Le Népal a connu une flambée des prix du carburant à quatre reprises en avril 2026.
Initialement publié le Global Voices en Français

Une station-service à Katmandou. Image de Ralf Lotys via Wikimedia Commons. CC BY-SA 3.0.
[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet redirigent vers des pages en anglais.]
Comme le rapporte le journal Rising Nepal Daily, Sumitra Khatiwada, une habitante de Katmandou disposant d'un revenu mensuel fixe, voit les coûts pour subvenir aux besoins de sa famille augmenter semaine après semaine depuis mars 2026. Du gaz domestique aux légumes, même les transports, tout augmente en même temps. « Si les prix continuent d'augmenter, la vie deviendra encore plus difficile pour les travailleurs. » déclare-t-elle, réclamant d'urgence au gouvernement de renforcer la surveillance des marchés et de prévenir les hausses de prix artificielles.
Son inquiétude reflète une crise nationale. Le gouvernement a augmenté le prix du carburant pour la quatrième fois en un mois en avril 2026, faisant du Népal le pays aux carburants les plus chers des pays avoisinants. À Katmandou, suivant les nouvelles augmentations, l'essence coûte désormais 249 roupies népalaises (NPR) le litre (1,40 €) et le diesel est à 207 NPR le litre (1,17 €).
L'entreprise Nepal Oil Corporation (NOC) a déclaré qu'à cause de la guerre en cours dans l'Asie de l'Ouest, les prix du marché international des produits pétroliers sont en constante augmentation. Le conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran a perturbé les exportations qui transitent par le détroit d'Ormuz, par lequel est acheminé presque un tiers du pétrole maritime mondial.
D'après le Rising Nepal Daily, en janvier 2026 l'essence était à peine à 137 NPR le litre (0,76 €). En seulement 18 jours, le prix de l'essence a bondi de 45 NPR par litre, une augmentation de 60 % en moins de 3 semaines, en parallèle le diesel et le kérosène ont augmenté de 40 NPR par litre, un rythme d'augmentation jamais connu au Népal, bien plus rapide qu'au début de la guerre entre la Russie et l'Ukraine.
La vulnérabilité du Népal dépasse celle de la plupart de ses voisins. Selon la plateforme numérique indépendante The Logical Indian, le Népal est entièrement dépendant des produits pétroliers importés, la NOC étant l'importateur et le distributeur exclusif s'approvisionnant principalement auprès de l'Inde dans le cadre d'un accord bilatéral de longue date. Le secteur du transport constitue plus de 60 % de la consommation des produits pétroliers.
Selon le Département des Douanes, durant les 7 premiers mois de l'année fiscale
2025-2026, le Népal a dépensé 139,10 milliards NPR (environ 800 millions €)
rien qu'en importations d'essence, de diesel et de GPL. Comme l'indique le journal Nepal News, dépourvu de raffinerie locale et avec un seul distributeur, il n'existe presque aucune marge de manœuvre face aux hausses des prix à l'échelle internationale.
Une comparaison régionale met en lumière la situation du Népal. L'essence au Népal a atteint 219 NPR le litre (1,22 €), c'est plus qu'au Pakistan (1,15 €), qu'au Sri Lanka (1,06 €), qu'en Inde (0,83 €), qu'au Bhoutan (0,86 €), qu'aux Maldives (0,88 €), qu'en Afghanistan ( environ 0,77 €) et qu'au Bangladesh (0,70 €). Comme l'indique la publication de la plateforme d'actualités basée au Népal PressAdda, même des pays comme le Pakistan ou le Sri Lanka, qui traversent leurs propres crises économiques, ont des prix moins élevés qu'au Népal.
Les prix à la pompe ne sont que le sommet de l'iceberg. Le diesel coutait 139 NPR le litre en février, soit une hausse de 31 % en à peine un mois. La Banque Mondial prévoyait que la croissance économique du Népal ralentirait encore de 2,3 % l'année fiscale 2025-2026, qui avait déjà baissé de 4,6 % en 2024-2025, reflétant partiellement l'impact des conflits en Asie occidentale.
Le prix du riz a déjà augmenté de 100 NPR à 200 NPR (d'environ 0.56 € à 1.11 €) par sac de 25 kg, alors que les légumes restent coûteux. Les organismes de surveillance des prix avertissent que le prix du carburant joue un rôle multiplicateur l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement, une légère hausse du carburant peut signifier une hausse notable des prix de la nourriture, des transports et des biens de première nécessité en quelques semaines.
Les tarifs des transports ont eux aussi officiellement augmenté. Le Département de la Gestion des Transports a approuvé une hausse de 16,71 % sur les tarifs des billets des liaisons interrégionales, ainsi que sur les tarifs de fret de 21,68 % sur les itinéraires de montagne et de 15,75 % sur ceux vers la région du Teraï.
« Comme les frais de fret ont triplé, les prix du marché pourraient augmenter de presque 50 %. Si les tensions s'aggravaient davantage, ça serait un désastre », a déclaré le président de l'Association népalaise des commissionnaires de transport, Rajendra Sangraula.
Le gouvernement du Parti nationale indépendant [fr] (RSP) népalais, dirigé par le Premier ministre Balendra Shah [fr] plus connu sous le nom Balen, a été élu au pouvoir suivant les élections en mars 2026. Ces élections ont eu lieu après la chute de l'ancien gouvernement dirigé par K.P. Sharma Oli, à la suite des manifestations de la Gen Z en septembre 2025 [fr]. Ces manifestations étaient motivées par la colère du peuple envers la mauvaise gestion économique et l'interdiction des réseaux sociaux imposée par le gouvernement.
Le gouvernement du RSP a mis en place plusieurs mesures d'urgence pour gérer cette crise. Comme rapporté par le Rising Nepal Daily, lors d'une réunion du Conseil des ministres, les droits de douane et la taxe d'infrastructure sur le carburant ont été réduits de 50 % pour assurer une continuité d'approvisionnement. Le gouvernement a aussi instauré le week-end de deux jours, le samedi et le dimanche pour les administrations et les établissements d'enseignement afin de réduire leur consommation de carburant. D'après le journal Ratopati, les quotas de carburant attribués aux hauts fonctionnaires ont été réduits, et l'approvisionnement en gros de carburant est contrôlé. De même, à cause de la pénurie soudaine de GPL, l'entreprise NOC a ordonné aux distributeurs de ne fournir que des bouteilles de gaz domestique remplies à moitié aux familles afin de prolonger les stocks déjà limités.
Mais ces mesures n'ont pas inversé la tendance. Malgré l'exonération fiscale de 50 %, l'impact ressenti a été minime en raison de la hausse continue des prix du pétrole brut à l'échelle mondiale. Selon Ratopati, Chandika Bhatta, directeur général de NOC, a déclaré une perte d'environ 14 milliards de NPR (environ 80 millions €), soit 930 millions de NPR par jour, d'après les données recueillies entre le 30 mars et le 8 avril 2026.
Un manque gouvernemental est apparu au sein même du ministère. Un membre du ministère aurait déclaré qu'avec l'absence d'un ministre dédié, il était difficile de statuer sur les ajustements de prix, soulignant que la décision de contrôler l'inflation ou de favoriser l'approvisionnement par le biais de la tarification automatique « n'est possible qu'au plan politique. »
Les associations de consommateurs ont publiquement réclamé plus d'aide. « La hausse des prix du carburants a déjà impacté les consommateurs.
L'entreprise semble être uniquement concentrée sur le décompte de ses pertes »,
a déclaré le président du Forum national des consommateurs, Prem Lal Maharjan. « Qui écoutera les plaintes des consommateurs ? »
La colère a dépassé la frustration personnelle. Le 16 avril, l'ensemble des associations d'étudiants ont organisé une manifestation à Maitighar, une place publique située au centre de Katmandou, capitale du Népal. Ils demandaient la révocation immédiate des taxes imposées sur les produits pétroliers. Les manifestants brandissaient des pancartes réclamant un ajustement des prix et un plan d'aide pour les citoyens, tandis que les représentants des étudiants menaçaient de nouvelles manifestations si le gouvernement n'agissait pas.
Sur les réseaux sociaux, où 48 % de la population népalaise est active, l'un des plus haut taux en Asie du Sud, la crise du carburant est devenue un débat public important. Les analystes ont souligné que, surmonter ces défis pour un gouvernement qui a surfé sur la vague du populisme numérique et qui en a bénéficié, n'allait pas être une tâche facile.
Le secteur du transport routier a également protesté officiellement. La Fédération Nationale des Transports Routiers du Népal a publié un communiqué dans lequel elle déclare que la hausse des prix a provoqué la colère des consommateurs et que cela va directement affecter le secteur du transport routier. Il est aussi rappelé l'accord écrit préalablement, exigeant un ajustement automatique des tarifs lorsque le prix du carburants varie de plus de 5 NPR par litre.
Les économistes pointent une vulnérabilité qui persistera après la crise. L'économiste Gunakar Bhatta a déclaré au Rising Nepal Daily qu'une crise énergétique prolongée accentuerait la pression du côté de l'approvisionnement, tant pour les produits importés et les produits locaux. « Quand le prix des produits alimentaires et non alimentaires augmentent, les gens sont forcés de dépenser davantage pour subvenir à leurs besoins. » déclara-t-il.
L'ancien vice-président de la Commission nationale de la planification Dipendra Bahadur Kshetri a averti que si les opérations militaires visant l'Iran se poursuivaient, les népalais travaillant dans les pays du Golfe pourraient perdre leurs travails, un risque majeur étant donné que les envois de fonds rien que pour les septs premiers mois de l'année fiscale 2025-2026 ont déjà totalisé 1 261 milliards de NPR (un peu plus de 7 millions €).
