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Nouvelles technologies, nouvelles règles : récits et société civile à l'ère de l'IA et des algorithmes

Fri, 10 Jul 2026 00:14:19 +0000 - (source)

Comment la société civile réagit au contexte autoritaire imprégné de technologie

Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration showing the world, tech image and hands raised in protest. Image made by Ameya Nagarajan on Canva Pro for Global Voices

Image réalisée par Ameya Nagarajan sur Canva Pro pour Global Voices

Par Brett Davidson

Cet article fait partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices. Cette série vise à explorer l'utilisation de l'IA dans les pays de la majorité mondiale, comment son utilisation et son exécution affectent des communautés individuelles, ce que cette expérience implique pour les générations futures, et bien plus encore. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Les technologies telles que l'intelligence artificielle (IA) et les plateformes algorithmiques ont un impact sans précédent sur presque tous les aspects de la vie, du monde universitaire à l'emploi en passant par l'environnement. En matière de justice, sociale, de démocratie et de droits humains, la situation est préoccupante : les algorithmes nous enferment dans des chambres d'écho idéologiques, tandis que l'IA a porté la surveillance et l'extration de données à des niveaux alarmants. Parallèlement, les plateformes de réseaux sociaux permettent aux organisations de la société civile de toucher un large public et de diffuser des récits de manière inédite et percutante, tandis que l'IA permet aux gens de mener des recherches et de tester des messages qu'ils n'auraient jamais pu se permettre autrement.

Dans le cadre d'un projet récent intitulé « Nouvelles technologies, nouvelles règles » de l’International Resource for Impact and Storytelling (IRIS), avec le soutien de Luminate et des Open Society Foundations, dix études de cas ont été commissionnées auprès d'organisations et de chercheurs issus de la majorité mondiale, afin de comprendre comment ces nouvelles technologies les affectent, ainsi que leur travail, et comment ils s'y adaptent. Ces études proviennent d'Amérique latine et des Caraïbes, du monde arabe, du Nigéria, de Tunisie, d'Inde et de Hong Kong.

Chaque étude de cas est incroyablement riche et intéressante en soi (et certains de leurs auteurs écrivent à leur sujet pour Global Voices) — mais, en les examinant de près, nous avons pu discerner plusieurs tendances intéressantes qui pourraient trouver un écho et offrir des enseignements à d'autres.

Un ensemble de tactiques : s'approprier, contre-attaquer et innover

À travers les études de cas, nous avons observé trois manières claires dont la société civile réagit au contexte autoritaire marqué par la technologie : l'appropriation, la contre-attaque et l'innovation.

Certaines organisations s'approprient la culture et la technologie à leurs propres fins : par exemple, Fogo Cruzado au Brésil collabore avec le Future Narratives Lab, basé au Royaume-Uni, pour utiliser l'IA afin de tester des messages visant à réduire le soutien du public aux violences policières dans les favelas.

D'autres se concentrent sur la lutte contre la surveillance et la violence numérique, comme Derechos Digitales, qui utilise les réseaux sociaux pour mener campagne et mobiliser l'opposition contre l'utilisation généralisée des technologies de reconnaissance faciale par les autorités au Brésil et au Chili.

D'autres encore innovent, en trouvant de nouvelles formes et approches du journalisme et de l'engagement citoyen narratif. Un exemple du premier cas est Alharaca, un groupe de journalistes féministes du Salvador qui travaillent en exil et expérimentent une approche déconnectée er un rythme plus lent, refusant de céder à la pression technologique qui les pousse à s'accélérer. Elles réunissent leur public en personne et testent de nouvelles formes de narration, comme les jeux de société et les installations sonores immersives. Du côté de la société civile, des activistes à Hong Kong s'adaptent à la surveillance omniprésente pilotée par l'IA en utilisant l'humour, en intégrant du sens dans une terminologie apparemment anodine et en œuvrant au sein d'organisations éphémères.

Bien sûr, s'approprier la technologie, la contrer ou innover face à elle ne sont pas des actions incompatibles. L'appropriation par Fogo Cruzado des possibilités de recherche offertes par l'IA est, bien entendu, extrêmement novatrice. C'est uniquement grâce à l'innovation narrative et organisationnelle que les activistes de Hong Kong et de Tunisie sont capables de contrer et de résister à la répression d'État. Il s'agit néanmoins d'approches distinctes, et nous pensons que ce trio de tactiques constitue un éventail potentiellement utile pour les organisations qui évoluent dans le contexte actuel.

Du local au multinational

Plusieurs études de cas mettent en avant un recentrage sur le local afin de donner la priorité aux voix et aux enjeux citoyens mis sur la touche par la politique et les médias nationaux, et de contourner le contrôle des autorités principalement concentrées sur la scène nationale. En déplaçant le regard de la politique nationale vers le centre, ce qui était auparavant perçu comme marginal devient central : des histoires, des actualités et de la politique là où elles se passent. C'est là que la politique rencontre le quotidien des citoyens, que les liens et le pouvoir peuvent se construire en dehors des plateformes numériques surveillées, que les problématiques se croisent, que les publics et les créateurs de contenu se rejoignent, et que le changement semble possible.

En parallèle, on observe un intérêt pour le supranational, qui consiste à analyser les tendances et à relier les évolutions politiques au-delà des frontières nationales, afin de partager les enseignements tirés et de renforcer la solidarité transfrontalière. De la même façon que les régimes autoritaires communiquent et apprennent les uns des autres par-delà les frontières, de la même façon que la technologie ne connaît pas de frontières, les acteurs de la société civile prennent conscience de la nécessité de communiquer par-delà les limites et les frontières pour donner du sens à leur action et accroître leur pouvoir.

La flexibilité est essentielle

Dans un environnement en constante évolution, où le techno-autoritarisme innove sans cesse tout en perturbant et en accablant délibérément les systèmes existants, la flexibilité et l'adapatabilité constituent une stratégie indispensable. Si cela transparaît dans toutes les études de cas, l'exemple le plus frappant est sans doute celui de Hong Kong, où les auteurs y soulignent l'importance des infrastructures éphémères, capables d'apparaître, de se dissoudre et de réapparaître ou de se reconfigurer selon les besoins. Ces dispositifs — micro-groupes, collectifs informels, coordinateurs tournants, réseaux de bénévoles — permettent de maintenir la dynamique tout en évitant les points de vulnérabilité. C'est également un enseignement crucial pour les bailleurs de fonds – la résilience et l'impact dépendent de la capacité d'anticiper et de s'adapter rapidement, et les dispositif de financement doivent intégrer cette dimension.

Cela nécessite une constellation

Aucune organisation ne peut tout faire seule ; personne ne peut avoir un impact systémique en agissant seul. Comme l'illustrent nos études de cas, des réseaux robustes, décentralisés et collaboratifs sont nécessaires, tant au niveau national qu'international. Les acteurs de la narration et de la société civile nouent activement des alliances et sollicitent l'aide et l'expertise d'organisations et de pairs d'autres domaines afin de renforcer leurs efforts narratifs et leurs campagnes de plaidoyer, et de se prémunir contre les attaques et la surveillance numérique. Les stratégies de financement devraient, quant à elles, soutenir proactivement ce que le projet Polis appelle « l'infrastructure de résistance. »

L'interconnexion entre narration, technologie et pouvoir

À travers les dix études de cas, trois éléments interagissent constamment et sont indissociables : le récit, la technologie et la politique. Les acteurs de la société civile sont des artisans du récit : le récit est en amont de la technologie, et la culture et la construction du sens constituent aujourd'hui LE terrain d'affrontement clé. Ce sont des technologues : ils utilisent les technologies actuelles et émergentes pour construire leur pouvoir et s'engager dans la lutte pour la culture, le récit et le sens, s'adaptant et innovant sans cesse, en équilibrant les potentialités et les avantages de la technologie avec ses risques, ses limites et ses préjudices. Ce sont des acteurs politiques, des organisateurs et des bâtisseurs de pouvoir : ils donnent du sens à la technologie et l'utilisent, au service de la justice sociale et de la démocratie.

Dans l'ensemble, si la surveillance, les abus et les fortes concentrations et déséquilibres de pouvoir permis par l'IA et les autres nouvelles technologies sont très préoccupants, on retrouve aussi des aspects encourageants dans ces études de cas. Opérant en territoire hostile, utilisant des outils appartenant à des soi-disant « broligarques » et régimes autoritaires, des militants et activistes, journalistes et conteurs du monde entier, adaptent et utilisent avec succès la technologie et la culture pour renforcer le pouvoir du peuple dans l'intérêt de la démocratie et de la justice sociale.


