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La course de l'Inde à l'adoption de l'IA soulève une question plus profonde : comment la technologie peut-elle respecter les droits humains ?

Fri, 17 Jul 2026 18:05:40 +0000 - (source)

La surveillance assistée par l'IA et la reconnaissance faciale restreignent l'espace civique et renforcent l'autoritarisme d'État

Initialement publié le Global Voices en Français

Image réalisée par Paula Villar pour l'APC. Utilisée avec permission.

Cet article fait partie de la série « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair », une collaboration entre Global Voices, l'Association pour le progrès des communications (APC), et GenderIT. Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies. Vous pouvez suivre la série sur APC.org, GenderIT.org, et globalvoices.org. Elle fait aussi partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Le cadre actuel du gouvernement de l'IA en Inde comprend des lignes directrices souples, un projet de loi sur l'éthique non adopté et des règles de protection des données. Ensemble, ils créent un système où l'IA peut être déployée d'abord et remise en question plus tard, car le cadre met l'accent sur une IA responsable mais n'impose aucune obligation de transparence ni d'évaluation d'impact préalable au déploiement.

L'essor de la surveillance assistée par l'IA, comme les systèmes de reconnaissance faciale dans les gares et les technologies de police prédictive utilisée par les forces de l'ordre dans différentes villes, s'est poursuivi en grande partie sans protections juridiques suffisantes, soulevant des inquiétudes quant aux droits humains, à la vie privée, à la dignité et aux libertés civiles. Une « IA responsable » sans obligation de rendre des comptes n'est qu'une aspiration. Bien que le cadre prône une approche centrée sur l'humain, les droits humains doivent être le point de départ de la gouvernance de l'IA, et non une considération à ajouter a posteriori.

En février, l'Inde a organisé à New Delhi le Sommet sur l'impact de l'IA 2026 en Inde qui a duré cinq jours et a réuni des dirigeants mondiaux, des plateformes de grandes entreprises technologiques, des acteurs de la société civile et des décideurs politiques afin d'explorer l'avenir de la gouvernance et de la coopération en matière d'IA. L'événement a souligné l'importance économique et géopolitique croissante de l'IA qui continue de transformer les économies mondiales. Le sommet s'est concentré sur la croissance inclusive, le déploiement éthique et l'utilisation de l'IA dans des secteurs tels que la santé, l'agriculture et l'éducation.

Dans une déclaration publiée le 20 février, l'organisation de défense des droits humains Amnesty International a comparé les affirmations du Sommet sur l'impact de l'IA avec la manière dont l'IA est utilisée en Inde. Amnesty International a souligné que des technologies comme l'automatisation par l'IA et la reconnaissance faciale restreignent l'espace civique, facilitent la surveillance étatique et affectent de manière disproportionnée les populations pauvres et marginalisées.

L'événement lui-même a servi de démonstration en direct du réseau de surveillance basé sur l'IA qui se développe à Delhi. Soi-disant pour assurer la sécurité du site du sommet, la police de Delhi a installé 500 caméras de sécurité au centre international des expositions et a transformé le centre de Delhi en une véritable « forteresse numérique » avec plus de 4 000 caméras dotées d'IA déployées dans toute la ville.

Ces caméras utilisaient la reconnaissance faciale pour analyser les flux vidéo en direct, comparant les visages aux bases de données policières recensant les « individus suspects », les manifestants récidivistes et les personnes susceptibles de perturber l'ordre public. Des alertes étaient envoyées instantanément. Ce réseau de surveillance piloté par l'IA était coordonné par 32 salles de contrôle et s'appuyait sur des systèmes de reconnaissance faciale (FRS), l'analyse vidéo en temps réel et des lunettes intelligentes dotées d'IA utilisées par les agents sur le terrain. Plus de 20 000 membres du personnel se fiaient à ce système pour surveiller en temps réel la densité de la foule, les déplacements et les potentiels « fauteurs de troubles » aux abords du sommet sur l'IA.

Les dangers de la surveillance étatique par l'IA

Afin de suivre l'adoption de la technologie de reconnaissance faciale en Inde, l'organisation de défense des droits humains Internet Freedom Foundation (IFF) a lancé le projet Panoptic en 2020. En 2024, elle avait constitué la base de données publique la plus complète sur l'utilisation de la reconnaissance faciale en Inde, après avoir recensé plus de 120 contrats gouvernementaux.

L'organisation indienne de services juridiques à but non lucratif SFLC.in a récemment publié un aperçu des incidents liés à l'IA et à la surveillance survenus en Inde en 2025. Ce rapport met en lumière l'utilisation de cette technologie dans divers domaines, notamment la surveillance des transports par l'IA.

Screenshot of Facial Recognition system in India tracker - hosted by Project Panoptic by IFF. CC-BY

Capture d'écran du système de reconnaissance faciale en Inde. Hébergé par Project Panoptic by IFF. CC-BY

L'application DigiYatra, soutenue par le gouvernement et basée sur l'intelligence artificielle, présentée comme un projet phare de numérisation de l'aviation, combine l'identifiant Aadhaar, la carte d'embarquement et les données biométriques faciales des passagers pour permettre des voyages « sans accroc » et sans papier dans les aéroports indiens. Bien que sur le papier, DigiYatra soit officiellement facultative et « non obligatoire », l'IFF affirme que des passagers aériens à travers l'Inde sont pris en embuscade et contraints à s'y inscrire.

L'IFF ajoute que DigiYatra dispose d'un système de données défaillant et d'un écosystème obscur — il n'y a aucune transparence pour ce qui est de savoir quelles données sont stockées, comment, où et qui y a accès. Le service est géré par la Fondation Digi Yatra, dont environ 75% des actions sont détenues par des entreprises privées, ce qui la soustrait au champ d'application de la loi de 2015 sur le droit à l'information (RTI) concernant la prise de responsabilité.

Par ailleurs, la vidéosurveillance assistée par l'IA est de plus en plus déployée dans les salles d'examen à travers l'Inde pour surveiller les étudiants. Ces technologies suivent les gestes, l'utilisation du téléphone portable et les expressions faciales, comme les mouvements oculaires inhabituels, envoyant des notifications rapides aux surveillants. Dès 2025, elles étaient appliquées aux examens scolaires et aux concours importants dans des États comme l’Uttar Pradesh, le Bihar et le Karnataka.

SFLC.in indique que la surveillance par IA se développe en Inde, sans information suffisante sur le contrôle et la conservation des données, ni sur les moyens de contester une identification erronée. De ce fait, ces technologies s'intègrent aux infrastructures publiques, le consentement est de plus en plus ignoré et les questions relatives aux droits humains sont à peine prises en compte.

Le déploiement de l'IA a des conséquences pour des millions de personnes

Selon une enquête de Decode, une unité d'investigation de BOOM, l'un des principaux organismes indépendants de journalisme numérique et de vérification des faits en Inde, la reconnaissance faciale par IA ne parvient pas à identifier les femmes dont le visage change en raison d'une grossesse, d'une maladie ou du vieillissement, les privant ainsi d'accès aux services publics et à la vérification de leur identité. L'application gouvernementale Poshan Tracker, spécialisée en reconnaissance faciale, n'a pas réussi à faire correspondre leur apparence actuelle aux photos de leur carte d'identité Aadhaar datant de plusieurs années.

Le programme indien des Services intégrés de développement de l'enfant (ICDS) est chargé de nourrir environ 47 millions de femmes enceintes, de mères allaitantes et de jeunes enfants. En juillet 2025, le système de reconnaissance faciale par IA a été introduit pour l'identification. Fin 2025, près de la moitié des personnes devant recevoir de l'aide alimentaire ne l'avaient pas reçue, car le système ne pouvait tout simplement pas reconnaître leur visage.

La reconnaissance faciale est particulièrement difficile en cas de faible luminosité, sur les téléphones bas de gamme et surtout, sur les peaux foncées. Ce dernier défaut est bien documenté, pourtant personne ne semble s'être demandé s'il avait une importance avant de déployer ce programme auprès de certaines des communautés les plus marginalisées d'Inde.

Les mesures indiennes sur l'IA

L'Inde ne dispose pas encore d'une loi contraignante et spécifique sur l'IA. Elle s'appuie plutôt sur un ensemble de lois existantes, telles que la loi sur les technologies de l'information (IT Act), des règles intermédiaires et la protection des données, ainsi que sur des lignes directrices en matière de gouvernance. Les lignes directrices sur la gouvernance de l'IA publiées par le ministère de l'Électronique et des Technologies de l'information en Inde (MeitY) a adopté un modèle non interventionniste en novembre 2025, privilégiant une IA responsable, une surveillance fondée sur les risques et la protection contre les préjudices, mais il s'agit d'un cadre juridique souple non contraignant.

Un nouveau projet de loi sur l'Intelligence Artificielle (éthique et responsabilité), 2025, propose la création par le gouvernement d'un comité d'éthique, l'instauration d'évaluations éthiques obligatoires, d'audits de biais, de restrictions sur certaines utilisations (par exemple, la surveillance, les décisions d'embauche à haut risque) et de mécanismes de traitement des plaintes, témoignant d'une orientation explicite axée sur les droits de l'homme, mais il n'a pas encore été adopté.

Le cadre indien de protection des données personnelles numériques (mis en œuvre par le biais du règlement DPDP 2025) impose aux développeurs et aux utilisateurs d'IA des obligations axées sur le consentement, la limitation des finalités et la minimisation des données, protégeant ainsi indirectement la vie privée et les droits connexes dans le contexte de l'IA.

Le gouvernement indien renforce son rôle d'intermédiaire afin de supprimer rapidement les deepfakes générés par IA et utilisés à des fins de diffamation, d'usurpation d'identité, de tromperie ou de diffusion non consensuelle de contenu sexuel sur les plateformes de médias sociaux. Cependant, même lorsque les plateformes obtempèrent, le mal est souvent déjà fait au moment où ces contenus synthétiques sont retirés.

Approche actuelle des droits humains face à l'IA

Les responsables des droits humains de l'ONU insistent de plus en plus sur le fait que le droit international des droits humains, qui devrait constituer le cadre central de la gouvernance de l'intelligence artificielle, met l'accent sur l'inclusion, la responsabilité, la transparence et la nécessité de corriger les déséquilibres de pouvoir. Cette position reflète une tendance plus large dépassant le cadre du débat volontaire sur « l'éthique de l'IA » pour s'étendre au domaine des obligations juridiques, telles que les restrictions et les mesures correctives. Le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme a appelé à des moratoires sur les applications d'IA qui violent les droits fondamentaux, comme certaines formes de surveillance biométrique, ainsi qu'à une diligence raisonnable obligatoire en matière de droits humains à chaque étape du développement et de la mise en œuvre des services basés sur l'IA.

De même, dans une déclaration commune de 2025, la Freedom Online Coalition a exhorté les gouvernements à garantir la diligence raisonnable des entreprises, à renforcer les protections dans les situations à haut risque et à exiger des évaluations d'impact sur les droits humains, notamment en ce qui concerne les risques tels que la manipulation politique, la désinformation et le profilage. Certains observateurs ont suggéré un cadre réglementaire à l'échelle de l‘ASCR, inspiré de la loi européenne sur l'IA, avec des protections claires des droits fondamentaux et des procédures de transparence et de responsabilité renforcées. Cependant, il ne s'agit que d'une recommandation politique et non d'une proposition de loi juridiquement contraignante.

Perspectives d'avenir

Selon les Principes pour l'utilisation responsable de l'intelligence artificielle du gouvernement de l'Ontaria, les obligations relatives aux droits humains doivent être intégrées dès la conception des systèmes d'IA, et non ajoutées après coup. Le Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe recommande que des évaluations d'impact sur les droits humains soient requises avant le déploiement de systèmes d'IA à haut risque. Il devrait être obligatoire pour les gouvernements et les entreprises utilisant l'IA dans des fonctions en contact avec le public de divulguer les systèmes utilisés, les données d'entraînement et leur taux d'erreur. Des cadres juridiques spécifiques sont nécessaires pour déterminer à quel moment les systèmes d'IA sont considérés comme des entités juridiques aux fins de responsabilité et quelles sont les obligations de diligence de leurs développeurs et utilisateurs envers les personnes affectées. Le problème se pose lorsque les cadres existants ne peuvent pas être mis en œuvre facilement, ou lorsqu'ils excluent l'utilisation de l'IA par l'État.