L'entreprise NOC signale que les prix pourraient encore augmenter de 20 à 30 %.
En effet, elle doit à son unique fournisseur, l'Indian Oil Corporation, 16.37 millions de NPR (environ 91 millions €), et dont le prochain paiement arrive le 23 avril.
Cependant les analystes suggèrent qu'il existe une issue vers une solution durable. Le Népal génère déjà 90 % de son électricité grâce à la production hydroélectrique, et le pays figure parmi ceux qui ont adopté le plus rapidement les véhicules électriques en Asie du Sud. Comme l'a rapporté le journal Climate Home News, les véhicules électriques représentent maintenant jusqu'à presque trois quarts des véhicules neufs vendus au Népal. Ceci n'est possible qu'en partie grâce aux dispositions mises en place réduisant les taxes à l'importation à 43 % pour les véhicules électriques contre 257 % pour les véhicules thermiques. Même si chez les particuliers, l'adoption de véhicules électriques ne cessent d'augmenter, du côté du transport public et du transport de marchandises, les flottes de véhicules restent entièrement dépendant du diesel, ce qui représente un argument de taille contre la crise qui touche les népalais aujourd'hui et pour que le gouvernement accélère la transition écologique.
Pour Sumitra Khatiwada et des millions d'autres disposant d'un revenu mensuel fixe, la prochaine annonce de l'entreprise NOC est redoutée, car c'est de l'argent en moins pour les courses de la semaine prochaine.
Avec l'état d'urgence, les pouvoirs de perquisition sont étendus et la détention sans inculpation est permise
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Image principale via Canva Pro.
Dans de nombreuses communautés Trinité-et-Tobago, la nation insulaire jumelle située à l'extrême sud de l'archipel caribéen, la présence de l'État est très visible durant les périodes de sécurité renforcée, notamment avec l'intensification des patrouilles. En vertu des règlementations relatives à l'état d'urgence — instaurés ponctuellement par de nombreux territoires régionaux, pour des raisons allant de la criminalité au COVID — les pouvoirs de perquisition sont étendus et la détention sans inculpation devient autorisée.
Les dirigeants caribéens justifient généralement les états d'urgence comme réponses à de graves menaces pour la sécurité publique. Leur succès est le plus souvent évalué en termes de réduction de la criminalité et de leur capacité de mise en application, sans trop s'intéresser à la manière dont ces mesures s'articulent avec les dynamiques sociales, lesquelles façonnent les conceptions de la masculinité, l'insécurité et le vécu des jeunes hommes. Ces interventions, bien entendu, ne sont pas isolées. Elles se déploient plutôt au sein de communautés où les attentes en matière de dispositions, de pouvoir et de respect influencent déjà le quotidien et déterminent la façon dont les jeunes hommes perçoivent à la fois la vulnérabilité et le pouvoir.
Dans les Caraïbes, les jeunes hommes sont affectés de manière disproportionnée par les crimes violents ; en fait, ils sont plus susceptibles d'en être à la fois victimes et coupables, une tendance régulièrement mise en évidence par les études sur le développement régional. De ce fait, les jeunes hommes constituent également le groupe démographique le plus fréquemment impacté par les interventions sécuritaires, notamment celles mises en œuvre dans le cadre de l'état d'urgence.
À Trinité-et-Tobago, des recherches nationales ont montré que les jeunes hommes issus de communautés vulnérables sont particulièrement exposés à l'exclusion sociale et à la violence. Le rapport « Pas le temps d'abandonner : mobiliser les jeunes à risque » soutenu par le PNUD, souligne les difficultés structurelles auxquelles sont confrontés les jeunes hommes et leur vulnérabilité accrue à la criminalité et à la marginalisation.
Les inégalités structurelles jouent un rôle central, grâce à l'accès limité à un emploi stable, les opportunités éducatives et la mobilité sociale continuant de façonner les trajectoires de nombreux jeunes hommes dans la région. Le Fonds monétaire international (FMI) a constaté que le chômage élevé des jeunes et la faible croissance économique contribuent aux cycles de criminalité et d'exclusion dans les Caraïbes. Dans ces contextes, l'insécurité est indissociable des défis du développement. Il est clair que la vulnérabilité économique et la marginalisation sociale coïncident souvent avec des expositions à la violence et la répression de l'État.
Les attentes sociales liées à la masculinité sont essentielles pour comprendre cette interaction. Une étude menée avec le soutien du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) met en lumière comment les normes de genre entourant l'identité masculine influencent les comportements et les trajectoires de vie des jeunes hommes confrontés aux inégalités et à des opportunités limitées. Dans de nombreuses sociétés aux Caraïbes, on attend des hommes qu'ils subviennent aux besoins de leur famille, qu'ils affirment leur autorité et inspirent le respect. De temps en temps, quand les possibilités légitimes de remplir ces rôles sont restreintes, des voies alternatives — parfois risquées ou illégales — peuvent émerger. Ces pressions façonnent alors la façon dont les jeunes hommes perçoivent les notions d'opportunité, de pouvoir et d'appartenance — et les états d'urgence interagissent avec ces réalités de façon complexe.
Généralement, le renforcement des effectifs policiers, l'élargissement des pouvoirs de perquisition et les mesures de détention sont souvent concentrés dans les communautés déjà confrontées à une vulnérabilité socio-économique. De ce fait, les jeunes hommes issus de ces zones sont plus susceptibles d'être confrontés à l'État par le biais de la répression, plutôt que par le biais de services ou de soutien. Au fil du temps, ce genre d'interactions peut influencer leur perception de la légitimité, de l'autorité et du sentiment d'appartenance. Par conséquent, certains jeunes hommes, perçoivent l'État avant tout comme un instrument de contrôle, tandis que pour d'autres il représente protection et stabilité. Le résultat dépend souvent de leur vécu, et beaucoup affirment qu'il dépend également de leur lieu de résidence.
Des schémas similaires s'observent ailleurs dans la région. En Jamaïque, par exemple, les états d'urgence ont contribué à la baisse de la criminalité violente tout en suscitant des inquiétudes quant à leur impact disproportionné sur les jeunes hommes des communautés ciblées. Des recherches menées au Brésil soulignent comment les pratiques policières dans les zones urbaines marginalisées peuvent alimenter la méfiance entre les jeunes hommes et les institutions étatiques.
Ces dynamiques soulignent un point crucial : loin d'agir isolément, les politiques de sécurité s'entrecroisent souvent avec les inégalités, l'identité et l'accès aux opportunités, façonnant ainsi la manière dont les jeunes hommes et leurs communautés interagissent avec l'État. Comprendre cette relation est essentiel à l'élaboration de stratégies efficaces de sécurité citoyenne. Le PNUD insiste sur le fait que la réduction durable de la violence dépend de la prise en compte des facteurs structurels tels que la pauvreté, l'exclusion et les perspectives économiques limitées, en complément des mesures de répression.
Dans les Caraïbes, les initiatives de développement ont cherché à répondre à ces défis. Les programmes mis en œuvre dans des pays comme le Guyana et la Barbade ont mis l'accent sur le mentorat, le développement des compétences et l'engagement des jeunes, reconnaissant que la prévention de la violence à long terme repose sur l'élargissement des opportunités et le renforcement de l'inclusion sociale, plutôt que sur le seul recours aux forces de l'ordre.
La question n'est donc pas de savoir si l'état d'urgence doit exister ou non. Dans des contextes de violence aiguë, des réponses immédiates peuvent s'avérer nécessaires. Il s'agit plutôt de déterminer comment ces réponses s'inscrivent dans des cadres plus larges qui s'attaquent aux causes profondes de l'insécurité. Lorsque les mesures d'urgence s'accompagnent de politiques sociales et économiques inclusives, elles peuvent contribuer à la stabilité ; lorsqu'elles sont mises en œuvre isolément, leur impact risque de se limiter à un soulagement à court terme. L'expérience de Medellin, en Colombie, montre comment la combinaison d'interventions de sécurité ciblées et d'investissements dans l'éducation, les infrastructures et les programmes sociaux peut contribuer à créer des opportunités et à des améliorations plus durables en matière de sécurité.
À Trinité-et-Tobago, comme dans d'autres régions des Caraïbes, ces questions demeurent sans réponse. L'état d'urgence peut certes altérer les schémas de violence à court terme, mais ses implications plus larges dépendent de son interaction avec les réalités sociales qui alimentent l'insécurité, notamment la façon dont les jeunes hommes perçoivent les notions d'opportunité, d'appartenance et de pouvoir.
En ce sens, la sécurité dépasse le simple cadre du contrôle de la criminalité. Elle reflète la manière dont l'autorité est exercée et comment ces expériences façonnent les conditions d'un développement inclusif et durable sur le long terme.
« C'est un exemple, un modèle pour le Brésil, et je dirais même que ça en est un pour le monde. […] »
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Ferme du domaine de Bulcão, propriété familiale de la famille Salgado, qui se situe dans la région de la vallée du Rio Doce de l'État du Minas Gerais, au Brésil, avant reforestation. Photo de Sebastião Salgado, utilisée avec permission.
[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet redirigent vers des pages en portugais brésilien.]
Dans une interview pour Deutsche Welle Brésil, le célèbre photographe brésilien Sebastião Salgado a déclaré que les gens vivaient presque comme des extraterrestres sur leur propre planète, observant avec du recul, alors que la crise climatique atteignait un point de non-retour. « On doit se reconnecter spirituellement à la planète et l'aider à se reconstruire. » ajouta t-il. Une phrase qui fait écho à l'œuvre de toute une vie qu'il a développée à Aimorés, ville de 25 000 habitants [fr – sélectionner la langue en haut à droite] dans l'État du Minas Gerais situé au sud-est du Brésil.
