
Ce qui fera du projet la plus grande zone marine protégée transfrontalière au monde
Initialement publié le Global Voices en Français

Des récifs coralliens en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Photo prise par Brocken Inaglory. Disponible sur Wikimedia Commons. CC BY-SA 3.0
[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet redirigent vers des pages en anglais.]
Ce billet fait partie de la série Spotlight de Global Voices de mai 2026, « Une crise mondiale, des solutions locales ». Cette série présentera des histoires de lutte et d'actions pour le climat réussies, un regard sur la façon dont les communautés de l'hémisphère sud font face à la crise, des analyses sur l'impact potentiel de cette situation sur les générations futures, et bien plus. Vous pouvez soutenir ces reportages en faisant une donation ici.
La Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Fidji et le Vanuatu ont trouvé un accord pour étendre et relier leurs zones marines protégées, confirmant leur engagement d'accorder la priorité à la santé des océans et à l'environnement.
Cette initiative a été annoncée lors du tout premier Sommet océanique Mélanésien en mai 2026, qui a eu lieu à Port Moresby, capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.
La Mélanésie est une région du Pacifique.
Ce réseau de réserves marines est appelé le Corridor océanique mélanésien des réserves (Melanesian Ocean Corridor of Reserves ou MOCOR ), qui a été créé par les trois États du Pacifique « afin de former un front mélanésien uni en ce qui concerne la gouvernance des océans, qui se concentre sur la protection intégrale de nos écosystèmes marins fragiles tout en renforçant les conditions de vie culturelles et économiques de nos communautés côtières. »
Le MOCOR est le dernier exemple en date mis en place par les pays du Pacifique pour lutter contre les graves conséquences du changement climatique. La région a historiquement toujours généré peu d'émissions de carbone. Pourtant, c'est elle qui subit le plus de conséquences extrêmes du changement climatique, et beaucoup de ses communautés insulaires sont confrontées à la menace de la montée des eaux et à la destruction des récifs coralliens.
Ces réserves marines interconnectées couvriront pas moins de six millions de kilomètres carrés, ce qui fera du projet la plus grande zone marine protégée transfrontalière au monde.
En Papouasie-Nouvelle-Guinée, la zone marine protégée Western Manus pourrait couvrir plus de 214 000 kilomètres carrés dans la Mer de Bismarck, ce que le gouvernement estime que cette zone fera presque la taille du Royaume-Uni. Cela représente 9% de la zone économique exclusive du pays.
Le Vanuatu a annoncé attribuer à l'initiative du MOCOR 70 000 kilomètres carrés de la zone marine protégée nationale de Torba, soit une zone de la taille de l'Irlande. Cela représente 10% de sa zone économique exclusive.
Les Fidji se sont engagées à attribuer 15 % de leurs eaux dans l'initiative du MOCOR cette année et à étendre celle-ci au fil des cinq prochaines années.
Jotham Napat, Premier ministre de Vanuatu, a souligné l'importance de protéger l'océan. Il a déclaré : « Nous ne sacrifions pas notre océan pour le sauver. Nous choisissons de le protéger au lieu de l'exploiter, de préserver l'héritage de nos ancêtres aux intérêts à court terme des autres. »
Le Premier ministre des Fidji, Sitiveni Rabuka, a lui rappelé à ses homologues du Pacifique que la responsabilité de protéger des milieux marins n'est pas quelque chose limitée par les frontières.
This initiative represents a bold and timely step forward, recognizing that our oceans do not end at national boundaries, and that our stewardship responsibilities must therefore extend across them.
MOCOR is more than a conservation initiative. It is a platform for Melanesian integration.
Cette initiative représente une avancée audacieuse et opportune, en reconnaissant que nos milieux marins ne s'arrêtent pas aux frontières nationales, et que les responsabilités de leur gestion sur le long terme doivent s'étendre au-delà de celles-ci.
Le MOCOR est plus qu'une initiative de conservation. C'est un tremplin pour l'intégration mélanésienne.
Enric Sala, explorateur en résidence pour National Geographic a salué l'annonce de l'initiative MOCOR. Il a déclaré : « Cette avancée audacieuse représente un engagement des dirigeants de la Mélanésie à protéger 30 % d'un des milieux marins les plus riches en biodiversité de la planète. »
De plus, le Réseau du Pacifique sur la mondialisation a accueilli favorablement l'initiative MOCOR et a incité les dirigeants à rendre les engagements régionaux exécutoires au niveau national en envisageant un moratoire régional sur l'exploitation minière en eaux profondes. Un sujet qui divise la communauté du Pacifique depuis que certains gouvernements ont indiqué qu'ils autorisaient l'exploration et l’extraction [fr] de minéraux en eaux profondes, et cela malgré ses conséquences environnementales désastreuses potentielles.
Un autre moment marquant du Sommet océanique Mélanésien a été le lancement symbolique d'une « bouteille à la mer » contenant la déclaration d'engagement des peuples du Pacifique. En voici un extrait.
To the technocrats out there, to those of you who in haste for profit of today’s generation, squandering the prospect of young Moana’s generation.
Together, we stand not just as nations but as guardians.
Guardians of a shared ocean that feeds our people, carries our stories, and connects every island across our Pacific Ocean.
The ocean does not belong to us. We belong to the ocean.
One people. One ocean. One future. Wansolwara.
À vous, technocrates, à vous qui, dans votre quête effrénée de profit pour la génération d'aujourd'hui, gaspillez l'avenir de celle de la jeune Moana.
Ensemble, nous ne sommes pas seulement des nations, mais aussi des gardiens.
Des gardiens d'un océan commun qui nourrit nos peuples, raconte nos histoires et relie toutes les îles de notre océan Pacifique.
Il ne nous appartient pas. Nous appartenons à l'océan.
Un peuple. Un océan. Un avenir. Wansolwara.
Les nations mélanésiennes ont accepté de se réunir à nouveau dans deux ans lors d'un nouveau sommet pour faire le point et renforcer leurs engagements pour la protection de l'océan.
Les autorités de Hong Kong tolèrent les LGBTQ+, mais préféreraient qu'ils ne se montrent pas publiquement
Initialement publié le Global Voices en Français

Les activités du mois des fiertés de Hong Kong se déroulent ce mois-ci à l'hôtel Eaton. Photo de gauche prise par Alex Huda et publiée dans la brochure d’Eaton Pride 2026. Usage loyal.
Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée et préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
Depuis la promulgation de la loi sur la sécurité nationale (LSN) en 2020, la société civile de Hong Kong est confrontée à des défis croissants ces dernières années, comme des arrestations et des poursuites politiques, la dissolution d'ONG, la diminution des sources de financement et l'érosion du droit de manifester et de se réunir.
Le militantisme LGBTQ+ a également subi des répercussions négatives. Depuis 2023, la marche des fiertés de la ville a dû se tenir en intérieur, les organisateurs ne parvenant pas à trouver de lieux publics leur permettant de célébrer librement l'événement. Cette difficulté d'accès aux lieux a aussi contraint les organisateurs des Gay Games 2023 à réduire leurs activités et ceux du carnaval Pink Dot à déplacer l'événement en intérieur. Les groupes de défense des droits LGBTQ+ ont vu leurs financements provenant du gouvernement ou d'organismes caritatifs chuter drastiquement.
Pour comprendre comment les communautés LGBTQ+ de la ville sont affectées par le climat politique post-LSN, Global Voices a interviewé en face à face Peregrine (pseudonyme), un·e militant·e non-binaire qui a évoqué les défis qu'il a rencontrés, ses stratégies de survie et ses espoirs pour l'avenir.
GV: Comment expliquez-vous la répression des droits LGBTQ+ ces dernières années, en particulier depuis la promulgation de la LSN en 2020 ?
Peregrine : Les [personnes] LGBTQ+ faisaient partie intégrante du mouvement pour la démocratie à Hong Kong, les premières campagnes de la communauté se sont en effet déroulées sur le plan juridique et judiciaire, incluant notamment l'adoption de la Déclaration des droits, la dépénalisation des actes homosexuels entre adultes consentants en 1991, ainsi que des recours en justice contre les politiques discriminatoires du gouvernement à l'égard des couples de même sexe légalement mariés.
De nombreux avocats spécialisés dans les droits humains, qui agissaient pour le compte de la communauté LGBTQ+, étaient affiliés au mouvement démocrate, les deux mouvements allaient donc souvent de pair.
Avant l'introduction de la loi sur la sécurité nationale en 2020, certains groupes favorables au pouvoir en place, même la Fédération nationale des syndicats de Chine, avaient exprimé leur soutien aux droits LGBTQ+. Cependant, après l'adoption de cette loi et les arrestations massives de 47 militants pro-démocratie qui ont suivi, l'attitude [de ces groupes] a changé.
Ainsi, je considère que la répression des droits LGBTQ+ s'inscrit dans le cadre plus large de la répression visant le secteur pro-démocratie. Je ne pense pas que beaucoup de personnalités proches du pouvoir perçoivent les activités LGBTQ+, comme les Gay Games 2023 ou la marche des fiertés, comme une menace ; elles s'abstiennent simplement d'exprimer leur soutien parce que les droits LGBTQ+ étaient historiquement associés à l'agenda pro-démocratie. Je soupçonne également nombre d'entre elles de vouloir s'aligner sur la position de Pékin et de ne pas oser exprimer leur opinion par peur de commettre une erreur politique. Résultat, ce sont quelques voix ultra-conservatrices qui finissent par représenter l'ensemble de l'ordre établi.
Un autre problème réside dans le fait que les forces de l'ordre s'opposent désormais aux rassemblements publics liés à des revendications sociales ou politiques. La société civile tout entière est réduite au silence, et les [organisations] LGBTQ+ ne peuvent échapper à ce climat d'intimidation.
GV: Pourriez-vous nous en dire plus sur la manière dont le nouvel ordre politique affecte la dynamique interne de la communauté LGBTQ+ ?
Peregrine : Comme personne ne sait où se situe la « ligne rouge », nos opinions sont plus partagées. Prenons l'exemple de la campagne pour le droit au mariage : alors qu'il était encore en détention dans le cadre de l'affaire des 47 militants, Jimmy Sham a dû faire face à des pressions internes émanant de quelques voix conservatrices accusant sa démarche de recours judiciaire visant à obtenir l'égalité en matière de mariage d'être trop aggressive. Par la suite, lorsque la Cour d'appel finale a rendu une décision favorable à la mise en place d'un cadre juridique pour les unions de même sexe, certains étaient satisfaits de ce résultat, tandis que d'autres ont insisté pour continuer à revendiquer le droit au mariage à part entière. C'est la raison pour laquelle nous n'avons organisé aucune célébration publique le jour J.
L'ironie de la situation est qu'après tous les efforts juridiques déployés pour inciter le gouvernement à instaurer un dispositif d'enregistrement des unions de même sexe, le Conseil législatif a rejeté le projet de loi gouvernemental en septembre 2025.
GV: Comment gérez-vous les « lignes rouges » ?
Peregrine : Il est très difficile de naviguer entre ces lignes rouges dans le climat politique actuel. Même les partisans de l'ordre établi ne savent pas où elles se situent. Comme par exemple les Gay Games 2023. L'événement avait reçu le soutien de l'Office du tourisme de Hong Kong afin de promouvoir la ville comme une société ouverte et diversifiée. Cependant, les Jeux ont finalement bénéficié de peu de soutien gouvernemental et ont dû s'appuyer sur des infrastructures scolaires pour accueillir de nombreuses compétitions sportives. Un autre exemple est le carnaval en plein air annuel « Pink Dot », qui est considéré comme trop commercial par certains membres de la communauté LGBTQ+. Pourtant, même un événement aussi modéré a vu ses réservations de lieux annulées brutalement au cours des deux dernières années.
Après le 10e anniversaire du carnaval en septembre 2024, Pink Dot s'est vu brusquement refuser l'autorisation d'organiser l'événement en plein air par l'Autorité du district culturel de West Kowloon en 2025, puis par Link REIT en 2026, obligeant le carnaval à se tenir respectivement en ligne et en intérieur.
Peregrine : Nous sommes désormais aussi confrontés à une réaction de rejet mondiale à l'encontre des personnes LGBTQ+. Par exemple, l'année dernière au Kazakhstan, une loi interdisant la soi-disant « propagande LGBTQ+ » a été adoptée, considérant toute représentation positive d'une orientation sexuelle sortant de la norme comme de la « propagande ».
Quant aux autorités de Hong Kong, elles se contentent de respecter les normes minimales en matière de droits humains fixées par les Nations Unies, ce qui signifie qu'elles autorisent l'existence de la communauté, mais préfèrent que ses membres ne s'affichent pas publiquement. C'est la raison pour laquelle nous n'avons pas pu trouver de lieux publics pour nos activités.
La journée internationale contre l'homophobie, la biphobie et la transphobie (IDAHOT) est restée une activité LGBTQ+ visible publiquement, puisque des ONG de défense des droits LGBTQ+ installent des stands dans le quartier de Causeway Bay pour revendiquer l'égalité des droits des minorités sexuelles, grâce au soutien des consulats de pays européens.
GV: Quel impact la question des lieux de rassemblement a-t-elle sur le mouvement LGBTQ+ de Hong Kong ?
Peregrine : Une facette importante du mouvement LGBTQ+ consiste à encourager la communauté à faire son coming out avec fierté lors de défilés et de rassemblements, ce qui nous permet également de nous rencontrer en personne, de discuter de problèmes importants et d'établir un consensus. Ceux qui ne sont pas encore en paix avec leur orientation sexuelle ou leur identité de genre ont besoin de se voir pour résoudre leurs conflits intérieurs. De plus, faire notre coming out en tenues sexy ou en drag-queens peut inciter le grand public à adopter une démarche inclusive. Mais nous n'avons plus l'espace pour le faire maintenant.