La mission IndiaAI du MeitY, un programme national approuvé en mars 2024, vise à construire un écosystème d'IA complet en Inde grâce à l'initiative « Projets d'IA sûrs et fiables ». Huit projets d'IA responsable, abordant des thèmes tels que la réduction des biais, les cadres éthiques de l'IA, les outils de protection de la vie privée et l'IA explicable, ainsi que cinq projets supplémentaires ciblant la détection des deepfakes, ont été menés à bien à ce jour. Sur le papier, les initiatives IndiaAI du MeitY s'alignent avec les principes des droits humains. Cependant, les organisations de défense des droits humains estiment que ce cadre est insuffisant car les garanties sont volontaires, le contrôle est faible et l'IA étatique à haut risque (surveillance, automatisation des services sociaux, police prédictive) continue d'être utilisée sans protections contraignantes ni recours efficaces.

Les militants des droits humains suggèrent que l'Inde adopte une législation spécifique pour la surveillance par IA, notamment encadrant les algorithmes, imposant la transparence et renforçant le contrôle des systèmes de surveillance, afin de réduire le risque d'autoritarisme numérique.


Paula Villar est née à Rio de Janeiro, au Brésil, en 1992. Diplômée en psychologie, elle a également suivi une formation post-universitaire en psychologie clinique. Bien qu'elle ait été passionnée de dessin depuis son plus jeune âge, c'est seulement durant la pandémie du COVID-19 qu'elle a décidé de se réorienter professionnellement, se consacrant à l'art numérique et à l'activisme. Elle travaille aussi sur d'autres supports, tels que la peinture à l'huile, le dessin réaliste au crayon et l'encre de Chine.


Il n'y a de lien que humain : la raison de la valorisation de la créativité et des liens humains à l'ère de l'IA

Fri, 17 Jul 2026 17:39:15 +0000 - (source)

Le langage anthropomorphisant que nous utilisons privilégie l'engagement à l'utilité. 

Initialement publié le Global Voices en Français

Young people talking under a tree with books while cellphones encourage them to turn away from personal contact. Image by Ibrahim Kizza for the Association for Progressive Communications (APC), used with permission.

Image réalisée par Ibrahim Kizza pour l'Association pour le progrès des communications (APC) utilisée avec permission.

Cet article fait partie de la série « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » une collaboration entre Global Voices, l'Association pour le  progrès des communications (APC), et GenderIT. Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies. Vous pouvez suivre la série sur APC.org, GenderIT.org, et globalvoices.org. Elle fait aussi partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Depuis le début de l'engouement actuel pour l'IA après qu'Open AI ait rendu ChatGPT accessible à des milliards d'utilisateurs dans le monde en novembre 2022 (à l'époque, sans réglementation ni cadre éthique ou garde-fou) nous avons entendu d’innombrables prédictions sur la façon dont l'IA allait tout changer pour les humains : le travail humain serait remplacé ; la créativité humaine ne serait plus nécessaire ; les interactions humaines seraient bien meilleures grâce aux chatbots ; les gouvernements appliqueraient des algorithmes d'IA stricts pour éliminer les biais humains dans les services sociaux ; des avancées scientifiques majeures seraient disponibles d'ici quelques années, et bien d'autres choses encore.

Plus de trois ans plus tard, comment l'apparition de l'IA générative nous a-t-elle changés ? Elle a engendré des perturbations néfastes et inutiles dans notre système éducatif, elle a fourni à certains codeurs de nouveaux outils pour écrire du code, et elle a été utilisée, quasiment sans supervision humaine, en temps de guerre.

Nous sommes en 2026 et les entreprises spécialisées en IA n'ont toujours pas de modèles économiques rentables et sont incapables de proposer aux entreprises des solutions pertinentes pour l'utilisation de leurs produits. Pourtant les responsables de l'IA — PDG, directeurs financiers, directeurs de la recherche et même responsables de l'éthique — continuent de nous vendre leur vision magique et anthropomorphique de leurs modèles. Veuillez noter également que la plupart de ces entreprises sont liées à la « génération précédente » d'oligarques de la tech : Google développe Gemini ; Microsoft a investi dans Anthropic et OpenAI ; Meta, la société de Mark Zuckerberg, possède son propre Llama ; Elon Must a non seulement racheté et anéanti Twitter, mais possède également Grok, célèbre pour son contenu pornographique ; et Jeff Bezos investit non pas dans une, mais dans sept entreprises d'IA, dont Perplexity AI et la start-up néerlandaise Toloka.

Les discours des entreprises technologiques sur l'IA sont délibérément trompeurs

Des chercheurs et des journalistes ont déjà démontré comment les récits autour de l'IA sont construits et comment cela influence non seulement notre anxiété et nos idées fausses sur l'IA, mais aussi la panique des gouvernements à l'idée de « perdre la course à l'IA ».

Quand ChatGPT a été lancé par OpenAI, il a été décrit comme ayant été « entraîné » sur un vaste « corpus » de données, utilisant un « réseau neuronal » capable de générer un « langage naturel ». Cette terminologie, bien que techniquement fondée, présentait également le système en des termes proches de ceux de l'humain, suggérant quelque chose de plus qu'une simple intelligence « artificielle ».

Parallèlement, les erreurs du système ont été qualifiées d'« hallucinations » un terme qui évoque l'imagination ou la pensée magique et qui relève également du domaine humain. Mais ce ne sont pas des hallucinations ; ce sont de véritables erreurs que les modèles construits sur des probabilités statistiques commettent. Et ils en font beaucoup : certains chercheurs estiment que les modèles se trompent dans 25 à 30% des cas.

Néanmoins, l'effet combiné de cette terminologie, de l'hyper médiatisation qui l'entoure et des inquiétudes largement médiatisées d'Altman concernant l'IA avancée, a orienté la perception du public dans une direction différente. Ensemble, ils contribuent à appréhender l'IA générative comme quelque chose de dynamique, en expansion et difficile à contrôler, parfois même perçu comme une menace existentielle potentielle pour l'humanité.

Un autre exemple d'humanisation des chatbots nous vient d'Anthropic

Récemment, Anthropic, une entreprise d'IA fondée par d'anciens chercheurs d'OpenAI, a publié un document intitulé « Constitution de Claude ». Dedans, comme le souligne la juriste Luisa Jarovsky, Anthropic a fortement recourt à une approche anthropomorphique, proposant une vision de la nature et du rôle social des systèmes d'IA qui peut être perçue comme prétentieuse, controversée et juridiquement discutable.

Par exemple, le document affirme : « Nous encourageons Claude à aborder sa propre existence avec curiosité et ouverture d'esprit, plutôt que de tenter de la définir à travers le prisme humain ou selon des conceptions antérieures de l'IA. »

Ce langage présente le modèle comme une entité quasi-consciente, capable de réfléchir et « d'appréhender sa propre existence. »

D'un point de vue de gouvernance, affirme Jarovsky, la Constitution de Claude représente une évolution préoccupante. Elle risque de subordonner les valeurs humaines, les normes juridiques et les droits en attribuant aux systèmes d'IA un statut philosophique et moral excessif.

Enfin, les modèles LLM sont conçus pour produire un texte à la première personne, informel et conversationnel, tandis que les voix de synthèse sont travaillées pour paraître humaines. De plus, selon Caleb Sponheim, ancien neuroscientifique informatique, ces systèmes produisent des réponses truffées de politesses inutiles, d'approbations flatteuses et d'un langage anthropomorphisant qui privilégie l'engagement à l'utilité.

Par ailleurs, l'une des auteures de ce document, la philosophe interne d'Anthropic, le Dr Amanda Askell, a déclaré qu'elle était en train de « construire la personnalité de Claude ».

L'IA n'est pas votre amie

Emily Bender, professeure de linguistique à l'Université de Washington, et Nanna Inie, professeure adjointe à l'Université IT de Copenhague, affirment :  « l'IA n'est pas votre amie. Ce n'est ni une tutrice intelligente, ni une oreille attentive, ni une assistante précieuse. Elle ne peut pas ‘inventer’ de faits, ni commettre ‘d'erreurs’. Elle ne répond pas réellement à vos questions. »

Elle est dépourvue de « créativité », elle ne « pense » pas et n'« établit » pas de liens. Elle ne peut que répéter ce sur quoi elle a déjà été « entraînée » et qui a été produit par l'humain. L'IA générative n'écrit, ne conçoit, ni ne peint : elle génère des modèles statistiquement proches ; il s'agit de systèmes d'automatisation probabilistes, ce qui les rend fondamentalement différents de la cognition et de la créativité humaines. Certes, elles pourraient sans doute s'avérer utiles dans certains domaines.

Mais afin de comprendre cela, nous devons repenser le discours qui entoure les modèles d'IA et la technologie elle-même. Les journalistes et les médias doivent cesser de relayer les arguments marketing des entreprises technologiques, et les législateurs doivent cesser de privilégier une urgence illusoire au détriment de la sécurité et des droits humains.

Ainsi, la réponse à la question « Pourquoi est-il vital de valoriser la créativité et les liens humains à l'ère de l'IA ? » est qu'il n'existe pas d'autre créativité ou de lien que celui des êtres humains, quoi que les entreprises technologiques tentent de nous vendre.

Daria Dergacheva est une chercheuse en médias et communication qui se concentre sur la gouvernance des plateformes et de l'IA, l'autoritarisme numérique et les études sur la propagande/désinformation. Journaliste de formation, elle est actuellement rédactrice pour l'Europe Centrale et de l'Est chez  Global Voices, ainsi qu'une auteure et chercheuse indépendante spécialisée dans les technologies et les régions du monde majoritairement dominées par les minorités.

Ibrahim Kizza est un artiste visuel, designer et illustrateur dont le travail explore les liens humains, l'identité et la culture. Ses illustrations se caractérisent par des compositions audacieuses, des couleurs expressives et une forte dimension narrative, souvent centrée sur la vie et le vécu des personnes noires. Travaillant aussi bien dans l'édition que dans le numérique, il crée des œuvres qui allient simplicité et profondeur émotionnelle, utilisant le contraste et le symbolisme pour communiquer des idées complexes avec clarté. Pour ce projet, Ibrahim développe une réponse visuelle à la tension entre connexion artificielle et connexion humaine, réaffirmant la valeur du vécu et de la créativité collective dans un monde de plus en plus automatisé. Au-delà de l'illustration, ses intérêts s'étendent au design, au sport et au cinéma, qui continuent d'enrichir son langage visuel et sa narration.


Une journaliste pakistanaise porte plainte contre le harcèlement en ligne

Tue, 14 Jul 2026 21:09:35 +0000 - (source)

La journaliste pakistanaise mène une bataille en ligne tandis que les USA et l'Iran cherchent la paix

Initialement publié le Global Voices en Français

Photo by Serje Lahoud from Pexels. Used under a Pexels Licence.

Photo fournie par Serje Lahoud via Pexels. Utilisée sous Licence Pexels 

La guerre qui a débuté entre les États-Unis et l'Iran le 28 février a abouti à un cessez-le-feu de deux semaines, négocié le 8 avril grâce aux efforts de conciliation du Pakistan. Islamabad a invité les deux pays à entamer des négociations. Bien que la première série de pourparlers tenue à Islamabad du 11 au 12 avril se soit soldée par une impasse, les discussions se sont poursuivies à huis clos, à l'abri des regards indiscrets des médias. Tandis que les dirigeants politiques cherchaient une voie vers la paix, une présentatrice de GTV News était confrontée à une autre épreuve, étant devenue la cible de harcèlement en ligne et de commentaires injurieux.

Les 11 et 12 avril, des médias du monde entier se sont réunis au Centre de conventions Jinnah d'Islamabad, la capitale du Pakistan, situé à moins de deux kilomètres du lieu où les pourparlers se sont tenus. Alors que les réseaux sociaux s'enflammaient de commentaires sur l'organisation logistique et même sur le logo des gobelets à café offerts aux journalistes, une photographie de Gharida Farooqi, présentatrice de GTV News, vêtue d'un ensemble vert, est devenue virale — accompagnée de remarques désobligeantes sur sa tenue vestimentaire. Certains comptes ont diffusé des images retouchées d'elle, tandis que d'autres se sont livrés à du harcèlement sexiste et ont partagé des vidéos de la présentatrice générées par IA.

Gharida Farooqi, habituée au harcèlement en ligne,  a porté plainte auprès de l'Agence nationale d'enquête sur la cybercriminalité (NCCIA) peu après que les images commencent à circuler. En parallèle, elle a discrètement rassemblé des preuves afin d'identifier les responsables.