C'est là-bas, qu'en 1998 avec sa femme, productrice culturelle Lélia Wanick Salgado [en], qu'ils ont fondé l’Institut Terra [fr], une ONG dédiée à l'éducation environnementale, à la préservation et à la restauration écologique à grande échelle des écosystèmes dégradés.
Terra, qui signifie à la fois la « terre », le sol et la « Terre », la planète, est située sur une propriété qui était autrefois une ferme familiale délabrée d'environ 600 hectares, soit 6 km², qui appartient à la famille Salgado. Comme beaucoup d'autres endroits de la région, elle a souffert des années d’exploitation, ce qui a rendu le sol aride et a laissé un écosystème lourdement endommagé. Miroir de la dévastation de la Forêt atlantique [fr].
Dans le rapport annuel de 2023, il est écrit qu'après plus de 25 ans de travail, il y a maintenant plus de 3 millions d'arbres indigènes couvrant 709 hectares, soit environ 7 km² de forêt, favorisant ainsi le retour de la faune locale aux alentours.
Cette initiative est conduite à travers toutes les terres de la région de la vallée du Rio Doce [fr]. Elle a pour but d'aider à la restauration plus large des écosystèmes locaux menacés. Il est estimé qu'environ 80 pourcent des espèces d'arbres présents dans cette forêt tropicale sont menacés d'extinction.
Le nom Salgado lui-même est emblématique, Sebastião est considéré comme l'un des photographes les plus importants de l'histoire. Il s'est éteint le 23 mai 2025 [fr] des suites d’une leucémie, complication du paludisme qu'il a contracté en 2010, travaillant en Indonésie. Ses cendres ont été dispersées à travers les terres qu'il a restaurées.
En 1973, après avoir découvert sa passion [fr] pour la photographie, il abandonne sa carrière dans l'économie et utilise son objectif pour documenter des événements historiques et sociétaux à travers le monde. En compagnie de Lélia, il devient un ardent défenseur de la nature, et contribue dans des actions concrètes pour la restauration environnementale.
L'Institut Terra a été fondé pour répondre à une mission urgente, créer et implémenter un modèle de reforestation qui peut être associé à des programmes éducatifs et à l'engagement communautaire.
L'institut, maintenant dirigé par leur fils Juliano Ribeiro Salgado, accueille des étudiants [fr], des chercheurs et des visiteurs. Il est proposé des visites guidées, des ateliers éducatifs et des formations pratiques sur les techniques de reforestation comme indiqué sur la page Google Arts & Culture [en] associée.
Lors de leurs voyages à travers le monde, Sebastião et Lélia ont été témoins des conséquences à long terme de la déforestation et de l'exploitation non durable des ressources naturelles. Après avoir été confronté au génocide rwandais et à la guerre yougoslave dans les années 90, Salgado a affirmé qu'il se sentait « honteux d'appartenir à l'espèce humaine. »
Puis il est retourné à la ferme familiale de son enfance, la fazenda Bulcão, uniquement pour y trouver un paysage aride et dévasté. Minas Gerais, région du sud-est du Brésil et l'État qui l'a vu naître, est historiquement connu pour ses sites miniers et autres exploitations des terres.
Comme le documente la vidéo de TV Câmara, dans laquelle le couple parle de l'initiative Terra, on y découvre une érosion massive des sols et une pénurie croissante d'eau. Voyant l'ampleur du désastre, ils ont décidé d'agir.
Dans une interview pour l'émission télé brésilienne Globo Repórter, Salgado a déclaré :
Quando comecei aqui, eu vinha doente de reportagens duríssimas que eu fiz na África. Meu corpo estava morrendo e essa terra me curou. É algo assim que te dá um prazer de lavar a alma.
Quand j'ai démarré ici, j'étais épuisé des horreurs que j'ai pu voir pendant mes reportages en Afrique. Mon corps agonisait et ces terres m'ont guéri. On peut dire que c'était comme une purification de l'âme.
Ils ont ensuite transformé la propriété en Réserve Naturelle Privée, (une RPPN, acronyme portugais de Reservas Particulares do Patrimônio Natural). Avec le soutien de la communauté locale, la reforestation a démarré en 1999, dont les premiers arbres ont été plantés par les étudiants d’Aimorés [fr – sélectionner la langue en haut à droite].

Vue sur la ferme du domaine de Bulcão quelques années après le début du projet de reforestation. Photo de Sebastião Salgado, utilisée avec permission.
L'une des initiatives récentes les plus marquantes de l'Institut Terra, est le programme Terra Doce. Il promeut la culture de cacao et de café en parallèle de la culture d'arbres indigènes et fruitiers, renforçant la biodiversité et la ténacité des sols et réduisant l'utilisation des ressources en eau.
Selon l'Institut, le programme vise à soutenir les petits et moyens agriculteurs du bassin du Rio Doce. Il favorise l'instauration de systèmes agroforestiers durables et la création d'opportunités économiques pour les communautés locales.
Actuellement dans sa première phase, le programme qui devrait durer 5 ans, vise la restauration écologique de 4 200 sources naturelles par la plantation de 2 millions d'arbres via l'agroforesterie.
L'institut cherche aussi à rendre ce programme reproductible pour la restauration environnementale et la résilience aux crises climatiques. Il possède le potentiel pour aider à rétablir l'équilibre écologique dans d'autres régions du Brésil touchées par les pénuries d'eau et les sécheresses prolongées.

Vue aérienne de la reforestation sur les terres de l'Institut Terra. Photo de Leonardo Merçon, utilisée avec permission.
Salgado était une voix dénonciatrice importante de la relation extractive de l'humanité avec l'environnement. Dans ses interviews, il insistait souvent sur la nécessité de sensibiliser le monde, mais aussi sur le fait d'agir concrètement pour qu'un changement ait lieu.
D'après Thaís Moraes, coordinatrice pédagogique du programme Terrinhas, l‘Institut donne une grande importance au partage des connaissances pour permettre de promouvoir une culture de conscience écologique. Dans un post sur LinkedIn, elle précise que l'objectif du projet « est d'intégrer le domaine socio-environnemental dans l'éducation pour sensibiliser les citoyens et les engager à avoir une relation plus consciente avec leur environnement ».
Dans une interview pour TV Globo en 2021 « C'est un exemple, un modèle pour le Brésil, et je dirais même que ça en est un pour le monde. Ce qu'on a fait à l'Institut Terra doit être instauré partout au Brésil ».
Le projet Terrinhas a pu toucher plus de 80 000 enfants et professeurs des écoles publiques des communes aux alentours d'Aimorés. Rien qu'en 2024, 560 étudiants ont pu participer à une formation de sept mois combinant des cours théorique et pratique.
Dans une interview pour le site de Globo Rural, Juliano Salgado a dit que l'objectif est de transformer une région de 85 000 kilomètres carrés en changeant les mentalités et en créant une nouvelle chaîne de production basée sur des produits agricoles issus de la reforestation. Cette transformation devrait considérablement augmenter le PIB régional.
De plus, à mesure que la forêt atlantique se régénère, la faune native reviendra, ce qui accéléra la restauration naturelle des écosystèmes stimulant la biodiversité.
En instaurant la restauration écologique et en responsabilisant les communautés, l'Institut souhaite aider à redéfinir l'identité culturelle de la région à propos de la protection environnementale. Dans une vidéo [sous-titré fr], Márcio Lima, producteur agricole local a déclaré :
A nascente que a gente está protegendo hoje existe desde 1961 e nutre com água toda a minha família. […] Nós esperamos que essa água nunca seque e que o replantio vá ajudar nisso, isso vai manter a propriedade viável.
Une des sources que nous protégeons aujourd'hui existe depuis 1961, et elle fournit toute ma famille en eau. […] Nous espérons que cette eau ne se tarisse pas et que la reforestation y contribuera, en maintenant les terres viables.
Durant un évènement appelé Sempre um Papo (un talkshow)[sous-titré en] et aux côtés de Salgado, Lélia Wanick est revenue sur le projet Terra :
No início, foi uma tristeza, ver uma terra completamente degradada, um córrego seco, as árvores sem passarinhos, sem animais. Era uma coisa tão triste. (…) Hoje, nós temos uma floresta que eu chamo de ‘floresta criança,’ porque as copas das árvores ainda estão amadurecendo. Os animais voltaram, pássaros, insetos, mamíferos (…) Hoje, quando a gente vê aquela floresta, nem sabe que aquilo ali foi outra coisa.
Au début, c'était très triste de voir ces terres totalement dévastées, les rivières asséchées, des arbres sans oiseaux ni animaux. […] Aujourd'hui, on peut y voir une forêt, que j'appelle « la forêt enfant», car les cimes de ses arbres sont encore en pleine croissance. Les animaux sont revenus, ainsi que les oiseaux, les insectes, et les mammifères […] Quand on voit ce qu'elle est devenue, les nouveaux venus n'arrivent pas à imaginer la voir autrement.
Il y a désormais des témoignage de témoins archivés et publiés en ligne.
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Un hôpital pour enfants à Mariupol après une attaque aérienne russe. Image de АрміяInform. CC BY 4.0
L'invasion de grande ampleur de l'Ukraine par la Russie dure désormais depuis 1 462 jours, ce qui fait 48 mois ou quatre ans. Au 25 février 2026, cela dépasse déjà de 44 jours la durée de la Seconde Guerre mondiale (sur le front de l'Est) pour l'Union soviétique. Les Ukrainiens vivent sous des bombardements constants, ils ont extrêmement froid dans leurs maisons sans électricité ni chauffage, la Russie ayant bombardé des civils et détruit des infrastructures civiles presque chaque jour de cette guerre. Les Ukrainiens sont séparés de leur famille et de leurs amis ; beaucoup ont non seulement perdu leur maison, mais aussi leurs villes natale, réduite en ruines.