En 2023, le diffuseur de radio et de télévision financé par le gouvernement a également supprimé son émission « We are Family », lancée en 2006 pour sensibiliser les citoyens à la diversité sexuelle.
GV: De nombreux médias rapportent que les ONG LGBTQ+ subissent des coupes budgétaires. Avez-vous un point de vue d'initié sur la situation ?
Peregrine : Par le passé, outre les financements directs d'institutions publiques comme la Commission pour l'égalité des chances, les ressources destinées à renforcer la communauté LGBTQ+ provenaient aussi des activités de plaidoyer de grandes ONG et d'associations caritatives, celles-ci réaffectaient des subventions allouées à la santé et aux services sociaux à des actions de défense des droits, comme l'autonomisation de la communauté. Ces dernières années, la plupart de ces institutions ont réduit leurs activités de plaidoyer par crainte de perdre le soutien du gouvernement pour leurs autres missions.
GV: Quels espaces restent-ils pour le militantisme LGBTQ+ ?
Peregrine : Je m'attends à ce que le militantisme LGBTQ+ devienne très individualisé. En fait, sur les réseaux sociaux, en particulier sur Threads, les contenus LGBTQ+ positifs ne manquent pas, et lorsque les discussions ont lieu, on voit apparaître des groupes de personnes partageant les mêmes idées sur les réseaux. J'appellerais ces groupes des « espaces queers ». Néanmoins, en raison des algorithmes, ils restent peu visibles pour ceux qui n'appartiennent pas à ce cercle.
On peut dire que nous sommes contraints d'évoluer dans une semi-clandestinité, et nous devons continuer à élargir ces espaces souterrains en creusant nos propres « terriers de lapin » virtuels et physiques, afin de bâtir une tribu urbaine fondée sur l'entraide, à l'image de la culture ball new-yorkaise des XIXe et XXe siècles.
GV: Avez-vous des espoirs pour l'avenir du mouvement LGBTQ+ à Hong Kong ?
Peregrine : Bien avant la dépénalisation de l'homosexualité à Hong Kong dans les années 1990, la communauté LGBTQ+ avait déjà trouvé des moyens de survivre. Actuellement, l'acceptation de la diversité sexuelle par le public reste élevée, et il existe toujours des lieux privés où nous pouvons organiser des activités à plus petite échelle, comme des festivals de films LGBTQ+. Ce dont nous avons besoin, c'est que chaque individu prenne la responsabilité de défendre cet espace en participant aux événements LGBTQ+ et en faisant des dons aux groupes de défense des droits. Nous ne pouvons plus nous contenter d'être bénéficiaires sans contrepartie.
Bien que les autorités cherchent à marginaliser davantage la communauté LGBTQ+, elles ne peuvent nier notre existence. Même en Chine, malgré la répression sévère visant la communauté LGBTQ+, le pays a inauguré sa première clinique dédiée aux transgenres en 2024, a autorisé la Semaine de la diversité à Pékin pour marquer la Journée internationale contre l'homophobie, la biphobie et la transphobie (IDAHOT) en 2025, et a permis aux femmes célibataires d'accéder à l'insémination artificielle. Si Hong Kong souhaite demeurer une ville internationale, elle doit faire bien mieux que cela.
Les autorités ont déclaré vouloir empêcher la « normalisation » de la culture LGBTQ+
Initialement publié le Global Voices en Français

Un participant à une marche publique brandissant un drapeau de la Fierté en Malaisie. Photo : ARTICLE 19, CC BY-NC-SA 2.5
Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est protégée et préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
Un responsable malaisien a annoncé que le gouvernement cesserait d'utiliser le terme « LGBT » pour le remplacer par « budaya songsang », qui signifie « culture déviante » en malais, reflétant ainsi l'intensification de la discrimination que subissent les personnes LGBTQ+ dans le pays.
Lors d'une session parlementaire en février, Marhamah Rosli, vice-ministre auprès du Premier ministre (chargée des affaires religieuses), a déclaré que l'abandon de ce terme influencerait les algorithmes en ligne et empêcherait ainsi la « normalisation » de la culture LGBTQ+.
« Plus nous le prononçons, l'écrivons ou l'évoquons [le terme LGBT], plus les contenus qui y sont liés surgissent. Sans nous en rendre compte, nous en faisons la promotion », a-t-elle affirmé.
Bien que sa population soit majoritairement musulmane, la Malaisie est réputée pour son approche modérée dans l'application des lois islamiques. Cependant, ces dernières années, des musulmans radicaux ont fait pression avec insistance pour une application stricte et une intégration des enseignements islamiques dans la gouvernance.
Cette situation a entraîné de fréquentes attaques visant la communauté LGBTQ+. Justice for Sisters a rapporté qu'en 2025 seulement, environ 307 personnes LGBTQ+ ont été arrêtées en vertu de lois fédérales et étatiques. Un rapport d'Amnesty International a révélé qu'entre 2020 et mai 2025, 13 publications abordant des thèmes ou des contenus LGBTQ+ avaient été interdites. Le rapport souligne également que près de 48 % des personnes LGBTQ+ interrogées avaient déclaré devoir modérer leurs propos ou s'autocensurer par crainte pour leur sécurité.
Un programme de bien-être destiné aux personnes LGBTQ+ a été contraint d'annuler une activité en janvier après avoir été signalé à la police et aux autorités pour une prétendue promotion de « comportements sexuels déviants ». Le même mois, le sultan de Selangor a banni toutes les « activités LGBTQ+ ».
Dans un communiqué, Justice for Sisters a critiqué la décision de remplacer le terme LGBTQ+, la qualifiant d'« escalade dangereuse de désinformation et d'hostilité sponsorisées par l'État à l'encontre des personnes LGBT ».
Le terme budaya songsang déshumanise les personnes LGBT, alimente la désinformation et renforce la croyance dangereuse selon laquelle des personnes devraient être « corrigées ». Il contribue directement à la violence, à la discrimination ainsi qu'aux atteintes à la dignité et à l'égalité, en violation des articles 5 et 8 de la Constitution fédérale.
Qistina Johari, militante au sein d'Amnesty International Malaisie, a averti que ce nouveau terme risquait de légitimer et d'amplifier la haine et la discrimination à l'encontre de la communauté LGBTQ+.
Nous condamnons fermement cette décision consternante du gouvernement. Lorsque des représentants de l'État qualifient les personnes LGBTI de « déviantes », ils ne défendent pas la moralité — ils légitiment la haine et la discrimination envers un groupe extrêmement vulnérable. Les paroles des dirigeants ont du poids et des conséquences bien réelles.
Dans un article rédigé pour l'East Asia Forum, Vilashini Somiah, maître de conférences au programme d'études sur le genre de l'université de Malaya, a souligné que le Premier ministre Anwar Ibrahim cherchait peut-être à « apaiser ses partenaires de coalition islamistes conservateurs en amont des élections législatives ».
Son gouvernement évolue dans un environnement complexe où la consolidation de sa base politique peut primer sur les engagements en matière de droits humains. Les pressions ethno-religieuses ont détourné sa fragile coalition de la voie des réformes, et ont fait de la communauté queer un bouc émissaire à faible coût électoral, qui sert de diversion ou de démonstration d'autorité morale.
Anwar, ancien chef de l'opposition, a accédé au pouvoir en proposant un programme de réformes, mais ses détracteurs ont exprimé leur déception face à son incapacité à tenir ses promesses électorales.
Sur le réseau social X, l'utilisatrice Elsie Low a souligné l'attention disproportionnée portée au contrôle des identités plutôt qu'à la lutte contre la corruption au sein de l'administration.
Ainsi, la Malaisie remplace officiellement le terme « LGBT » par « culture déviante » pour « empêcher la normalisation ». Bizarre que cette même énergie ne soit pas déployée contre la corruption. Depuis quand la corruption fait-elle partie de notre culture «normale » alors que l'identité est qualifiée de « déviante » ?
Channel News Asia a interviewé Mitch Yusof, membre de SEED, une organisation dédiée à la communauté transgenre, sur la manière dont ils s'adaptent à la surveillance accrue et aux menaces émanant du gouvernement et de ses partisans conservateurs.
Nous réfléchissons davantage à notre façon de dire les choses… qu'il s'agisse de la façon dont nous présentons publiquement les programmes, du langage que nous utilisons sur les réseaux sociaux ou de la manière dont nous partageons des informations sensibles.
Cela nous permet de garder le contrôle et d'éviter les risques inutiles. Nous mettons plus l'accent sur la sensibilisation aux risques auprès du personnel et des membres de la communauté, afin que chacun comprenne le contexte dans lequel nous évoluons.
Malgré les inquiétudes soulevées par les organisations de défense des droits humains, les autorités ont continué de mener des raids ciblant la communauté LGBTQ+. En mai, la police a interpellé 51 hommes lors d'un raid dans un hôtel de Kuala Lumpur, les soupçonnant d'avoir participé à une « soirée gay alimentée par la drogue ».
L'éducation non formelle aide les jeunes à comprendre la complexité du passé et l'importance d'une collaboration aujourd'hui
Initialement publié le Global Voices en Français

Des jeunes venant de Croatie, de Serbie et de Bosnie-Herzégovine. Photo provenant des archives du PCRC, utilisée avec permission.
[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en anglais.]
Cet article écrit par Iris Knežević est apparu dans le Balkan Diskurs le 10 mars 2026. Une version éditée est republiée sur GlobalVoices dans le cadre d'un partenariat avec le Centre de recherche post-conflit (PCRC).
Pendant que les politiciens régionaux adhèrent de plus en plus à la rhétorique nationaliste aggravant les divisions, des jeunes venant de Croatie, de Bosnie-Herzégovine et de Serbie adoptent une approche différente, basée sur une collaboration quotidienne, et sur l'apprentissage.
Pour eux, cette coopération régionale n'est pas un slogan politique mais une vraie expérience acquise à travers une éducation non formelle, de la formation et des initiatives de la société.
Cette collaboration est mise en place hors du système d'éducation traditionnel à travers des ateliers à Sarajevo, des voyages d'étude à Zagreb et des projets collaboratifs à Belgrade. Pendant ces moments, ces jeunes discutent de responsabilité, du rapport à la mémoire collective et de l'héritage des guerres des années 90, développant ainsi leur esprit critique et abordant des questions souvent sans réponse au cours des formations traditionnelles.
Contrairement à une éducation traditionnelle, qui est souvent marquée par des récits nationalistes et des interprétations sélectives du passé, l'éducation non formelle fournit un espace permettant la réflexion critique et le dialogue ouvert. Les formations régionales, les échanges de jeunes et les ateliers sociétaux aident les jeunes à comprendre la complexité du passé et l'importance d'une coopération aujourd'hui.
Vid Radičević, un jeune de 22 ans venant de Zemun en Serbie, estime que cette coopération régionale est une opportunité pour rencontrer de nouvelles personnes, de nouvelles mentalités, de nouveaux lieux, de nouvelles coutumes, et aussi de « comprendre tout le monde sans avoir besoin de traduction, peu importe les langues indiquées dans les livres ». Il ajoute que « c'est important de comprendre et de connaître d'autres réalités que la sienne pour mieux comprendre qui nous sommes, à quoi nous aimerions que notre environnement ressemble, ce que nous pouvons faire dans nos propres communautés pour les rendre plus ouvertes, et de ne pas être distrait de ce qu'on veut en tirer ».

Vid Radičević pendant une manifestation à Novi Pazar. Photo issue des archives privées de Vid Radičević, utilisée avec permission.
Les organisations de la société civile font découvrir aux jeunes les thèmes de la justice transitionnelle, des droits humains et de solidarité régionale depuis maintenant presque trois décennies. Les voyages d'études, les visites de lieux commémoratifs et les débats publics montrent que faire face au passé n'est pas trahir son pays, mais un acte de responsabilité sociale
Durant les périodes de formation, les jeunes entendent souvent pour la première fois le point de vue de ceux qui se trouvent « de l'autre côté ». C'est souvent leur chance de discuter sans la rhétorique politique dominante et beaucoup sont surpris par la similitude de leurs expériences, étant donné les contextes politiques exclusifs dans lesquels ils vivent à Zagreb, Sarajevo et Belgrade.
Parmi les fréquentes tensions politiques en Croatie, en Bosnie-Herzégovine et en Serbie, la coopération régionale des jeunes ressort comme une forme de résistance. Les jeunes refusent d'accepter la logique de culpabilité collective et d'intolérance permanente, choisissant ainsi la solidarité.
Enis Mlivić, jeune de 24 ans venant de Breza en Bosnie-Herzégovine, a déclaré que cette coopération régionale est vivifiante car elle permet de sortir du sentiment d'isolement. Il a expliqué que : « quand tu sais qu'il y a des gens à Belgrade, à Zagreb, à Podgorica ou encore à Pristina qui se battent pour des valeurs similaires dans le domaine des droits humains, de responsabilité et de la culture de la mémoire, tu te rends compte que tu n'es pas tout seul. Ça donne de la légitimité et de la force. Ça permet de rassembler les ressources, les connaissances et les expériences, et plus important, ça rassemble les gens. »

Enis Mlivić au Peace Festival organisé par le Centre de recherche post-conflit. Photo issue des archives PCRC , utilisée avec permission.
La solidarité des jeunes de la région se manifeste dans les campagnes communes contre les propos haineux, par le soutien aux militants et aux manifestations, par des actions et autres activités, mais aussi par de simples gestes comme participer à des commémorations dans les pays voisins.
Sans la création d'un espace de dialogue et de compréhension mutuelle, une coopération régionale n'est pas durable, c'est la leçon dont les jeunes militants font l'expérience.
Le déni des crimes de guerre, la relativisation des décisions de justice et l'instrumentalisation des guerres aggravent la méfiance et empêchent les possibilités de dialogue.