Brett Davidson est le fondateur et le directeur de Wingseed LLC, et travaille avec l’International Resource for Impact and Storytelling (IRIS) en tant que responsable du développement de l'infrastructure narrative. Auparavant, il était directeur des médias et des récits au sein du programme de santé publique de l'Open Society et, avant cela, il a travaillé dans la société civile et comme journaliste radio en Afrique du Sud. Il écrit sur la transformation des récits et l'écoute comme acte politique.


Pour que l'IA travaille pour nous, elle va devoir arrêter de se faire passer pour nous

Fri, 10 Jul 2026 00:12:20 +0000 - (source)

La technologie renforce les mêmes structures de pouvoir patriarcales et coloniales sous lesquelles nous vivons

Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration of people walking from a green natural environment through a gateway into a digital space ('the matrix') Image by Sabeen Yameen for APC, used with permission.

Image réalisée par Sabeen Yameen pour l'APC, utilisée avec permission.

Par Hija Kamran

Cet article fait partie de la série « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » une collaboration entre Global Voices, l'Association pour le progrès des communications (APC) et GenderIT. Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies. Vous pouvez suivre la série sur APC.org, GenderIT.org et globalvoices.org. Elle fait aussi partie de la série « Perspective humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Mon travail m'amène constamment à questionner les nouvelles technologies, à demander : comment sont-elles conçues, pour qui sont-elles créées, comment sont-elles contrôlées, qui en bénéficient et qui doit en assumer seul les conséquences. Ce scepticisme m'a conduite à adopter tardivement les nouvelles technologies plus de fois que je ne peux le compter.

L'année dernière, j'ai sérieusement commencé à me demander si une IA éthique et féministe était même possible. Pourrait-il exister une version de cette technologie qui nous permette, en tant que féministes et défenseurs des droits humains, de l'utiliser sans compromettre nos convictions politiques ni notre engagement en faveur de la défense des droits humains intersectionnels ?

Cette hésitation et cette absence d'empressement à adopter chaque nouvelle tendance technologique proviennent d'années d'observation du fonctionnement des entreprises technologiques. Elles ont maintes fois démontré que leur priorité est leur modèle économique, pas les personnes qui utilisent leurs plateformes. « Monsieur le Sénateur, nous diffusons des pubs », comme l'a dit un jour Mark Zuckerberg. Mais au-delà des déclarations qui deviennent virales, il y a aussi celles prononcées lors des réunions à huis clos. Par exemple, j'ai récemment demandé à un représentant d'une entreprise technologique, lors d'une conférence sur les droits, comment sa plateforme de réseau social faisait la distinction entre les interactions nocives et inoffensives lors de la diffusion de pubs. Il m'a répondu : « J'encourage les gens à lire nos conditions d'utilisation. » Le fait de supposer que les gens n'ont pas lu ces documents, surtout dans une salle où tout le monde a passé des années à analyser les modèles économiques des entreprises technologiques, m'a révélé le peu d'intérêt qu'il y a pour une interaction constructive et la transparence, sans parler de la prise de responsabilité.

Donc quand je me demande si l'IA pourra un jour être éthique ou féministe, même dans un futur parallèle, ce n'est pas par cynisme gratuit, mais après des années à observer la répétition des mêmes schémas. Les promesses de faire mieux, le discours soigneusement élaboré sur la responsabilité, la mise en scène de l'écoute, rien de tout cela n'a véritablement modifié la façon dont ces systèmes sont construits ni à qui ils profitent. Au contraire, cela a surtout mis en évidence que lorsqu'il s'agit de protéger nos droits, nous sommes largement livrés à nous-mêmes. Aucun gouvernement ni aucune entreprise technologique ne viendra les défendre pour nous ou avec nous.

Donc lorsque nous parlons d'une approche de l'IA fondée sur les droits de l'homme, cela signifie confronter et démanteler les systèmes qui sont intentionnellement conçus pour servir le pouvoir, non les individus, et refuser d'accepter que ce soit la seule façon pour ces technologies d'exister.

Mettre à l'épreuve le status quo technologique

Cette proposition part d'un constat que nous ne pouvons ignorer : la technologie n'est pas neutre. Elle renforce activement les mêmes structures de pouvoir patriarcales et coloniales sous lesquelles nombre d'entre nous vivons depuis des générations — une entité puissance (en l'occurence, une multinationale du secteur technologique) dicte la nature de nos interactions sociales, et le public s'y soumet sans poser de question. Ces systèmes sont conçus par des acteurs spécifiques, dans des lieux spécifiques, avec des visions du monde bien particulières. Il est donc important de savoir qui les construit, qui les contrôle, où ils sont construits, qui définit ce qui constitue une « norme d'excellence », et qui doit s'y conformer pour que ces systèmes continuent de fonctionner sans interruption. Tout cela façonne la manière dont le pouvoir s'exerce sur les récits et sur nos vies.

L'une des premières choses qu'il nous faut admettre c'est que la technologie n'a jamais été neutre. Cette idée a toujours été davantage une stratégie marketing dans laquelle beaucoup d'entre nous ont succombé, car chaque système porte les valeurs, les priorités et les préjugés des personnes et des institutions qui le conçoivent. Et l'IA ne fait pas exception, puisqu'elle repose sur une infrastructure et est entraînée sur des données qui reflètent le monde tel qu'il est, c'est-à-dire inégalitaire, biaisé et souvent violent, puis elle reproduit ces schémas à plus grande échelle, avec une couche d'autoritié qui les rend plus difficiles à remettre en question.

Prenons l'exemple des donnés d'entraînement. Ces systèmes sont alimentés par d'énormes quantités d'informations collectées sur Internet, qu'il s'agisse de documents publics ou d'interactions quotidiennes auxquelles nous participons sans même nous rendre compte. Et ces données sont façonnées par des histoires d'exclusion, de racisme, de sexisme et d'inégalités économiques. Quand l'IA apprend de ces données, elle les encode, les amplifie parfois, puis nous les présente comme des résultats neutres. Un contenu qualifié d'« intelligent » n'est souvent qu'une manière plus efficace de répéter ce qui existe déjà.

Ensuite il y a les biais des entreprises, qui sont bien moins subtils. Les entreprises qui développent ces systèmes ne sont pas des institutions publiques sujettes à leurs propres biais ; ce sont plutôt des entités à but lucratif avec des actionnaires et des objectifs de croissance. Cela influence tout, des problèmes qui méritent d'être résolus à la rapidité avec laquelle les systèmes sont déployés, souvent sans comprendre pleinement les conséquences. Quelles terres seront acquises pour de vastes centres de données qui laisseront une empreinte écologique durable mais augmenteront la valeur actionnariale, quelles connaissances seront volées et accaparées par les entreprises dans la course à l'IA la plus avancée, quelles vies seront qualifiées de « dommages collatéraux » dans cette guerre à la précision, qui sera réduit au silence et à l'invisibilité pour avoir tant vanté les innovations promises par ces systèmes ?

Tout cela mène à des inégalités plus difficiles à identifier car elles sont dissimulées sous des couches d'algorithmes, de code, d'automatisation, de complexité et de stratégies marketing minutieusement élaborées. Le monde numérique amplifie les problèmes du monde physique, souvent de manière plus difficile à percevoir et à contester.

Et le plus troublant est peut-être la façon dont l'IA contribue à la déshumanisation croissante. Dans les contextes militarisés, en particulier, les individus sont réduits à des données, des cibles à identifier, à suivre et à éliminer en quelques secondes. Les décisions aux conséquences mortelles sont de plus en plus souvent prises par des systèmes qui ne comprennent pas le contexte, l'histoire ou l'humanité. La réduction des êtres humains à de simples entrées et sorties, à des signaux à traiter, à des objectifs à atteindre, facilite la justification des préjudices dans les rapports et les comptes rendus.  Les morts et la destruction deviennent un indicateur de réussite, et les individus sont réduits à de simples chiffres sur un fichier, ce qui est un choix politique délibéré quant à la valeur que nous accordons à la vie humaine.

Elle ne peut pas être nous

Tout cela alimente également le discours de plus en plus répandu selon lequel l'IA finira par remplacer les humains. Mais si l'on prend du recul et que l'on observe la réalité, cette idée commence à s'effondrer. Ce que l'IA sait faire, c'est identifier des schémas, traiter d'énormes quantités de données, générer des réponses convaincantes et reproduire un ton qui semble humain. Ce que l'IA ne sait pas faire, c'est être humaine. Elle ne peut pas comprendre le contexte tel que nous le vivons, faire preuve d'empathie, entretenir des relations ni porter le poids de l'expérience vécue.