Cette guerre a déjà causé des centaines de milliers de pertes militaires et des dizaines de milliers de morts parmi les civils ukrainiens. Au 23 février 2026, les forces russes occupent environ 20 % de l'Ukraine. Sur une population d'avant-guerre de 41 millions d'habitants, environ 8 millions d'Ukrainiens ont été déplacés à l'intérieur du pays, et autour de 7 millions sont devenus réfugiés.
Aujourd'hui, les ONG Help Desk Media, Memorial, Kronika, et la Zimin Foundation ont publié en ligne une archive de témoignages de témoins de l'invasion russe, recueillis entre 2022 et 2024. Ces témoignages avaient été auparavant publiés sur la page Instagram de Help Desk, mais une archive ne peut pas dépendre d'une plateforme. Elle est maintenant disponible en ligne, avec des descriptions et des monologues en ukrainien, en russe, et en anglais.
Voici des liens vers certaines de ces histoires.
Oleksandr : « Dans mes rêves, je continuais à me venter auprès de tous mes amis : “Vous voyez, Ira est en vie.” Un habitant de Dnipro qui a perdu sa femme lors d'une frappe sur un immeuble résidentiel. » Son histoire se poursuit deux ans plus tard.
Maria : « On m'a dit en face que nous avions invité la Russie, que c'était notre faute. » Une habitante de Sievierodonetsk concernant l'évacuation passée par la Russie et la Pologne jusqu'en Allemagne.
Tetiana et Zauri : « Notre maison à Kherson tient toujours debout, cela nous donne de la force. Pour la maison en Abkhazie, il n'en reste plus rien à part les fondations. » L'histoire d'une femme ukrainienne et d'un homme géorgien qui, il y a 30 ans, ont fui la guerre en Abkhazie et fuient aujourd'hui la guerre en Ukraine.
Explorez le site Web et consultez les archives des témoignages qui y sont enregistrés.
Le gouvernement azerbaïdjanais est-il en train de préparer ses citoyens à accepter l'idée d'une dynastie Aliyev ?
Initialement publié le Global Voices en Français

Le Président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, la Première dame Mehriban Aliyeva et leur famille ont visité la ville de Shusha. Image de Wikimedia Commons, CC BY 4.0.
Par Vafa Naghi
Depuis 2020, l'agenda des médias pro-gouvernementaux évolue de façon notable en Azerbaïdjan. Alors que les réunions officielles, les décisions politiques du président Ilham Aliyev et les affaires d'État constituaient jusque-là le cœur de la couverture médiatique, récemment, les activités religieuses, symboliques et caritatives de la famille présidentielle ont gagné en visibilité.
Les tables d'Iftar, les visites de mosquée, les voyages humanitaires ne sont plus présentés dans les médias comme des activités mondaines ordinaires, mais sont couverts comme relevant de la politique intérieure. Ce changement n'a rien d'un hasard. Il s'agit d'une tendance, qui peut s'interpréter comme le signe visuel de la transition entre un modèle de représentation politique centrée sur le dirigeant, et un modèle basé sur la famille du Président, soit un modèle dynastique.
Le fait que ce dernier modèle soit devenu plus visible ces dernières années montre que le gouvernement a commencé à bâtir sa légitimité non seulement sur la figure d'un chef, mais sur la stabilité d'un corps familial. Dans ce contexte, où l'attention politique des médias glisse des cabinets officiels vers les cérémonies familiales, une question cruciale se pose : s'agit-il d'une preuve de sincérité, ou d'un moyen d'intégrer progressivement l'idée d'un « État familial » dans les couches profondes de l'imaginaire collectif ?
Des études sur les régimes autocratiques modernes permettent de répondre à cette question au sein d'un cadre théorique. Lors de son analyse des mécanismes de succession héréditaire dans les régimes autoritaires modernes, Jason Brownlee, professeur à l'Université du Texas, cite le transfert de pouvoir à Singapour et la transition entre l'ex-président azerbaïdjanais Heydar Aliyev et son fils, Ilham, en 2003, comme exemples. Toutefois, l'universitaire se concentre surtout sur la succession biologique, tandis qu'un modèle plus complexe prend actuellement forme en Azerbaïdjan.
Ilham Aliyev ne se contente pas d'une succession filiale traditionnelle ; à la place, il semble transformer de son vivant le gouvernement azerbaïdjanais en un modèle monarchique basé sur la famille. Un transfert de pouvoir non pas vers un simple individu, mais vers une marque familiale collective.
La Première dame et Vice-présidente Mehriban Aliyeva, ainsi que ses filles et sa belle-fille, deviennent des actrices permanentes de la sphère sociopolitique, mises en avant lors des visites internationales du Président.

Le logo de la SOCAR. Image de Wikimedia Commons. Licence CC BY-SA 4.0.
Durant les rencontres politiques à l'étranger, Ilham Aliyev est présenté au public, non pas comme un chef d'État, mais de manière collective, aux côtés de sa famille. En janvier 2026, pendant une série d'événements en marge du Forum de Davos, Heydar Jr., le fils du Président, portait un badge avec le logo de la SOCAR — l'entreprise pétrolière étatique dont le régime azerbaïdjanais tire la majorité de ses revenus. Ce détail ressemble moins à une simple coïncidence de protocole qu'à une tentative de lier symboliquement les membres de la famille présidentielle avec les institutions stratégiques de l'État.
Des photos et des vidéos du forum soulignent la fréquence avec laquelle le Président se déplace avec son épouse, sa fille Leyla Aliyeva et sa belle-fille Alyona Aliyeva, assistant avec elles à des rencontres et des événements cruciaux.

Le Président azerbaïdjanais Ilham Aliyev rencontre le président américain Donald Trump aux côtés de sa fille, Leyla Aliyeva, et de sa femme, également Vice-présidente, Mehriban Aliyeva. Capture d'écran de YouTube. Utilisée avec permission.
Cette stratégie de communication s'applique à d'autres sommets internationaux et porte un message politique qui supplante les frontières du protocole diplomatique traditionnel.
Cette stratégie de légitimité centrée sur la famille n'est pas uniquement symbolique : elle a de profondes implications économiques. Les ressources centralisées du capitalisme d'État, qui incluent autant les revenus liés à l'exploitation d'hydrocarbures que des secteurs industriels stratégiques, ne sont plus gérées par une bureaucratie classique, mais consolidées directement sous l'autorité de la marque familiale.
En parallèle de ce processus, la vieille oligarchie au sein de l'élite dirigeante est privée de ses possessions, ce qui concentre la richesse au sein d'un cercle encore plus étroit et exclusif. De fait, l'image caritative et humaniste de la famille que présentent les médias étatiques fonctionne comme un voile qui masque les profondes inégalités de classe et la distribution faussée des ressources dans le pays. La dernière étape de l'autoritarisme néolibéral est souvent de transformer complètement les fonctions de l'État en une unique propriété familiale.
En comparaison, lorsqu’Heydar Aliyev était président, seule sa petite-fille Leyla Aliyeva apparaissait de manière occasionnelle dans les médias. Ilham Aliyev lui-même ne partageait que rarement la scène publique avec son père. Maintenant, en revanche, la couverture médiatique persistante des membres de la famille présidentielle se normalise. Le 25 février 2026, par exemple — un seul jour — un journal financé par le gouvernement publiait huit articles distincts à propos de Leyla et Alena Aliyeva, bien que les activités décrites soient majoritairement symboliques, religieuses ou mondaines.
Adossés à la surreprésentation médiatique de la famille dirigeante, les violents mécanismes de « nettoyage » politique à l'usage en Azerbaïdjan sont présentés d'une manière atténuée et acceptable. En contrepoint des détentions administratives et des condamnations de citoyens qui critiquent le gouvernement sur les réseaux sociaux, les visites des filles et de la belle-fille du Président dans des orphelinats ou des entreprises qui emploient des jeunes en situation de handicap, leur participation aux tables d'Iftar… crée un discours alternatif à un niveau symbolique.
Une telle représentation parallèle ressemble à un mécanisme de soft power pour compenser l'impact négatif de pratiques répressives brutales — tandis que les outils coercitifs du gouvernement demeurent opérationnels d'un côté, l'empathie, l'attention et les valeurs de la famille sont mises en avant de l'autre. Ainsi, sans remettre en question directement la nature répressive du régime, sa perception publique est adoucie et contrebalancée par le biais des émotions.
Entre le contexte économique statique et un mécontentement social en hausse, de telles activités symboliques visent peut-être à détourner l'attention des citoyens ordinaires des problèmes structurels du pays, et à neutraliser l'insatisfaction politique via une proximité émotionnelle et des postures morales. En ce sens, la présence continuelle de la famille présidentielle dans les sphères religieuses et caritatives peut être évaluée non seulement comme une initiative individuelle, mais comme faisant partie d'une stratégie de légitimité plus vaste, dans laquelle répression et empathie appartiennent à un même espace politique.
À titre de comparaison, au Kazakhstan, l'ancien président Nursultan Nazarbayev avait aussi placé ses filles — en particulier Dariga — et d'autres membres de sa famille au centre de la gestion économique et politique de l'État.

Le Président kazakh Nursultan Nazarbayev et sa fille Dariga Nazarbayeva, à l'époque Vice-première ministre, rencontrent la reine Elisabeth II et le prince Philip en 2015. Capture d'écran de YouTube. Utilisée avec permission.