C'est une des raisons pour lesquelles ces initiatives régionales qui rassemblent les jeunes sont extrêmement importantes, elles créent un réseau de confiance qui dépasse les frontières et les politiques au quotidien. Quand les jeunes analysent les jugements des tribunaux internationaux ensemble, visitent des lieux commémoratifs ou encore travaillent sur des recherches en commun, ils développent une culture de responsabilité, qui est un des prérequis pour une paix durable.
Tena Vizinger, une jeune de 21 ans originaire de Zagreb, pense que cette coopération régionale pour surmonter le passé est cruciale pour l'avenir. Elle précise qu'elle fait notamment référence à l'adhésion à l'Union Européenne et à la nécessité de surmonter les obstacles mutuels : « Je pense que faire face au passé ensemble est possible, et que tout ça peut être plus facile en faisant des changements structurels, notamment par exemple, dans le domaine de l'éducation. La Croatie et d'autres pays ont déjà des enseignants très compétents et de grande qualité qui mettent en avant l'idée d'un dialogue mutuel, et j'espère que, dans le futur, cela se concrétisera en une coopération entre les pays pour faire face au passé ».
Malgré des obstacles allant des ressources limitées de la société aux pressions politiques, le militantisme des jeunes de la région ne cesse d'augmenter. Les jeunes travaillent ensemble dans le cadre de formations, d'ateliers et de projets collaboratifs, démontrant que l'initiative et la solidarité permettent de surmonter les obstacles institutionnels. Même s'ils n'ont pas participé aux guerres pendant les années 90, ils sont conscients que les séquelles des conflits continuent de conditionner les relations sociales.
Grâce à ces initiatives, les jeunes montrent que cette coopération n'est pas qu'un idéal mais une réalité concrète. Les formations en commun, les visites de lieux commémoratifs comme les anciens camps de concentration, les monuments en hommage et d'autres lieux connus pour avoir été le théâtre de violences pendant les guerres et les projets de société aident à dépasser les stéréotypes, à créer un espace de dialogue et à établir les fondations pour une action collective concrète, suggérant que l'avenir de la région peut être défini non pas par la division, mais par la collaboration et des efforts communs.
L'accès à Internet est souvent utilisé comme un outil de contrôle des médias pendant les conflits.
Initialement publié le Global Voices en Français

Image fournie par iMEdD, utilisée avec autorisation.
Cet article d'Elli Kostika, Katerina Voutsina, et Kelly Kiki est un extrait d'un texte plus long, initialement publié le 18 mars 2026 par l'organisation journalistique à but non lucratif Incubator for Media Education and Development (iMEdD). Cet extrait est publié sur Global Voices, avec autorisation. Il est republié sous licence Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International. Toute autre utilisation d'images ou de graphiques par des tiers nécessite une autorisation.
Le 8 janvier 2026, l'Iran s'est retrouvé plongé dans le noir. Alors que des manifestations se propageaient à travers le pays, le gouvernement a imposé une coupure quasi totale d'Internet, isolant des millions de personnes du reste du monde. Cette mesure faisait suite aux plus importantes manifestations qu'ait connues le pays depuis la révolution de 1979. Durant ces manifestations, qui ont débuté fin décembre 2025 et duré près d'un mois, les forces de sécurité iraniennes ont mené une répression brutale, faisant des milliers de morts parmi les manifestants, un nombre pouvant aller de 3 000 selon le bilan officiel iranien, à 30 000, d'après plusieurs rapports.
L'accès à Internet a été partiellement rétabli fin janvier, mais les journalistes avaient toujours du mal à rester connectés. Puis, quelques heures après les premières frappes américano-israéliennes ayant touché l'Iran le 28 février, les autorités ont imposé une nouvelle coupure d'Internet.
Le 11 mars 2026, Access Now, une organisation à but non lucratif qui protège les droits numériques des communautés vulnérables, a lancé un appel urgent aux autorités iraniennes pour qu'elles rétablissent l'accès complet à Internet et cessent toute nouvelle interruption. L'organisation a réaffirmé que « les coupures d'Internet dans les zones de conflit ont des conséquences vitales. Elles exposent les civils à des risques de mort, de blessures et de maladies, provoquent des traumatismes psychologiques et une détresse mentale, perturbent les moyens de subsistance et empêchent l'accès aux biens essentiels à la survie, comme la nourriture et les médicaments. Elles bloquent également les journalistes et les défenseurs des droits humains, fragilisent la cohésion sociale et engendrent des dommages socio-économiques durables, même après le rétablissement de la connectivité. »
Les coupures d'Internet ne sont pas un phénomène nouveau. Access Now les définit comme « une interruption intentionnelle de l'accès à Internet ou des communications électroniques. » pour une population ou un lieu spécifique.
Dans sa base de données STOP, l'organisation a recensé près de 2 000 coupures d'Internet entre 2016 et 2024, un nombre en constante augmentation depuis 2020. L'équipe s'appuie sur une méthodologie contextuelle, vérifiant manuellement chaque événement auprès des médias locaux, des contacts aux Nations Unies et des partenaires régionaux afin d'en déterminer la cause principale. Ces perturbations sont souvent « annonciatrices d'atrocités et de violences contre les civils », explique Zach Rosson, responsable mondial des données et de la recherche pour #KeepItOn chez Access Now, dans un entretien avec iMEdD, ajoutant que le « throttling » est une autre forme de coupure d'Internet, où la vitesse est intentionnellement réduite à un niveau équivalent à la 2G voire inférieur, la rendant inutilisable.
Couvrir l'actualité, vérifier les informations, rédiger des articles, et même payer ses factures ou commander des repas dépendent souvent d'une connexion stable. Pourtant, les gouvernements coupent de plus en plus souvent l'Internet, les réseaux mobiles, ou bloquent les applis, imposant ce que les experts décrivent comme « couvre-feux numériques » ou « boutons d'arrêt d'urgence. » Souvent déployées lors des conflits ou de troubles, ces coupures interrompent la libre circulation de l'information, laissant les journalistes en difficulté pour rester connectés, tandis que rumeurs et désinformation se propagent.
Mehdi Mahmoudian, militant politique et des droits humains iranien et ancien journaliste, qui réside actuellement en Iran, a confié à iMEdD via WhatsApp début mars que les coupures d'Internet rendent difficile la vérification et la publication d'informations. « En tant que personne engagée dans la documentation des violations des droits humains et collaborant avec des journalistes et des réseaux de la société civile, la perte d'accès à Internet m'a de fait empêché de vérifier les informations, de partager des témoignages ou de rendre compte de ce qu'il s'est passé », a déclaré Mahmoudian, co-scénariste du film « It Was Just an Accident » nommé aux Oscars en 2026. Au cours des 16 dernières années, il a été arrêté 13 fois et a passé neuf ans en prison en raison de son travail journalistique et militant.
Son arrestation la plus récente date du 31 janvier 2026, après avoir signé une déclaration avec d'autres journalistes et militants iraniens exprimant leur soutien aux manifestations de masse en Iran ; il a été libéré le 17 février. « Les communications de base avec les collègues, les amis et la famille étaient également perturbées. Dans de telles situations, on peut se sentir coupé non seulement d'Internet, mais aussi, dans une certaine mesure, de sa propre société », nous a-t-il confié quelques semaines plus tard.
L'Iran n'est pas un cas isolé. Entre 2019 et 2021, l'Inde a imposé une coupure d'Internet de 552 jours au Jammu-et-Cachemire, privant ainsi quelque 12 millions d'habitants d'un accès fiable à Internet, au nom de la sécurité nationale.
Cette carte mentale, issue de la base de données STOP d'Access Now, illustre la fréquence des coupures d'Internet dans différents pays.
Depuis 2017, la loi encadrait les circonstances dans lesquelles le gouvernement pouvait couper les connexions internet. Ces règles ont été remplacées par le Règlement de 2024 sur la suspension temporaire des services de télécommunications, entrée en vigueur le 22 novembre 2024. Cependant, les analystes qui étudient les coupures d'Internet dans le pays affirment que le gouvernement procède fréquemment à des coupures généralisées qui dépassent les limites légales.
« Le gouvernement est parfaitement conscient du pouvoir d'Internet et de son influence sur le débat public, de sa potentielle exploitation politique et des circonstances dans lesquelles son utilisation peut être restreinte. Les coupures d'Internet en Inde sont antérieures à l'administration actuelle, mais leur usage s'est considérablement intensifié ces dernières années », explique Sadhika Tiwari, une journaliste indépendante et présentatrice de l'émission Eco India sur Deutsche Welle.
De même, en Éthiopie, l'accès à Internet a également été utilisé comme outil de contrôle lors de conflit. Dans le nord de l'Éthiopie, la région du Tigré a été largement coupée d'Internet pendant près de deux ans, de novembre 2020 à février 2023, après que le gouvernement a imposé une coupure d'Internet suite aux affrontements entre les forces fédérales éthiopiennes et le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT).
« L'une des choses les plus évidentes est que nous ne sommes pas en mesure d'obtenir des photos ou des vidéos. C'est le plus gros inconvénient, » a déclaré Maya Misikir, journaliste indépendante éthiopienne, à iMEdD. Ne pas pouvoir consulter les publications des autres médias en ligne constituait un autre défi pour elle.
Lorsque le conflit amhara s'est intensifié durant l'été 2023, Misikir a pu contacter ses sources uniquement par téléphone. « Parfois, la connexion était très mauvaise, il fallait donc prendre rendez-vous. […] Les projets n'ont pas toujours abouti et les articles ont été retardés. Parfois, ils n'ont même pas été publiés. Cela a simplement pris plus de temps », a-t-elle ajouté.
Lors de ses reportages en Turquie, Metin Cihan, militant turc et journaliste spécialisé dans les réseaux sociaux, aujourd'hui exilé en Allemagne, s'est heurté à une contrainte d'un autre ordre : la censure des réseaux sociaux.
Cihan, qui fait désormais partie du programme de journalistes en résidence de l'ECPMF, a décidé de fuir la Turquie en 2019 après avoir été victime de harcèlement en ligne lié à son enquête sur la mort suspecte de Rabia Naz, âgée de 11 ans, dans le nord du pays.
En 2025, son compte X (anciennement Twitter), qui compte aujourd'hui plus d'un demi-million d'abonnés, a été bloqué, a-t-il indiqué. « Internet ou les réseaux sociaux, du moins en Turquie, sont des outils que l'on peut utiliser tant que cela ne devient pas trop gênant pour le gouvernement. À partir de ce moment-là, ils coupent tout simplement le contact », a-t-il déclaré à iMEdD.
Depuis plus de dix ans, l’Open Observatory of Network Interference (OONI), collabore avec des organisations de défense des droits numériques du monde entier pour mettre en lumière la censure ciblée, qui consiste à bloquer certains sites web ou applications.
« Nous avons constaté une nette augmentation du blocage des réseaux sociaux et des sites de VPN ces dernières années, notamment lors d'événements politiques », explique Maria Xynou, responsable du programme de recherche de l'organisation. Comme elle le précise, la censure ciblée se produit lors de manifestations, d'élections, de conflits ou de guerres, quand la motivation politique à censurer l'information pour contrôler le discours public est plus forte.
OONI étudie la censure grâce à son application gratuite OONI Probe, qui collecte des données par le biais du crowdsourcing (production participative). Des volontaires du monde entier l'installent sur leurs téléphones et ordinateurs pour effectuer des tests sur leurs réseaux locaux. Les résultats sont ensuite publiés en temps réel sous forme de données ouvertes afin d'accroître la transparence. Cependant, sans accès à Internet, les utilisateurs ne peuvent pas effectuer les tests et aucune donnée ne peut être collectée.
Vous pouvez lire la suite de cet article sur le site web d'iMEdD.
Les discours ciblant les personnes trans sont un outil efficace pour la droite sur les réseaux
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration créée avec Noor. Utilisée avec permission.
Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre », publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée et préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
En juillet 2022, Kim Flores s'est vu refuser une épilation à la cire à São Paulo en raison de son identité transgenre. Bien qu'elle ait pris rendez-vous, quand Flores est arrivée sur place, on l'a informée que l'établissement ne proposait ses services d'épilation à la cire qu'à celles qui sont « biologiquement femmes ». Flores, graphiste et créatrice de contenu vidéo pour les réseaux sociaux, a partagé son histoire (la vidéo originale a depuis été supprimée). Elle a laissé un avis sur Google décrivant l'incident et a publié des vidéos à ce sujet pour ses 10 000 abonnés sur TikTok.
Dans les jours qui ont suivi, les vidéos et l'avis publiés par Kim Flores ont été retournés contre elle. Ils ont été utilisés par des personnalités politiques et des influenceurs d'extrême droite pour semer la panique et discréditer la présence des femmes transgenres dans les espaces réservés aux femmes. Nikolas Ferreira, alors conseiller municipal de Belo Horizonte dans l'État du Minas Gerais, a republié la vidéo de Flores sur Instagram, ajoutant que Flores « s'identifie comme une femme, mais est un homme ».
Ferreira a été élu pour la première fois en 2020. Durant son mandat, il s'était déjà fait remarquer en s'adressant à une collègue transgenre, Duda Salabert, en utilisant des pronoms masculins et en réaffirmant qu'il ne reconnaissait pas son identité de genre. Il a par la suite été condamné pour transphobie suite à ses propos publics concernant Salabert. Il a également été poursuivi pour avoir publié une vidéo exposant une jeune fille transgenre mineure dans les toilettes d'une école, vidéo qu’il prétendait avoir été filmée par sa propre sœur.