La reproduction de schémas pour simuler une connexion humaine n'est pas la même chose qu'une véritable connexion humaine. Elle ne découle ni de la compréhension ni de l'empathie ; elle repose plutôt sur des prédictions qui ne sont que des estimations statistiques basées sur les données entrées dans le système. Et lorsqu'on commence à considérer cela comme équivalent à l'interaction humaine, on finit par dévaloriser ce que signifie réellement comprendre l'autre. Le soin, la construction d'une communauté, la résistance, l'empathie, la joie, être présent l'un pour l'autre — ce ne sont pas des fonctions que l'on peut automatiser.

Même l'idée d'IA « consciente », qui continue de resurgir dans les débats technologiques, n'est souvent qu'un simple changement d'appellation pour des systèmes de prédiction plus complexes. En fin de compte, ces modèles génèrent toujours des résultats basés sur des probabilités façonnées par les données. Ils ne savent pas ce qu'ils disent et n'en comprennent pas les conséquences, car ils n'ont pas ce sentiment de responsabilité vis à vis des autres. Cette distinction est cruciale, surtout quand ces systèmes sont présentés comme des décideurs dans des domaines qui affectent considérablement la vie des gens.

Et c'est peut-être là qu'on peut faire le lien avec un problème encore plus grand. Lorsque nous commençons à croire que les humains peuvent être remplacés, il devient plus facile d'accepter des systèmes qui traite déjà les individus comme de simples données, que ce soit dans la recherche, le recrutement, les forces de l'ordre, la santé, l'aide sociale ou la guerre. La même logique qui réduit les personnes à de simples données les rend également jetable. S'opposer à ce discours, c'est donc s'accrocher à l'idée que la vie humaine, l'empathie, les expériences, les réalités et les relations ne peuvent être réduites à quelque chose qu'une machine peut simuler et optimiser.

Si nous voulons sérieusement envisager une approche de l'IA fondée sur les droits humains, nous devons d'abord abandonner cette idée que la technologie puisse nous remplacer, ou qu'elle soit prioritaire par rapport à nous, ou qu'elle puisse définir ce que signifie être humain. Elle ne peut pas, et elle ne devrait pas. Car tout ce que cette technologie puise — la terre, l'environnement, les ressources, le temps, l'énergie, des écosystèmes entiers — provient d'un monde qui existe pour les êtres vivants — humains, flore, faune — qui l'habitent depuis bien avant même que ces systèmes ne soient conceptualisés. Repenser cette relation implique de reconnaître que l'IA ne doit jamais se faire au détriment de la vie ou de la dignité, ou des conditions mêmes qui rendent la vie possible.

Besoin de responsabilisation

Cependant, la responsabilité de protéger le monde dans lequel nous vivons ne peut être reportée sur ceux qui ont le moins de pouvoir pour façonner ces technologies. Actuellement, des décisions sont prises dans des pièces auxquelles la plupart d'entre nous n'aurons jamais accès, et pourtant, c'est nous qui devons en subir les conséquences. Une approche fondée sur les droits humains implique de remettre en question ce déséquilibre et d'exiger que la responsabilité incombe à ceux qui détiennent le pouvoir.

Et peut-être cela signifie-t-il aussi que nous devrions être sceptiques dès le départ, non pas une fois le mal fait, mais au moment même où ces technologies sont introduites et commercialisées. Il est dans notre intérêt de poser rapidement les questions qui dérangent, comme d'où cela vient-il, qui l'a conçu, comment ça fonctionne, et qui en profite réellement ? Car sans cela, nous finissons par accepter ces systèmes comme s'ils étaient inévitables, au lieu de les considérer pour ce qu'ils sont : des choix. Et ce faisant, nous perdons de vue l'idée fondamentale que l'avenir doit être construit autour des êtres vivants, et non optimisés pour les machines.


Hija Kamran est rédactrice en chef de GenderIT.org et stratège en matière de plaidoyer au sein du programme Droits des femmes de l'APC. Son travail sur les politiques et les campagnes la spécialise dans les enjeux à l'intersection de la technologie, du genre et des droits humains.


Le mouvement queer du Ghana perd un combat qu'il pourrait « gagner »

Fri, 10 Jul 2026 00:07:04 +0000 - (source)

Projet de loi anti-LGBTQ+ au Ghana après avoir été salué pour sa défense des droits humains

Initialement publié le Global Voices en Français

A split illustration shows two contrasting scenes separated by a dark brick wall. On the left, several officials sit around a conference table beneath the Ghana flag in a formal meeting room. On the right, a small crowd of people holds protest signs in a dim outdoor setting.

Une illustration en deux parties soulignant le fossé entre les fonctionnaires ghanéens et les militants. Illustration de Minority Africa, utilisée avec permission.

Cet article a été écrit par Abdul-Wadud Mohammed et publié initialement par Minority Africa le 7 mai 2026. Cette version abrégée est republiée ci-dessous dans le cadre d'un accord de partage de contenu. Elle fait aussi partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

En mars, la communauté internationale a assisté à l'adoption par les Nations Unies d'une résolution présentée par le Ghana, qualifiant le commerce triangulaire de « crime le plus grave contre l'humanité ». Ce fut un moment de profonde reconnaissance historique, une victoire diplomatique qui a positionné le Ghana non seulement comme une victime de l'histoire, mais aussi comme la conscience morale d'un mouvement mondial pour une justice réparatrice. Pendant quelques heures, le gouvernement d'Accra a gardé la tête haute, drapé dans sa vertu, condamnant une structure de brutalité, de déshumanisation et d'oppression systémique vieille de plusieurs siècles.

Cela aurait dû être le point de pression parfait. Au lieu de cela, ce fut un témoignage flagrant de la faillite intellectuelle et de la timidité stratégique qui caractérisent désormais le mouvement de défense des droits des personnes LGBTQ+ au Ghana. Soyons clairs, il ne s'agit pas d'une attaque contre une personne en particulier, mais contre le collectif.

Pendant la majeure partie des cinq dernières années, une coalition d'organisations de défense des droits des personnes LGBTQ+ au Ghana a agi selon une stratégie prévisible, statique et, en fin de compte, inefficace. Communiqués de presse, gros titres sans analyse, et appels désespérés aux ambassades occidentales résument la totalité de leur plaidoyer. Il n'y a aucune innovation, aucune hétérogénéité stratégique, et pire encore, aucune compréhension du vieux principe militaire « diviser pour mieux régner ».

Toutes les organisations semblent faire la même chose, au même moment. Lorsque le projet de loi anti-LGBTQ+ a été présenté pour la première fois en 2021, j'étais en première ligne du plaidoyer public, en tant que directeur de la communication de LGBT+ Rights Ghana. J'ai constaté une vive indignation, non seulement de la part du public, mais aussi de la part des mêmes organisations censées se battre à nos côtés. Elles ont fermé leurs bureaux et m'ont accusé d'oser remettre en question l'ordre établi.

Faisons un saut dans le présent : le projet de loi a été réintroduit au Parlement et adopté le mois dernier, et la réaction générale a été un concert d'indignation. Si cette réaction est moralement justifiée, elle est en revanche stratégiquement paresseuse, permettant au gouvernement et aux partisans du projet de loi de consolider leurs défenses contre un ennemi unique et prévisible.

  1. La résolution de l'ONU sur la traite négrière représentait une occasion en or de changer la donne. C'était un moment où les militants ghanéens avaient un avantage. Le gouvernement recherchait une légitimité internationale et des éloges pour son leadership moral face aux atrocités historiques. Il voulait être perçu comme un défenseur des opprimés.

Où étaient les organisations queer ? En toute honnêteté, je n'étais pas surpris. En repensant au quatrième cycle de l'Examen périodique universel (EPU) pour le Ghana organisé par l'ONU à Genève en 2022, j'ai été témoin du manque de préparation et de volonté de la majorité des représentants des organisations queer ghanéennes à s'engager dans un vrai travail diplomatique. Le 29 novembre 2022, date consacrée à l'évaluation du bilan du Ghana en matière de droits humains, lors de laquelle j'étais l'orateur officiel pour souligner les graves violations des droits humains perpétrées contre la communauté LGBTQ+, ces organisations n'étaient pas présentes. Elles ne sont apparues qu'après coup. Leur excuse : « Nous n'avons pas trouvé la salle. »

Imaginez si, quelques heures seulement après l'adoption de la résolution, une coalition de défenseurs des droits LGBTQ+ avait publié une déclaration condamnant non seulement le projet de loi anti-LGBTQ+, mais établissant un lien juridique et moral clair entre les deux.