Le modèle de Nazarbayev a montré que présenter la famille du dirigeant comme une marque nationale dans les médias, et nommer ses membres à des postes stratégiques, ne favorisaient pas la stabilité institutionnelle du régime. Au contraire, ces pratiques le personnalisaient et le fragilisaient. L'exemple du Kazakhstan a aussi révélé la plus grande faille de cette stratégie : la légitimité dynastique se limite uniquement à la présence physique et au pouvoir du dirigeant. L'image d'invincibilité et la figure symbolique du père et de la mère que la famille Nazarbayev a bâties durant des décennies se sont effondrées en quelques jours en janvier 2022. À l'époque — Nazarbayev n'était plus Président, mais conservait une grande influence —, elle est apparue comme le grand perdant d'une lutte de pouvoir interne qui s'est déroulée sur fond de large contestation sociale. Les citoyens ne reconnaissent pas la légitimité de ces familles-État, dont l'unité est construite artificiellement à travers les médias, en particulier lors de crises politiques.
Dans le contexte azerbaïdjanais, le soft power des membres de la famille présidentielle, bâti sur la représentation d'activités humanitaires et caritatives, vise à combler le vide que crée la paralysie d'institutions, comme le Parlement, une justice biaisée et l’absence d'élections libres.
La représentation médiatique de la famille présidentielle constitue le point commun entre le régime Nazarbayev au Kazakhstan et le modèle de gouvernance familiale instaurée par Aliyev. Mais cette approche permet aussi de neutraliser d'autres groupes au sein de l'élite politique, comme la vieille oligarchie ou les clans bureaucratiques. Les activités familiales symboliques que les médias couvrent fonctionnent surtout comme une forme de garantie collective pour le gouvernement, qui — s'il reste très dépendant de l'appareil bureaucratique classique — pourrait faire face à de grands défis pour sa stabilité interne. Toutefois, quand le pouvoir est consolidé au sein de la famille, la chaîne de loyauté semble plus impénétrable et inébranlable.
Néanmoins, l'expérience du Kazakhstan montre que, peu importe la solidité apparente d'un régime basé sur l'unité de la famille dirigeante, l'absence de racines institutionnelles les fragilise durant les troubles historiques. Comme le souligne Samuel Huntington, le pouvoir héréditaire et les institutions participatives ne peuvent pas coexister sur le long terme.
Au final, alors que la théorie politique constate la contradiction entre républicanisme et hérédité, les médias azerbaïdjanais tentent de réconcilier et légitimer cette contradiction via l'image d'un État familial, à l'intérieur duquel la famille dirigeante apparaît comme la seule force capable d'assurer la stabilité et la sécurité du pays.
288 millions ont été débloqués sur les 1,42 milliard de dollars requis pour le plan d’intervention en Somalie.
Initialement publié le Global Voices en Français

Displaced communities in IDP camps on the outskirts of Mogadishu, where families continue to arrive after fleeing drought, conflict and hunger. Credit: © Jjumba Martin for Mercy Corps.
En mai 2026, la Somalie qui compte plus de 20 millions d'habitants enregistre l'une des pires crises alimentaires de son histoire: six millions de personnes font face à des niveaux de faim aiguë, selon une nouvelle analyse publiée le 14 mai 2026 par l’Integrated Food Security Phase Classification (IPC), une initiative mondiale multipartite novatrice visant à améliorer la sécurité alimentaire et l'analyse nutritionnelle pour éclairer les décisions.
Les causes sont multiples et se renforcent mutuellement : des saisons des pluies consécutivement déficitaires, un contexte sécuritaire qui entrave l'aide humanitaire, et les répercussions économiques du conflit au Moyen-Orient sur les prix du carburant et des denrées alimentaires.
Située dans l'extrême partie orientale de l’Afrique, la Somalie jouit d’une zone climatique aride et semi-aride. Le pays fait face à quatre saisons: deux saisons sèches (jiilaal et hagaa) qui s’étend de juillet à septembre et de décembre à mars ; et deux saisons des pluies insuffisantes (gu et day) d’avril à juin et d’octobre à novembre. Cette insuffisance des pluies a affaibli les troupeaux, réduit les récoltes et asséché les points d'eau. Cet état de fait prive les familles pastorales et agricoles de leurs principales sources de revenus et de nourriture.
Selon une publication de Radio France Internationale, le commerce du bétail, qui constitue une source majeure de devises pour le pays, demeure opérationnel malgré des tensions importantes.
De plus, des conflits armés causés par l’effondrement de l’État, aux rivalités claniques, à la prolifération des armes, à la corruption et à la montée de groupes armés comme Al-Shabaab persistent dans plusieurs régions du pays. Ce qui complique l'accès des organisations humanitaires aux populations les plus vulnérables.
Selon la dernière analyse de l'IPC, six millions de Somaliens font face à des niveaux de faim aigus correspondant à la phase de crise. Parmi eux, plus de 1,9 million se trouvent en situation d'urgence (IPC Phase 4). Dans une publication de l’UNICEF, Catherine Russell, directrice générale de cette institution confie, suite à un déplacement à Dollow, une ville de la région sud de Gedo situé à l’est du pays :
L’une des images les plus bouleversantes qu’il m’a été donné de voir est celle de rangées de lits où se trouvent des enfants malnutris et des mères anxieuses qui espèrent seulement que leurs enfants survivront. La population est incroyablement résiliente, mais elle a besoin de davantage de soutien au plus vite, d’autant que tous les signaux d’alarme sont au rouge, notamment du fait des répercussions de la guerre au Moyen-Orient.
Dans le district de Burhakaba, situé dans le Bay, une région enclavée au sud du pays, plus d'un enfant de moins de cinq ans sur trois y souffre de malnutrition aiguë, et les humanitaires avertissent que cette zone pourrait basculer officiellement en famine d'ici juin si aucune intervention d'urgence n'est menée à grande échelle.
À l'échelle nationale, 1,88 million d'enfants sont attendus en traitement pour malnutrition aiguë sur l'ensemble de l'année 2026. En 2022, une mobilisation précoce des financements avait permis d'éviter la déclaration officielle de famine dans ces mêmes districts. Cette fenêtre d'opportunité se referme donc.
La crise du détroit d'Ormuz, débutée le 28 février 2026, par lequel transite avant le conflit environ un cinquième du pétrole brut mondial, a eu des effets directs sur les prix en Somalie. Pays dépendant largement des importations pour ses produits de base, la Somalie est particulièrement exposée aux perturbations des chaînes d'approvisionnement internationales. Le blocus perturbe également l'acheminement de l'aide humanitaire et des engrais, comme le souligne Catherine Russell.
En mars 2026, le carburant a bondi de 150 % en Somalie, passant de 0,60 à 1,50 dollar américain le litre, ralentissant le transport de l'eau, des denrées alimentaires et de l'aide humanitaire. Dans les zones les plus frappées par la sécheresse, le prix d'un bidon d'eau est passé de 0,06 à 1,50 dollar, une hausse de plus de 2 000 % en un an. Dans la région de Mudug (située au nord du pays), les frais de transport ont augmenté jusqu'à 50 %, contraignant des familles entières à renoncer aux soins.
Le pays importe par ailleurs 30 % de ses engrais du Moyen-Orient. La crise a frappé pendant la période d'achat des intrants agricoles pour la saison Gu [cité plus haut], la principale saison des pluies dans la Corne de l'Afrique. Selon le média français, Le Grand Continent, en Somalie, les conséquences sur les récoltes de 2026 dans la région sont désormais en grande partie irréversibles.
À cette situation s'ajoute un déficit de financement humanitaire particulièrement sévère. Selon Médecins Sans Frontières au mois d’avril 2026, sur les 1,42 milliard de dollars requis pour le plan d’intervention en Somalie, seuls 288 millions ont été débloqués, soit environ 20% des besoins. Conséquence directe : le plan a été réduit de 75 %, faisant chuter le nombre de bénéficiaires de six millions à 1,3 million. Ainsi, plus de 200 centres de santé et de nutrition ont fermé depuis le début de l'année 2025, privant 1,7 million de personnes de soins essentiels.
Halima, une Somalienne citée dans une publication de MSF déclare s'être rendue à l'hôpital régional de Mudug, soutenu par MSF en raison de la gratuité des services médicaux. Elle dit :
Je suis venue ici car les services sont gratuits. Sans cela, je n’aurais pas pu obtenir de soins pour mon enfant.
Faisant référence aux frais de transport qui sont devenus insupportables pour elle, elle poursuit :
C'est devenu beaucoup plus coûteux et difficile qu'avant », déclare-t-elle. « Beaucoup de gens sont désormais contraints de parcourir de longues distances à pied, simplement pour accéder à des soins de santé.
Dans ce contexte de crise sécuritaire, Des programmes de Mercy Corps, une ONG humanitaire américaine qui opère dans des contextes de transition et d'instabilité, distribution alimentaire, camionnage d'eau, soutien nutritionnel pour les enfants sévèrement malnutris ont dû être interrompus faute de ressources. Dans les camps de déplacés à Mogadiscio, la capitale de la Somalie, les arrivées se poursuivent alors que les distributions ont cessé.
Mohamed Abdi, directeur Somalie du Conseil norvégien pour les réfugiés, pose le diagnostic avec clarté :
Les communautés de Burhakaba (dans la région de Bay) sont au bord de la famine en ce moment même et pourraient franchir cette ligne d'ici juin. Seulement 15 % de la réponse humanitaire est financée. Nous regardons cette situation se détériorer en temps réel pendant que les ressources pour l'arrêter ne sont pas là.
La Somalie illustre une tendance plus globale. Le recul des financements humanitaires internationaux alors même que les besoins augmentent sous l'effet conjugué du changement climatique et des instabilités géopolitiques. Daud Jiran, directeur Somalie de Mercy Corps, résume la situation :
La Somalie risque de devenir l'une des premières grandes crises de l'ère “post-aide” : un endroit où les besoins augmentent, la survie devient plus coûteuse, et la réponse se rétrécit.