« Il est très commode pour [Ferreira] de continuer à diffuser des discours haineux contre les personnes transgenres et le militantisme transgenre, car ils prétendent protéger les femmes et les enfants », a déclaré Flores à Global Voices lors d'un entretien téléphonique. « Comme si les personnes trans représentaient une menace pour les femmes et les enfants. Elles servent de boucs émissaires. »
Ferreira, député de 29 ans, conservateur et religieux, est bien connu dans le paysage politique brésilien pour faire le buzz sur les réseaux sociaux afin d'accroître sa visibilité auprès de l'électorat. Selon une étude publiée en janvier par Zeeng, une société spécialisée dans les stratégies de marketing en ligne, il était le politicien le plus influent du Brésil au premier semestre 2025, avec une moyenne de 1 591 156 interactions par publication Instagram. Avec 22 millions d'abonnés sur la plateforme Meta, il est le deuxième politicien le plus suivi du Brésil, juste derrière l'ancien président Jair Bolsonaro, son allié. Il y a près de quatre ans, il comptait 3,5 millions d'abonnés.
Au cours de la dernière décennie au Brésil, la transphobie est devenue l'un des principaux outils de désinformation, selon Caê Vatiero, journaliste trans et chercheur en médias. « C'est une stratégie qui consiste à désigner un bouc émissaire pour gagner des voix », a déclaré Vatiero à Global Voices. « Les personnes trans sont instrumentalisées pour susciter une panique morale, permettant ainsi aux politiciens de droite de dire : “Voilà ce que nous combattons.” »
Quelques mois après avoir lancé ses attaques contre Flores, Ferreira a été élu à la Chambre des députés, obtenant 1,47 million de voix, le meilleur score du pays en 2022. Tout comme Bolsonaro, Ferreira doit sa notoriété en ligne à des discours qui exploitent les préjugés préexistants au sein de la société brésilienne, selon Caia Maria, militante trans et directrice de programme chez Intersexo Brasil.
« La droite ne se fait pas élire en trompant l'électorat », a déclaré Maria à Global Voices lors d'un entretien téléphonique. « Cela rejoint le désir de ces électeurs de revenir à une société qui a exclu les personnes trans de la vie publique. [Ils veulent] un retour à une époque où les femmes transgenres avaient peur d'aller au supermarché, d'accomplir les gestes les plus banals de leur quotidien, comme c'était le cas jusqu'à la fin du XXe siècle. »
Outre la vidéo de Ferreira, Flores a également été prise pour cible par d'autres influenceurs et personnalités politiques d'extrême droite, qui ont profité de l'occasion pour accroître leur présence sur les réseaux sociaux. Elle a porté plainte contre la plupart de ses détracteurs pour diffamation, et contre Ferreira pour « transphobie, discours de haine et atteinte à la dignité humaine », selon des documents judiciaires consultés par GV. En novembre 2025, Ferreira a été condamné à verser 40 000 BRL (environ 6 800 EUR) de dommages et intérêts à Flores. Il peut encore faire appel de cette décision.
Après la décision, Ferreira a commenté sur X (anciennement Twitter) que c'était désormais « un crime d'appeler un homme un homme » et qu'il était « puni pour avoir dit la vérité ». Sa publication a été vue plus de 1,3 million de fois.
« Il finit par devenir un martyr », a déclaré Flores. « C'est moins coûteux qu'une campagne [politique] car, au final, il se présentera comme un opposant au système, un défenseur de la liberté d'expression et de la famille traditionnelle. »
En fin de compte, les personnes trans subissent encore les conséquences de ces propos au quotidien. « Cela affecte tous les aspects sociaux. Par exemple, les personnes trans ne peuvent pas louer de logement. Nous sommes de plus en plus marginalisées », a déclaré Vatiero.
L'auteure a contacté Ferreira pour l'interroger sur son utilisation de la transphobie en ligne comme stratégie pour accroître son engagement sur les réseaux sociaux, mais n'a reçu aucune réponse avant publication.
Les études sur l'utilisation de la transphobie comme tactique pour gagner en visibilité en ligne au Brésil sont peu nombreuses, mais Caia Maria, d'Intersexo Brasil, identifie le rejet public de tout mode de vie LGBTQ+ comme un outil ancien pour séduire l'électorat dans la sphère politique, notamment en période électorale. Citant la première marche pro-dictature de 1964, avant que l'armée brésilienne ne prenne le pouvoir pendant 21 ans, la « Marche de la Famille avec Dieu pour la Liberté », Maria affirme que les discours à forte connotation morale prononcés devant les masses sont généralement suivis d'attaques contre la démocratie.
Ajouter l'internet à l'équation accroît le potentiel de propagation des discours haineux. « Il est important d'aborder la manière dont les structures des géants de la tech reposent sur le racisme et la transphobie », a déclaré Vatiero. « Leur modèle économique permet à certains de s'enrichir grâce à la diffusion de la transphobie. Et aujourd'hui, on comprend que c'est extrêmement lucratif. »
Malgré la recrudescence des attaques, les élections de 2022 ont marqué un tournant pour les femmes trans en politique. Selon l’Association nationales des personnes transsexuelles et travesties (Antra), il y a eu 79 candidats trans cette année-là, soit une augmentation de 49% par rapport aux élections nationale de 2018, au cours desquelles Bolsonaro avait été élu président. Au total, quatre femmes trans ont été élues en 2022 : Erika Hilton et Duda Salabert au Congrès national, et Linda Brasil et Dani Balbi aux parlements de leurs États respectifs, Sergipe et Rio de Janeiro.
Les victoires historiques de Hilton et Salabert ont suscité des réactions hostiles. Une étude menée par Vatiero et Victória Ribeiro Carvalho à l'Université d'État de São Paulo (UNESP) a mis en évidence une série d'attaques transphobes à l'encontre des deux candidates. Entre août et novembre 2022, ils ont recensé 665 publications transphobes visant les femmes politiques, remettant en question leur genre ou utilisant des pronoms masculins pour les désigner. En tant que parlementaires élues, elles restent la cible d'attaques.
Natasha Ferreira, conseillère municipale élue à Porto Alegre en 2024, décrit cette augmentation des candidatures trans comme une réorganisation du mouvement LGBTQ+ visant à « contester des espaces et des secteurs que nous ne pouvions pas contester auparavant » en réponse au programme politique d'extrême droite et ouvertement anti-LGBTQ+ de Bolsonaro.

Conseillère municipale Natasha Ferreira. Photo prise par Lucas Orso/CMPA. Utilisation loyale.
Natasha riposte à ces attaques par un programme qu'elle qualifie de « transparent », « favorable aux droits humains, avec un accent particulier sur les personnes LGBTQ+ » et « guidé par le féminisme comme outil d'émancipation ». La conseillère municipale estime que cette approche globale lui permet de lutter contre le harcèlement, voire de l'atténuer.
« Durant mon mandat, j'ai refusé d'être cataloguée ou réduite aux seules problématiques de la communauté LGBT », a déclaré Natasha. « Car je crois que nous, les personnes LGBTQI+, prenons les transports en commun, payons notre loyer et allons au marché. Ma position politique est plus large : il s'agit de siéger à la table des décisions et de dire : ma communauté n'est pas représentée ici, et je refuse de siéger à une table [exclusivement] réservée aux personnes LGBTQI+ car je ne suis pas isolée du reste de la ville. »

Les caméras sont regroupées là où l'opposition s'organise, et non là où la criminalité est élevée
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration montrant un dictateur utilisant la surveillance et le contrôle automatisé pour observer, prédire et réprimer ses citoyens. Illustration réalisée par Khalid Bencherif. Utilisée avec permission.
Par Khalid Bencherif
« Sur les pièces, sur les timbres, sur la couverture des livres, sur les banderoles, sur les affiches, sur les paquets de cigarettes — partout. Toujours les yeux vous suivaient, toujours la voix vous enveloppait. Endormi ou éveillé, travaillant ou mangeant, dedans ou dehors, au bain ou au lit : aucune échappatoire. Rien ne vous appartenait, sinon les quelques centimètres cubes dans votre crâne. » – George Orwell, « 1984 ».
Orwell n'aurait jamais pu imaginer qu'un jour, même ces quelques centimètres cubes à l'intérieur du crâne seraient contestés. Cela est d'autant plus marquant sur un continent où la corruption, l'impunité et la soif de pouvoir sont bien antérieures à l'intelligence artificielle, et où l'adoption de l'IA devance le développement de cadres juridiques respectueux des droits.
Autrefois, la tyrannie en Afrique s'exerçait par le biais des prisons, des informateurs, des polices secrètes et d'une répression visible. Aujourd'hui, elle prend de plus en plus souvent la forme de logiciels, financés par crédit, présentés comme une modernisation et une amélioration de la sécurité publique.
Une étude de mars 2026 menée par l'Institute of Development Studies (IDS) et l'African Digital Rights Network a révélé que 11 gouvernements africains avaient dépensé collectivement plus de 2 milliards de dollars en systèmes de surveillance basés sur l'IA. Le Nigéria à lui seul a investi plus de 470 millions de dollars. Le kit comprend des caméras de vidéosurveillance haute définition, des lecteurs de plaque d'immatriculation, la reconnaissance faciale, des systèmes d'identification biométrique et une salle de contrôle centralisant les flux vidéo. Une grande partie de ce matériel est fournie ou financée par des entreprises et des banques chinoises, tandis que d'autres composants proviennent principalement d'entreprises israéliennes.

Statistiques sur la surveillance par IA. Par l’Institut d'études du développement. Utilisé avec permission.
La justification généralement avancée par les gouvernements africains est que l'acquisition de cet équipement est nécessaire pour lutter contre la criminalité, or les chiffres de la criminalité ne diminuent pas. Des chercheurs de l'Institude of Development Studies (IDS) après avoir examiné les installations dans plusieurs villes, ont constaté peu de preuves que les caméras réduisent la délinquance, et les preuves montrent en réalité que les caméras sont concentrées dans les quartiers où les partis d'opposition s'organisent, où des manifestations ont eu lieu et où la presse a « créé des problèmes » au régime en place.
L'infrastructure informationnelle des dictatures en Afrique n'est pas nouvelle et ne partira pas de zéro. Dans la plupart des pays africains, l'État a depuis longtemps un appétit vorace pour les données. Les enregistrements des communications, les registres fiscaux, les comptes bancaires et les registres administratifs sont collectés depuis des décennies et utilisés avec peu de contraintes légales, même lorsque des protections existent sur le papier. Ce qui est nouveau, c'est le moteur. L'IA transforme ces fichiers dormants en une archive à laquelle on peut poser des questions. Un nom, un réseau, un itinéraire de déplacement, un historique de transactions, apparaissent désormais en quelques secondes.
Même le KGB, la police secrète de L'Union soviétique, comme l'a souligné Yuval Noah Harari, ne disposait pas d'effectifs suffisants pour lire des millions de rapports tous les jours sur des millions de citoyens. L'accumulation de poussière dans les archives était en soi une forme de liberté. L'IA a dissout cette poussière.
La surveillance par IA, désormais déployée dans les villes africaines, est bien moins coûteuse grâce aux modèles d'IA ouverts chinois et aux outils intelligents israéliens, car elle n'a que rarement besoin de sanctionner qui que ce soit. Les technologies de surveillance de masse— caméras, applications mobiles, réseaux Internet — n'ont pas besoin d'arrêter qui que ce soit. Ils ont juste besoin que les citoyens sachent qu'ils sont là. La conscience d'être surveillé dissuade la plupart des actions avant même qu'elles ne commencent.
Chaque mouvement voulant le changement sur le continent a débuté de la même manière. Un groupe de personnes estime que le risque d'être vus publiquement est moindre que celui de garder le silence. Ils se rassemblent. Ils publient. Les images circulent. Parfois le gouvernement tombe. Parfois il tient. Dans les deux cas, tout repose sur un instant précis, quand des inconnus deviennent visibles les uns pour les autres et au monde entier, formant un mouvement.
Cette mise à jour modifie ce calcul à la source.
La surveillance par IA n'est pas un réseau neutre déployé sur une ville. Elle est configurée autour d'une liste de cibles, et cette liste est politique. La cartographie de l'IDS montre des caméras regroupées là où les partis d'opposition s'organisent, et non là où la criminalité ordinaire est la plus élevée.
L'effet est préventif ; il étouffe la dissidence avant même qu'elle ne se forme. La reconnaissance faciale à un arrêt de bus n'a pas besoin d'arrêter l'organisateur ; elle doit simplement faire comprendre qu'organiser n'est plus anonyme et qu'être identifié a un prix. Par exemple, une manifestation prévue le dimanche et identifiée le samedi — grâce aux métadonnées, aux publications sur les réseaux sociaux , à l'analyse des réseaux et à la reconnaissance faciale — a rarement besoin d'être dispersée par la police. Les organisateurs savent déjà qu'ils ont été repérés et connaissent les conséquences que cela peut avoir : arrestation, poursuites judiciaires ultérieures, voire interdiction d'exercer une fonction publique. Souvent, la manifestation n'a tout simplement pas lieu.
Le raisonnement se tourne en boucle : l'algorithme signale une personne comme organisatrice potentielle, et ce signalement est considéré comme la preuve que l'événement aurait eu lieu ; par conséquent, la personne ne peut être innocente puisque l'alerte elle-même fait office de preuve. Dans un pays où la justice est fragile et les services de sécurité politisés, ce système devient une machine qui assimile l'intention à la culpabilité.
Les empreintes numériques élargissent la liste des cibles. Grâce aux traces laissées en ligne par les utilisateurs et aux communications contrôlées par l'État, ce dernier peut dresser le profil de chaque citoyen, puis le questionner à la recherche de signes de déloyauté. Non pas pour ce que la personne a fait, mais pour ce qu'elle a aimé, qui elle a appelé ou contacté par message, le rassemblement à proximité duquel son téléphone se trouvait, le hashtag antigouvernemental qu'elle a partagé. La conclusion la plus discrète et troublante au sein du rapport de l'Atlantic Council concerne l'intégration des bases de données administratives dans un système plus vaste, un index de loyauté, constitué d'enregistrements introduits séparément, pour des raisons différentes.