‼‼‼ Annonce importante

Le 11 avril 2026, j'ai déposé une plainte auprès de l'Agence nationale d'enquête sur la cybercriminalité (NCCIA) contre des individus impliqués dans un harcèlement numérique et une cybercriminalité coordonnés et sexistes à mon encontre, motivés par une photographie et le choix de mes vêtements. La NCCIA a agi promptement et a engagé des poursuites, procédant à des arrestations. pic.twitter.com/wYOLsJKffN

— Gharidah Farooqi (T.I.) (@GFarooqi) 24 avril 2026

Dans un tweet récent, elle a confirmé que les individus impliqués avaient désormais été arrêtés.

Mohammad Saqib, fils de Shamim Akhtar, fait partie des individus accusés d'avoir participé à une campagne de harcèlement, de diffamation et de cyberharcèlement à mon encontre — visant à la fois ma tenue vestimentaire et ma personnalité — depuis le 11 avril 2026. Les autorités poursuivent leurs opérations pour appréhender les autres personnes impliquées. pic.twitter.com/lpW8KitKDE

— Gharidah Farooqi (T.I.) (@GFarooqi) 25 avril 2026

Elle a reçu un large soutien de ses amis et abonnés pour avoir dénoncé ces agissements. Nombreux sont ceux qui ont souligné qu'une journaliste doit être jugée sur son travail, et non sur sa tenue vestimentaire. Muneeb Qadir, auteur de « l'Âge de l'intolérance », a déclaré que les coupables devraient être punis de manière exemplaire.

Des commentaires odieux qui l'ont poussée à porter plainte

Ce n'est pas la première fois qu'elle est prise pour cible. Elle a souvent été victime d'abus en ligne et d'attaques personnelles liées à son travail, mais cette fois-ci, ce sont ses vêtements qui ont été visés. À chaque fois, elle s'est tournée vers les autorités pour porter plainte— et ce cas n'a pas fait exception.

Le soir du 11 avril, ses photos ont commencé à circuler sur X (anciennement Twitter). Certains utilisateurs l'ont même comparée à une journaliste iranienne portant la burqa intégrale — un vêtement ample couvrant tout le corps et porté par certaines femmes musulmanes — et ont utilisé cette comparaison pour remettre en question les valeurs morales de la société pakistanaise.

Ahmed Hassan Bobak, partisan du Pakistan Tehreek-e-Insaf (Mouvement du Pakistan pour la justice) et président du Comité national pour la paix et l'harmonie interconfessionnelle, a affirmé que le pays se dirigeait vers un déclin moral et sociétal islamique.

Scènes de l'aile du centre de convention

Journaliste iranienne et journaliste pakistanaise

La différence est flagrante ; elle témoigne du déclin moral et social du Pakistan, notamment de son islam. pic.twitter.com/bKrhBB4QZA

— Ahmad Hassan Bobak (@ahmad__bobak) 11 avril 2026

Un autre compte a même comparé l'événement à un bordel :

Quel genre de réseau de prostitution est-ce là,
Qu'Allah ait pitié du Pakistan ; nous ressemblons moins à une République islamique et plus à une république san scrupules…
Voilà la culture que réclament nos désirs inavoués en ce moment… https://t.co/dkUlO0ljT4  pic.twitter.com/WEyeEoMQyF

— نکتہ چیں (@SpotsWriter) 11 avril 2026

Plusieurs personnes ont rappelé qu'au Pakistan, contrairement à l'Iran, les femmes ne sont pas légalement tenues de respecter un code vestimentaire strict. De nombreux hommes ont rapidement qualifié son apparence de « vulgaire », et malheureusement, certaines journalistes ont également tenu des propos tout aussi durs et désobligeants.

Fauzia Yazdani, écrivaine et militante des droits humains, a partagé une capture d'écran d'un tweet où des femmes journalistes déclaraient :

Coordonnatrice des questions de genre de l'IFJ 🤷‍♀️🤦🏾‍♀️ https://t.co/Y0ZQIZdRYU pic.twitter.com/I2fXdlaFmM

— Fauzia Yazdani (@yazdanifauzia) 13 avril 2026

Harcèlement des femmes journalistes au Pakistan

Selon un rapport d'ONU Femmes, intitulé « Tipping Point: Online Violence Impacts, Manifestations, and Redress in the AI Age » (Point critique : Impacts, manifestations et réparation face à la violence en ligne à l'ère de l'IA) , publié à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse 2026, 45% des femmes journalistes et professionnelles des médias ont déclaré pratiquer l'autocensure sur les réseaux sociaux pour éviter les abus — une augmentation de 50% depuis 2020. Le rapport souligne comment ces pressions écartent de plus en plus les femmes du débat public et limitent leur participation à l'égalité des chances dans l'espace médiatique. Dans de nombreux cas, les femmes journalistes s'autocensurent ou évitent tout simplement de signer leurs articles afin de réduire le risque de représailles ou de pressions institutionnelles.

Au Pakistan, cette tendance est visible depuis des années, en particulier depuis l'essor du Mouvement du Pakistan pour la justice dans les années 2010. Au fil du temps, les femmes journalistes sont devenues de plus en plus la cible de violence basée sur le genre facilitée par la technologie (TFGBV). Elles sont victimes de harcèlement en ligne, de campagnes de diffamation persistantes, de désinformation et de divulgation de données personnelles. Nombre d'entre elles ont également reçu des menaces de viol et de mort, tandis que des deepfakes et des images sexualisées générées par IA ont été créées et diffusées à leur encontre.

Après l'attentat terroriste perpétré contre l'école militaire de Peshawar en 2014, qui a coûté la vie à 144 élèves et membres du personnel, la loi de 2016 sur la prévention des crimes électroniques (PECA) a été introduite dans le cadre du Plan d'action national (PAN) en 20 points afin de lutter contre le cyberterrorisme. Elle comprenait également des dispositions visant à protéger les femmes du harcèlement en ligne. Cependant, au fil du temps, sa mise en œuvre n'a pas pleinement permis d'atteindre ces objectifs. Les critiques affirment que la loi est de plus en plus utilisée contre la liberté d'expression, les militants, les personnalités politiques et les journalistes. En 2025, un amendement a encore renforcé ses dispositions.

En savoir plus :  Criminalized and silenced: The weaponization of Pakistan's PECA Act (Criminalisation et réduction au silence : l’instrumentalisation de la loi PECA au Pakistan)

Depuis des années, les femmes font part de leurs inquiétudes sur diverses plateformes concernant les menaces auxquelles elles sont confrontées. Sous le gouvernement de l'ancien Premier ministre Imran Khan (2018-2022), en 2020, un groupe de femmes journalistes a témoigné devant la Commission permanente des droits de l'homme de l'Assemblée nationale concernant des cas de harcèlement en ligne. En réponse à une déclaration commune de femmes journalistes dénonçant une campagne de cyberharcèlement orchestrée par des responsables gouvernementaux et leurs sympathisants, Reporters sans frontières (RSF) a appelé les autorités pakistanaises à mettre fin aux menaces et aux messages haineux en ligne. À l'instar de Gharida Farooqi, la journaliste Asma Shirazi a été la cible répétée d'une campagne de désinformation sexiste sur Internet en raison de son travail et de ses opinions.

Selon le rapport Digital Security Helpline 2025 de la Digital Rights Foundation, 47 des 88 journalistes ayant sollicité de l'aide en 2025 étaient des femmes. Leur service d'assistance téléphonique offre un soutien aux victimes de harcèlement, de chantage, de diffusion non consentie d'images, d'usurpation d'identité et d'attaques en ligne coordonnées.

Lubna Jarrar, secrétaire générale du Syndicat des journalistes de Karachi (KUJ), coordinatrice genre de la Fédération internationale des journalistes (IFJ) au Pakistan et formatrice aux médias, a déclaré à Global Voices via WhatsApp que les femmes sont souvent objectifiées dans les médias, un problème persistant selon elle. Elle a souligné que malgré la présence croissante des femmes dans toutes les professions, y compris le journalisme, leur apparence éclipse fréquemment leurs propos, leur travail et leurs réalisations. « Il est regrettable que les femmes doivent travailler plus dur que les hommes pour être prises au sérieux, même lorsqu'elles font le même travail avec le même professionnalisme », a-t-elle affirmé.

Elle a ajouté : « Si nous critiquons la tenue de certaines journalistes, pourquoi ne pas commenter les costumes mal coupés, les cheveux ou la barbe négligés, la mauvaise posture ou les montures de lunettes peu conventionnelles chez les hommes ? Souvent, nous nous concentrons sur les propos des hommes simplement en raison de leur genre. Une partie des journalistes est prise plus au sérieux parce qu'ils sont des hommes, tandis que l'on attend des femmes qu'elles se soucient davantage de porter des “vêtements appropriés” que de se concentrer sur leur travail. »


La productrice trinidadienne, Danielle Dieffenthaller, qui a aidé les Caribéens à s'accepter, décède à 60 ans

Tue, 14 Jul 2026 19:45:46 +0000 - (source)

« Tu as toujours traité nos histoires avec sérieux et respect, et tu t'attendais à ce que nous te rendions la pareille »

Initialement publié le Global Voices en Français

 

Capture d'écran de Dieffenthaller tirée de la vidéo Youtube « Danielle Dieffenthaller – ANSA Awards 2019 » via la chaîne  PixelPlay Media Limited. Utilisée avec permission.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet redirigent vers des pages en anglais.]

Dans la soirée du 22 novembre, le compte officiel Instagram du groupe de musique Kes the Band, l'un des grands noms de la soca, a annoncé le décès de la grande sœur du leader du groupe, Kees, du guitariste Jon et de leur ancien batteur Hans Dieffenthaller. Danielle Dieffenthaller était une productrice réputée de la télévision trinidadienne, de film et une directrice plus connue pour la série télévisée « Westwood Park ». Elle souffrait d'insuffisance rénale, diagnostiquée en 2018. Dieffenthaller était sous dialyse depuis des années, et attendait une greffe de rein, mais le déroulement de l'opération a été compliqué par des problèmes cardiaques. Elle est décédée à l'hôpital à l'âge de 60 ans.

Ayant vécu la majorité de son adolescence en dehors de Trinité-et-Tobago, Dieffenthaller se souvenait de revenir sur l'île de Trinité pendant les vacances, et en revenant de l'école, de regarder une émission où « tout le monde me ressemblait ». À partir de ce moment-là, elle a décidé que c'était ce qu'elle voulait faire de sa vie. Elle retourne chez elle à 18 ans et trouve un travail dans la seule chaîne de télévision de l'époque, Trinidad and Tobago Television (TTT), chaîne du gouvernement, qui diffuse un grand nombre de contenus locaux, comme les émissions « Turn of the Tide », « Meena » et « No Boundaries », pour lesquelles elle a convaincu le producteur et acteur « Horace James » [fr]  de l'employer en tant qu'assistante de production.

Et voilà, elle avait découvert sa passion pour le cinéma ! Diffenthaller a donc rejoint l'école de cinéma de l'Université de Ryerson (faisant partie maintenant de l’Université métropolitaine de Toronto). Puis elle va en Angleterre où elle travaille sur la série The Bandung File pour la célèbre chaîne Channel Four. Quand elle retourne sur l'île de Trinité, elle rencontre Georgia Popplewell et Walt Lovelace sur le tournage de « Body Beat », une série de la maison de production indépendante Banyan qui cherche à sensibiliser les adolescents sur le virus du SIDA. Ensemble, ils fondent la maison de production indépendante Earth TV, et produisent des émissions comme « Eco Watch », plusieurs clips musicaux, et même une adaptation cinématographique du roman du célèbre Jean Rhys « La Prisonnière des Sargasses » [fr].

