de marquage des coryphènes de la Barbade constitue un pilier de la recherche locale. Ce programme intègre les citoyens à un réseau scientifique mondial, permettant de collecter des données précieuses sur les schémas de migration et les taux de croissance des poissons. Grâce à cette approche participative, l'île dispose désormais des preuves scientifiques nécessaires pour passer de simples estimations à des politiques de gestion précises, dictées par les réalités de ses propres eaux territoriales.
Si la hausse des températures océaniques est une fatalité climatique, les gestionnaires de l'environnement disposent de leviers pour s'adapter et protéger tant la ressource que les moyens de subsistance. En associant une législation moderne à une gestion agile, les objectifs de durabilité à long terme restent à notre portée.

Les sargasses s'accumulent le long d'une portion du littoral barbadien. Photo de Linton Arneaud, utilisée avec autorisation.
L'enlèvement mécanisé et à grande échelle des arrivages de sargasses constitue une stratégie de gestion vitale à long terme ; toutefois, son succès dépend d'un alignement strict avec les projets de cadres de réduction régionaux existants. Pour préserver la biodiversité, les biologistes doivent établir des zones de récolte fondées sur des preuves scientifiques, en privilégiant la protection des espèces et de leurs habitats critiques. L'intégration d'infrastructures résistantes au climat sur les sites de débarquement, afin de protéger les quais et les bateaux environnants lors des tempêtes et autres aléas, peut également réduire les dommages et les coûts élevés liés aux interventions post-catastrophes.
Le réchauffement climatique reste le principal facteur de l'intensification des catastrophes naturelles
Initialement publié le Global Voices en Français

Vue de drone d'un paysage nigérian. Image de MediaMOF sur Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0 Deed).
Écrit par Adanna Omeye
Je me promène sur le trottoir et ma peau luit, non pas grâce à la crème solaire, mais en raison de la réflexion des rayons du soleil. La sueur coule le long de mon visage et la seule raison pour laquelle je ne pleure pas est que mon corps produirait alors encore plus de chaleur. En ce mardi après-midi-là, à 15 heures, le soleil est insupportable à Abuja (Nigeria), et je me sens vraiment impuissante. Mais qu’en est-t-il des autres régions du nord du pays ? Si les températures sont si étouffantes dans la région centre-nord, imaginez l’intensité de la chaleur dans les zones arides et semi-arides situées plus au nord, près du désert du Sahara. Comment la population des régions touchées par la canicule peut-elle faire face à une dégradation manifeste des conditions météorologiques ?