Il en résulte que les réformes s'essoufflent rapidement. CIPESA (Collaboration sur les politiques internationales des TIC pour l'Afrique de l'Est et australe) documente cet effet dissuasif dans quatorze pays ; un recul mesurable de la liberté d'expression, de réunion et des médias indépendants là où l'architecture de surveillance a été mise en place sans garanties fondées sur les droits. Le citoyen qui aurait manifesté, posté, rejoint un comité, déposé une plainte, hésite désormais et reste chez lui.
Du Nord au Sud de l'Afrique, un nouveau climat quotidien s'installe. La graine du changement a avorté, non pas dans une cellule mais dans une chambre, par une personne qui a compris que la base de données n'oublie rien et que l'algorithme ne fait pas la distinction entre l'opinion exprimée et l'opinion réelle.
C'est cela que la mise à jour protège le plus efficacement. Non pas la capacité de l'État à punir. Sa capacité à rendre la punition inutile. Foucault appelait cela le panoptique : un dispositif dans lequel le détenu, ne sachant pas si la tour de garde est occupée, apprend à se surveiller lui-même.
Alors que la surveillance par IA devient un outil puissant pour les régimes autoritaires, il y a de petites ripostes, sous-financées, et se développant dans une course contre la montre, les caméras étant déjà livrées et les bases de données câblées. Plusieurs journalistes et organisations documentent les abus, intentent des actions en justice et militent pour une gouvernance de l'IA fondée sur les droits humains. Les acteurs de la technologie citoyenne retournent ces mêmes outils contre l'État, notamment en vérifiant les faits concernant les contenus générés automatiquement, en surveillant les discours haineux, en observant les élections et en proposant des outils ouverts, sûrs et intelligents aux journalistes et aux militants.
Cependant, cette symétrie est trompeuse. L'infrastructure, la puissance du calcul, les données d'entraînement, les contrats avec les vendeurs et les compétences techniques, sont tous entre les mains de l'État et de ses fournisseurs étrangers. Ils ne sont pas accessibles au citoyen africain, qui lutte chaque jour juste pour son pain quotidien. Une application de technologie citoyenne peut certes détecter une certaine corruption, mais elle ne peut rivaliser avec une salle de contrôle.
La dictature d'Orwell nécessitait un ministère, une guerre, un informateur à chaque porte. La nouvelle version africaine semble se contenter d'un accord de prêt pour acquérir une infrastructure d'IA et d'une population persuadée que tout cela est fait pour son confort.
L'historien Yuval Noah Harari a averti que la combinaison de capteurs biométriques, de reconnaissance faciale et vocale « permet pour la première fois dans l'histoire à un gouvernement dictatorial de surveiller tous ses citoyens en permanence » et pourrait engendrer des régimes totalitaires « bien pires que tout ce que nous avons connu au XXe siècle ». Cet avertissement vise généralement Pékin. Or, Pékin et Tel-Aviv commencent à exporter ces outils vers l'Afrique.
Sur le continent, la crainte n'est pas que l'IA transforme un seul État africain en dictature. La crainte est que l'IA réduise le coût des capacités autoritaires et en augmente le potentiel — à un rythme sans précédent, précisément au moment où l'appétit des régimes corrompus s'accroît et où les dispositifs de sécurité juridiques et institutionnels censés les contenir sont insuffisants, voire inexistants.
L'IA peut assurément être un levier de développement et de bien-être en Afrique ; pour les services publics, l'innovation ainsi que l'expression. Mais, sans les fondements démocratiques et la liberté de la presse, elle devient un cauchemar.
Des tentatives de nuire à la justice de genre sont observées à l'échelle mondiale
Initialement publié le Global Voices en Français

Manifestation à Washington DC, USA, pour demander aux autorités de protéger les jeunes transgenres. Image provenant de Flickr. Licence CC BY-SA 2.0.
Par Brindaalakshmi K
Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée et préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
Cet article examine plus précisément l'impact des changements de politique américains sur un sous-groupe, les personnes LBQT (Lesbiennes, Bisexuelles, Queer et Trans) au sein du spectre LGBTQ+ en Asie du Sud, afin de comprendre les conséquences de ces politiques sur les personnes assignées femmes à la naissance ou les personnes transféminines.
En janvier 2025, la nouvelle administration Trump aux États-Unis a promulgué des décrets présidentiels ayant des répercussions sur la justice sociale et le développement dans le monde entier. Si l'impact le plus évident et visible a été la réduction des financements, ces mesures ont également entraîné une transformation profonde de la perception du genre et des rapports de pouvoir qui y sont liés. Suivre l'impact de ces récents changements de politiques américains dans les zones géographiques où j'interviens, en Asie du Sud et au Bélize (Caraïbes), a révélé différentes stratégies anti-genre mises en œuvre pour influencer les mécanismes étatiques, les organisations de la société civile, les organismes de financement et les géants du numérique.
Un effort systématique semble être déployé pour démanteler les systèmes de soutien établis pour faire avancer la justice de genre dans le monde. Dans cet article, j'analyse certaines tactiques anti-genre spécifiques et leur impact cumulatif sur les données générées sur ces questions de genre — des données essentielles pour orienter les décisions en matière de développement.
Mes sources ont constaté que les droits de douane imposés par les USA ont engendré une pression économique accrue, modifiant les priorités politiques de différentes nations. Les pays qui réclament la réduction du déficit financier créé par ces nouveaux droits de douane ont eu pour conséquence de faire passer les droits des personnes LBQT au second plan dans de nombreux pays, en particulier dans ceux qui criminalisent encore l'homosexualité. Face aux attaques anti-genre actuelles contre tout travail lié au genre, les organisations sont contraintes de repenser la manière dont elles présentent leurs activités. De façon générale, ces changements de politiques ont impacté l'ensemble du travail lié au genre, avec un impact plus immédiat sur les organisations œuvrant spécifiquement pour les droits des personnes LGBTQ+.
Dans des pays d'Asie du Sud comme le Bangladesh, le Pakistan et le Sri Lanka, où l'homosexualité est criminalisée, il est illégal pour les organisations travaillant sur les questions LGBTQ+ de collecter des fonds, ce qui conduit à l'invisibilisation de ces problématiques. Historiquement, ces organisations ont été contraintes d'utiliser une stratégie alternative consistant à collecter des fonds pour le genre et les violences sexistes par l'intermédiaire de grandes catégories. Une source qui a préféré rester anonyme a observé que les changements de politique américains menacent également ces tactiques. « Historiquement, notre mouvement a eu recours à la subversion pour financer ses activités. Maintenant ces changements de politique ciblent précisément ces tactiques, nous laissant sans issue. » Ces stratégies sont à double tranchant : si elles permettent de collecter des fonds dans les pays où l'homosexualité est criminalisée, elles entraînent aussi une invisibilisation et une représentation erronée de ces populations.
Les conséquences du regroupement des problématiques LGBTQ+ sous l'appellation de genre et de diversité de genre sont différentes dans un pays comme l'Inde. Malgré la dépénalisation de l'homosexualité en 2018, « il existe un manque de sensibilisation aux identités LGB au sein des services gouvernementaux et même de la police », explique Sandi, fondateur et secrétaire général de la Mobbera Foundation en Inde. « Ils utilisent le terme LGBT lorsqu'ils parlent de programmes d'inclusion, mais en réalité ils font référence à l'inclusion des personnes transgenres. Ces programmes ne s'adressent qu'aux personnes transgenres, et même au sein de cette communauté, ils ne connaissent que les femmes trans. Ils ne savent rien sur les hommes trans non plus », ajoute-t-il.

Un festival des fiertés au Népal. Image de Wikimedia Commons. Licence CC BY-SA 3.0.
Des sources au Népal et au Belize ont confié avoir dû modifier la terminologie utilisée dans leurs programmes et leurs demandes de financement pour obtenir un soutien. « Dans nos programmes, nous utilisions normalement des termes comme GSM (minorités de genre et sexuelles), femmes LBT et LBQ. Ils essayent désormais d'effacer ces identités. Récemment, nous travaillions sur un projet dont le titre mentionnait les femmes LBT. Le donateur nous a demandé de remplacer le terme LBT par “minorités” suite aux changements récents des politiques américaines », a confié un spécialiste des questions de genre travaillant sur les problématiques LBQT+ au Népal.
Charrice Talbert, présidente de l'association PETAL (Promoting Empowerment Through Awareness for Lesbian and Bisexual Women) au Belize, a expliqué : « Nous avons toujours adapté notre travail en raison des églises. Les églises ont un problème si on mentionne le mariage ou les enfants lorsque nous parlons de la communauté LGBT. » Elle a ajouté : « Avec les changements de politique américaine, certains organismes qui finançaient des projets LGBT sont désormais contraints d'utiliser un autre langage. »
Il y a eu des changements notables dans le langage utilisé pour consigner les données probantes relatives aux questions de genre. En 2023, le terme « violence basée sur le genre facilitée par la technologie » (VBGFT) a été introduit. Ce terme a été créé pour reconnaître l'utilisation et le rôle de l'intelligence artificielle (IA) dans la violence sexiste par différentes agences de l'ONU. Il est de plus en plus utilisé à la place de « violence sexiste en ligne ». UN Women déclare : « Bien que de nombreux autres termes — tels que violence numérique ou en ligne — soient couramment utilisés, “violence basée sur le genre facilité par la technologie” reflète mieux la manière dont la technologie peut permettre de nuire, en ligne comme hors ligne. » Ce changement de terminologie soulève des questions quant à la validité des données recueillies jusqu'à présent sur la violence sexiste en ligne.
Un développement plus radical a récemment été la demande formulée par Project 2025, une initiative politique d'extrême droite américaine, au FBI de qualifier l'idéologie transgenre d'extrémiste et de menace intérieure suite à l'assassinat de Charlie Kirk, militant politique d'extrême droite et allié de Donald Trump. Bien que cet événement soit propre aux USA, il s'inscrit dans le cadre des campagnes de désinformation contre les idéologies de genre qui ont émergé dans différentes parties du monde. Après les USA, plusieurs sources observent un changement de position de différents gouvernements, au Pays-Bas, en Suède, et au Royaume-Uni, entre autres, sur les questions de genre. Cela a un impact significatif sur les mécanismes de responsabilisation disponibles dans le secteur du développement pour contrer le discours anti-genre.
Le changement de langage dans le secteur du développement influence la manière dont les enjeux du développement sont définis, priorisés et financés. Le terme « genre » se transforme pour correspondre à la conception hétéronormative du genre et de la sexualité. En mars 2026, les États membres des Nations Unies ont rejeté les efforts des USA visant à limiter la définition du genre à la seule distinction entre hommes et femmes. Ce changement de langage dans les initiatives de production de données probantes modifie également la nature des problématiques liées au genre qui justifient un besoin de soutien. Cela va perpétuer l'invisibilisation des réalités LGBT et entravera les initiatives de plaidoyer en faveur de leur inclusion.
Un militant sri-lankais pour les droits LGBTQ+ a déclaré : « Avec la réélection de Trump, de nombreux discours de haine en ligne et propos anti-LGBT se sont banalisés au Sri Lanka. Cela perpétue un récit façonné par la désinformation. » Il y a un manque de soutien général de la part de la police sri-lankaise lorsqu'il s'agit des droits des personnes LBQT. Il y a eu des cas où la police a refusé d'enregistrer les plaintes déposées par des personnes LBQT contre les auteurs de violences, les contraignant ainsi au silence face à l'abus.
En cas d'extorsion ou de diffusion non consensuelle d'images intimes, la police s'en prend souvent aux individus qui ont la vidéo sur leur téléphone, qualifiant cela de violation des lois sur l'obscénité. Plusieurs sources ont affirmé que cela dissuade les personnes queer de solliciter la police.
Au Belize, les femmes sont confrontées à des abus policiers similaires, a indiqué une source. « Les femmes sont principalement visées pour avoir partagé des photos d'elles nues. Peu importe que ces photos aient fuité. Le fait de les avoir prises démontre une intention de les partager, ce qui conduit à l'ouverture d'une procédure à leur encontre. » Tout comme au Sri Lanka, les personnes queer au Belize peinent à déposer plainte auprès de la police. « Très souvent, les gens sont obligés de s'adresser aux médias avant que la police n'agisse. Le commissaire intervient alors car il ne veut pas que l'image de la police ne soit ternie. »
Selon une experte féministe en sécurité numérique, les menaces numériques visant les minorités sexuelles et de genre sont très fréquentes en Asie du Sud. Elle a précisé : « Les problèmes de trolling et d'extorsion sont courants. Au Sri Lanka, les organisations LGBTQ+ sont souvent spécifiquement visées. En Inde, en revanche, les personnes transgenres sont confrontées à de nombreuses fraudes financières et tentatives d'extorsion. Les Indiens utilisent souvent les identités religieuses et ethniques des minorités sexuelles et de genre pour perpétrer des violences sexistes. »
En raison de la criminalisation de l'homosexualité au Bangladesh, de nombreuses femmes LBQ cherchent des partenaires en ligne. Ces dernières années, on a vu se multiplier les cas d'hommes se faisant passer pour des femmes afin de cibler des femmes LBQ sur les applications de rencontre. « Ce genre de cas était auparavant fréquent chez les hommes gays. C'est désormais un problème qui touche aussi les femmes LBQ. »
Au Pakistan, la culture de la désinformation affectant les droits des personnes LBQT+ a pris une tournure radicale. Des tactiques de désinformation sont employées pour cibler les droits des minorités sexuelles et de genre, en particulier les personnes transgenres, en raison de leur visibilité et de leur reconnaissance juridique. En 2018, le Pakistan a promulgué la loi sur la protection des droits des personnes transgenres, considérée comme une avancée progressiste dans le pays. Des sources constatent un net recul concernant plusieurs dispositions ces dernières années, à cause d'une campagne de désinformation menée par des influenceurs invoquant la religion pour réclamer un retour en arrière concernant les droits des personnes transgenres, utilisant des hashtags comme #SayNoToTransgenderAct et #AmendTransgender Act. À la suite de cette campagne, la police a procédé à des arrestations abusives et a inculpé 60 personnes transgenres pour avoir prétendument organisé une soirée privée jugée répréhensible. En mars 2026, l'Inde a adopté une mesure similaire, en modifiant les dispositions de la loi de 2019 sur la protection des droits des personnes transgenres, inversant les fragiles progrès réalisés en matière de droits des personnes transgenres dans le pays.