En 2022, une mobilisation rapide des financements avait permis d'éviter la déclaration officielle de famine dans les mêmes districts. Les organisations humanitaires présentes sur le terrain appellent aujourd'hui à une réponse similaire : augmentation de l'aide alimentaire, accès à l'eau potable, maintien des services de santé et de nutrition, et soutien aux moyens de subsistance des communautés affectées. Le temps disponible pour agir avant que la situation ne franchisse le seuil officiel de famine à Burhakaba se compte désormais en semaines.
« Quand un enfant commence à avoir peur du ciel, c'est que quelque chose de fondamental a déjà été perdu. »
Initialement publié le Global Voices en Français

Un garçon dans un camp à Idleb en Syrie. Photo de Ahmed Akacha sur Pexels. Libre d'utilisation.
Histoire de Noorudeen Veetykadan
C'est à la fin de 2023 que les premières images depuis Gaza ont commencé à occuper nos écrans de télévision. Je me suis surpris à les regarder encore et encore : les ruines, les sirènes, la rigidité insoutenable de ses petits corps enveloppés de blanc.
L'ampleur des dégâts était immense, mais ce qui est resté gravé dans ma mémoire, ce sont les visages des enfants. Certains disparus, d'autres blessés, beaucoup trop jeunes pour comprendre que leur monde venait de disparaître dans la nuit. Les informations parlent en chiffres, en nombre de victimes, en statistiques. Mais ces chiffres cachent une vérité qui continue même après que les écrans soient éteints.
Ce n'est plus une réalité limitée aux zones de conflit. Dans une ère de communication constante, les enfants à travers le monde sont constamment exposés au monde de la guerre, à travers les écrans, leurs conversations et l'anxiété ambiante des adultes qui les entourent. Cet article démontre que cette exposition est en train de doucement modifier ce qu'est l'enfance, même pour ceux éloignés des champs de bataille.
Je m'asseyais souvent avec ma femme, on discutait de ce qu'on venait de voir, on essayait de faire face à un chagrin qui n'était pas le nôtre, mais qui pourtant nous touchait profondément.
Et avec toutes ces émotions, j'avais oublié quelque chose d'important.
J'ai deux filles. Mon aîné a bientôt 15 ans, et elle est suffisamment grande pour comprendre le langage du conflit. Ma cadette, elle, vient d'avoir 6 ans, elle vit encore dans un monde où les questions sont simples, et où les réponses sont supposées la rassurer. Je ne m'étais pas rendu compte du nombre de fois où elles étaient présentes dans la pièce à regarder, à écouter et à assimiler.
Leurs premières réactions étaient discrètes. Une question par ci, un regard par là.
Une fois ma cadette, me montrant du doigt l'écran, a demandé : « Pourquoi ils sont en train de pleurer ? ». Je lui ai donné une réponse rassurante, incomplète, faite pour la protéger. Mais les enfants ne font pas qu'entendre des mots, ils lisent les visages, les tons et les silences. D'elles-mêmes, elles avaient déjà compris ce que je pensais avoir atténué.
Et, plus récemment, la distance entre « là-bas » et « ici » a commencé à s'effondrer.
Avec l'intensification des tensions impliquant les Etats-Unis, Israël et l'Iran, le ton de l'actualité a changé. Il ne s'agissait plus seulement d'ailleurs, les journaux mentionnaient le Golfe. Des alertes défilaient sur les écrans, des mots comme
« missiles » et « drones » sont entrés dans les conversations quotidiennes, non plus comme un vocabulaire lointain, mais comme une réalité possible.
Les écoles ont fermé, et les routines de la vie se sont suspendues.
Et puis, le moment qui a tout changé est arrivé, la prise de conscience que le Qatar, l'endroit où nous vivons, ainsi que d'autres pays du Golfe, pouvait rejoindre la liste des pays en danger. Les gros titres que je lisais avant avec une certaine distance se déroulaient maintenant, inconfortablement proche de chez nous.
J'ai vu la peur avant même qu'un mot soit dit.
Mon aînée a essayé de garder son calme, mais les questions se sont bousculées, cette fois, plus rapidement, et précises : « Ça va arriver ici ? »« Est-ce qu'on est en danger ? ». Il n'y avait pas de bonne façon de répondre sans se confronter à une vérité que moi-même, je ne pouvais comprendre.
Ma cadette, elle, n'a pas dit un mot. Elle est restée calme.
Tout d'un coup, un bruit l'a fait sursauter. Une notification a directement attiré son attention. Le ciel, autrefois juste une étendue ouverte, était devenu une chose à regarder attentivement comme si sans prévenir, il pouvait se transformer.
C'est à ce moment que tout m'est apparu clairement.
La guerre n'a pas besoin d'atteindre ta porte pour entrer chez toi. Elle rentre silencieusement à travers les écrans, l'actualité et les discussions réservées aux adultes. Et avant même que ça devienne une réalité, c'est déjà là, dans les pensées des enfants, leur éveillant des peurs qu'ils ne savent même pas encore exprimer.
Les recherches en psychologie de l'enfant ont depuis longtemps montré qu'une exposition répétée à la violence, qu'elle soit directe ou médiée, peut influencer la perception de la sécurité et de la stabilité chez les enfants. Dans l'environnement médiatique actuel du 24 heures sur 24, dans lequel les images explicites et les Flashs infos sont continus, la frontière entre les conflits lointains et la réalité du quotidien devient de plus en plus floue. Ce qui arrivait avant filtré, arrive désormais brut, souvent sans les outils émotionnels nécessaires pour y faire face.
On mesure souvent la guerre en termes de territoires, de pouvoir et de résultats politiques. Mais il y a un autre indicateur, moins perceptible et bien plus profond. Il est représenté à travers les questions que les enfants commencent à poser, dans les silences dans lesquels ils grandissent, et dans la manière dont ils voient le monde, non plus comme un monde de possibilités, mais comme quelque chose d'instable.
L'enfance est supposée être un moment pour découvrir. Quand le ciel reste le ciel, pas quelque chose que l'on doit craindre. Quand des bruits sont des moments de joie, pas des signes de danger. Quand le monde semble grand, mais sans danger.
Aujourd'hui, pour beaucoup d'enfants, ce sentiment de sécurité s'érode discrètement.
Certains le perdent au contact direct du conflit. Pour d'autres, il s'affaiblit, que cela soit au contact d'une exposition répétée, par des questions auxquelles personne ne répond ou par une prise de conscience qui s'approfondit en grandissant, que le monde n'est plus aussi sûr qu'il ne l'était.
Cela suscite des questions difficiles pour les parents, les éducateurs et les institutions médiatiques. Quelle est la limite d'exposition nécessaire pour faire prendre conscience, et quand devient-elle écrasante? Les préparons-nous réellement à comprendre ce qu'ils voient, ou alors espérons-nous simplement qu'ils l'assimilent eux-mêmes ? En essayant de rester informés, nous sous-estimons peut-être à quel point ces choses s'ancrent dans les pensées des enfants.
Nous ne pouvons pas les protéger de la réalité pour toujours, ni prétendre que le monde est épargné des conflits. Mais quelque part entre la sensibilisation et l'exposition, il existe une limite que nous ne parvenons pas à tracer, une limite entre informer et saturer, entre préparer et effrayer.
Quand un enfant commence à avoir peur du ciel, c'est que quelque chose de fondamental a déjà été perdu.
Le ciel n'est pas supposé être une source d'anxiété. Il est destiné à abriter les nuages qui changent de forme, à laisser les oiseaux se balader sans frontières, à laisser les étoiles apparaître silencieusement dans la nuit.
Pas aux missiles. Pas aux drones.
Et pourtant, pour beaucoup d'enfants aujourd'hui, le ciel n'est plus un lieu d'émerveillement, mais un point d'interrogation, quelque chose qu'ils regardent non pas avec curiosité, mais avec prudence.
Et, c'est peut-être ce qui fait le plus mal, non pas ce que la guerre détruit sur le moment, mais ce qu'elle réécrit discrètement pour l'avenir.
Parce qu'après que les bruits auront disparu, ces enfants se souviendront d'une seule chose :
Ils ont appris à avoir peur du ciel avant même d'avoir compris le monde sous celui-ci.
Pour des millions de personnes, ce fut un moment visuellement saisissant. Pour les Portoricains, cela reflétait une réalité quotidienne.
Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran du spectacle de la mi-temps du Super Bowl donné par Bad Bunny et Apple Music, tirée de la vidéo de la chaîne NFL sur YouTube. Utilisée avec permission.
Les présentations de la mi-temps du superbowl sont toujours un spectacle, mais lors du Super Bowl LX, l'artiste portoricain Bad Bunny a fait quelque chose d'inhabituel : il a donné un véritable cours magistral de communication sur l'énergie, en transformant le réseau électrique en une chorégraphie parfaitement orchestrée.
Pendant qu'il interprétait sa chanson « El apagón », les danseurs , habillés en installateurs de lignes électriques, grimpaient aux poteaux électriques tandis que des étincelles jaillissaient le long des câbles. Pour des millions de personnes qui ont vu le spectacle dans le monde entier, cela était un moment visuel impressionnant. Pour les Portoricains, cela a reflété une réalité du quotidien : un réseau électrique fragile et des coupures de courant récurrentes qui, pendant des années ont moulé la vie quotidienne sur l'île.
Comme l'a ensuite signalé Diana Hernandez, professeure et codirectrice du Laboratoire d'opportunités énergétiques de l'Université de Colombie, au média Straight Arrow News ; « Pour le public qui l'a peut être oublié, en grimpant à ces poteaux, Bad Bunny a donné de la voie et de la visibilité sur une situation inoubliable se retrouver à court d'électricité à Porto Rico, au sens propre du terme ».