Il a fallu les efforts de quelques-uns d'entre nous pour soulever ce point sur X, ce qui, heureusement, a suscité un certain débat. Un résultat notable a été que JustRight Ghana a attiré l'attention de l'Université Lincoln sur la question, entraînant l'annulation d'une cérémonie visant à remettre un diplôme honorifique au président ghanéen John Dramani Mahama, en raison du projet de loi anti-LGBTQ+.

C'est l'art de « diviser pour mieux régner » : non pas diviser la communauté, mais séparer le gouvernement de son propre discours. Il s'agit d'exploiter l'hypocrisie qui naît lorsqu'un régime occupe deux positions contradictoires.

Plutôt que d'unir toute la classe politique contre eux, les militants auraient pu saisir cette occasion pour faire appel à l'intérêt personnel des diplomates et des politiciens qui célébraient la victoire à l'ONU. Ils auraient pu faire valoir que l'adoption de la loi anti-LGBTQ+ quelques jours seulement après avoir été saluée internationalement pour son engagement en faveur des droits humains exposerait le Ghana à des accusations d'hypocrisie flagrante, compromettant potentiellement le dialogue sur les réparations que le gouvernement prétend privilégier.

Cette approche aurait exigé une finesse stratégique qui semble faire défaut au mouvement actuel. L'obsession de « l'unité » au sein de ce mouvement a engendré une culture du conformisme. Il n'y a ni diversification ni tactique. Aucun groupe n'accepte de jouer le rôle du « méchant flic » tandis qu'un autre joue celui du « bon flic ». Aucune organisation ne se concentre exclusivement sur la pression économique, tandis qu'une autre se focalise sur le droit international et qu'une autre encore tisse des alliances nationales fondées sur la loi. Au contraire, toutes se disputent les mêmes gros titres, utilisent le même langage et s'aliènent les mêmes alliés potentiels par des manœuvres politiques mesquines.

La réintroduction du projet de loi anti-LGBTQ+ constitue une menace existentielle. Elle exige une mentalité de temps de guerre. Les guerres ne se gagnent pas en tenant la main et en chantant en chœur ; elles se gagnent en contournant l'ennemi, en exploitant ses contradictions et en frappant lorsqu'il baisse sa garde.

Le 30 mars 2026, lors du dialogue présidentiel avec les organisations de la société civile (OSC) — dont les OSC queer étaient manifestement absentes — le président Mahama a déclaré que le projet de loi anti-LGBTQ+ n'était plus une priorité :

J'ai expliqué lors de mon récent échange avec le World Affairs Council qu'il ne s'agit pas de la question la plus importe à laquelle nous sommes confrontés en tant que nation. Nous luttons encore pour satisfaire les besoins fondamentaux en matière d'éducation, de soins de santé, d'emplois, de nourriture, d'habillement et de logement.

Cette déclaration a provoqué des protestations au sein de l'opposition, qui estimait que le gouvernement en place n'avait utilisé le projet de loi anti-LGBTQ+ que pour s'assurer le pouvoir. L'opposition, cette fois menée par John Ntim Fordjoura tenu une conférence de presse pour accuser le gouvernement d'éviter délibérément les questions LGBTQ+ tout en laissant des militants promouvoir leur cause sur des sites emblématiques de la nation.

La résolution de l'ONU a offert une faille dans l'armure du gouvernement — un moment de vulnérabilité où son désir de prestige international se heurtait à ses pulsions autoritaires internes. Exploiter cette situation aurait pu changer le cours de la lutte en faveur de la communauté LGBTQ+ au Ghana, notamment en définissant les termes du débat national. Le fait que le mouvement n'y soit pas parvenu ne constitue pas seulement une occasion manqué ; c'est un constat d'échec pour une direction actuelle réticente à s'adapter.

Cet échec marque également une rupture avec les stratégies établies de plaidoyer. L'histoire offre des précédents clairs; Sous l’apartheid, le désir de légitimité internationale de l'Afrique du Sud est devenu son talon d'Achille. Alors que le pays cherchait à maintenir son rang aux Nations Unies tout en institutionnalisant l'oppression raciale à partir de 1950, la communauté internationale et les nations africaines nouvellement indépendantes ont utilisé les tribunes de l'ONU pour isoler systématiquement le régime, le transformant en État paria par le biais de sanctions et de condamnations diplomatiques.

Plus récemment, la société civile égyptienne a démontré la puissance de l'exploitation de la dépendance d'un gouvernement à l'égard des relations extérieures. Lorsque le président Abdel Fattah al-Sisi a sévi contre les militants et les ONG, notamment dans le cadre de la tristement célèbres « Affaire 173 », les défenseurs des droits humains ont réussi à faire pression sur l'administration Biden pour qu'elle conditionne une aide militaire américaine cruciale, ce qui a conduit au gel de près de 130 millions de dollars en 2022. Cela a abouti à la libération de certains prisonniers et à des mesures partielles visant à clore le l'affaire.

Même l'ambassadeur d'Israël au Ghana, Roey Gilad, a involontairement démontré l'efficacité de cette tactique lorsqu'il a révélé qu'Israël, les États Unis, le Royaume-Uni et l'UE avaient tous fait pression sur le Ghana pour qu'il retire la mention « crime le plus grave » de sa résolution à l'ONU ; cela prouvait que le gouvernement ghanéen était, à ce moment-là, très sensible à l'opinion internationale et disposé à négocier.

Si les militants égyptiens ont pu tirer parti de l'aide américaine pour obtenir un nouveau procès, et si les mouvements anti-apartheid ont pu faire de l'ONU une arme pour isoler un régime, pourquoi le mouvement queer ghanéen n'a-t-il pas su confronter le président Mahama à la contradiction flagrante entre la revendication de réparations pour une déshumanisation historique et la promotion d'une législation qui déshumanise les Ghanéens d'aujourd'hui ? La stratégie existe. Elle n'a tout simplement pas été utilisée.

Si les défenseurs des droits des personnes queer au Ghana continuent de s'appuyer sur les mêmes tactiques éculées — refusant d'adopter l'innovation stratégique et d'accepter la nécessité, parfois inconfortable, de l'asymétrie politique — ils ne perdront pas seulement la bataille autour de ce projet de loi ; ils resteront perpétuellement sur la défensive, contraints de réagir face à un gouvernement qui s'est révélé bien plus impitoyable et habile sur le plan stratégique.

On ne peut vaincre un gouvernement qui sait manier l'histoire comme une arme si l'on ne sait pas utiliser le moment présent comme un bouclier. Une question plus urgente reste en suspens : le mouvement queer apprendra-t-il enfin à diviser pour mieux régner ? Les propres paroles du président lui ont déjà tendu le poignard stratégique. Ces déclarations ne sont pas passées inaperçues. Si des chefs religieux peuvent faire pression publiquement sur le président concernant ses propos contradictoires, pourquoi un mouvement queer stratégique ne pourrait-il pas en faire autant ?

Abdul-Wadud Mohammed est membre du comité consultatif de  Minority Africa. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessaire la position éditoriale de Minority Africa.

Comment j'ai fais face à l'interdiction d'accès à l'éducation pour les filles imposée par les talibans en Afghanistan

Mon, 29 Jun 2026 17:29:28 +0000 - (source)

« Oui, nous sommes nées filles, mais nous ne sommes pas des criminelles. »

Initialement publié le Global Voices en Français

 

Afghan girls attending a religious school.

Des filles afghanes fréquentant une école religieuse. Capture d'écran de la vidéo « Sans accès à l'éducation au-delà de la 6e année, les filles en Afghanistan se tournent vers des écoles religieuses », de la chaîne YouTube Associated Press. Utilisée avec permission.

Cet article a été rédigé par Asma en 2025. Il est publié avec son consentement dans le cadre de la couverture spéciale qui raconte les histoires de jeunes femmes et de jeunes filles d'Afghanistan à la suite de la prise de pouvoir des talibans en août 2021.

Le sort des filles et des femmes afghanes sous le régime taliban reflète étroitement la dystopie décrite dans La servante écarlate de Margaret Atwood. Tout comme dans le roman, un régime religieux et extrémiste a privé les femmes de tous leurs droits sociaux, économiques et humains.