Lorsque « Westwood Park » est diffusée sur les télévisions de Trinité-et-Tobago quelques années plus tard, Dieffenthaller avait déjà engendré une grande expérience et avait embrassé les rôles de productrice et réalisatrice avec confiance. Elle était très insistante sur le fait de garder les droits de diffusion et le contrôle de la série, qui a connu six saisons à succès. Non seulement localement, mais dans de nombreuses régions des Caraïbes, et est diffusée dans d'autres pays comme la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les États-Unis et le Royaume-Uni. La série a si bien montré la relation complexe et souvent délicate entre classe sociale et origine dans une société postcoloniale comme Trinité-et-Tobago que l'acteur et producteur de théâtre Richard Ragoobarsingh a déclaré que « d'après moi, Westwood Park est devenue son œuvre majeure, et une partie de l'histoire du cinéma de Trinité-et-Tobago, un témoignage de la vision créative et la persévérance de Danielle. »

Dans un entretien téléphonique avec GlobalVoices, Lovelace, qui a réalisé le pilote de la série, a rappelé la détermination de Dieffenthaller : « Elle était têtue, quand elle avait décidé quelque chose, elle le faisait. » Elle était une réalisatrice courageuse, au sens strict du terme. Pendant la tentative de coup d'État en 1990 à Trinité-et-Tobago, Dieffenthaller, Lovelace et leur collègue Anthony Salandy ont réussi à filmer là où aucune autre équipe n'avait pu le faire, relatant la capitulation des insurgés et la libération des otages retenus au Parlement. « Danielle voulait faire des choses, » se remémore Lovelace. « Et je pense que tous les trois, avec Earth TV, partagions une vision de vouloir améliorer le standard de production de ce pays. » Popplewell a appelé Dieffenthaller « l'une des âmes les plus passionnées et aventureuses qu'il connaisse. »

Dieffenthaller a ensuite produit d'autres séries, dont notamment «  The Reef », tournée à Tobago, et aussi une partie du pilote de « Plain Sight », qui se concentre sur certaines communautés urbaines que l'on a souvent tendance à considérer comme de simples « repaires de criminels », mais elle avait un autre point de vue sur la situation. « Les gens ne se connaissent pas, » a-t-elle expliqué. « St. Barb's n'est qu'à 5 kilomètres de là où j'habite, mais les gens pensaient que j'étais étrangère car on ne se connait pas, on ne comprend pas, mais surtout parce que des gens disent « Ces gens-là », cela n'a jamais été le cas pour « nous». »

Quand en 2019, Dieffenthaller est devenue la lauréate du Prix d'excellence Anthony N. Sabga des Caraïbes dans la catégorie Arts et Lettres, elle était stressée, « Nous devons investir dans l'image que nous renvoyons de nous-mêmes. Et ça, dans toutes les formes possibles. […] Nous nous fions à une idée restreinte par des règles sur la façon dont nous devons et pouvons se comporter en société. » À l'annonce de cette distinction, l'écrivaine Ira Mathur a déclaré : « [Tu] as créé un univers professionnel où les histoires caribéennes étaient abordées avec une compréhension profonde de la complexité et de la richesse de notre identité en tant que peuple. Tu as compris toute la profondeur que nous apportons dans ce nouveau monde, façonné par un passé douloureux, et tu as assemblé les morceaux à ton image avec une confiance innée en nous, sans jamais accepter l'idée reçue, et penser que ce qui venait de l'étranger était forcément meilleur. Cette récompense n'a fait que confirmer ce que ceux qui ont déjà travaillé avec toi savaient déjà, tu as toujours traité ces histoires avec sérieux et respect, et tu attendais de nous tous la même chose. »

Lorsqu'ils ont appris son décès, les professionnels du milieu lui ont rendu leur hommage sur les réseaux sociaux. La société de production Trinité-et-Tobago a déclaré que les travaux de Dieffenthaller avaient « transformé notre paysage artistique », la journaliste Kristy Ramnarine, a déclaré se souvenir d'elle comme « une fervente défenseuse des arts créatifs qui a défendu les talents locaux et s'est battue pour que les créateurs caribéens obtiennent la reconnaissance et le respect qu'ils méritent. Son héritage vivra à travers chaque histoire qu'elle a contribué à faire naître. »

Le festival The Bocas Lit Fest a salué l'engagement de Dieffenthaller « non seulement pour son impact dans l'industrie cinématographique caribéenne mais aussi dans celui pour faire connaître les voix des artistes caribéens […] Danielle a aussi impacté profondément les jeunes créant des programmes dédiés pour eux. Elle abordait chaque atelier avec patience, attention et aussi avec passion pour soutenir les jeunes talents créatifs en leur donnant tous les outils pour s'exprimer avec confiance et créativité. Son influence perdure maintenant grâce aux étudiants qu'elle a guidés et les histoires qu'ils racontent avec confiance. »

Sur Facebook, Nigel A. Campbell l'a qualifiée de « championne du secteur artistique. Une pionnière qui a créé un divertissement télévisé durable, dont la portée et l'influence sont devenues mondiales, restant ancrées dans une esthétique locale. » Il a également déploré la manière dont le milieu dans lequel elle travaillait l'avait laissé tomber, à l'instar que son amie Tillah Willah, elle qui a écrit : « Regarder ses amis et collègues pleurer Danielle Dieffenthaller, voir leur tristesse, leur rage, leur désarroi, leur amour, leur peur que nous serons de plus en plus nombreux à devoir se tuer littéralement à la tâche par dévouement envers un milieu qui se montre si avare pour gratifier ses artistes […] Qu'adviendra de notre tristesse, de notre rage ? Que deviendront tous nos souvenirs de notre amie et combattante ? Où iront les réminiscences de cet esprit combatif si ce n'est dans ceux et celles qu'elle a laissés derrière elle ? »

Jeweller Jade Drakes, également acteur dans « Westwood Park », lui a adressé un dernier message : « Dani, ma chère … Tu nous as fait confiance, et maintenant nous la répandrons […] On ne t'oubliera jamais. »


Yasin Abu Bakr, le meneur de la tentative de coup d'État à Trinité-et-Tobago, décède 31 ans après son insurrection échouée

Tue, 14 Jul 2026 19:24:24 +0000 - (source)

« Jamais, on aurait pu penser que ça arriverait ici »

Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran de Yasin Abu Bakr, chef du Jamaat al Muslimeen, groupe religieux basé à Trinité-et-Tobago, tirée de la vidéo YouTube « The Man Who Tried to Overthrow the Trinidad Government: Interview with Abu Bakr », publiée sur la chaîne Vice News.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en anglais.]

Yasin Abu Bakr, le meneur du coup d'État échoué [fr] du 27 juillet 1990 à Trinité-et-Tobago, est décédé. Les premières informations rapportent qu'il se serait évanoui une première fois chez lui, puis qu'il serait décédé un peu plus tard à l'hôpital. Bakr, était âgé de 80 ans, et était le chef du Jamaat al Muslimeen, le groupe religieux islamiste.

L'insurrection que Bakr a menée 31 ans plus tôt a causé la mort [fr] d'au moins 24 personnes, et a laissé beaucoup d'autres blessés physiquement et psychologiquement.
Le pays a subi des millions de dollars de dégâts matériels lors des pillages sévis durant celle-ci. Certaines personnes soutiennent que l’incapacité du système judiciaire à condamner Bakr pour ses crimes (malgré une enquête officielle menée sur les événements) est un élément important qui contribue à l'ampleur de l'anarchie et de la criminalité violente auxquelles, depuis ces événements, le pays est confronté.

Wow! #AbuBakr “The only Islamist coup ever attempted in the Western hemisphere.” Abu Bakr in Maraval #trini pic.twitter.com/SIDFFkfHZY

— Mrs Marcella “Moira” Ruiz-Ayers (@MarcellaMoiraR) October 22, 2021

Incroyable ! #AbuBakr « Le seul coup d'État islamiste jamais tenté dans l'hémisphère ouest. » Abu Bakr à Maraval #trini pic.twitter.com/SIDFFkfHZY

- Mme Marcella « Moira » Ruiz-Ayers (@MarcellaMoiraR) 22 octobre 2021

Durant le 30e anniversaire de la tentative de coup d'État en 2020, Bakr a catégoriquement maintenu qu'il n'y avait « rien à se faire excuser », affirmant que « le Conseil Privé a confirmé notre amnistie et nous a libérés de prison ». De plus, Bakr accuse les médias locaux de ne montrer que des portraits négatifs du Jamaat al Muslimeen.

Cependant, pour au moins un des journalistes locaux, la nouvelle du décès de Bakr semble être une conclusion bien appropriée à une semaine déjà bien mouvementée : 

Nous avons eu une alerte à la bombe, 2 trombes marines, une tentative de destitution du président qui a plongé le Parlement dans un chaos total, un crash d'avion, l'annonce de la reprise complète des cours au collège, la barre des 1,600 morts à cause du COVID-19. Et maintenant, la mort du chef du Jamaat Al Muslimeen, l'Imam Yasin Abu Bakr.

- Kalain Hosein (@KalainH) 22 octobre 2021

La nouvelle de la mort du chef du Jamaat al Muslimeen s'est rapidement répandue sur les différents réseaux sociaux, où on peut y voir beaucoup de commentaires présentant des condoléances et qui le glorifie de héros. Ceux-ci ont incité l'utilisateur de Facebook Bis Ram a déclaré avec ironie :

Wait […] Clearly y'all born after 1990…?

Attendez […] C'est pas possible, vous êtes tous nés après 1990 … ?

Anees Rahman lui a répondu :

Bis Ram let this be a lesson to you that one man's terrorist is another man's freedom fighter. Life and justice [don't] fit into neat little boxes.

Bis Ram que cela vous serve de leçon. Pour un, c'est un terroriste, pour d'autres c'est un combattant de la liberté. Il n'y a pas de case définie pour la vie et la justice.

Un utilisateur de Twitter a déclaré :

All the 90 babies romanticizing the coup is…weird

— brittany (@brittyanya) October 22, 2021

Tous ces bébés des années 90 qui idéalisent le coup, c'est vraiment … bizarre

- brittany (@brittyanya) 22 octobre 2021

Un autre a répondu :

Quand je veux faire bouger les choses, je prie, je me documente sur le sujet et je parle avec les personnes concernées.

Je ne donne pas des armes à des jeunes hommes noirs méprisés, ne leur fais pas subir un lavage de cerveau et ne leur fais pas prendre d'assaut le Parlement, et faire exploser un commissariat.

Mais, je suppose que ce n'est que mon avis.

- Boo Radley Disorder (@MauriceVET) 22 octobre 2021

Sur Facebook, William J Carter, qui a enseigné à trois des enfants de Bakr, a rétorqué :

I will state publicly that while I know some have diametrically opposite views, as Principal of his three sons […] my experience was of an entirely respectful, supportive and involved parent.

Je peux dire publiquement, ayant été le Principal de ses trois fils, que je sais pourquoi d'autres ont des points de vue totalement opposés […] j'ai toujours vu un parent extrêmement respectueux , encourageant et impliqué.

Pendant toute sa vie, Bakr s'est toujours considéré comme un révolutionnaire incompris. En 2014, dans un entretien avec Vic News, il a dit que son organisation ne faisait que « mettre fin au trafic de drogue », dans lequel il affirme que plusieurs personnalités politiques de haut rang étaient impliquées. Cependant, les victimes du coup de 1990 et leurs familles le voyaient d'un tout autre angle.

Le présentateur Dominic Kalipersad, qui travaillait quand les membres du Jamaat ont pris d'assaut le siège de la chaîne nationale Trinidad and Tobago Television, et dont lui  et l'équipe de production ont été pris en otage, a simplement qualifié le décès de Bakr comme « la fin d'une ère ».

Maria Rivas-McMillan a rendu hommage aux victimes de cette insurrection sanguinaire, et a félicité son ami pour avoir rectifié le récit véhiculé par les médias :

A friend on FB fixed the media headlines
“Insurrectionist gets to live to old age and die of natural causes having caused the deaths of 24 persons and terrorizing a nation.

Noted.”

— Maria Rivas-McMillan (@Panyol) October 22, 2021

Mon ami sur Facebook a corrigé les titres donnés par les médias :
« Un insurgé parvient à vivre jusqu'à un âge avancé et à mourir de causes naturelles après avoir causé la mort de 24 personnes et terrorisé tout un pays

 Bien noté. »

- Maria Rivas-McMillan (@Panyol) 22 octobre 2021

D'autres internautes ont partagé leurs souvenirs de cet événement terrifiant :

I was still in high school on August vacation that year. Remember returning to school located in town, viewing the devastation. #trinis lost their innocence. We thought it could never happen here. #coup #AbuBakr

— Mrs Marcella “Moira” Ruiz-Ayers (@MarcellaMoiraR) October 22, 2021

J'étais encore au lycée pendant les vacances d’août de cette année. Je me souviens revenir en ville avant le début des cours, et voir la destruction. #trinis ont perdu leur innocence. Jamais, on aurait pu penser que ça arriverait ici. #coup #AbuBakr

- Mme Marcella « Moira » Ruiz-Ayers (@MarcellaMoiraR) 22 octobre 2021

Suddenly not having a government was one of the most frightening experiences of my life. Phones were disconnected. TV and radio not on air. 24hr curfew. We had to stay indoors under threat of death by the military #AbuBakr

— Mrs Marcella “Moira” Ruiz-Ayers (@MarcellaMoiraR) October 22, 2021

Se retrouver si soudainement sans gouvernement a été l'une des expériences les plus effrayantes de ma vie. Plus de téléphone. Les chaînes de TV et les stations de radio qui ne diffusaient plus. Un couvre-feu de 24 heures. Et nous ne pouvions plus sortir de chez nous au risque de mourir de l'armée #AbuBakr

- Mme Marcella « Moira » Ruiz-Ayers (@MarcellaMoiraR) 22 octobre 2021

D'autres utilisateurs de Twitter ont émis un avis bien moins catégorique concernant l'héritage de Bakr :

Cet homme représente un souvenir terrifiant de mon enfance. J'étais trop jeune pour comprendre mais je savais ce qu'il avait fait et qu'il était à l'origine de changements tant pour le meilleur que pour le pire #AbuBakr #TrinidadandTobago

- Michelle Lochan (@michellelochan) 22 octobre 2021

Qu'il repose en paix. Je ne suis pas attristé ni affecté par sa mort, je ne l'ai jamais tenu en haute estime ni considéré comme un héros.  Je souhaite que sa famille trouve du réconfort en cette période de deuil #AbuBakr #1990

- Selassie Dawta (@superfinelady) 22 octobre 2021

Le 10 septembre 2021, dans une diffusion de 75 minutes en direct sur Facebook, Bakr parle et critique vivement l'État pour les injustices présumées liées à sa gestion de la pandémie du COVID-19, et où il incite à une « guerre » contre le gouvernement.
La police a analysé les propos de Bakr et a garanti qu'ils ne justifiaient pas de mesures particulières.