Sans se référer une seule fois à des termes tels que « réchauffement climatique », le spectacle a mis en scène un moment de communication sur l'énergie que des millions de personnes ont compris instantanément, au niveau local et mondial :
The production on the Bad Bunny halftime show was off the charts. From the cane fields to the broken power lines, it was rich in symbolism and Puerto Rican pride. And pounded to a relentless beat. #SuperBowl
— Tom Harrington (@cbctom) February 9, 2026
La mise en scène du spectacle de Bad Bunny à la mi-temps était exceptionnelle. Des champs de canne à sucre aux poteaux électriques hors service, elle était imprégnée de symbolisme et de fierté portoricaine, et vibrait au rythme d'une musique entraînante. #SuperBowl
— Tom Harrington (@cbctom) 9 février 2026
Au vu de la nature urgente et transcendante du problème, la science climatique et la communication qui résulte de la situation est souvent reliée à une augmentation d'anxiété existentielle. Malgré tout, les programmes tels que le Programme de Yale sur la communication du réchauffement climatique et les auteurs de livres pour enfants, comme l'écrivain New-Yorkais Ian Hunt, ont cherché à aborder le problème à un niveau systématique.
Le système électrique de Porto Rico a connu des crises répétées depuis l'ouragan Maria qui a dévasté l'île en 2017. La tornade a détruit une grande partie du réseau et a provoqué la coupure de courant la plus importante de l'histoire moderne des États-Unis, qui a laissé des communautés sans électricité pour un an. Quasiment neuf ans plus tard, les coupures de courant se produisent encore régulièrement.
Les données fédérales ont indiqué qu'entre 2021 et 2024 les clients portoricains ont expérimenté près de 27 heures d'interruption d'électricité sur une année, sans compter celles provoquées par les grosses tornades. Ces données sont beaucoup plus élevées que la moyenne sur le continent nord-américain. En 2024, les habitants ont passé en moyenne 70 heures sans énergie, comprenant les coupures provoquées par les tempêtes.
En attendant, ces derniers temps, les prix de l'électricité se sont maintenus et figurent parmi les plus élevés aux États-Unis, dans une fourchette de 0.24 à 0.49 dollars américains par kilowattheure, des prix significativement plus chers que la moyenne sur le continent. Ces chiffres reflètent des décennies d'une infrastructure vieille et sans investissements suffisants, et un réseau électrique exposé à des risques climatiques intenses. Cependant, les numéros seuls ne peuvent refléter ce qu'une coupure de courant signifie en réalité : nourriture caduque, machines de dialyses interrompues magasins fermés et enfants qui font leurs devoirs voûtés sous la lumière d'une lanterne.
Le système électrique de Porto-Rico dépend fortement des centrales électriques de combustibles fossiles centralisés et situés au sud de l'île. L'électricité doit parcourir de grandes distances sur un terrain montagneux pour arriver aux grands centres de la population du nord. Ces courants de transmission sont particulièrement vulnérables aux ouragans, tremblements de terre et phénomènes météorologiques extrêmes.
Par ailleurs, le rapport « Puerto Rico Infrastructure Report Card » de 2019, publié par l'Association américaine des ingénieurs civils, a attribué la note F (insuffisant) au réseau électrique de l'île, soulignant l'état de détérioration des équipements, l'insuffisance des systèmes de secours et la faible résilience énergétique. Le chercheur en énergie Cecilio Ortiz García a décrit le système sans détours : « Le réseau que l'ouragan Maria a détruit était déjà moribond. »
Dès lors, le changement climatique a aggravé les risques. La hausse des températures océaniques contribue à la formation de tempêtes plus violentes, et des ouragans ultérieurs, comme Fiona en 2022, ont de nouveau provoqué des coupures d'électricité. Dans un réseau déjà fragilisé par des décennies d'investissements insuffisants, même de petites perturbations peuvent entraîner des défaillances en cascade pour les habitants.
En 2021, Porto Rico a confié la gestion de son réseau de transport et de distribution à LUMA Energy, un consortium américano-canadien, dans le but de moderniser ses opérations. Cependant, ces efforts de privatisation ont suscité la controverse.
Les habitants ont déclaré subir de fréquentes coupures de courant et une hausse des factures d'électricité, tandis que les détracteurs affirment que les progrès en matière de fiabilité ont été lents. Les partisans rétorquent que la reconstruction d'un réseau vétuste nécessite du temps et des investissements constants.
Les contraintes financières compliquent encore davantage la situation. L'Autorité de l'énergie électrique de Porto Rico (AEE) est endettée à hauteur de plusieurs milliards de dollars, ce qui rend difficile le financement d'importantes améliorations des infrastructures. En 2023, le Département américain de l'Énergie a présenté le Fonds de résilience énergétique de Porto Rico, doté d'un milliard de dollars, dans le but de développer des systèmes photovoltaïques solaires sur les toits et des systèmes de stockage par batterie pour les foyers vulnérables, mais des rapports ultérieurs ont indiqué que des retards étaient enregistrés ou que des parties de ces fonds étaient réaffectées.
Malgré ces difficultés, une transformation est en cours et les systèmes photovoltaïques solaires destinés aux toitures ainsi que les systèmes de stockage par batterie se sont répandus dans tout Porto Rico. À la mi-2025, l'île avait installé plus d'un gigawatt de capacité photovoltaïque, qui couvre une part croissante de la demande en électricité.
Des initiatives communautaires ont également vu le jour. Dans le village montagneux d’Adjuntas, l’organisation à but non lucratif Casa Pueblo a été pionnière dans le domaine des micro-réseaux solaires, qui permettent aux quartiers et aux commerces de continuer à fonctionner même en cas de panne du réseau électrique central. Le propriétaire d’un commerce local a décrit ce changement en quelques mots : « Je bénéficie désormais d’une grande stabilité. Je ne suis plus à court d’électricité et je peux continuer à offrir mes services. »
Les ingénieurs défendent de plus en plus ce qu’ils appellent une approche de « réseau électrique ascendant », qui renforce la résilience grâce à des systèmes énergétiques distribués reliant les foyers, les quartiers et, à terme, des réseaux plus vastes. Pour les régions insulaires les plus vulnérables aux ouragans et aux phénomènes climatiques extrêmes, les systèmes distribués offrent à la fois décarbonisation et sécurité énergétique.
C'est précisément ce qui a rendu le spectacle de Bad Bunny à la mi-temps si déterminant. La communication sur le changement climatique repose souvent sur des statistiques, des débats politiques et des projections sur les risques futurs. Bien qu'importants, ces messages peuvent sembler abstraits, mais le récit culturel fonctionne différemment.
En plaçant les « linieros », ces ouvriers qui réparent les poteaux électriques à Porto Rico, au centre d’un spectacle mondial, Bad Bunny a mis en lumière les infrastructures de l’île et leurs défaillances. Les poteaux électriques sont devenus des accessoires de scène, les coupures de courant se sont transformées en paroles de chansons.
Comme l'a fait remarquer Hernández, cet événement a marqué « une ascension au pouvoir malgré toutes les difficultés, et à bien des égards, contre toute attente ». Les millions de personnes qui ont regardé le Super Bowl ont soudainement pris conscience de ce qui était resté caché : les systèmes physiques qui permettent aux sociétés de fonctionner et les conséquences de leur défaillance.
Pendant ce temps, l’avenir de l’électricité à Porto Rico reste incertain. Les débats sur la privatisation, la dépendance aux combustibles fossiles, le développement des énergies renouvelables et la rapidité avec laquelle l’île peut passer à un système électrique plus résilient se poursuivent, mais le spectacle de la mi-temps a révélé quelque chose d’inattendu : les infrastructures peuvent capter l’attention du grand public. Le réseau électrique, habituellement invisible aux yeux du public, s’est brièvement retrouvé au centre d’une conversation mondiale.
La crise du réseau électrique à Porto Rico n'est pas un cas isolé. Partout dans le monde, les systèmes énergétiques sont soumis à des pressions croissantes dues au changement climatique, à des infrastructures obsolètes et à l'augmentation de la demande. La différence, c'est que Bad Bunny n'a pas fait la leçon au public sur le changement climatique ou la politique énergétique ; il a montré ce qu'est la vulnérabilité, et parfois, c'est là le message le plus fort qui soit.
Aucun dirigeant d'Amérique latine ne jouit de l'influence dont disposent de nombreux artistes de reggaeton
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration de CONNECTAS
Cet article a été rédigé par Grisha Vera pour CONNECTAS, puis republié et édité par Global Voices dans le cadre d'un accord médiatique.
Figurer en couverture du magazine Time est un exploit que très peu de personnalités publiques, quel que soit leur domaine, parviennent à réaliser ; a fortiori dans une langue autre que l'anglais et en tant qu'artiste issu d'un genre musical latino. C'est pourtant exactement ce qu'a réussi Bad Bunny en mars 2023. Un mois plus tôt, l'artiste portoricain avait été la tête d'affiche de la cérémonie d'ouverture des Grammy Awards.
Bad Bunny, « el conejo malo », a été l'artiste latino-américain qui a gagné le plus d'argent au monde en 2022 et s'est imposé comme l'artiste le plus écouté sur Spotify pendant trois années consécutives. Tout cela en chantant en espagnol et principalement du reggaeton.
Taylor swift bailando mientras Benito canta es lo que necesitas ver y no sabíaspic.twitter.com/HAA8cXY1Vn
— feli (@nom0leste) February 6, 2023
A ne pas manquer : Taylor Swift qui danse pendant que Benito chante pic.twitter.com/HAA8cXY1Vn
— feli (@nom0leste) 6 février 2023
Les critiques à l'encontre de ce genre urbain se sont multipliées depuis ses débuts, il y a plus de vingt ans. Certains estiment qu'il constitue un mauvais exemple pour les jeunes générations. Il s'agit pourtant d'un genre qui exerce une influence croissante sur divers aspects sociaux, tels que les rôles de genre ou la politique. De plus, sa présence — à l'instar de celle de nombreux artistes latino-américains — connaît une expansion indéniable dans d'autres régions.