Au cours des trois dernières années et demie, les talibans nous ont fait subir la même chose, nous privant de nos droits les plus fondamentaux. Pourquoi ? Quel est notre crime ? Être nées filles ?

Oui, nous sommes nées filles, mais nous ne sommes pas des criminelles.

Je me souviens que j'étais en onzième année, en train de me préparer peu à peu pour mes examens, lorsque nous avons appris la nouvelle : Ashraf Ghani, notre président en fuite, avait quitté le pays et les talibans avaient pris la capitale.

Pour une adolescente comme moi, pleine de rêves et d'espoir pour mon éducation et mon avenir, cette nouvelle était un cauchemar. Un cauchemar qui ne s'est jamais terminé, même après tout ce temps. C'est un cauchemar que je vis jour et nuit, et cela fait désormais partie de ma vie ainsi que de la vie de millions de filles d'Afghanistan.

Au début, les talibans nous ont autorisées à passer nos examens, et nous nous sommes accrochées à un mince espoir que les écoles et les universités resteraient ouvertes aux filles, mais cet espoir s'est rapidement transformé en désespoir. Les portes du savoir et des opportunités se sont fermées et ne se sont jamais rouvertes.

J'allais autrefois jusqu'à la porte de l'école juste pour apercevoir mes camarades de classe, mes professeurs, ma salle de classe et même mon ancien pupitre, mais je n'avais pas le droit d'entrer. Je les regardais avec nostalgie de loin, puis je rentrais à la maison avec un nœud dans la gorge.

À cette époque, je demandais constamment à ma famille et à mes amis, et je me posais aussi la question : quel était notre crime ? Pourquoi un droit fondamental et naturel de la fille est-il si facilement refusé ? Pourquoi devons-nous, en tant qu'adolescentes, pleurer la perte de nos droits au lieu de vivre librement ?

Je me comparais souvent aux filles d'autres pays, en pensant à combien elles avaient de la chance d'être scolarisées, d'aller à l'université, de marcher librement, de se rendre à la bibliothèque, tandis que moi et des millions d'autres jeunes filles étions privées de ces droits simples et fondamentaux.

Avec le temps, l'ombre du désespoir s'est alourdie. Chaque fille que je rencontrais posait les mêmes questions qui déchirent le cœur et aucune de nous n'avait de réponses.

Parce que l'ignorance, par nature, n'offre aucune logique.

Il était difficile, en tant qu'adolescente, de sortir de cet endroit sombre. Mais avec le soutien de ma famille, j'ai trouvé un moyen. J'ai rejoint un centre secret d'apprentissage de l'anglais dans la ville orientale d'Hérat mais en réalité, nos courageux enseignants donnaient discrètement des cours d'anglais à des filles.

Après un an de travail acharné, j'ai atteint un excellent niveau d'anglais. À la suggestion du directeur du centre, je suis même devenue enseignante et j'ai donné des cours d'anglais à des filles de mon âge et plus jeunes. Acquérir des connaissances est épanouissant, mais les partager est encore plus gratifiant.

En parallèle à l'enseignement, j'ai aussi profité de mon temps à la maison pour développer mes lectures.

Je me suis plongée dans la littérature orientale et occidentale : Le sexe inutile d'Oriana Fallaci, La servante écarlate de nouveau, Fille, lave-toi la figure de Rachel Hollis, des livres de psychologie pour raviver l'espoir, des écrits spirituels comme le Masnavi de Rûmi, et des ouvrages d'histoire tels que Une histoire du monde d'Ernst Gombrich.

Je voulais comprendre : Y avait-il, dans l'histoire, d'autres nations qui avaient subi le même sort ? Où étions-nous simplement en train de répéter aveuglément le passé ?

Ces livres m'ont ouvert les yeux et ont élargi ma vision de la vie. Bien que le désir d'un enseignement formel ne m'ait jamais quitté, j'ai continué à chercher des alternatives.

Finalement, j'ai trouvé une université en ligne aux États-Unis, l'Université du Peuple, où je pouvais suivre une licence si je remplissais les conditions requises. J'ai postulé au programme de gestion des affaires et, après quelques mois, j'ai reçu ma lettre d'acceptation.

Je suis sur le point de commencer mes études en avril, et je suis extrêmement enthousiaste. Pourtant, je ne peux m'empêcher de ressentir une profonde tristesse en pensant à toutes les autres filles qui sont encore privées d'éducation. Je souhaite qu'elles puissent elles aussi avoir la possibilité d'étudier, au moins en ligne si ce n'est pas possible en présentiel.

J'ai de la chance, ma famille m'a toujours soutenue et encouragée.

Mon père et ma mère nous ont toujours dit, à mes sœurs et à moi : « Étudiez d’abord, devenez indépendantes, et puis planifiez le reste de votre vie. »

Sans leur soutien, je serais peut-être restée comme des milliers d’autres filles, silencieuse, oubliée, assise sans espoir dans un coin de la maison. Mais avec leur aide, j’ai atteint un excellent niveau d'anglais, j’ai été acceptée dans une université américaine et, si Dieu le veut, je terminerai un jour un master et même un doctorat.

Je rêve qu’un jour, toutes les familles reconnaîtront l’importance de soutenir et d'émanciper leurs filles.

Aujourd’hui, lorsque je regarde en arrière et que je pense à celle que j’étais il y a trois ans et demi, je réalise que je ne suis plus la même personne. J’ai mûri au-delà de mon âge, j’ai gagné en sagesse et je suis devenue plus forte.

Je suis prête à construire un avenir lumineux et j’avancerai, plus forte que jamais, vers mes objectifs et mes rêves.


Un journaliste arrêté par la police cambodgienne pour ses reportages sur des centres d'escroquerie en ligne

Mon, 29 Jun 2026 17:18:54 +0000 - (source)

Six journalistes ont été arrêtés cette année au Cambodge concernant leurs reportages.

Initialement publié le Global Voices en Français

Hem Vanna

Le journaliste Hem Vanna. Photo d'un post de CPJ. Source : groupe de défense des droits humains ADHOC. Reproduite avec permission.

Hem Vanna, journaliste en ligne, a été arrêté le 3 février après avoir posté un reportage vidéo concernant un supposé complexe d'escroquerie au Cambodge. Son arrestation a mis en lumière l'augmentation du nombre de journalistes victimes de harcèlement pour leurs reportages sur des centres d'escroquerie en ligne dans le pays, ainsi que les efforts de répression du gouvernement.

Les centres d'escroquerie sont un problème bien établi au Cambodge car les réseaux de criminalité organisée créent des bureaux illégaux d'escroquerie et kidnappent des personnes, souvent des travailleurs migrants qu'ils attirent dans le pays sous de fausses promesses d'opportunités d'emploi. Ils les forcent aussi à mener des escroqueries en ligne sophistiquées. Ces opérations sont particulièrement insidieuses car elles font des victimes qui incluent à la fois les cibles d'arnaques et ceux forcés à travailler comme des esclaves sous la menace de torture ou de mort. Les autorités cambodgiennes travaillent sur des mesures répressives contre cette pratique depuis qu'elle a commencé à attirer l'attention internationale en 2021.

Le 30 janvier, Hem Vanna, un éditeur de HVNN TV Online, a posté un reportage vidéo concernant un supposé complexe d'escroquerie en ligne localisé près d'un poste de police à Poipet. Les autorités l'ont convoqué au poste de police de Poipet le 3 février et l'ont accusé d'avoir « cherché à ternir la réputation de l'institution ».

Dans une interview de Kiripost News, Khun Dim, un collègue de Vanna, a raconté son expérience au poste. Il a déclaré : « Nous y sommes allés ensemble et ils nous ont accusés à cause du reportage que nous avons publié. Ils ont dit que nous avions diffusé des inexactitudes, en expliquant que le bâtiment n'est pas à 100 mètres mais à 700 mètres du poste de la police militaire ».

Avant son arrestation, Vanna avait appelé les autorités à ne pas menacer les journalistes, affirmant qu'ils ont une fonction de « miroir de la société », reliant les dirigeants et les citoyens.

Vanna a été poursuivi en vertu des articles 301 et 495 du code pénal cambodgien, qui qualifient comme crime l'interception ou l'enregistrement de conversations privées ainsi que l'incitation. S'il est condamné, il risque une peine maximale de trois ans d'emprisonnement.

Plusieurs organisations de la société civile ont signé une déclaration condamnant l'arrestation de Vanna.