Il y a eu une augmentation drastique des attaques anti-genre en ligne, façonnées par les législations locales et les politiques des géants du numérique, lesquels ont progressivement réduit leur obligation de rendre des comptes à leurs utilisateurs. Il est évident que ces attaques exploitent la désinformation et la violence sexiste en ligne pour s'en prendre aux droits des personnes LBQT.
Dans une volonté de s'aligner sur l'administration Trump, Meta a annoncé des changements majeurs concernant ses politiques et initiatives de modération de contenu sur l'ensemble de ses plateformes en janvier 2025. Cela inclut la politique sur la conduite haineuse, qui régit la manière dont les minorités sexuelles et de genre peuvent signaler les attaques ciblées dont elles font l'objet sur ces plateformes. Le langage utilisé dans la mise à jour de janvier a ouvert la voie à la désinformation et aux discours de haine anti-LGBTQ+. L'impact de ces changements est particulièrement néfaste dans les pays d'Asie du Sud avec des régimes politiques plus fondamentalistes, ainsi qu'une criminalisation de l'homosexualité.
Les géants du numérique et les plateformes de réseaux sociaux invoquent le respect des lois locales pour justifier la censure et le contrôle des contenus traitant des questions queer et transgenres. Des plateformes comme TikTok ont admis utiliser le « shadow banning » (bannissement furtif) à l'encontre des contenus LGBT depuis maintenant plusieurs années, du fait de leur propre classification de tout contenu de créateurs queers ou transgenres comme étant du contenu sexuel.
Au-delà de l'autocensure, cela affecte le type de contenu qui est visible et accessible aux consommateurs. Dans certaines juridictions, comme l'Union européenne, les consommateurs disposent de recours juridiques pour contester le « shadow banning » dans des cas précis. La criminalisation et la limitation des droits des minorités sexuelles et de genre rendent plus difficile la protection des contenus liés aux personnes queer et transgenres contre ces pratiques d'invisibilisation dans d'autres régions du monde.
Ces tactiques permettent de manipuler les algorithmes afin d'orienter le discours public sur les questions de genre. Par ailleurs, l'absence de protection suffisante contre les discours de haine anti-LGBTQ+ sur les réseaux sociaux modifie la perception de ces enjeux ainsi que l'attitude générale du grand public envers ces communautés marginalisées.
Sous l'effet de ces évolutions, les organisations œuvrant pour les droits des personnes LGBTQ+ se voient contraintes de délaisser le langage des droits humains pour défendre les droits de cette population. Pour poursuivre leur action, certaines organisations élaborent de nouvelles stratégies à l'appui de leur programme. « L'argument démocratique est pertinent. Nous réorientons notre discours vers la sécurité et la défense. Nous parlons de la manière dont la Chine et la Russie instrumentalisent les discours anti-LGBT pour saper la démocratie. La Russie finance des campagnes anti-LGBT à l'approche des élections afin de diviser la population », explique Alex Farrow, le PDG de Kaleidoscope Trust au Royaume-Uni. Avec cet éloignement du langage des droits humains, Farrow remarque également une perte d'influence des droits humains auprès des pays donateurs et même des Nations Unies.
Ces préoccupations soulèvent également des questions quant à l'approche mondiale des données au service du développement dans son ensemble. L'évolution des priorités du programme mondial de développement, les mécanismes de responsabilisation et les changements qui en découlent dans le discours sur le genre connectent l'effacement des réalités LBQTIA+ au sein des différents ensembles de données relatifs au genre. Pour commencer, les ensembles de données mondiaux sur le développement tels que le Global Gender Gap Index (indice mondial de l'écart entre les genres), entre autres, présentent des données sous une forme binaire et ne prennent pas suffisamment en compte les pertes d'opportunités et d'argent de cet effacement pour les individus qui s'écartent des normes hétéronormatives. Cet écart de données s'est d'autant plus accentué et consolidé par le remodelage de l'opinion publique sur ces questions via les réseaux sociaux. Les évolutions sociopolitiques mondiales actuelles favorisent systématiquement un programme anti-genre visant à faire entrer les individus dans le moule hétéro-patriarcal du genre et des rôles liés au genre, en influençant les données alimentant les systèmes de prise de décision automatisés.
“Nous ne le savons pas encore, et peut-être ne le saurons-nous jamais”
Initialement publié le Global Voices en Français

Image créée à l'aide d'élément Canva Pro.
Par où commencer ? C'est peut-être ce qui a traversé l'esprit du Trinidadien Jamir Nazir lorsqu'il a décidé d'écrire « The Serpent in the Grove », le texte qu'il a soumis à l'édition 2026 du prestigieux Commonwealth Short Story Prize. L'œuvre a été désignée lauréate régionale pour les Caraïbes et est ainsi devenue candidate au prix principal — sauf qu'il y a tout un débat pour savoir si c'est bien lui qui l'a écrit.
Le lundi 11 mai, j'ai reçu une alerte indiquant que Nazir s'était hissé en tête de la sélection caribéenne, accompagnée d'une mention précisant que l'information était sous embargo jusqu'à mercredi. Exactement une semaine plus tard, un collègue basé en Amérique du Nord m'a envoyé un mail pour me signaler qu'il avait vu circuler sur Bluesky des allégations selon lesquelles la nouvelle serait l'œuvre de l'intelligence artificielle (IA) :
In a Turing Test of sorts, it looks like a 100% AI generated story just won the Commonwealth Prize for the Caribbean region “for its lyrical precision and haunting atmosphere, the story stood out for the confidence and restraint of its voice.”
Published in Granta: granta.com/the-serpent-…
— Ethan Mollick (@emollick.bsky.social) 18 mai 2026 à 13:50
Dans une sorte de test de Turing, il semblerait qu'une nouvelle entièrement générée par une IA vienne de remporter le Commonwealth Prize pour la région des Caraïbes « par sa précision lyrique et son atmosphère envoûtante, le récit s'est distingué par l'assurance et la retenue de sa voix. »
La théorie de Mollick a rapidement gagné du terrain — après tout, il est professeur à l'Université de Pennsylvanie, spécialiste de l'entrepreneuriat, de l'innovation et de l'IA — mais elle n'avait pas encore été relayée par les grands journaux de référence, bien que j'aie vu des discussions similaires émerger sur Reddit et X :
Well, this is a first: a ChatGPT-generated story won a prestigious literary prize (The Commonwealth Prize).
“Not X, not Y, but Z” sentences everywhere, the “hums” trope, and plenty of other obvious markers of AI writing.
A major milestone for AI, at any rate…
@GrantaMag https://t.co/BWGBpRasNz pic.twitter.com/U6jWejprFv
— Nabeel S. Qureshi (@nabeelqu) 18 mai 2026
Eh bien, c'est une première : une nouvelle générée par ChatGPT a remporté un prix littéraire prestigieux (le Commonwealth Prize).
Des phrases du type « Ni X, ni Y, mais Z » partout, le thème récurrent des « bourdonnements », et bien d'autres marques évidentes de l'écriture par IA.
Une étape importante pour l'IA, en tout cas…
Quelques coups de fil à des sources fiables ont révélé que l'accusation était peut-être fondée. Ni la Commonwealth Foundation ni Granta, où sont publiés les textes lauréats, n'avaient encore fait de déclaration officielle, donc j'ai attendu. L'affaire était intéressante, mais si elle devait prendre de l'ampleur, je voulais pouvoir la traiter sans me contenter d'amplifier le bruit.
Ce qui m'a interpellé à ce stade, c'est que les accusations semblaient reposer en grande partie sur la syntaxe ; on en déduisait qu'une prolifération de tirets, associée à une tendance à définir les choses comme n'étant « pas ceci, mais cela », signifiait que l'histoire avait été générée en partie ou dans sa totalité, par une IA. ChatGPT, en particulier, est largement entraîné à adopter cette approche, mais ce type d'écriture existait bien avant les grands modèles de langage (LLM).
Dans un épisode du podcast This Week in Tech qui ne pouvait pas mieux tomber, l'auteure et futurologue Amy Webb a admis qu'elle ne pensait ni ne s'exprimait en phrases complètes : « Je suis une phrase mal construite […] c'est ma façon naturelle de parler et d'écrire. Puis ces bots sont devenus accros à Miranda et maintenant […] Je dois convaincre les gens qu'en fait, non, c'est juste ma façon d'écrire. »
Cela m'a fait penser à la façon dont s'expriment les habitants des Caraïbes, empruntant des chemins de pensée longs et sinueux avant d'en venir au fait. Estimant que l'IA a dans une certaine mesure discrédité l'usage du tiret, j'ai consulté mon exemplaire de « Elements of Style » de Strunk & White que je garde toujours à portée de main et qui conseille de n'utiliser les tirets — sans distinction entre le tiret long (em-dash) ou moyen (en-dash) — que « lorsqu'un signe de ponctuation plus courant semble inadéquat ». En d'autres termes, à utiliser avec modération.
Dans un texte de 3 385 mots, Nazir a utilisé les tirets approximativement 28 fois. Est-ce trop ? Et si c'est le cas, est-ce un excès stylistique ou un indicateur fiable que l'IA a été utilisée ? Où se situe la limite et qui en décide ?
Lors d'un appel WhatsApp, j'ai posé la question à Jarrel de Matas, professeur adjoint au département de bioéthique et de sciences humaines de la santé à l'University of Texas Medical Branch. Selon lui, puisque les détecteurs d'IA peuvent induire en erreur, nous avons besoin de paramètres de divulgation clairs.
« Quelle quantité de contenu généré par un LLM peut-on utiliser avant que cela soit considéré comme une pratique irresponsable ? » demande-t-il. « Si vous l'utilisez pour une vérification orthographique ou grammaticale, il s'agit de mécaniques d'écriture basiques. Si c'est juste pour obtenir un bref compte-rendu ou faire des recherches… je pense que ce sont des façons acceptables de l'utiliser, à condition qu'elles soient divulguées. Mais lorsque vous interagissez avec un système pour lui demander des idées, vous lui conférez une certaine autorité sur le processus de création. »
Il qualifie la situation de « tournant décisif pour la créativité ».
Le 19 mai, le journal britannique The Guardian a publié un article sur la controverse, citant Sigrid Rausing de la revue Granta : « Il se peut que les juges aient décerné un prix à une œuvre relevant du plagiat par IA – nous ne le savons pas encore, et peut-être ne le saurons-nous jamais. »
La revue a déclaré avoir soumis le texte de Nazir à l'IA Claude pour déterminer si son histoire avait été générée par une IA, un cas classique de “himself to himself,” pour citer The Mighty Spoiler. Le chatbot a conclu que le texte n'avait « presque certainement pas été produit par un humain sans assistance ».
L'écrivain trinidadien Kevin Jared Hosein, lauréat régional du prix en 2015, était furieux que la Commonwealth Foundation continue de soutenir Nazir, affirmant que « The Serpent in the Grove » est le résultat de son propre travail, et que la nouvelle — tout comme d'autres textes soumis pour l'édition 2026 ayant également été signalés pour un recours potentiel à l'IA — figure toujours sur le site web de Granta.
L'aveu de Rausing selon lequel il y a « une certaine ironie dans le fait qu'au-delà des pressentiments humains, l'IA elle-même est l'outil le plus efficace à notre disposition pour déceler ce qui est généré par l'IA », n'est qu'une maigre consolation. Hosein a mis au défi : « Vous avez des yeux humains. Vous serez le jury. Tout d'abord, la photo de Jamir est le fruit d'une modification par IA. Il l'a admis. S'il est prêt à tromper la Fondation sur ça, pourquoi en rester là ? »
Hosein est l'un des juges pour le Brooklyn Caribbean Literary Festival 2026, qui vient de publier sa politique sur l'utilisation de l'IA pour son concours de nouvelles. Le règlement interdit l'utilisation d'« outils basés sur des LLM pour générer, modifier, réviser, résumer, ou aider de quelque manière que ce soit à la préparation de votre contribution ». Tandis que certains écrivains régionaux étaient satisfaits de la position du festival, elle semble quelque peu idéaliste compte tenu du fait qu'on ne peut désormais plus faire de recherche Google sans être confronté au résumé IA (AI Overview) standard du moteur de recherche en haut de la page.
De Matas me rappelle qu'à l'arrivée fracassante de ChatGPT en novembre 2022, la discussion s'articulait autour de la mort des études littéraires. « À l'époque, la menace c'était que nous cessions de réfléchir », se souvient-il. « Mais aujourd'hui, ce qui semble inquiéter c'est que “Nous ne pouvons plus faire preuve de créativité” ».
Les juges du concours ont eux aussi essuyé de vives critiques. Un article de WIRED a souligné que l'auteure jamaïcaine Sharma Taylor, qui faisait partie du jury « a été accusée d'avoir utilisé l'IA pour rédiger le résumé descriptif qui accompagnait la nouvelle “The Serpent in the Grove” en tant que lauréate régionale », ajoutant que Pangram — que les experts en IA qui avaient initialement tiré la sonnette d'alarme ont utilisé pour évaluer la nouvelle de Nazir — a estimé que le texte de Taylor était « assisté par IA ».