Cet incident a ravivé des émotions enfouies chez beaucoup de personnes, comme le témoigne cette lettre envoyée à la rédaction publiée sur le site d'information Wired868 :

There is no greater example of our misapplication of the national watchword, tolerance, than the way we treat Yasin Abu Bakr.

We tolerate a man who masterminded and led an attempted coup on our duly elected government; who was responsible for holding our parliament hostage unless his terms were met; whose people shot our PM, killed innocent police officers and destroyed our police headquarters; and who, in so doing, held us up to the world as another unstable democracy.

We gave him a get-out-of-jail-free card.

In the most amazing example of injustice, we allowed this man to walk free, deeming the ‘amnesty’ he held—while holding our PM at gunpoint—valid. If this was not a travesty of justice, I don’t know what was. […]

Things would be different, if he had expressed contrition for his attempt to overthrow the elected government and gratitude for his ‘amnesty’ and the way he’s been accepted into society. But he has done neither; and his latest diatribe on FB is just the latest example of the poisonous and ignorant invective he injects into his followers.

Il n'y a pas de meilleur exemple de notre mauvaise interprétation de notre devise nationale, de la tolérance, que la manière dont nous avons traité Yasin Abu Bakr.

Nous avons toléré un homme qui a orchestré et mené une tentative de coup d'État sur notre gouvernement légitimement élu, qui est responsable d'avoir pris le Parlement en otage jusqu'à ce que ses demandes soient satisfaites. Un homme dont les membres ont tiré sur notre Premier Ministre, tué des policiers innocents et détruit le QG de la police, et qui, en même temps, nous a exposés au monde entier comme une autre démocratie instable.

Nous lui avons donné un passe-droit pour sortir de prison.

Dans un des exemples les plus flagrants d'injustice, nous avons laissé cet homme libre, en validant « l'amnistie », qu'il a obtenue en prenant notre Premier Ministre en otage. Si ce n'est pas une aberration de la justice, je ne sais pas ce que c'était. […]

Les choses auraient pu être différentes, s'il avait eu le moindre remords d'avoir tenté de renverser le gouvernement élu et s'il avait eu de la gratitude pour son « amnistie » et la façon dont les gens l'ont accepté dans la société. Mais il n'a montré aucun des deux, et sa dernière intervention sur Facebook n'est que le dernier exemple montrant ses propos venimeux et ignares qu'il inculque à ses fidèles.

Un utilisateur de Facebook, s'est interrogé sur le « vide dans la balance des pouvoirs » que la mort de Bakr a créé et sur qui pourra le combler. Un autre sur Twitter a sarcastiquement laissé entendre que Bakr, avec une autre des figures les plus controversées de Trinité-et-Tobago, le défunt chef religieux hindou Sat Maharaj, pourrait encore semer le chaos : 

J'imagine bien Abu Bakr et Sat Maharaj, réunis en ce moment, complotant depuis l'au-delà pour trouver une manière de semer à nouveau le chaos à Trinité-et-Tobago.

-Boo Radley Disorder (@MauriceVET) 22 octobre 2021


Nouvelles technologies, nouvelles règles : récits et société civile à l'ère de l'IA et des algorithmes

Fri, 10 Jul 2026 00:14:19 +0000 - (source)

Comment la société civile réagit au contexte autoritaire imprégné de technologie

Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration showing the world, tech image and hands raised in protest. Image made by Ameya Nagarajan on Canva Pro for Global Voices

Image réalisée par Ameya Nagarajan sur Canva Pro pour Global Voices

Par Brett Davidson

Cet article fait partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices. Cette série vise à explorer l'utilisation de l'IA dans les pays de la majorité mondiale, comment son utilisation et son exécution affectent des communautés individuelles, ce que cette expérience implique pour les générations futures, et bien plus encore. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Les technologies telles que l'intelligence artificielle (IA) et les plateformes algorithmiques ont un impact sans précédent sur presque tous les aspects de la vie, du monde universitaire à l'emploi en passant par l'environnement. En matière de justice, sociale, de démocratie et de droits humains, la situation est préoccupante : les algorithmes nous enferment dans des chambres d'écho idéologiques, tandis que l'IA a porté la surveillance et l'extration de données à des niveaux alarmants. Parallèlement, les plateformes de réseaux sociaux permettent aux organisations de la société civile de toucher un large public et de diffuser des récits de manière inédite et percutante, tandis que l'IA permet aux gens de mener des recherches et de tester des messages qu'ils n'auraient jamais pu se permettre autrement.

Dans le cadre d'un projet récent intitulé « Nouvelles technologies, nouvelles règles » de l’International Resource for Impact and Storytelling (IRIS), avec le soutien de Luminate et des Open Society Foundations, dix études de cas ont été commissionnées auprès d'organisations et de chercheurs issus de la majorité mondiale, afin de comprendre comment ces nouvelles technologies les affectent, ainsi que leur travail, et comment ils s'y adaptent. Ces études proviennent d'Amérique latine et des Caraïbes, du monde arabe, du Nigéria, de Tunisie, d'Inde et de Hong Kong.

Chaque étude de cas est incroyablement riche et intéressante en soi (et certains de leurs auteurs écrivent à leur sujet pour Global Voices) — mais, en les examinant de près, nous avons pu discerner plusieurs tendances intéressantes qui pourraient trouver un écho et offrir des enseignements à d'autres.

Un ensemble de tactiques : s'approprier, contre-attaquer et innover

À travers les études de cas, nous avons observé trois manières claires dont la société civile réagit au contexte autoritaire marqué par la technologie : l'appropriation, la contre-attaque et l'innovation.

Certaines organisations s'approprient la culture et la technologie à leurs propres fins : par exemple, Fogo Cruzado au Brésil collabore avec le Future Narratives Lab, basé au Royaume-Uni, pour utiliser l'IA afin de tester des messages visant à réduire le soutien du public aux violences policières dans les favelas.

D'autres se concentrent sur la lutte contre la surveillance et la violence numérique, comme Derechos Digitales, qui utilise les réseaux sociaux pour mener campagne et mobiliser l'opposition contre l'utilisation généralisée des technologies de reconnaissance faciale par les autorités au Brésil et au Chili.

D'autres encore innovent, en trouvant de nouvelles formes et approches du journalisme et de l'engagement citoyen narratif. Un exemple du premier cas est Alharaca, un groupe de journalistes féministes du Salvador qui travaillent en exil et expérimentent une approche déconnectée er un rythme plus lent, refusant de céder à la pression technologique qui les pousse à s'accélérer. Elles réunissent leur public en personne et testent de nouvelles formes de narration, comme les jeux de société et les installations sonores immersives. Du côté de la société civile, des activistes à Hong Kong s'adaptent à la surveillance omniprésente pilotée par l'IA en utilisant l'humour, en intégrant du sens dans une terminologie apparemment anodine et en œuvrant au sein d'organisations éphémères.

Bien sûr, s'approprier la technologie, la contrer ou innover face à elle ne sont pas des actions incompatibles. L'appropriation par Fogo Cruzado des possibilités de recherche offertes par l'IA est, bien entendu, extrêmement novatrice. C'est uniquement grâce à l'innovation narrative et organisationnelle que les activistes de Hong Kong et de Tunisie sont capables de contrer et de résister à la répression d'État. Il s'agit néanmoins d'approches distinctes, et nous pensons que ce trio de tactiques constitue un éventail potentiellement utile pour les organisations qui évoluent dans le contexte actuel.

Du local au multinational

Plusieurs études de cas mettent en avant un recentrage sur le local afin de donner la priorité aux voix et aux enjeux citoyens mis sur la touche par la politique et les médias nationaux, et de contourner le contrôle des autorités principalement concentrées sur la scène nationale. En déplaçant le regard de la politique nationale vers le centre, ce qui était auparavant perçu comme marginal devient central : des histoires, des actualités et de la politique là où elles se passent. C'est là que la politique rencontre le quotidien des citoyens, que les liens et le pouvoir peuvent se construire en dehors des plateformes numériques surveillées, que les problématiques se croisent, que les publics et les créateurs de contenu se rejoignent, et que le changement semble possible.

En parallèle, on observe un intérêt pour le supranational, qui consiste à analyser les tendances et à relier les évolutions politiques au-delà des frontières nationales, afin de partager les enseignements tirés et de renforcer la solidarité transfrontalière. De la même façon que les régimes autoritaires communiquent et apprennent les uns des autres par-delà les frontières, de la même façon que la technologie ne connaît pas de frontières, les acteurs de la société civile prennent conscience de la nécessité de communiquer par-delà les limites et les frontières pour donner du sens à leur action et accroître leur pouvoir.

La flexibilité est essentielle

Dans un environnement en constante évolution, où le techno-autoritarisme innove sans cesse tout en perturbant et en accablant délibérément les systèmes existants, la flexibilité et l'adapatabilité constituent une stratégie indispensable. Si cela transparaît dans toutes les études de cas, l'exemple le plus frappant est sans doute celui de Hong Kong, où les auteurs y soulignent l'importance des infrastructures éphémères, capables d'apparaître, de se dissoudre et de réapparaître ou de se reconfigurer selon les besoins. Ces dispositifs — micro-groupes, collectifs informels, coordinateurs tournants, réseaux de bénévoles — permettent de maintenir la dynamique tout en évitant les points de vulnérabilité. C'est également un enseignement crucial pour les bailleurs de fonds – la résilience et l'impact dépendent de la capacité d'anticiper et de s'adapter rapidement, et les dispositif de financement doivent intégrer cette dimension.

Cela nécessite une constellation

Aucune organisation ne peut tout faire seule ; personne ne peut avoir un impact systémique en agissant seul. Comme l'illustrent nos études de cas, des réseaux robustes, décentralisés et collaboratifs sont nécessaires, tant au niveau national qu'international. Les acteurs de la narration et de la société civile nouent activement des alliances et sollicitent l'aide et l'expertise d'organisations et de pairs d'autres domaines afin de renforcer leurs efforts narratifs et leurs campagnes de plaidoyer, et de se prémunir contre les attaques et la surveillance numérique. Les stratégies de financement devraient, quant à elles, soutenir proactivement ce que le projet Polis appelle « l'infrastructure de résistance. »

L'interconnexion entre narration, technologie et pouvoir

À travers les dix études de cas, trois éléments interagissent constamment et sont indissociables : le récit, la technologie et la politique. Les acteurs de la société civile sont des artisans du récit : le récit est en amont de la technologie, et la culture et la construction du sens constituent aujourd'hui LE terrain d'affrontement clé. Ce sont des technologues : ils utilisent les technologies actuelles et émergentes pour construire leur pouvoir et s'engager dans la lutte pour la culture, le récit et le sens, s'adaptant et innovant sans cesse, en équilibrant les potentialités et les avantages de la technologie avec ses risques, ses limites et ses préjudices. Ce sont des acteurs politiques, des organisateurs et des bâtisseurs de pouvoir : ils donnent du sens à la technologie et l'utilisent, au service de la justice sociale et de la démocratie.