L'arrestation et la condamnation de ce journaliste sont encore un nouvel incident qui démontre la tendance du gouvernement à faire taire les journalistes par un usage abusif du droit pénal.

Les autorités auraient pu demander des éclaircissements ou, si nécessaire, solliciter une rectification par des moyens légaux et proportionnés, conformément à la loi sur la presse.

Am Sam Ath, directeur des opérations du groupe des droits de l'homme cambodgien Licadho, s'est plaint de l'utilisation des lois comme des armes afin d'intimider les journalistes. Il indique : « Si nous nous intéressons à l'espace de la liberté de la presse, il semble se réduire, en particulier depuis que le Cambodge dispose d'une loi de la presse, mais les autorités ne semblent pas privilégier l'application de cette loi pour les journalistes ».

Selon les organismes de surveillance des médias, cinq journalistes cambodgiens ont été arrêtés en 2025 pour leurs reportages. Au cours de ces deux derniers mois seulement, six journalistes ont été arrêtés et accusés d'infractions pénales en raison de leurs reportages sur la montée des tensions à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, et sur de présumés complexes d'escroquerie en ligne.

Des milliers de ressortissants cambodgiens et étrangers ont été secourus après avoir été forcés de travailler dans de présumés centres d'escroquerie en ligne à travers le pays. Le gouvernement cambodgien s'est engagé à mener davantage de descentes et d'arrestations pour sauver les travailleurs migrants et arrêter la prolifération de centres d'escroquerie soupçonnés d'entretenir des liens avec des réseaux de criminalité organisée.

L'arrestation de Vanna et le ciblage de journalistes couvrant la question des centres d'escroquerie ont suscité des inquiétudes au sein de groupes médiatiques internationaux. Shawn Crispin, haut représentant de l'Asie du Sud-Est du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), a vivement conseillé les autorités à se concentrer sur la lutte contre la cybercriminalité plutôt que de surveiller ceux qui attirent l'attention sur ce problème.

L'arrestation de Hem Vanna est un acte de représailles manifeste du fait d'avoir enquêté sur l'industrie de la cybercriminalité au Cambodge. Le journalisme n'est pas un crime, contrairement à la cybercriminalité. Les autorités doivent cesser d'utiliser des lois pénales vagues pour réduire au silence des reportages critiques sur une problématique d'importance nationale et mondiale.

Cédric Alviani, directeur du bureau d'Asie-Pacifique de Reporters sans frontières (RSF), a déclaré que les autorités ne devraient pas faire taire les journalistes couvrant des questions d'intérêt public.

Le journaliste Hem Vanna a simplement fait son travail en exposant des actes de violence et l'existence d'un complexe d'escroquerie en ligne. Son reportage relève clairement de l'intérêt public et il est choquant que les autorités essayent de le faire taire.

Sebastian Strangio, rédacteur pour l'Asie du Sud-Est du magazine en ligne The Diplomat, a écrit que les autorités devraient accueillir favorablement la surveillance médiatique des centres d'escroquerie en ligne si elles souhaitaient que les mesures répressives soient un succès.

Compte tenu des allégations crédibles de collusion des élites avec les réseaux d'escroqueries basés au Cambodge, ainsi que de plusieurs années de mesures répressives inefficaces, il est naturel, voire nécessaire, de s'interroger sur la nature et l'étendue de la campagne actuelle de lutte contre l'escroquerie. Il en va de même du traitement réservé par le gouvernement à la presse. Si les mesures répressives contre l'escroquerie étaient authentiques, le gouvernement accueillerait, vraisemblablement, favorablement une couverture médiatique impartiale. Son apparente réticence à la surveillance suscite des soupçons selon lesquels la répression actuelle pourrait ne pas être ce qu'elle paraît être.

Le 11 février, le groupe ADHOC pour les droits de l'homme a adressé une lettre d'intervention auprès du tribunal provincial de Banteay Meanchey, lui demandant d'intervenir pour la libération du journaliste Vanna.


Haïti: au Port-au-Prince et dans d'autres grandes villes, fuir ne suffit plus 

Wed, 24 Jun 2026 17:23:46 +0000 - (source)

Plus de 1,5 million d'Haïtiens obligés de fuir un pays que les gangs ont pris en otage.

Initialement publié le Global Voices en Français

Image de Unsplash, utilisée avec permission

Par Jude Pierre Louis

Haïti est sous l'emprise de coalitions de gangs armés dont Viv Ansanm, dirigée par Jimmy Chérizier alias Barbecue qui contrôlent une part significative de Port-au-Prince, des axes routiers nationaux et exercent une violence systématique sur les populations civiles : incendies, viols, enlèvements, extorsions. L'État reste largement dépassé, plus de 1,5 million de personnes sont déplacées internes, et les missions internationales successives n'ont pas produit de résultats tangibles sur le terrain.

La nuit du 17 août 2023, Marie Rose rentrait chez elle à Carrefour-Feuilles, un quartier dense de la banlieue sud de Port-au-Prince. Elle marchait avec deux de ses enfants. Il était environ 19 heures et l'électricité était coupée. C'est dans cette obscurité que deux hommes armés l'ont interceptée, forcée à entrer dans un couloir et violée sous les yeux de ses enfants restés dehors.

Marie Rose est mère célibataire. Elle a 46 ans, trois enfants — deux filles de 13 et 15 ans, un fils de 17 ans. Son mari est mort dans un accident de la route en 2021. Depuis, elle subvenait seule aux besoins de la famille en vendant de la nourriture cuisinée dans les rues du quartier. Le lendemain du viol, les gangs envahissaient Carrefour-Feuilles.

« Ils m'ont montré leurs armes »

Marie Rose (pseudonyme) raconte cette nuit-là dans ses propres mots, en créole haïtien :

Li te vè 7 è nan aswè li te fe nwa paske pat gen kouran elektrik, mwen tap mache ak de pitit mwen yo, gen de gason ki rele m, avèk yon vwa awogan. Mwen pa deside vin kote yo paske yo parèt sispèk, epi yo deplase vin anfas mwen, yo leve mayo yo epi yo montre m zam yo. Yo egzije m rantre nan yon koridò (koulwa) epi yo mande m pou mwen kouche atè a. Mwen refize, yo frape m nan vizaj ak kalòt. Se lè sa a mwen obeyi epi yo vyole m.

Il était environ 19h du soir, il faisait noir parce qu'il n'y avait pas d'électricité, je marchais avec deux de mes enfants. Deux hommes m'ont appelée d'une voix arrogante. J'ai décidé de ne pas m'approcher d'eux car ils semblaient suspects. Puis ils se sont placés directement devant moi, ont soulevé leur maillot et m'ont montré leurs armes. Ils ont exigé que j'entre dans un couloir et m'ont demandé de m'allonger par terre. J'ai refusé, et ils m'ont giflée au visage. C'est là que j'ai obéi, et ils m'ont violée.

Les enfants attendaient à l'extérieur du couloir. Quand Marie Rose est sortie, ils pleuraient. Elle a décidé de ne rien leur dire. Le silence suffisait.

Dans les jours qui ont suivi, elle a reçu une aide médicale et un suivi. Mais les images ne la quittaient pas.

Mwen te vle touye tèt mwen, paske chak fwa mwen rete, imaj sa yo monte nan lespri m. Mwen te vle fini ak mwen. Mwen pa fè sa se pou avni pitit mwen yo, mwen pa vle kite yo nan men lòt moun, paske yo pa gen papa.

Je voulais me tuer, parce qu'à chaque fois ces images me reviennent à l'esprit. Je voulais en finir avec la vie. Si je ne l'ai pas fait, c'est à cause de l'avenir de mes enfants ; je ne veux pas les laisser entre les mains d'autres personnes, car ils n'ont pas de père.

L'invasion du 17 août

L'attaque contre Carrefour-Feuilles était organisée. Elle était dirigée par Renel Destina, alias Tilapli ou Caporal Lapli, un chef de gang membre de la coalition criminelle G9, elle-même dirigée par Jimmy Chérizier, alias Barbecue, ancien officier de police devenu l'une des figures les plus redoutées du banditisme haïtien. Comme documenté par RFI au lendemain des événements, des milliers d'habitants ont fui le quartier sous les flammes.