Alors que la région latino-américaine perd de son poids économique et politique sur la scène internationale, elle conquiert le monde sur les planches. L'importance de cette expansion culturelle, qui passe souvent inaperçue, peut constituer une occasion en or de promouvoir les intérêts de la région à l'échelle mondiale.
Marco Antonio Chávez Aguayo, chercheur au Système universitaire virtuel de l’Université de Guadalajara, au Mexique, explique qu’au XXe siècle, avec l’essor de l’industrie, des enregistrements et d’autres rythmes, « le centre de gravité s’est déplacé de l’Europe vers les États-Unis. C’est ainsi que les productions américaines telles que la pop, le rap et le hip-hop ont commencé à dominer. Je pense qu’aujourd’hui – je ne sais pas s’il est trop tôt pour le dire – c’est nous, les Latinos, qui sommes le pôle d’attraction. »
Víctor Lenore, journaliste espagnol, a écrit en 2020 que Bad Bunny était le nouveau Bob Dylan. De nos jours, il constate une influence croissante de la culture populaire latino-américaine aux États-Unis et dans le monde en général. « Par exemple, en Espagne, il existe un préjugé colonial presque inconscient qui consiste à penser que ce qui vient d’Amérique latine n’est pas aussi important que ce qui vient de Londres, New York ou Los Angeles. Heureusement, les jeunes qui ont aujourd’hui 15, 25 ou 30 ans n’ont plus ce préjugé. Ils écoutent la musique latine de manière beaucoup plus naturelle, et c’est l’un des facteurs les plus déterminants. »
Il en va de même pour les artistes. Aujourd’hui, ils n’ont plus de préjugés et respectent leurs racines culturelles, explique Lenore. « Par exemple, Julio Iglesias, qui était un artiste extrêmement populaire, lorsqu’il a voulu conquérir le marché latino-américain, est parti s’installer à Los Angeles et a enregistré un album en anglais destiné au public américain. Cela avait déjà commencé à changer, il y avait des précédents très importants, notamment au Mexique, comme Luis Miguel et Juan Gabriel qui ont refusé d’enregistrer un album en anglais. »
Il cite une autre raison qui explique le succès du reggaeton : les réseaux sociaux. «L'industrie anglo-saxonne a toujours eu tendance à privilégier la promotion de ses propres artistes. Mais soudain, grâce à l'algorithme de YouTube qui s'appuie sur les morceaux écoutés, l'auditeur se voit proposer une autre chanson latino-américaine. Cela a joué un rôle fondamental dans ce changement de paradigme et dans le fait qu'aujourd'hui, les artistes latino-américains peuvent rivaliser avec les artistes anglo-saxons », a-t-il déclaré à CONNECTAS.
Depuis les pionniers du reggaeton à la fin des années 90 jusqu’au phénomène Bad Bunny, bien des choses ont changé, et aujourd’hui, les artistes vont même jusqu’à promouvoir des valeurs telles que le féminisme. Pour Chávez, également connu sous le nom de Dr. Reggaeton, cette évolution lui a permis de devenir l’une des figures centrales de la musique de ce siècle. « Les artistes « underground » comme ceux du «mainstream » ont fait du reggaetón un vecteur de messages qui vont précisément à l’encontre du machisme, du colonialisme et de bien d’autres choses. »
Dans un entretien avec CONNECTAS, Chávez souligne un autre changement : l'autonomisation des femmes. « Bichota (l'un des tubes de la chanteuse colombienne de reggaeton Karol G) vient du mot « bitch ». Cela signifie : « Je suis la meilleure bitch» ; « C'est moi la bitch » ; « C'est moi qui prends les décisions » ; « J'ai le contrôle sur mon corps, sur mes relations, sur mes émotions… » En d'autres termes, des expressions qu'on n'entendait pas aux débuts du reggaeton ni dans d'autres genres musicaux. »
Les collaborations entre artistes et le mélange des rythmes latinos constituent également des atouts majeurs de ce genre, ajoute le chercheur. « Toutes les chansons ne sont pas exclusivement du reggaeton ; beaucoup d’entre elles s’inspirent d’autres traditions rythmiques telles que la salsa, la cumbia, la samba, le tango, la bachata et le flamenco. » Ces mélanges permettent de mettre en valeur la diversité musicale de la région à l’échelle mondiale, tandis que les collaborations entre chanteurs leur permettent d’élargir leurs marchés.
De plus, Chávez souligne que le reggaeton est également produit en dehors du monde latino-américain. « J’ai entendu du bon reggaeton venant d’Inde, du Royaume-Uni, de France, d’Italie, de Pologne, de Finlande, de Corée, du Japon, de Chine, d’Australie… Bref, la liste est longue. » Les morceaux de sa sélection comportent au moins une phrase en espagnol et sont mélangés à des rythmes locaux.
Alors que les industries musicales de la région ne cessent de se développer à l'échelle mondiale, les questions qui intéressent l'Amérique latine restent très éloignées de l'agenda politique international. À l'heure actuelle, aucun dirigeant latino-américain ne jouit de l'influence dont bénéficient de nombreux artistes de reggaeton.
Eduardo Torres Arancivia, historien péruvien, explique que le débat politique sur les idéologies et leur rapport au pouvoir n’intéresse plus les jeunes autant qu’auparavant. « Mais l’art semble leur permettre de s’évader de cette réalité qui leur paraît si complexe ou si frustrante, car l’art est aussi une forme d’évasion. Par son effet cathartique, l’art crée un univers alternatif où il est possible de réaliser ce qui est hors de portée dans la réalité politique. »
Lenore ajoute que le problème du leadership politique est mondial. « Le fait est que les dirigeants politiques, les partis et les syndicats ont de moins en moins de pouvoir. Ils ne sont donc pas en mesure de changer grand-chose, et nous leur faisons donc moins confiance. »
Il fait également remarquer que les artistes, en revanche, exercent une grande influence en tant que figures de proue de la société. « Le reggaeton est critiqué parce qu’il promeut un mode de vie criminel, et c’est en partie vrai, mais d’un autre côté, comme le dit Daddy Yankee lui-même : avant que je ne chante, les jeunes de mon quartier voulaient devenir dealers ; depuis, tout le monde veut devenir chanteur. »
Il rappelle également comment Ricky Martin, Residente et Bad Bunny ont pris part aux manifestations de 2019 contre le gouverneur de Porto Rico, Ricardo Rosselló, après que des enregistrements audio ont révélé ses attitudes corrompues et homophobes. « Bad Bunny a accompli ce que je considère comme le plus grand acte politique possible : refuser de l’argent pour se joindre à une manifestation populaire. Il était en tournée en Europe, où il gagnait entre 500 000 et un million d’euros par concert, et il est revenu à San Juan pour soutenir ces manifestations populaires. »
Bad Bunny y Residente están encabezando las protestas en contra del gobernador de Puerto Rico. Su papel es fundamental en las revueltas. Vivimos tiempos en donde las manifestaciones no las encabezan sindicalistas, sino referentes culturales. Y esto no es ni mejor, ni peor. pic.twitter.com/yLRfAL4iGg
— Isabel Serrano (@isabelsd99) July 18, 2019
Bad Bunny et Residente sont à la tête des manifestations contre le gouverneur de Porto Rico. Leur rôle est essentiel dans ces soulèvements. Nous vivons à une époque où les manifestations ne sont plus menées par des syndicalistes, mais par des figures de la culture. Et ce n’est ni mieux ni pire. pic.twitter.com/yLRfAL4iGg
— Isabel Serrano (@isabelsd99) 18 juillet 2019
Pour Torres, il ne s'agit là que d'un cas particulier, car il explique que de nombreux artistes ne s'engagent pratiquement pas en politique, du moins au sens traditionnel du terme. Et même si cela est peut-être vrai, il existe bien d'autres moyens d'influencer le débat public, la perception du monde et la manière dont il peut être transformé, lorsqu'il s'agit de prendre position contre un dirigeant ou une idéologie en particulier.
Par exemple, Lenore trouve étrange que, dans les sociétés qui se font les porte-drapeaux de la lutte contre l’impérialisme, on ne comprenne pas le pouvoir anti-impérialiste du reggaeton. « Cette intuition et cet effort pour créer un rap festif, dansant et plus hédoniste constituent la démarche la plus anti-impérialiste qui soit, car cela revient en fait à rejeter les produits culturels que la puissance dominante tente de vous vendre. » Bad Bunny l’a clairement exprimé dans cette interview accordée à El País : il faut que tu brises cette idée que les gringos sont des dieux… Non, papi [«papa»].
Par ailleurs, les succès remportés par les Latinos dans d'autres secteurs des industries culturelles, comme Hollywood, sont certes très importants, mais ils ne sont pas comparables à l'influence qu'ont eue la musique populaire ou la littérature latino-américaine pendant les années de « boom » de la seconde moitié du XXe siècle.
Chávez se montre optimiste : « Je pense que tout cela peut servir de référence pour comprendre l’importance de l’élan que connaît actuellement le reggaeton, son rôle dans le regain d’intérêt suscité pour quelque chose qui nous est propre, qui n’est pas une création artificielle, mais bien quelque chose de très naturel. Il a commencé à mettre en valeur d’autres traditions qui nous appartiennent, notamment notre langue, notre façon de penser, de faire la fête, d’être. »
Des récits mieux ciblés développent un engagement plus permanent favorisant des discussions plus profondes.
Initialement publié le Global Voices en Français

Image produite par Gabriela Mesones sur Canva Pro pour Global Voices
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