Dans l'ensemble, si la surveillance, les abus et les fortes concentrations et déséquilibres de pouvoir permis par l'IA et les autres nouvelles technologies sont très préoccupants, on retrouve aussi des aspects encourageants dans ces études de cas. Opérant en territoire hostile, utilisant des outils appartenant à des soi-disant « broligarques » et régimes autoritaires, des militants et activistes, journalistes et conteurs du monde entier, adaptent et utilisent avec succès la technologie et la culture pour renforcer le pouvoir du peuple dans l'intérêt de la démocratie et de la justice sociale.


Brett Davidson est le fondateur et le directeur de Wingseed LLC, et travaille avec l’International Resource for Impact and Storytelling (IRIS) en tant que responsable du développement de l'infrastructure narrative. Auparavant, il était directeur des médias et des récits au sein du programme de santé publique de l'Open Society et, avant cela, il a travaillé dans la société civile et comme journaliste radio en Afrique du Sud. Il écrit sur la transformation des récits et l'écoute comme acte politique.


Pour que l'IA travaille pour nous, elle va devoir arrêter de se faire passer pour nous

Fri, 10 Jul 2026 00:12:20 +0000 - (source)

La technologie renforce les mêmes structures de pouvoir patriarcales et coloniales sous lesquelles nous vivons

Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration of people walking from a green natural environment through a gateway into a digital space ('the matrix') Image by Sabeen Yameen for APC, used with permission.

Image réalisée par Sabeen Yameen pour l'APC, utilisée avec permission.

Par Hija Kamran

Cet article fait partie de la série « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » une collaboration entre Global Voices, l'Association pour le progrès des communications (APC) et GenderIT. Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies. Vous pouvez suivre la série sur APC.org, GenderIT.org et globalvoices.org. Elle fait aussi partie de la série « Perspective humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Mon travail m'amène constamment à questionner les nouvelles technologies, à demander : comment sont-elles conçues, pour qui sont-elles créées, comment sont-elles contrôlées, qui en bénéficient et qui doit en assumer seul les conséquences. Ce scepticisme m'a conduite à adopter tardivement les nouvelles technologies plus de fois que je ne peux le compter.

L'année dernière, j'ai sérieusement commencé à me demander si une IA éthique et féministe était même possible. Pourrait-il exister une version de cette technologie qui nous permette, en tant que féministes et défenseurs des droits humains, de l'utiliser sans compromettre nos convictions politiques ni notre engagement en faveur de la défense des droits humains intersectionnels ?

Cette hésitation et cette absence d'empressement à adopter chaque nouvelle tendance technologique proviennent d'années d'observation du fonctionnement des entreprises technologiques. Elles ont maintes fois démontré que leur priorité est leur modèle économique, pas les personnes qui utilisent leurs plateformes. « Monsieur le Sénateur, nous diffusons des pubs », comme l'a dit un jour Mark Zuckerberg. Mais au-delà des déclarations qui deviennent virales, il y a aussi celles prononcées lors des réunions à huis clos. Par exemple, j'ai récemment demandé à un représentant d'une entreprise technologique, lors d'une conférence sur les droits, comment sa plateforme de réseau social faisait la distinction entre les interactions nocives et inoffensives lors de la diffusion de pubs. Il m'a répondu : « J'encourage les gens à lire nos conditions d'utilisation. » Le fait de supposer que les gens n'ont pas lu ces documents, surtout dans une salle où tout le monde a passé des années à analyser les modèles économiques des entreprises technologiques, m'a révélé le peu d'intérêt qu'il y a pour une interaction constructive et la transparence, sans parler de la prise de responsabilité.

Donc quand je me demande si l'IA pourra un jour être éthique ou féministe, même dans un futur parallèle, ce n'est pas par cynisme gratuit, mais après des années à observer la répétition des mêmes schémas. Les promesses de faire mieux, le discours soigneusement élaboré sur la responsabilité, la mise en scène de l'écoute, rien de tout cela n'a véritablement modifié la façon dont ces systèmes sont construits ni à qui ils profitent. Au contraire, cela a surtout mis en évidence que lorsqu'il s'agit de protéger nos droits, nous sommes largement livrés à nous-mêmes. Aucun gouvernement ni aucune entreprise technologique ne viendra les défendre pour nous ou avec nous.

Donc lorsque nous parlons d'une approche de l'IA fondée sur les droits de l'homme, cela signifie confronter et démanteler les systèmes qui sont intentionnellement conçus pour servir le pouvoir, non les individus, et refuser d'accepter que ce soit la seule façon pour ces technologies d'exister.

Mettre à l'épreuve le status quo technologique

Cette proposition part d'un constat que nous ne pouvons ignorer : la technologie n'est pas neutre. Elle renforce activement les mêmes structures de pouvoir patriarcales et coloniales sous lesquelles nombre d'entre nous vivons depuis des générations — une entité puissance (en l'occurence, une multinationale du secteur technologique) dicte la nature de nos interactions sociales, et le public s'y soumet sans poser de question. Ces systèmes sont conçus par des acteurs spécifiques, dans des lieux spécifiques, avec des visions du monde bien particulières. Il est donc important de savoir qui les construit, qui les contrôle, où ils sont construits, qui définit ce qui constitue une « norme d'excellence », et qui doit s'y conformer pour que ces systèmes continuent de fonctionner sans interruption. Tout cela façonne la manière dont le pouvoir s'exerce sur les récits et sur nos vies.

L'une des premières choses qu'il nous faut admettre c'est que la technologie n'a jamais été neutre. Cette idée a toujours été davantage une stratégie marketing dans laquelle beaucoup d'entre nous ont succombé, car chaque système porte les valeurs, les priorités et les préjugés des personnes et des institutions qui le conçoivent. Et l'IA ne fait pas exception, puisqu'elle repose sur une infrastructure et est entraînée sur des données qui reflètent le monde tel qu'il est, c'est-à-dire inégalitaire, biaisé et souvent violent, puis elle reproduit ces schémas à plus grande échelle, avec une couche d'autoritié qui les rend plus difficiles à remettre en question.

Prenons l'exemple des donnés d'entraînement. Ces systèmes sont alimentés par d'énormes quantités d'informations collectées sur Internet, qu'il s'agisse de documents publics ou d'interactions quotidiennes auxquelles nous participons sans même nous rendre compte. Et ces données sont façonnées par des histoires d'exclusion, de racisme, de sexisme et d'inégalités économiques. Quand l'IA apprend de ces données, elle les encode, les amplifie parfois, puis nous les présente comme des résultats neutres. Un contenu qualifié d'« intelligent » n'est souvent qu'une manière plus efficace de répéter ce qui existe déjà.

Ensuite il y a les biais des entreprises, qui sont bien moins subtils. Les entreprises qui développent ces systèmes ne sont pas des institutions publiques sujettes à leurs propres biais ; ce sont plutôt des entités à but lucratif avec des actionnaires et des objectifs de croissance. Cela influence tout, des problèmes qui méritent d'être résolus à la rapidité avec laquelle les systèmes sont déployés, souvent sans comprendre pleinement les conséquences. Quelles terres seront acquises pour de vastes centres de données qui laisseront une empreinte écologique durable mais augmenteront la valeur actionnariale, quelles connaissances seront volées et accaparées par les entreprises dans la course à l'IA la plus avancée, quelles vies seront qualifiées de « dommages collatéraux » dans cette guerre à la précision, qui sera réduit au silence et à l'invisibilité pour avoir tant vanté les innovations promises par ces systèmes ?

Tout cela mène à des inégalités plus difficiles à identifier car elles sont dissimulées sous des couches d'algorithmes, de code, d'automatisation, de complexité et de stratégies marketing minutieusement élaborées. Le monde numérique amplifie les problèmes du monde physique, souvent de manière plus difficile à percevoir et à contester.

Et le plus troublant est peut-être la façon dont l'IA contribue à la déshumanisation croissante. Dans les contextes militarisés, en particulier, les individus sont réduits à des données, des cibles à identifier, à suivre et à éliminer en quelques secondes. Les décisions aux conséquences mortelles sont de plus en plus souvent prises par des systèmes qui ne comprennent pas le contexte, l'histoire ou l'humanité. La réduction des êtres humains à de simples entrées et sorties, à des signaux à traiter, à des objectifs à atteindre, facilite la justification des préjudices dans les rapports et les comptes rendus.  Les morts et la destruction deviennent un indicateur de réussite, et les individus sont réduits à de simples chiffres sur un fichier, ce qui est un choix politique délibéré quant à la valeur que nous accordons à la vie humaine.

Elle ne peut pas être nous

Tout cela alimente également le discours de plus en plus répandu selon lequel l'IA finira par remplacer les humains. Mais si l'on prend du recul et que l'on observe la réalité, cette idée commence à s'effondrer. Ce que l'IA sait faire, c'est identifier des schémas, traiter d'énormes quantités de données, générer des réponses convaincantes et reproduire un ton qui semble humain. Ce que l'IA ne sait pas faire, c'est être humaine. Elle ne peut pas comprendre le contexte tel que nous le vivons, faire preuve d'empathie, entretenir des relations ni porter le poids de l'expérience vécue.

La reproduction de schémas pour simuler une connexion humaine n'est pas la même chose qu'une véritable connexion humaine. Elle ne découle ni de la compréhension ni de l'empathie ; elle repose plutôt sur des prédictions qui ne sont que des estimations statistiques basées sur les données entrées dans le système. Et lorsqu'on commence à considérer cela comme équivalent à l'interaction humaine, on finit par dévaloriser ce que signifie réellement comprendre l'autre. Le soin, la construction d'une communauté, la résistance, l'empathie, la joie, être présent l'un pour l'autre — ce ne sont pas des fonctions que l'on peut automatiser.

Même l'idée d'IA « consciente », qui continue de resurgir dans les débats technologiques, n'est souvent qu'un simple changement d'appellation pour des systèmes de prédiction plus complexes. En fin de compte, ces modèles génèrent toujours des résultats basés sur des probabilités façonnées par les données. Ils ne savent pas ce qu'ils disent et n'en comprennent pas les conséquences, car ils n'ont pas ce sentiment de responsabilité vis à vis des autres. Cette distinction est cruciale, surtout quand ces systèmes sont présentés comme des décideurs dans des domaines qui affectent considérablement la vie des gens.

Et c'est peut-être là qu'on peut faire le lien avec un problème encore plus grand. Lorsque nous commençons à croire que les humains peuvent être remplacés, il devient plus facile d'accepter des systèmes qui traite déjà les individus comme de simples données, que ce soit dans la recherche, le recrutement, les forces de l'ordre, la santé, l'aide sociale ou la guerre. La même logique qui réduit les personnes à de simples données les rend également jetable. S'opposer à ce discours, c'est donc s'accrocher à l'idée que la vie humaine, l'empathie, les expériences, les réalités et les relations ne peuvent être réduites à quelque chose qu'une machine peut simuler et optimiser.

Si nous voulons sérieusement envisager une approche de l'IA fondée sur les droits humains, nous devons d'abord abandonner cette idée que la technologie puisse nous remplacer, ou qu'elle soit prioritaire par rapport à nous, ou qu'elle puisse définir ce que signifie être humain. Elle ne peut pas, et elle ne devrait pas. Car tout ce que cette technologie puise — la terre, l'environnement, les ressources, le temps, l'énergie, des écosystèmes entiers — provient d'un monde qui existe pour les êtres vivants — humains, flore, faune — qui l'habitent depuis bien avant même que ces systèmes ne soient conceptualisés. Repenser cette relation implique de reconnaître que l'IA ne doit jamais se faire au détriment de la vie ou de la dignité, ou des conditions mêmes qui rendent la vie possible.

Besoin de responsabilisation

Cependant, la responsabilité de protéger le monde dans lequel nous vivons ne peut être reportée sur ceux qui ont le moins de pouvoir pour façonner ces technologies. Actuellement, des décisions sont prises dans des pièces auxquelles la plupart d'entre nous n'aurons jamais accès, et pourtant, c'est nous qui devons en subir les conséquences. Une approche fondée sur les droits humains implique de remettre en question ce déséquilibre et d'exiger que la responsabilité incombe à ceux qui détiennent le pouvoir.

Et peut-être cela signifie-t-il aussi que nous devrions être sceptiques dès le départ, non pas une fois le mal fait, mais au moment même où ces technologies sont introduites et commercialisées. Il est dans notre intérêt de poser rapidement les questions qui dérangent, comme d'où cela vient-il, qui l'a conçu, comment ça fonctionne, et qui en profite réellement ? Car sans cela, nous finissons par accepter ces systèmes comme s'ils étaient inévitables, au lieu de les considérer pour ce qu'ils sont : des choix. Et ce faisant, nous perdons de vue l'idée fondamentale que l'avenir doit être construit autour des êtres vivants, et non optimisés pour les machines.