Les gangs ont incendié des maisons, pillé des commerces, détruit des véhicules. Des écoles, des hôpitaux, des bâtiments résidentiels ont été systématiquement rasés. Les morts et les blessés se comptaient en dizaines dans le seul quartier de Carrefour-Feuilles, selon les rapports trimestriels du BINUH (Bureau intégré des Nations Unies en Haïti) et de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

La violence sexuelle n'est pas un incident isolé dans ce contexte. C'est un outil systématique des gangs : viols collectifs de femmes, de filles, parfois d'hommes. Aucune catégorie n'est épargnée. Ces pratiques sont documentées et recoupées de façon indépendante par des organisations comme le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH).

Quatre kilomètres à pied, une vie dans les décombres

Contrainte de fuir avec ses voisins, Marie Rose a marché environ quatre kilomètres pour atteindre le centre administratif de Port-au-Prince, près du Palais présidentiel. Elle et ses enfants ont trouvé refuge à l'intérieur du Rex Théâtre, un ancien bâtiment de cinéma abandonné situé au Champ de Mars.

Lè nou te rive andan li te sal anpil chaje fatra, zèb pouse tout kote, men nou mete ansanm nou fè netwayaj, se la nou bati abri pou nou rete.

Quand nous sommes arrivés à l'intérieur, c'était très sale et plein de déchets, avec des mauvaises herbes qui poussaient partout. Mais nous nous sommes mis ensemble, nous avons nettoyé, et c'est là que nous avons construit des abris pour rester.

Les abris sont des structures de fortune : vieille tôle, tapis, bâches en plastique. Quand le soleil tape, l'air devient irrespirable. Quand il pleut, l'eau et la boue envahissent les espaces de vie. Les odeurs sont persistantes. La chaleur est constante.

La sécurité n'existe pas non plus à l'intérieur du camp. Le territoire contrôlé par les gangs commence à quelques centaines de mètres.

Mwen pa soti san bezwen, si mwen soti se pou mwen regle yon bagay ak pou pitit mwen yo, paske anpil fwa gen afwontman fòs polis yo ak gang yo, sa rive konn gen katouch ki frape mi deyò kan.

Je ne sors pas sans nécessité. Si je sors, c'est pour régler des affaires et pour mes enfants, parce que souvent il y a des affrontements entre les forces de police et les gangs. Il est déjà arrivé que des balles perdues frappent les murs extérieurs du camp.

Survivre à l'intérieur du camp

Les organisations internationales apportent parfois une aide directe, mais elle reste occasionnelle. Ce qui est documenté de façon plus régulière, c'est une autre forme d'abus : les comités de gestion interne du camp extorquent fréquemment des femmes et des filles, exigeant des faveurs sexuelles en échange de kits alimentaires et d'hygiène. Ces pratiques ont été largement documentées par le RNDDH et d'autres organisations de défense des droits humains.

Malgré tout, Marie Rose a réussi à relancer une petite activité commerciale : pain, biscuits, galettes, jus, cigarettes. Elle a pu redémarrer grâce à la solidarité de proches et à la confiance de ses anciens fournisseurs en gros.

Mwen rekòmanse ak ti biznis mwen an ak sipò zanmi ke mwen gen lontan mwen byen ak yo, se yo ki ede m, epi kote mwen te konn achte an gwo avan sitiyasyon an te vin dejenere yo vann mwen ak kredi, se konsa mwen reprann ti komès la.

J'ai recommencé mon petit commerce avec le soutien d'amis de longue date. De plus, les endroits où j'avais l'habitude d'acheter en gros avant que la situation ne dégénère me vendent à crédit ; c'est ainsi que j'ai repris le petit commerce.

Un pays sous emprise

L'épreuve de Marie Rose n'est pas une exception. Elle est le quotidien de plus de 1 500 000 personnes déplacées internes (PDI) en Haïti, selon les chiffres des Nations Unies publiés en juin 2026. Ces familles survivent dans des sites temporaires surpeuplés, écoles publiques, bâtiments administratifs abandonnés, terrains vides, exposés à la chaleur, aux inondations, aux maladies et à la violence.

La coalition G9, fondée à partir de 2020 pour regrouper des gangs qui s'affrontaient auparavant entre eux, s'est transformée en février 2024 sous le nom de Viv Ansanm (Vivre Ensemble). Cette alliance, menée par Jimmy Chérizier alias Barbecue, contrôle aujourd'hui une part significative de la région métropolitaine de Port-au-Prince, ainsi que des axes routiers nationaux stratégiques menant vers le Grand Sud et le Grand Nord.

Dans le département de l'Artibonite, les gangs continuent de traquer les paysans, brûlant des maisons et détruisant des cultures agricoles. À Port-au-Prince, les enlèvements, les viols collectifs, les extorsions et les incendies criminels se poursuivent. Les gangs rivaux s'affrontent régulièrement pour le contrôle des territoires, faisant des habitants des otages de leurs guerres.

Face à cette situation, l'État reste largement défaillant. La Police Nationale d'Haïti (PNH) et les Forces Armées d'Haïti (FAD'H) tentent continuellement de reconquérir des zones au centre-ville de Port-au-Prince, avec des résultats limités. Des groupes d'autodéfense communautaires — les brigades de vigilance — organisent une résistance de terrain, collaborant parfois avec les forces de l'ordre, mais sans moyens suffisants pour inverser le rapport de force.

Sur le plan international, une nouvelle mission appelée Force de répression des gangs (GSF) est en cours de déploiement pour remplacer la Mission de Soutien Multinationale à la Sécurité (MSS), précédemment dirigée par le Kenya. La population haïtienne reste très sceptique : la mission précédente n'a pas produit de résultats tangibles sur le terrain.


Ces filles sur qui tout repose dans le cadre de la politique de l'enfant unique en Chine

Wed, 24 Jun 2026 17:17:38 +0000 - (source)

En Chine, les filles uniques et l'héritage des attentes familiales

Initialement publié le Global Voices en Français

A Chinese “Honorary Certificate for Parents of an Only Child,” issued under the One-Child Policy. The certificate symbolized state recognition of families who chose to have only one child.

Un « certificat d'honneur pour les parents d'un enfant unique » chinois, délivré dans le cadre de la politique de l'enfant unique. Ce certificat symbolisait la reconnaissance par l'État des familles qui avaient choisi de n'avoir qu'un seul enfant.

Ziyu, née en 2002, se souvient encore de la première fois où sa mère lui a demandé si elle voulait un petit frère ou une petite sœur.

C'était au collège, peu après que la Chine eut assoupli sa politique de limitation des naissances. « J'étais déjà submergée par la pression scolaire et, comme beaucoup d'enfants uniques anxieux, j'étais émotionnellement dépendante de ma mère. Ma mère a abordé le sujet avec désinvolture, sur le ton de la plaisanterie : « Et si on avait un autre bébé ? »

Elle a répondu avec un sérieux saisissant. « Tu ne peux en choisir qu’un seul », lui a-t-elle dit. « C’est eux ou moi. »

Ziyu ne pense pas qu'elle ait littéralement voulu dire qu’elle préférerait mourir plutôt que d’accepter un frère ou une sœur. Ce qui l’a marquée, c’est la peur qui se cachait derrière ces mots. À cet âge-là, l’attention de sa mère lui semblait indissociable de sa survie. L’idée de devoir la partager lui paraissait catastrophique.

Lorsque la Chine a mis fin à la politique de l'enfant unique, en 2015, ce changement a souvent été décrit en termes démographiques : baisse des taux de natalité, vieillissement de la population et ajustement politique visant à encourager les naissances. Pour les femmes nées sous le régime de cette politique, son impact a été bien plus intime. Elle a façonné la manière dont les familles répartissaient leur amour et leurs ressources, ainsi que la façon dont les jeunes femmes en sont venues à comprendre leur place au sein de la famille.

Mais la crainte d’être remplacée coexistait avec une autre réalité : pendant une grande partie de son enfance, Ziyu ne s’était jamais sentie seule. « J’ai grandi aux côtés de mon cousin, qui était plutôt comme un petit frère pour moi. » Les adultes ne cessaient de lui rappeler qu’elle était « la grande sœur », responsable, attentionnée et sur qui on pouvait compter. Elle appréciait cette compagnie. Ce qui l'inquiétait, c’était la possibilité d’être remplacée.

Cette tension — entre abondance affective et pénurie affective — est au cœur de l’expérience de nombreuses filles uniques.

Le pilier de la famille

Nous avons été élevés comme étant le pilier de la famille. Puis, tout à coup, on nous a dit que ce ne serait peut-être plus le cas.