Dans une discussion WhatsApp, Tori Egherman, membre de la communauté Global Voices, a du mal avec le fait « que l'IA — qui a été entraînée à partir de très bons écrits humains, souvent sans leur consentement — puisse juger si un texte a été généré par une IA ou non […] Je vois tellement de créateurs humains accusés d'utiliser l'IA alors que c'est l'IA qui a été entraînée sur leurs œuvres. Allez savoir.
La Commonwealth Foundation et Granta ont toutes deux été critiquées pour l'équanimité de leur réponse, mais comment auraient-elles pu réagir autrement ? « Nous nous basons sur des suppositions pour combler le vide », explique De Matas. « Je pense que certains “marqueurs évidents” donnent à certaines parties du texte une allure de contenu généré par l'IA, mais je pense aussi que c'est difficile à prouver. »
Il s'intéresse à la manière dont nous pourrions profiter de la situation actuelle pour développer des outils capables de vérifier, sans l'ombre d'un doute, ce que beaucoup pensent voir, et il suggère d'y parvenir en suivant les tendances — ensembles de données, stylométrie : « Il faudrait un travail considérable pour coder le style. Ce n'est pas impossible, mais nous aurions besoin d'incitations pour mettre en place des garde-fous. » En tant que modèle d'apprentissage automatique, continue-t-il, ChatGPT s'entraîne sur les données qu'il trouve et les affine en permanence, sans pour autant perdre sa structure. « Vous pouvez lui demander cent choses et il en dira 99 de la même façon », ajoute-t-il. « Il ne change pas de style. Il change l'information. »
Dans le contexte d'une course à l'IA qui avance rapidement, un tel outil semble indispensable, d'autant que ces évolutions semblent nous pousser vers une utilisation accrue. « Nous pensons avoir le choix », déplore De Matas, « mais ce n'est pas le cas ; tout est désormais piloté par l'IA. Cela touche la génération d'images, les téléphones, les systèmes d'exploitation et par conséquent, nous en faisons de moins en moins. »
Une amie m'a récemment raconté une discussion qu'elle a eue avec une lycéenne trinidadienne, qui lui a dit que toutes les évaluations scolaires (SBA) qu'elle et ses camarades soumettent passent par un logiciel de détection d'IA, et qu'il existe un seuil de détection à ne pas dépasser. Super, mais il y a un hic : si elle rend un devoir « parfait », son travail est considéré comme étant généré par l'IA. Elle est donc forcée de soumettre des copies comportant des erreurs volontaires, ce qui lui vaut des points en moins.
Dans une publication LinkedIn, Nazir a adopté une position similaire, remettant en question la précision des outils de détection d'IA comme Pangram : « C'est un fait que les détecteurs d'IA ne sont absolument pas dignes de confiance et génèrent des résultats faussement positifs lorsqu'ils évaluent une prose humaine brillante. On ne peut pas laisser des algorithmes décréter qu'un humain est incapable de produire une œuvre littéraire de haut niveau. »
Donc qu'est-ce qui fait la qualité d'un écrit ? Afin d'y voir plus clair, j'ai relu « Phèdre » de Platon, qui mentionne des choses comme le pouvoir de la vérité à toucher à l'universalité de l'expérience humaine.
Dans ce texte, Socrate, qui privilégie la rhétorique à l'écrit, déclare : « [l'écriture] va produire l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront apprise parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire ; en lui faisant confiance, ils se rappelleront les choses du dehors par des empreintes étrangères, et non du dedans par eux-mêmes […] Tu ne donnes pas à tes disciples la vérité, mais seulement l'apparence de la vérité, ils auront l'air d'être savants sans l'être réellement. » Platon, véritable visionnaire, aurait tout aussi bien pu parler de l'intelligence artificielle.
À mesure que l'IA continue d'être nourrie avec des contenus humains, elle va s'améliorer ; c'est déjà le cas. Il devient donc encore plus difficile de discerner ce qui est humain de ce qui ne l'est pas. Au milieu des vives réactions, un ami enseignant m'a posé une question théorique : « Si l'on prouve qu'une bonne histoire a été écrite par une IA, cela en fait-il pour autant une moins bonne histoire ? » À mon sens, oui, car il lui manque l'authenticité de l'expérience humaine, là où résident intrinsèquement la puissance et la vérité des histoires.
Cela me rappelle une anecdote concernant une confrontation supposée entre le célèbre acteur shakespearien Richard Burton et l'évêque catholique américain Fulton Sheen. Dans cette histoire (quelque peu IA-esque il faut le reconnaître), on a demandé à chacun de lire le Psaume 23 pour voir qui susciterait la plus vive émotion. L'interprétation de Burton lui a valu une standing ovation ; tandis que Sheen a laissé l'auditoire dans un silence recueilli, le juge a conclu que si Burton connaissait le passage, Sheen, lui, connaissait le berger.
De Matas et ses pairs sont désormais régulièrement confrontés à la probabilité que l'IA transforme notre rapport à notre propre humanité — « nos façons de tisser des liens, l'originalité, nos sources d'inspiration, des choses que nous tenions pour acquises du simple fait d'être humains ». Même le pape Léon XIV s'est exprimé sur le sujet ; sa première encyclique soutient que l'épanouissement humain découle de nos limites, et non de leur absence. L'IA, en revanche, rend tout immédiat et facile. Il n'y a plus d'effort à fournir et, comme tout écrivain peut en témoigner, cet effort est bien réel.
« Je pense que ce que nous perdons c'est le soi, cette capacité à être honnêtes les uns envers les autres ; envers nous-mêmes », souligne De Matas, « et c'est un concept si nébuleux qu'on ne peut pas le quantifier. On ne peut pas coder l'honnêteté. »
Des écrivains reconnus n'ont pas jugé l'histoire de Nazir digne d'intérêt. Malgré l'appréciation de la Commonwealth Foundation qui a salué sa « précision lyrique » et « l'assurance et la retenue de sa voix » Hosein a trouvé que ça « manque d'intentionnalité derrière l'étrangeté qu'elle présente comme de la “grande” littérature. Aucune de ses métaphores ou comparaisons ne sert les personnages ou le récit. À y regarder de plus près, on constate un usage excessif d'aphorismes (non justifiés) et je trouve toujours les histoires IA aériennes ou glissantes, comme s'il leur était impossible de s'ancrer dans un moment particulier pour soutenir l'émotion ou la tension, ne faisant qu'en évoquer l'idée. »
Marlon James, écrivain jamaïcain lauréat du prix Booker a simplement fait remarquer avec esprit : « Oubliez l'IA une seconde. Une histoire a remporté un concours international avec une phrase telle que : “La fille a souri comme le lever du soleil au-dessus d'un évier”. » De tels commentaires indiquent un double problème. Premièrement, savoir si Nazir et les deux autres écrivains accusés d'avoir eu recours à l'IA ont dit la vérité lorsqu'ils ont affirmé à la Fondation que leurs œuvres étaient le fruit de leur propre création, et deuxièmement, déterminer si l'écriture a du mérite.
Répondant au premier point dans une déclaration datée du 19 mai, la Commonwealth Foundation a défendu la « rigueur » de son processus d'évaluation : « Tant qu'il n'existera pas d'outil ou de processus fiable pour détecter l'usage de l'IA, capable de relever les défis liés aux œuvres de fictions inédites, la Fondation et le Commonwealth Short Story Prize devront se fonder sur un principe de confiance. »
Cependant, face à la montée des critiques, la directrice générale de la Fondation, Razmi Farook, a jugé nécessaire d’aborder le « devoir de prudence » de l'organisation. Qualifiant l'IA comme étant « le plus gros problème pour une grande partie du monde de la création », elle a constaté : « Si nous saluons le débat constructif autour de cette question complexe et nuancée, nous sommes profondément préoccupés par le ton d'une grande partie des échanges à ce sujet. Au cœur de tout cela, il y a des personnes bien réelles : des écrivains qui se battent pour leur art, des juges dévoués et une équipe passionnée. »
Elle a également fait part de la déception de la Fondation de voir le travail des lauréats actuels, mais aussi des précédents, remis en question, tout en ajoutant : « Nous estimons qu'il est essentiel de reconnaître la peine ressentie par toutes les personnes impliquées ou touchées par les récents débats autour du Short Story Prize. Nous apportons notre soutien à nos lauréats, aux écrivains présélectionnés, aux membres du jury, aux anciens participants et à toute notre communauté. »
Leur message est clair, du moins pour moi, en ce qui concerne la question de la qualité : écrivains, lecteurs, critiques, spécialistes de l'IA et commentateurs sur les réseaux sociaux peuvent tous avoir leur avis, mais le dernier mot quant à la valeur d'une œuvre revient aux personnes chargées de l'évaluer.
Pour De Matas, c'est là tout l'enjeu : « De la même façon que les outils IA et leurs développeurs manquent de transparence, cette situation devrait servir de révélation pour le prix lui-même, car il ne fait pas vraiment preuve de transparence non plus. Cela en dit autant sur la production créative que sur les critères utilisés pour juger ces œuvres. »
L'IA était destinée à devenir une partie intégrante de notre existence. La technologie évoluait dans ce sens depuis un moment déjà, mais l'espoir était qu'elle accomplisse — comme Rosie dans « Les Jetsons » — des tâches opérationnelles avec efficacité pour nous, laissant aux humains le soin de se concentrer sur les activités créatives. Au lieu de cela, nous sommes face à Sam Altman d'OpenAI, se vantant d'« un nouveau modèle doué pour l'écriture créative » et « qui a parfaitement saisi l'esprit de la métafiction ».
Alors que les modèles d'IA progressent à une vitesse vertigineuse, même s'ils ont un impact négatif sur la planète et les populations, la réglementation, la législation et les outils de discernement sont à la traîne. Sur Substack, James O’Sullivan a avancé que la stylométrie, « une technique relevant des humanités numériques qui vise à mesurer le style littéraire — c'est-à-dire la façon dont un texte est écrit, ou plutôt, par qui il a été écrit, » pourrait s'avérer utile dans ce genre de situation. « Comptez les mots les plus fréquents d'un corpus (il s'agit toujours de mots grammaticaux comme “le”, “et”, “de”, “je”,”était” ) », conseillait-il, « standardisez ces données par rapport à l'ensemble du corpus, et le profil obtenu constitue un indicateur assez fiable pour identifier qui a écrit quoi. »
Dans une autre publication, O’Sullivan reconnaissait que « The Serpent in the Grove » présentait quelques signaux d'alerte : « La négation utilisée pour annoncer une révélation figure parmi les tics rhétoriques les plus courants des modèles linguistiques actuels lorsqu'ils sont invités à adopter un registre littéraire. » Il a aussi mentionné les divers aphorismes ayant « la cadence de la profondeur mais peu de sens réel », des « associations verbe-nom délibérément étranges » ainsi que « le réflexe de privilégier la parabole au détriment de l'action ».
« Mais peut-être », a-t-il poursuivi, « que Nazir a bel et bien écrit The Serpent, ce qui ne serait pas la première œuvre de fiction formatée à être primée (Je vois très bien ChatGPT recevoir le prix Booker un jour). » Pour revenir au tweet qui a déclenché tout ce débat sur les textes générés par des bots, O’Sullivan a déclaré : « La mise en scène en dit long. En qualifiant cela de “test de Turing”, Ethan Mollick a implicitement reconnu le problème majeur auquel les lecteurs (et les éditeurs) sont confrontés à l'ère des LLM : il n'est plus possible de déterminer avec certitude si un texte a été écrit par un humain juste en le lisant. Si c'était possible, aucun test ne serait nécessaire. »
Il est ensuite allé au cœur du sujet : « Les conséquences dépassent largement le cas de Nazir. Si l'on permet aux “détecteurs” d'IA et aux accusations sur Bluesky de servir de preuve suffisante pour dénoncer publiquement un auteur, les écrivains qui en pâtiront seront ceux dont le style présente des similitudes superficielles avec la prose générée par IA, pour des raisons n'ayant rien à voir avec l'utilisation de cette technologie. »
Cela inclut, d'après ma propre expérience éditoriale, les écrivains dont l'anglais n'est pas la première langue, les écrits universitaires et la prose fleurie dépendante de l'omniprésent tiret long. Cela pourrait-il également inclure le « processus d'écriture inhabituel » de Jamir Nazir, qu'il a partagé avec Erica Wagner, du journal britannique The Observer ? « Des problèmes de santé chroniques rendant physiquement impossible une saisie prolongée au clavier en position assise » lui a-t-il expliqué, l'obligent à écrire par dictée vocale, avec des retouches au clavier minimes. Cela donne un visage très humain à ce que beaucoup considèrent avant tout comme une question technique, voire morale.
« Voici le problème auquel nous sommes confrontés », résume O’Sullivan. « Nous ne voulons pas que de soi-disant auteurs remportent des prix littéraires pour de la bouillie produite par IA, mais de la même façon, nous ne voulons pas d'une situation où il suffirait d'une capture d'écran d'un détecteur d'IA et d'une publication sur Bluesky pour être publiquement accusé de fraude. »
J'ai entendu toutes sortes de questions soulevées au sujet de ce fiasco, la plus fréquente était sans doute : « Comme les juges ont-ils pu ne pas s'en apercevoir ? » Savez-vous, sans l'ombre d'un doute, si Nazir et les deux autres accusés sont coupables d'avoir utilisé l'IA ? Moi, je ne sais pas, mais je vais vous dire ce que je sais. Bien que le jury du prix soit aussi diversifié que les régions dont il s'occupe, il arrive souvent qu'il ne nous voie pas.