Hija Kamran est rédactrice en chef de GenderIT.org et stratège en matière de plaidoyer au sein du programme Droits des femmes de l'APC. Son travail sur les politiques et les campagnes la spécialise dans les enjeux à l'intersection de la technologie, du genre et des droits humains.


Le mouvement queer du Ghana perd un combat qu'il pourrait « gagner »

Fri, 10 Jul 2026 00:07:04 +0000 - (source)

Projet de loi anti-LGBTQ+ au Ghana après avoir été salué pour sa défense des droits humains

Initialement publié le Global Voices en Français

A split illustration shows two contrasting scenes separated by a dark brick wall. On the left, several officials sit around a conference table beneath the Ghana flag in a formal meeting room. On the right, a small crowd of people holds protest signs in a dim outdoor setting.

Une illustration en deux parties soulignant le fossé entre les fonctionnaires ghanéens et les militants. Illustration de Minority Africa, utilisée avec permission.

Cet article a été écrit par Abdul-Wadud Mohammed et publié initialement par Minority Africa le 7 mai 2026. Cette version abrégée est republiée ci-dessous dans le cadre d'un accord de partage de contenu. Elle fait aussi partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

En mars, la communauté internationale a assisté à l'adoption par les Nations Unies d'une résolution présentée par le Ghana, qualifiant le commerce triangulaire de « crime le plus grave contre l'humanité ». Ce fut un moment de profonde reconnaissance historique, une victoire diplomatique qui a positionné le Ghana non seulement comme une victime de l'histoire, mais aussi comme la conscience morale d'un mouvement mondial pour une justice réparatrice. Pendant quelques heures, le gouvernement d'Accra a gardé la tête haute, drapé dans sa vertu, condamnant une structure de brutalité, de déshumanisation et d'oppression systémique vieille de plusieurs siècles.

Cela aurait dû être le point de pression parfait. Au lieu de cela, ce fut un témoignage flagrant de la faillite intellectuelle et de la timidité stratégique qui caractérisent désormais le mouvement de défense des droits des personnes LGBTQ+ au Ghana. Soyons clairs, il ne s'agit pas d'une attaque contre une personne en particulier, mais contre le collectif.

Pendant la majeure partie des cinq dernières années, une coalition d'organisations de défense des droits des personnes LGBTQ+ au Ghana a agi selon une stratégie prévisible, statique et, en fin de compte, inefficace. Communiqués de presse, gros titres sans analyse, et appels désespérés aux ambassades occidentales résument la totalité de leur plaidoyer. Il n'y a aucune innovation, aucune hétérogénéité stratégique, et pire encore, aucune compréhension du vieux principe militaire « diviser pour mieux régner ».

Toutes les organisations semblent faire la même chose, au même moment. Lorsque le projet de loi anti-LGBTQ+ a été présenté pour la première fois en 2021, j'étais en première ligne du plaidoyer public, en tant que directeur de la communication de LGBT+ Rights Ghana. J'ai constaté une vive indignation, non seulement de la part du public, mais aussi de la part des mêmes organisations censées se battre à nos côtés. Elles ont fermé leurs bureaux et m'ont accusé d'oser remettre en question l'ordre établi.

Faisons un saut dans le présent : le projet de loi a été réintroduit au Parlement et adopté le mois dernier, et la réaction générale a été un concert d'indignation. Si cette réaction est moralement justifiée, elle est en revanche stratégiquement paresseuse, permettant au gouvernement et aux partisans du projet de loi de consolider leurs défenses contre un ennemi unique et prévisible.

  1. La résolution de l'ONU sur la traite négrière représentait une occasion en or de changer la donne. C'était un moment où les militants ghanéens avaient un avantage. Le gouvernement recherchait une légitimité internationale et des éloges pour son leadership moral face aux atrocités historiques. Il voulait être perçu comme un défenseur des opprimés.

Où étaient les organisations queer ? En toute honnêteté, je n'étais pas surpris. En repensant au quatrième cycle de l'Examen périodique universel (EPU) pour le Ghana organisé par l'ONU à Genève en 2022, j'ai été témoin du manque de préparation et de volonté de la majorité des représentants des organisations queer ghanéennes à s'engager dans un vrai travail diplomatique. Le 29 novembre 2022, date consacrée à l'évaluation du bilan du Ghana en matière de droits humains, lors de laquelle j'étais l'orateur officiel pour souligner les graves violations des droits humains perpétrées contre la communauté LGBTQ+, ces organisations n'étaient pas présentes. Elles ne sont apparues qu'après coup. Leur excuse : « Nous n'avons pas trouvé la salle. »

Imaginez si, quelques heures seulement après l'adoption de la résolution, une coalition de défenseurs des droits LGBTQ+ avait publié une déclaration condamnant non seulement le projet de loi anti-LGBTQ+, mais établissant un lien juridique et moral clair entre les deux.

Il a fallu les efforts de quelques-uns d'entre nous pour soulever ce point sur X, ce qui, heureusement, a suscité un certain débat. Un résultat notable a été que JustRight Ghana a attiré l'attention de l'Université Lincoln sur la question, entraînant l'annulation d'une cérémonie visant à remettre un diplôme honorifique au président ghanéen John Dramani Mahama, en raison du projet de loi anti-LGBTQ+.

C'est l'art de « diviser pour mieux régner » : non pas diviser la communauté, mais séparer le gouvernement de son propre discours. Il s'agit d'exploiter l'hypocrisie qui naît lorsqu'un régime occupe deux positions contradictoires.

Plutôt que d'unir toute la classe politique contre eux, les militants auraient pu saisir cette occasion pour faire appel à l'intérêt personnel des diplomates et des politiciens qui célébraient la victoire à l'ONU. Ils auraient pu faire valoir que l'adoption de la loi anti-LGBTQ+ quelques jours seulement après avoir été saluée internationalement pour son engagement en faveur des droits humains exposerait le Ghana à des accusations d'hypocrisie flagrante, compromettant potentiellement le dialogue sur les réparations que le gouvernement prétend privilégier.

Cette approche aurait exigé une finesse stratégique qui semble faire défaut au mouvement actuel. L'obsession de « l'unité » au sein de ce mouvement a engendré une culture du conformisme. Il n'y a ni diversification ni tactique. Aucun groupe n'accepte de jouer le rôle du « méchant flic » tandis qu'un autre joue celui du « bon flic ». Aucune organisation ne se concentre exclusivement sur la pression économique, tandis qu'une autre se focalise sur le droit international et qu'une autre encore tisse des alliances nationales fondées sur la loi. Au contraire, toutes se disputent les mêmes gros titres, utilisent le même langage et s'aliènent les mêmes alliés potentiels par des manœuvres politiques mesquines.

La réintroduction du projet de loi anti-LGBTQ+ constitue une menace existentielle. Elle exige une mentalité de temps de guerre. Les guerres ne se gagnent pas en tenant la main et en chantant en chœur ; elles se gagnent en contournant l'ennemi, en exploitant ses contradictions et en frappant lorsqu'il baisse sa garde.

Le 30 mars 2026, lors du dialogue présidentiel avec les organisations de la société civile (OSC) — dont les OSC queer étaient manifestement absentes — le président Mahama a déclaré que le projet de loi anti-LGBTQ+ n'était plus une priorité :

J'ai expliqué lors de mon récent échange avec le World Affairs Council qu'il ne s'agit pas de la question la plus importe à laquelle nous sommes confrontés en tant que nation. Nous luttons encore pour satisfaire les besoins fondamentaux en matière d'éducation, de soins de santé, d'emplois, de nourriture, d'habillement et de logement.

Cette déclaration a provoqué des protestations au sein de l'opposition, qui estimait que le gouvernement en place n'avait utilisé le projet de loi anti-LGBTQ+ que pour s'assurer le pouvoir. L'opposition, cette fois menée par John Ntim Fordjoura tenu une conférence de presse pour accuser le gouvernement d'éviter délibérément les questions LGBTQ+ tout en laissant des militants promouvoir leur cause sur des sites emblématiques de la nation.

La résolution de l'ONU a offert une faille dans l'armure du gouvernement — un moment de vulnérabilité où son désir de prestige international se heurtait à ses pulsions autoritaires internes. Exploiter cette situation aurait pu changer le cours de la lutte en faveur de la communauté LGBTQ+ au Ghana, notamment en définissant les termes du débat national. Le fait que le mouvement n'y soit pas parvenu ne constitue pas seulement une occasion manqué ; c'est un constat d'échec pour une direction actuelle réticente à s'adapter.

Cet échec marque également une rupture avec les stratégies établies de plaidoyer. L'histoire offre des précédents clairs; Sous l’apartheid, le désir de légitimité internationale de l'Afrique du Sud est devenu son talon d'Achille. Alors que le pays cherchait à maintenir son rang aux Nations Unies tout en institutionnalisant l'oppression raciale à partir de 1950, la communauté internationale et les nations africaines nouvellement indépendantes ont utilisé les tribunes de l'ONU pour isoler systématiquement le régime, le transformant en État paria par le biais de sanctions et de condamnations diplomatiques.

Plus récemment, la société civile égyptienne a démontré la puissance de l'exploitation de la dépendance d'un gouvernement à l'égard des relations extérieures. Lorsque le président Abdel Fattah al-Sisi a sévi contre les militants et les ONG, notamment dans le cadre de la tristement célèbres « Affaire 173 », les défenseurs des droits humains ont réussi à faire pression sur l'administration Biden pour qu'elle conditionne une aide militaire américaine cruciale, ce qui a conduit au gel de près de 130 millions de dollars en 2022. Cela a abouti à la libération de certains prisonniers et à des mesures partielles visant à clore le l'affaire.

Même l'ambassadeur d'Israël au Ghana, Roey Gilad, a involontairement démontré l'efficacité de cette tactique lorsqu'il a révélé qu'Israël, les États Unis, le Royaume-Uni et l'UE avaient tous fait pression sur le Ghana pour qu'il retire la mention « crime le plus grave » de sa résolution à l'ONU ; cela prouvait que le gouvernement ghanéen était, à ce moment-là, très sensible à l'opinion internationale et disposé à négocier.

Si les militants égyptiens ont pu tirer parti de l'aide américaine pour obtenir un nouveau procès, et si les mouvements anti-apartheid ont pu faire de l'ONU une arme pour isoler un régime, pourquoi le mouvement queer ghanéen n'a-t-il pas su confronter le président Mahama à la contradiction flagrante entre la revendication de réparations pour une déshumanisation historique et la promotion d'une législation qui déshumanise les Ghanéens d'aujourd'hui ? La stratégie existe. Elle n'a tout simplement pas été utilisée.

Si les défenseurs des droits des personnes queer au Ghana continuent de s'appuyer sur les mêmes tactiques éculées — refusant d'adopter l'innovation stratégique et d'accepter la nécessité, parfois inconfortable, de l'asymétrie politique — ils ne perdront pas seulement la bataille autour de ce projet de loi ; ils resteront perpétuellement sur la défensive, contraints de réagir face à un gouvernement qui s'est révélé bien plus impitoyable et habile sur le plan stratégique.

On ne peut vaincre un gouvernement qui sait manier l'histoire comme une arme si l'on ne sait pas utiliser le moment présent comme un bouclier. Une question plus urgente reste en suspens : le mouvement queer apprendra-t-il enfin à diviser pour mieux régner ? Les propres paroles du président lui ont déjà tendu le poignard stratégique. Ces déclarations ne sont pas passées inaperçues. Si des chefs religieux peuvent faire pression publiquement sur le président concernant ses propos contradictoires, pourquoi un mouvement queer stratégique ne pourrait-il pas en faire autant ?

Abdul-Wadud Mohammed est membre du comité consultatif de  Minority Africa. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessaire la position éditoriale de Minority Africa.

Comment j'ai fais face à l'interdiction d'accès à l'éducation pour les filles imposée par les talibans en Afghanistan

Mon, 29 Jun 2026 17:29:28 +0000 - (source)

« Oui, nous sommes nées filles, mais nous ne sommes pas des criminelles. »

Initialement publié le Global Voices en Français

 

Afghan girls attending a religious school.

Des filles afghanes fréquentant une école religieuse. Capture d'écran de la vidéo « Sans accès à l'éducation au-delà de la 6e année, les filles en Afghanistan se tournent vers des écoles religieuses », de la chaîne YouTube Associated Press. Utilisée avec permission.

Cet article a été rédigé par Asma en 2025. Il est publié avec son consentement dans le cadre de la couverture spéciale qui raconte les histoires de jeunes femmes et de jeunes filles d'Afghanistan à la suite de la prise de pouvoir des talibans en août 2021.