Carte du Nigeria et de ses pays voisins. Image de Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).
Le Nigeria, caractérisé par une population principalement jeune, possède des frontières communes avec le Cameroun, le Tchad, le Bénin et l’Océan Atlantique. Bien que ces pays frontaliers facilitent les échanges commerciaux et les liens ethniques, ils ont également un impact négatif sur le climat. Le volume de précipitations varie sensiblement d’une région à l’autre. Les états du sud-est du Nigeria enregistrent les niveaux de pluie les plus élevés, contrairement à ceux du nord-est où les précipitations restent très faibles. Des pluies torrentielles s’abattent régulièrement sur le sud en raison de la hausse de masses d’air en provenance de l’Océan Atlantique et des effets orographiques des montagnes du Cameroun. Par contraste, les pluies sont rares dans le nord qui est relativement éloigné de l’Océan Atlantique et subit l’impact des vents arides du Sahara, le désert le plus chaud de la planète qui s’étend jusqu’au Nigeria à travers le Tchad et le Niger.
Le climat du Nigeria est en grande partie tropical. Il occupe la 41ème place parmi 234 pays en termes de température moyenne annuelle, avec 27,3 degrés Celsius enregistrés entre 1991 et 2020. Tandis que la hausse des températures contribue à la sécheresse dans les régions du nord, les pluies extrêmes peuvent avoir des conséquences dévastatrices sur les vies et les biens, surtout dans le sud. Selon les estimations du Rapport sur les risques mondiaux, bien que le Nigeria ne figure pas parmi les 10 pays ayant le risque d’inondations le plus élevé au monde, il reste toutefois extrêmement vulnérable avec des taux allant de 31,62 à 100,00, et un niveau d’exposition variant de 40,97 à 100,00.
En 2025, le Nigeria se trouvait au 60ème rang (parmi 193 pays) du classement de l’Indice mondial des risques climatiques, qui évalue et démontre l’intensité et la fréquence de risques environnementaux tels que les inondations, tremblements de terre, tsunamis, cyclones dans les zones côtières et fluviales, sécheresses et l’élévation du niveau de la mer. Bien qu’ils soient en partie dus à l’activité humaine, ils sont également en augmentation à cause de l’intensification des effets du climat. En 2024, le Nigeria était classé 61ème, signe que la situation empire au niveau de la sévérité et de la préparation du gouvernement aux catastrophes climatiques. Même si le Nigeria n’est pas confronté à tous les risques énumérés, ceux encourus par le pays ont souvent un impact dévastateur, à la fois sur les individus et sur l’économie.
Les changements climatiques ont de profondes répercussions sur les vies humaines, qui à leur tour influent sur le niveau de vie et sur la productivité économique. En 2022, le Nigeria affichait le troisième taux le plus élevé dans toute l’Afrique de personnes déplacées sur le territoire national, principalement en raison de guerres et d’inondations. Bien que les catastrophes naturelles soient des causes moins fréquentes de migration interne, elles continuent de jouer un rôle majeur dans certains états. Par exemple, le centre-nord et le nord-ouest du pays représentaient 7 % de la migration liée aux désastres environnementaux. Des données ventilées montrent des taux particulièrement élevés dans certains états : Kogi (90 %), Katsina (15 %), Nassarawa (14 %), Kano (12 %), et Kaduna (12 %).
La crise climatique reste le principal facteur de l’aggravation des catastrophes naturelles, les inondations étant celle la plus fréquente au Nigeria.
Les catastrophes climatiques peuvent également nuire aux moyens de subsistance des populations. Comptant pour plus de 31 % du PIB au troisième trimestre de 2025, l’agriculture joue toujours un rôle capital dans l’économie du Nigeria, et la production, la disponibilité alimentaire et l'emploi sont directement affectés par les perturbations touchant les capacités humaines et les sources de revenus. Il en résulte une forte dépendance vis-à-vis des importations, une baisse du niveau de vie, et une diminution des opportunités d’emploi. Les femmes sont particulièrement touchées car elles représentent un pourcentage significatif du secteur agricole du pays.
L’État de Kano, plaque tournante pour le commerce et l’agriculture dans le nord du pays, et réputé pour ses productions d’arachides, millet, niébé, maïs, sorgho et riz, est un exemple-type. En 2024, des inondations ont endommagé plus de 25 % de sa production agricole escomptée, provoqué 26 décès, fait 50 blessés, et détruit plus de 1 000 habitations. Entre les mois de juin et septembre 2024, des inondations à travers tout le pays ont causé la mort de 280 personnes, blessé 2 504 autres, détruit 122 330 logements, endommagé 17 000 hectares de terres agricoles, et déplacé près de 641 500 habitants.
La sécheresse et les vagues de chaleur, plus marquées dans les régions du nord du Nigeria, comptent parmi les catastrophes liées au climat.
Malgré les répercussions désastreuses de la crise climatique, les Nigérians trouvent des moyens afin d’atténuer ses effets, grâce notamment de l’adoption de plusieurs solutions innovantes. Par exemple, Green Quest, une démarche ludique et basée sur l’action communautaire, créée par Grace James, permet aux communautés de lutter contre les inondations par l’éducation, l’engagement et des pratiques durables. En dépit de l’intervention du gouvernement à travers des politiques de concertation et des initiatives en matière d’infrastructure, il reste encore beaucoup à faire afin de réduire les risques et la souffrance. L’innovation est essentielle et la mobilisation de chacun peut conduire conjointement à des résultats positifs et significatifs.
Selon des conclusions de l’Unité de recherche sur le climat (CRU), basées sur une analyse comparant des données recueillies entre1850 et 2024, cette dernière a été l’année la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale. Le rapport indique :
Each of the last four decades has been successively warmer than any decade that preceded it since 1850. Human influence has warmed the climate at a rate that is unprecedented in at least the last 2,000 years.
Les quatre dernières décennies ont été plus chaudes que toutes celles qui les ont précédées depuis 1850. Depuis au moins 2 000 ans, le facteur humain a entraîné un réchauffement climatique à un rythme accéléré.
Plusieurs activités humaines, telles qu’un accroissement du torchage de gaz naturel, les déversements pétroliers, les émissions de carbone liées aux moyens de transport, les émissions d’origine agricole, et autres, ont contribué aux changements climatiques du Nigeria.
L’intensité du rayonnement solaire est malheureusement un phénomène auquel nous devons souvent nous adapter, mais il est nécessaire de s’attaquer au problème du réchauffement climatique, y compris ses conséquences comme les inondations et sécheresses, afin que les générations à venir puissent éviter son impact dévastateur. Les activités humaines ont largement concourus aux effets extrêmes du réchauffement climatique, mais les humains détiennent aussi le pouvoir de mettre en œuvre des solutions pour y remédier. Nous devons tous nous tenir prêts à imposer les changements auxquels nous aspirons.