Dans son article intitulé « Comment lire la littérature postcoloniale », Lina Abushouk soutenait que la justification avancée par la Fondation pour le choix de cette nouvelle révélait « un vocabulaire critique devenu purement décoratif — des expressions telles que “richement évocateur”, “détail sensoriel” ou “voix mélodieuse”, flottant sans aucun lien réel avec les phrases écrites sur la page. La sélection de Nazir ne tient donc pas tant à l'utilisation de l'IA qu'à l'ironie des conceptions euro-américaines sur l'inintelligibilité de l'écriture postcoloniale. »
Elle explique ensuite que « les grands modèles de langage n'inventent rien. Ils apprennent à prédire quels types de phrases ont tendance à en suivre d'autres. Cela signifie que lorsqu'un LLM génère une fiction “littéraire” se déroulant dans les Caraïbes postcoloniales, il ne cherche pas l'originalité — il vise la version la plus probable de ce à quoi ressemble une telle fiction dans les textes qui ont servi à son entraînement. Il reproduit la densité atmosphérique attendue, le poids escompté du paysage et du labeur, ainsi que l'imagerie convenue de la pauvreté et de la résilience. Le scandale réside dans le fait que les formules existantes pour une prose postcoloniale “authentique” sont déjà si codifiées qu'un modèle de langage peut les reproduire de manière convaincante. De cette façon, l'IA ne bouleverse pas tant le goût littéraire qu'elle n'en expose ses structures. »
Abushouk poursuit : « D'autres ont fait remarquer que certains membres du jury sont eux-mêmes issus du Sud Global, ce qui suggère qu'il ne s'agit pas simplement d'une histoire d'étrangers venus de la métropole pour imposer leurs attentes. En réalité, cela rend la situation plus insidieuse encore : un ensemble de présupposés esthétiques si profondément institutionnalisés qu'ils peuvent être reproduits de l'intérieur. »
En comparant toute cette affaire à la relation qu'entretenait Amos Tutuola avec la maison d'édition Faber and Faber dans les années 1950, Abushouk a émis cette hypothèse : « Faber ne l'a pas célébré malgré ses irrégularités linguistiques […] c'est précisément pour elles qu'il l'a célébré. C'est ce caractère “incorrect” de l'anglais qui importait — il authentifiait le primitif. […] La structure de l'erreur demeure identique sur sept décennies : une incohérence qui disqualifierait un écrivain européen est reconvertie en signe d'authenticité dès lors qu'elle est associée à la bonne géographie culturelle. C'est ce qui révèle, en fin de compte, la controverse autour de l'IA — non pas un nouveau problème engendré par la technologie, mais un ancien problème rendu soudainement visible.
L'idée que Tutuola puisse être perçu comme n'étant « pas grammaticalement correct » m'a fait réfléchir. Je me suis remémoré les échanges entre Nazir et Wagner, et les considérations de cette dernière après qu'un outil de vérification par IA ait déterminé que la photo de Nazir avait été soit lourdement retouchée, soit générée par IA : « Pourquoi ne pas utiliser tous les outils à sa disposition si l'on a du mal à obtenir une photo convenable ? »
Elle a ajouté : « Son premier message sur LinkedIn comportait des fautes d'orthographes et n'était pas grammaticalement correct. Quel éclairage cela apporte-t-il sur sa nouvelle primée, à l'écriture soignée ? Aucun ? Un peu ? Beaucoup ? » Certains diraient que cette lumière est crue, brûlante, interrogatrice ; qu'elle démasque un escroc. Pourtant, il existe des textes à la ponctuation irréprochable qui ne disent rien de pertinent, et des récits grammaticalement imparfaits qui peuvent toucher quelque chose de profond entre les mains d'un éditeur compétent.
Si Tutuola tentait de lancer sa carrière d'écrivain aujourd'hui, un éditeur prendrait-il le risque de le publier, ou serait-il écarté en raison de ses solécismes ? Utiliserait-il l'IA comme un outil s'il estimait que cela lui permettait de jouer à armes égales ? S'agit-il même d'un outil ? Une récente discussion sur Bluesky suggérait qu'il n'était pas dans l'intérêt des utilisateurs de désigner ainsi les LLM :
Speaking of which: Consider referring to ChatGPT, Gemini, Claude, and so on, as ”products” or “apps” rather than “tools”; the latter tends to obscure their relationship to the companies behind them and makes it sound like they exist just to help us. (3/x)
— Vauhini Vara (@vauhinivara.bsky.social) 12 Mai 2026 à 12:33
À ce propos : envisagez de faire référence à ChatGPT, Gemini, Claude, etc., comme des « produits » ou « apps » plutôt que comme des « outils » ; ce dernier terme a tendance à occulter le lien avec les entreprises qui les ont créés et donne l'impression qu'ils n'existent que pour nous aider. (3/x)
La terminologie mise de côté, De Matas affirme que l'utilisation de l'IA comme un outil (plutôt que comme une sorte de collaborateur créatif) permet de transcender les barrières linguistiques ; si cela confère un avantage, s'agit-il d'un avantage en matière d'expression ou d'imagination ? Cela change les règles de la paternité d'une œuvre », confirme-t-il. « Nous nous sommes longtemps appuyés sur une conception traditionnelle de l'auteur liée au pédigrée, et ce que ces systèmes d'IA démontrent c'est que beaucoup d'entre nous peuvent devenir des “artistes”. S'agit-il simplement d'une nouvelle étape de cette évolution ? La question fondamentale est de savoir comment la notion d'auteur doit désormais évoluer. »
Lorsqu'il a récemment dû évaluer des internes en médecine sur des études de cas présentées en personne, De Matas a constaté que la qualité de certaines présentations n'était pas à la hauteur de la qualité de leur écrit. Ainsi, prouver que l'on est bien l'auteur d'un texte tient peut-être moins à l'écriture elle-même qu'aux « liens et à l'authenticité que l'on y apporte ». Comme pour toute soutenance de thèse au cours de l'histoire, si vous êtes capable de défendre votre travail avec éloquence, il est fort probable que vous en soyez l'auteur.
Dans tous les cas, le monde de la littérature a ses gardiens et des concours comme le Commonwealth Short Story Prize contribuent à ouvrir ces portes. Naturellement, les écrivains doivent fournir des efforts pour perfectionner leur art et affirmer leur voix, c'est pourquoi des festivals tels que le Bocas Lit Fest sont si essentiels. Le Bocas a toujours apporté tout le soutien possible aux écrivains de la région, même lorsque ses propres structures de financement se sont retirées.
Il ne s'agit pas seulement des écrivains, mais aussi des lecteurs. Si nous voulons espérer rivaliser avec l'IA, la lecture est incontournable. Commençons par des livres écrits avant l'avènement de l'IA. Ils aiguiseront notre discernement, enrichiront notre vocabulaire, nourriront notre esprit, stimuleront notre imagination et nous permettront d'être mieux (quoi que pas parfaitement) équipé pour distinguer le travail de l'artisan de celui du chatbot.
Bien sûr, nous avons probablement déjà atteint le point de non-retour. Que Nazir ait eu recours ou non à l'IA, ou à quel degré, les doutes pesant sur l'intégrité de son œuvre, qu'ils soient fondés ou non, ont sans doute freiné sa carrière d'écrivain avant même qu'elle ne décolle. Il est devenu, le visage généré par l'IA dans un débat qui nous dépasse déjà.
Pour reprendre une phrase écrite par Nicholas Laughlin, directeur du festival Bocas, dans un hommage à V.S. Naipaul : « L'algèbre morale de l'art est difficile, et elle devrait nous troubler. » Les implications humaines de l'algèbre morale de l'IA devraient nous troubler davantage encore.
Elle défie les préjugés sociétaux et les limites structurelles en travaillant dans le journalisme
Initialement publié le Global Voices en Français

La journaliste Myat Moe Thu en reportage dans une zone de conflit au Myanmar. Photo provenant d'Exile Hub.
[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en anglais.]
Exile Hub est l'un des partenaires d'Asie du sud-est de Global Voices, qui a été créé en réponse au coup d'État de 2021 au Myanmar. Exile Hub permet aux journalistes et défenseurs des droits de l'homme d'être mis en avant. Cet article adapté est republié dans le cadre d'un accord de partenariat de contenu.
Ce que vous voyez sur la photo, c'est une femme tenant une caméra dans une zone de conflit.
Ce que vous ne voyez pas c'est ce qu'il se passe hors champ : le son des avions de combat survolant la région, la peur de subir une seconde attaque et les gens courant pour se mettre en sécurité.
Pendant que certains se sont enfuis, Myat Moe Thu, une lauréate de la bourse « Critical Voices » 2026 d'Exile Hub, elle, s'est dirigée vers les lieux du conflit.
C'est une journaliste en reportage dans les zones frontalières entre les États Shan de Kayah (ou Karenni), elle y documente les réalités de la guerre au quotidien. Le jour de la capture de cette photographie, un avion de chasse venait tout juste de larguer deux bombes d'environ 230 kg sur un village où se trouvaient de nombreux civils. Pendant que les habitants fuyaient, terrorisés qu'un nouveau largage ait lieu, elle s'est rendue sur les lieux pour capturer les faits.
Sans équipement de protection. Aucune garantie de sûreté. Juste avec sa volonté de capturer un témoignage.
Myat Moe Thu n'a pas commencé sa carrière dans le journalisme. Elle travaillait dans le secteur du marketing, et c'est lors d'une visite dans un média qu'on lui a demandé si elle n'avait jamais envisagé de devenir une journaliste.
Elle ne savait pas ce que ce travail allait exiger, mais elle a quand même essayé, et a fini par devenir passionnée par la rédaction d'histoires et le partage d'informations à travers ses écrits.
Elle a commencé le reportage en zone de conflits armés avant même le coup d'État, en comprenant progressivement les complexités, les risques et les réalités politiques au plus proche sur le terrain. Depuis le coup d'État, elle n'a jamais quitté le Myanmar. Au contraire, elle a voyagé à travers les régions appelées « territoires libérés » au sein des États ethniques, continuant son travail de journaliste indépendante depuis l'intérieur des zones de conflit.
Pour Myat Moe Thu, le journalisme ce n'est pas que documenter des événements. C'est aussi une question de responsabilité et d'éthique.
If we don’t report what is happening, the truth disappears. Reporting doesn’t mean taking sides. It means being accurate, respecting the dignity of those affected, and ensuring that the voices of civilians are not distorted or exploited no matter which side they are on. I know not everyone will agree with me on this.
Si personne ne rapporte ce qu'il se passe, la vérité disparaît. Un reportage ne prend pas parti. Il est précis, respectueux de la dignité des personnes affectées. Il s'assure que la parole des civils ne soit pas modifiée ou exploitée peu importe leur camp. Et je sais bien que tout le monde ne sera pas d'accord avec moi là-dessus.
Travailler dans ces zones demande bien plus que du courage. Cela demande un jugement avisé : savoir quoi rapporter, comment protéger ses sources et comment s'assurer que les histoires ne causeront pas plus de mal à des communautés déjà vulnérables.
Être une journaliste dans des zones de guerre ajoute aussi quelques défis.
Les préjugés culturels qualifient souvent le travail de reportage comme un travail davantage destiné aux hommes. Les femmes sont très souvent sous-estimées ou dissuadées de travailler dans des environnements dangereux. Par ailleurs, certaines réalités pratiques telles que parcourir de longues distances et partager un espace restreint avec des collègues masculins peuvent exiger des concessions personnelles qui sont rarement reconnues.
Malgré ces obstacles, elle continue de travailler en silence, défiant les préjugés sociétaux et les limites structurelles.
Au-delà du danger physique, les journalistes au Myanmar sont souvent confrontés à des malentendus, même auprès de leur propre communauté. Certaines personnes ne sont pas capables de faire la distinction entre journalistes, informateurs et agents de renseignement. D'autres voient les journalistes comme des personnes intrusives qui posent beaucoup trop de questions. Il y a même une expression au Myanmar qui dit qu'une personne ferait mieux de couvrir son repas pour éviter que les journalistes
« n'en apprennent trop ».
Pour Myat Moe Thu, ces malentendus touchent également sa vie privée. Même certains membres de sa famille et de ses proches ont du mal à comprendre complètement l'objectif et l'urgence de son travail.
Elle raconte que travailler dans le journalisme vient avec un coût, de la distanciation, de l'isolement, et parfois même du rejet.
« Il m'arrive parfois de penser que même une personne qui aurait fait quelque chose de mauvais peut avoir une seconde chance. Mais pour un journaliste, perdre la confiance des gens représente souvent un point de non-retour. »
Derrière les risques visibles se cache un combat plus discret : l'épuisement mental et émotionnel.
Une exposition prolongée au conflit, à l'instabilité et aux traumatismes crée les conditions parfaites au burn-out. Et pour des journalistes travaillant à l'étranger, l'accès à de l'aide est déjà très limité. Mais pour ceux en reportage dans les zones de conflit, c'est encore plus hors de portée.
Souvent, elle n'a ni le temps, ni la place, ni les ressources nécessaires pour demander de l'aide. Et pourtant, elle continue.
Ce qui la fait continuer, ce n'est pas qu'elle n'a pas peur, mais l'idée de regretter.
Elle a confié : « Je sais que je ne regretterai pas de choisir ce que je crois être juste ».
Pour les journalistes comme Myat Moe Thu, cette frontière entre le devoir professionnel et la survie personnelle n'est jamais clairement définie. Elle change à chaque travail, à chaque décision et à chaque risque pris.
Et pourtant, elle continue ses reportages. Parce que dans ces endroits qui sont forcés au silence, le journalisme ne consiste pas seulement à raconter la vérité, mais constitue également un acte de résistance.