Le sort des filles et des femmes afghanes sous le régime taliban reflète étroitement la dystopie décrite dans La servante écarlate de Margaret Atwood. Tout comme dans le roman, un régime religieux et extrémiste a privé les femmes de tous leurs droits sociaux, économiques et humains.

Au cours des trois dernières années et demie, les talibans nous ont fait subir la même chose, nous privant de nos droits les plus fondamentaux. Pourquoi ? Quel est notre crime ? Être nées filles ?

Oui, nous sommes nées filles, mais nous ne sommes pas des criminelles.

Je me souviens que j'étais en onzième année, en train de me préparer peu à peu pour mes examens, lorsque nous avons appris la nouvelle : Ashraf Ghani, notre président en fuite, avait quitté le pays et les talibans avaient pris la capitale.

Pour une adolescente comme moi, pleine de rêves et d'espoir pour mon éducation et mon avenir, cette nouvelle était un cauchemar. Un cauchemar qui ne s'est jamais terminé, même après tout ce temps. C'est un cauchemar que je vis jour et nuit, et cela fait désormais partie de ma vie ainsi que de la vie de millions de filles d'Afghanistan.

Au début, les talibans nous ont autorisées à passer nos examens, et nous nous sommes accrochées à un mince espoir que les écoles et les universités resteraient ouvertes aux filles, mais cet espoir s'est rapidement transformé en désespoir. Les portes du savoir et des opportunités se sont fermées et ne se sont jamais rouvertes.

J'allais autrefois jusqu'à la porte de l'école juste pour apercevoir mes camarades de classe, mes professeurs, ma salle de classe et même mon ancien pupitre, mais je n'avais pas le droit d'entrer. Je les regardais avec nostalgie de loin, puis je rentrais à la maison avec un nœud dans la gorge.

À cette époque, je demandais constamment à ma famille et à mes amis, et je me posais aussi la question : quel était notre crime ? Pourquoi un droit fondamental et naturel de la fille est-il si facilement refusé ? Pourquoi devons-nous, en tant qu'adolescentes, pleurer la perte de nos droits au lieu de vivre librement ?

Je me comparais souvent aux filles d'autres pays, en pensant à combien elles avaient de la chance d'être scolarisées, d'aller à l'université, de marcher librement, de se rendre à la bibliothèque, tandis que moi et des millions d'autres jeunes filles étions privées de ces droits simples et fondamentaux.

Avec le temps, l'ombre du désespoir s'est alourdie. Chaque fille que je rencontrais posait les mêmes questions qui déchirent le cœur et aucune de nous n'avait de réponses.

Parce que l'ignorance, par nature, n'offre aucune logique.

Il était difficile, en tant qu'adolescente, de sortir de cet endroit sombre. Mais avec le soutien de ma famille, j'ai trouvé un moyen. J'ai rejoint un centre secret d'apprentissage de l'anglais dans la ville orientale d'Hérat mais en réalité, nos courageux enseignants donnaient discrètement des cours d'anglais à des filles.

Après un an de travail acharné, j'ai atteint un excellent niveau d'anglais. À la suggestion du directeur du centre, je suis même devenue enseignante et j'ai donné des cours d'anglais à des filles de mon âge et plus jeunes. Acquérir des connaissances est épanouissant, mais les partager est encore plus gratifiant.

En parallèle à l'enseignement, j'ai aussi profité de mon temps à la maison pour développer mes lectures.

Je me suis plongée dans la littérature orientale et occidentale : Le sexe inutile d'Oriana Fallaci, La servante écarlate de nouveau, Fille, lave-toi la figure de Rachel Hollis, des livres de psychologie pour raviver l'espoir, des écrits spirituels comme le Masnavi de Rûmi, et des ouvrages d'histoire tels que Une histoire du monde d'Ernst Gombrich.

Je voulais comprendre : Y avait-il, dans l'histoire, d'autres nations qui avaient subi le même sort ? Où étions-nous simplement en train de répéter aveuglément le passé ?

Ces livres m'ont ouvert les yeux et ont élargi ma vision de la vie. Bien que le désir d'un enseignement formel ne m'ait jamais quitté, j'ai continué à chercher des alternatives.

Finalement, j'ai trouvé une université en ligne aux États-Unis, l'Université du Peuple, où je pouvais suivre une licence si je remplissais les conditions requises. J'ai postulé au programme de gestion des affaires et, après quelques mois, j'ai reçu ma lettre d'acceptation.

Je suis sur le point de commencer mes études en avril, et je suis extrêmement enthousiaste. Pourtant, je ne peux m'empêcher de ressentir une profonde tristesse en pensant à toutes les autres filles qui sont encore privées d'éducation. Je souhaite qu'elles puissent elles aussi avoir la possibilité d'étudier, au moins en ligne si ce n'est pas possible en présentiel.

J'ai de la chance, ma famille m'a toujours soutenue et encouragée.

Mon père et ma mère nous ont toujours dit, à mes sœurs et à moi : « Étudiez d’abord, devenez indépendantes, et puis planifiez le reste de votre vie. »

Sans leur soutien, je serais peut-être restée comme des milliers d’autres filles, silencieuse, oubliée, assise sans espoir dans un coin de la maison. Mais avec leur aide, j’ai atteint un excellent niveau d'anglais, j’ai été acceptée dans une université américaine et, si Dieu le veut, je terminerai un jour un master et même un doctorat.

Je rêve qu’un jour, toutes les familles reconnaîtront l’importance de soutenir et d'émanciper leurs filles.

Aujourd’hui, lorsque je regarde en arrière et que je pense à celle que j’étais il y a trois ans et demi, je réalise que je ne suis plus la même personne. J’ai mûri au-delà de mon âge, j’ai gagné en sagesse et je suis devenue plus forte.

Je suis prête à construire un avenir lumineux et j’avancerai, plus forte que jamais, vers mes objectifs et mes rêves.


Un journaliste arrêté par la police cambodgienne pour ses reportages sur des centres d'escroquerie en ligne

Mon, 29 Jun 2026 17:18:54 +0000 - (source)

Six journalistes ont été arrêtés cette année au Cambodge concernant leurs reportages.

Initialement publié le Global Voices en Français

Hem Vanna

Le journaliste Hem Vanna. Photo d'un post de CPJ. Source : groupe de défense des droits humains ADHOC. Reproduite avec permission.

Hem Vanna, journaliste en ligne, a été arrêté le 3 février après avoir posté un reportage vidéo concernant un supposé complexe d'escroquerie au Cambodge. Son arrestation a mis en lumière l'augmentation du nombre de journalistes victimes de harcèlement pour leurs reportages sur des centres d'escroquerie en ligne dans le pays, ainsi que les efforts de répression du gouvernement.

Les centres d'escroquerie sont un problème bien établi au Cambodge car les réseaux de criminalité organisée créent des bureaux illégaux d'escroquerie et kidnappent des personnes, souvent des travailleurs migrants qu'ils attirent dans le pays sous de fausses promesses d'opportunités d'emploi. Ils les forcent aussi à mener des escroqueries en ligne sophistiquées. Ces opérations sont particulièrement insidieuses car elles font des victimes qui incluent à la fois les cibles d'arnaques et ceux forcés à travailler comme des esclaves sous la menace de torture ou de mort. Les autorités cambodgiennes travaillent sur des mesures répressives contre cette pratique depuis qu'elle a commencé à attirer l'attention internationale en 2021.

Le 30 janvier, Hem Vanna, un éditeur de HVNN TV Online, a posté un reportage vidéo concernant un supposé complexe d'escroquerie en ligne localisé près d'un poste de police à Poipet. Les autorités l'ont convoqué au poste de police de Poipet le 3 février et l'ont accusé d'avoir « cherché à ternir la réputation de l'institution ».

Dans une interview de Kiripost News, Khun Dim, un collègue de Vanna, a raconté son expérience au poste. Il a déclaré : « Nous y sommes allés ensemble et ils nous ont accusés à cause du reportage que nous avons publié. Ils ont dit que nous avions diffusé des inexactitudes, en expliquant que le bâtiment n'est pas à 100 mètres mais à 700 mètres du poste de la police militaire ».

Avant son arrestation, Vanna avait appelé les autorités à ne pas menacer les journalistes, affirmant qu'ils ont une fonction de « miroir de la société », reliant les dirigeants et les citoyens.

Vanna a été poursuivi en vertu des articles 301 et 495 du code pénal cambodgien, qui qualifient comme crime l'interception ou l'enregistrement de conversations privées ainsi que l'incitation. S'il est condamné, il risque une peine maximale de trois ans d'emprisonnement.

Plusieurs organisations de la société civile ont signé une déclaration condamnant l'arrestation de Vanna.

L'arrestation et la condamnation de ce journaliste sont encore un nouvel incident qui démontre la tendance du gouvernement à faire taire les journalistes par un usage abusif du droit pénal.

Les autorités auraient pu demander des éclaircissements ou, si nécessaire, solliciter une rectification par des moyens légaux et proportionnés, conformément à la loi sur la presse.

Am Sam Ath, directeur des opérations du groupe des droits de l'homme cambodgien Licadho, s'est plaint de l'utilisation des lois comme des armes afin d'intimider les journalistes. Il indique : « Si nous nous intéressons à l'espace de la liberté de la presse, il semble se réduire, en particulier depuis que le Cambodge dispose d'une loi de la presse, mais les autorités ne semblent pas privilégier l'application de cette loi pour les journalistes ».

Selon les organismes de surveillance des médias, cinq journalistes cambodgiens ont été arrêtés en 2025 pour leurs reportages. Au cours de ces deux derniers mois seulement, six journalistes ont été arrêtés et accusés d'infractions pénales en raison de leurs reportages sur la montée des tensions à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, et sur de présumés complexes d'escroquerie en ligne.

Des milliers de ressortissants cambodgiens et étrangers ont été secourus après avoir été forcés de travailler dans de présumés centres d'escroquerie en ligne à travers le pays. Le gouvernement cambodgien s'est engagé à mener davantage de descentes et d'arrestations pour sauver les travailleurs migrants et arrêter la prolifération de centres d'escroquerie soupçonnés d'entretenir des liens avec des réseaux de criminalité organisée.

L'arrestation de Vanna et le ciblage de journalistes couvrant la question des centres d'escroquerie ont suscité des inquiétudes au sein de groupes médiatiques internationaux. Shawn Crispin, haut représentant de l'Asie du Sud-Est du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), a vivement conseillé les autorités à se concentrer sur la lutte contre la cybercriminalité plutôt que de surveiller ceux qui attirent l'attention sur ce problème.

L'arrestation de Hem Vanna est un acte de représailles manifeste du fait d'avoir enquêté sur l'industrie de la cybercriminalité au Cambodge. Le journalisme n'est pas un crime, contrairement à la cybercriminalité. Les autorités doivent cesser d'utiliser des lois pénales vagues pour réduire au silence des reportages critiques sur une problématique d'importance nationale et mondiale.

Cédric Alviani, directeur du bureau d'Asie-Pacifique de Reporters sans frontières (RSF), a déclaré que les autorités ne devraient pas faire taire les journalistes couvrant des questions d'intérêt public.

Le journaliste Hem Vanna a simplement fait son travail en exposant des actes de violence et l'existence d'un complexe d'escroquerie en ligne. Son reportage relève clairement de l'intérêt public et il est choquant que les autorités essayent de le faire taire.

Sebastian Strangio, rédacteur pour l'Asie du Sud-Est du magazine en ligne The Diplomat, a écrit que les autorités devraient accueillir favorablement la surveillance médiatique des centres d'escroquerie en ligne si elles souhaitaient que les mesures répressives soient un succès.

Compte tenu des allégations crédibles de collusion des élites avec les réseaux d'escroqueries basés au Cambodge, ainsi que de plusieurs années de mesures répressives inefficaces, il est naturel, voire nécessaire, de s'interroger sur la nature et l'étendue de la campagne actuelle de lutte contre l'escroquerie. Il en va de même du traitement réservé par le gouvernement à la presse. Si les mesures répressives contre l'escroquerie étaient authentiques, le gouvernement accueillerait, vraisemblablement, favorablement une couverture médiatique impartiale. Son apparente réticence à la surveillance suscite des soupçons selon lesquels la répression actuelle pourrait ne pas être ce qu'elle paraît être.

Le 11 février, le groupe ADHOC pour les droits de l'homme a adressé une lettre d'intervention auprès du tribunal provincial de Banteay Meanchey, lui demandant d'intervenir pour la libération du journaliste Vanna.


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