La politique chinoise de l’enfant unique, mise en place à l’échelle nationale en 1979, a profondément transformé la vie familiale bien au-delà des trois décennies durant lesquelles elle a été appliquée. Ses effets les plus visibles notamment le vieillissement de la population, un déséquilibre du rapport hommes-femmes, et l’émergence de ce qu’on appelle la structure familiale « 4-2-1 » dans laquelle un enfant peut finir par subvenir aux besoins de deux parents et de quatre grands-parents. Cette situation a été largement documentée. Ses conséquences, plus discrètes, s’inscrivent dans les relations quotidiennes : elle a transformé la manière dont les familles conçoivent la responsabilité. Elle a façonné les attentes en matière d’attention, de sacrifice et de continuité.

Pour de nombreuses jeunes filles issues de milieux urbains, cette politique a donné naissance à une génération qui a bénéficié d’investissements autrefois réservés aux garçons : éducation, droit de propriété et attention parentale constante.

Nombre d'entre nous ont grandi en jouissant de certains privilèges tout en portant un lourd fardeau. 

« On me traitait presque comme un fils », a déclaré C. Ses parents ont beaucoup investi dans ses études et attendaient d’elle qu’elle réussisse sur le plan scolaire. « On avait confiance en soi. Sa famille était convaincue qu’on méritait de bonnes écoles, une belle carrière, voire un bien immobilier. ».

Cette attention a donné lieu à des opportunités. Elle a également façonné les attentes.

Pour certaines femmes, le fait d’être fille unique signifiait devenir le pilier émotionnel d’une famille élargie. X a décrit son enfance comme s’étant déroulée « sous les feux de la rampe ». Ses grands-parents se relayaient pour s’occuper d’elle ; ses proches la traitaient comme un trésor unique.

Cette attention elle-même avait un poids.

« Je ne voulais pas partager cet amour », a-t-elle déclaré. « Cela reflète peut-être une faille dans l’éducation que nous avons reçue : l’idée que l’amour est une ressource limitée. »

L'attention peut être perçue comme une forme de protection, mais également comme une forme de surveillance.

Pour ma part, certaines des formes de contrôle les plus persistantes se manifestaient dans la vie au quotidien. Ma mère surveillait de près ma façon de m’habiller, si je gardais ma frange bien en place et la santé de ma peau. Un nouveau bouton pouvait devenir un sujet d’inquiétude. À l’époque, je ne percevais pas cela comme une forme de contrôle. Je le ressentais comme de l’attention — celle qui se présente sous forme d’inquiétude, de responsabilité et de volonté de me donner le meilleur.

Mais au fil du temps, ces petites interventions se sont transformées en quelque chose d'autre.

Le poids de « l'unicité »

J’avais constamment l’impression d’être observée, d’être modelée. Des décisions qui auraient pu paraître insignifiantes — mon apparence, mes études, le parcours que je devais suivre — étaient souvent présentées comme des questions qui concernaient toute la famille. Les limites entre ce qui m’appartenait et ce qui leur appartenait n’étaient jamais clairement définies.

Il est difficile de dissocier cette intensité de la condition d’enfant unique. Lorsque toute l’attention se concentre sur une seule personne, elle n’a nulle part où se disperser. L’inquiétude se transforme en concentration. La concentration se transforme en pression. On nous dit que l’on nous apprécie, que l’on estime qu’il vaut la peine d’investir en nous et que nous deviendrons certainement quelqu’un d’important. En même temps, on nous façonne, on nous corrige et on nous ramène sans cesse dans le droit chemin.

C'est une forme de proximité qui peut sembler à la fois rassurante et étouffante.

Nous avons grandi au cœur d'un paradoxe. Beaucoup d'entre nous ont intériorisé les angoisses des adultes bien avant de les comprendre pleinement.

« J’ai compris très jeune que les ressources étaient limitées », m’a confié X. « L’arrivée d’un autre enfant ne se résumerait pas simplement à une relation supplémentaire. Cela modifierait la manière dont l’attention, l’argent et les attentes seraient répartis. »

La prise en charge des proches restait présente en arrière-plan de ces prises de conscience.

Au début de l'année, le grand-père de Ziyu a été hospitalisé. Son père et son oncle se sont relayés pour passer la nuit à l'hôpital.

« En les observant, j’ai soudain compris quelque chose que j’avais refusé d’admettre pendant des années », a-t-elle déclaré. « Les frères et sœurs peuvent se partager les fardeaux. » 

Cette prise de conscience était troublante. Elle lui faisait envisager une possibilité qu’elle avait longtemps écartée : qu’avoir un frère ou une soeur puisse alléger la charge que représenterait, à l’avenir, la prise en charge de ses parents âgés.

En même temps, elle ressentait une certaine réticence face à l'idée selon laquelle les enfants seraient en partie là pour assumer des tâches domestiques. Même lorsqu'elle n'est pas explicitement formulée, cette attente reste présente dans de nombreuses familles.

Seules les filles grandissent en ayant conscience de cette tension. On les encourage à réussir et à devenir indépendantes. Mais on leur signifie également que ce sont elles qui, le moment venu, prendront le relais si nécessaire.

Dans de nombreuses familles, la fille unique est celle sur qui l'on compte pour l'avenir.

Cette attente se fait de plus en plus sentir à mesure que les parents prennent de l'âge.

Yuning a expliqué comment ses parents l’avaient soutenue dans sa décision de s’installer à Pékin pour y trouver de meilleures opportunités professionnelles, tout en exprimant discrètement l’espoir qu’elle finirait par revenir à la maison. « Ils disent qu’ils n'attendent pas que je subvienne à leurs besoins lorsqu’ils prendront leur retraite (养老) », a-t-elle déclaré, « mais sur le plan émotionnel, ils espèrent tout de même que tu reviendras et que tu resteras près d’eux. »

La contradiction s'accentue avec le temps.

La mère de Ziyu a récemment commencé à avoir des problèmes de santé. Voir ses parents prendre soin l’un de l’autre l’a amenée à réfléchir à ce qui l’attend : comment elle parviendra à concilier travail, distance géographique et responsabilités ; si elle sera capable de s’occuper d’eux, et si elle devra le faire seule.

Il n'y a pas de réponses claires à ces questions. Celles-ci restent présentes et influencent les décisions avant même qu'elles ne soient prises.

Les conséquences de la politique de l'enfant unique

En Chine, les discussions concernant les filles uniques portent souvent sur des préoccupations d'ordre pratique : l'héritage, le patrimoine et la sécurité financière. Les débats en ligne tournent fréquemment autour de la crainte que le patrimoine familial ne passe à la famille du mari à la suite du mariage, ou que les parents sans fils se retrouvent dans une situation de vulnérabilité à la retraite.

Derrière ces débats se cache une réalité émotionnelle plus complexe. Pour de nombreuses filles uniques, les décisions personnelles sont liées à la pérennité de la famille.

Le mariage dépasse le simple cadre d’une relation entre deux personnes. Il a des implications en matière de lignée, de prise en charge et d’appartenance. Certaines femmes hésitent car elles anticipent des attentes inégales et une répartition inéquitable des tâches au sein du mariage hétérosexuel. De nombreuses personnes queers ont du mal à révéler leur orientation sexuelle à leur famille, conscientes que leurs choix sont interprétés sous l’angle de la continuité familiale.

Yuning, qui est bisexuelle, m'a confié qu'elle n'avait jamais pu parler ouvertement de son orientation sexuelle avec ses parents.

Des préoccupations similaires sont ressorties lors de mes conversations avec Ziyu, qui s'identifie comme hétérosexuelle. « Ils peuvent accepter beaucoup de choses », a-t-elle déclaré, « mais pas ça ». Sa mère a un jour décrit les relations entre personnes du même sexe comme quelque chose qu'elle ne parvenait pas à accepter émotionnellement ; son père, quant à lui, a évité tout simplement le sujet. 

Ce qui rend cette pression difficile à exprimer, c’est qu’elle se présente rarement sous la forme d’une exigence directe. Elle est plutôt ancrée dans la structure même de la famille. X, qui est également bisexuelle, m’a confié que ses parents se montraient tolérants envers les personnes LGBTQ+ en général, mais réagissaient très différemment lorsque cela concernait leur propre fille. « Pour les autres, ils peuvent le comprendre et le respecter », a-t-elle déclaré. « Pour moi, absolument pas. » En tant qu’enfant unique, elle avait le sentiment que ses choix avaient des implications bien au-delà d’elle-même. Son père lui rappelait souvent qu’elle était le seul espoir de perpétuer la lignée familiale. Ce fardeau n’est jamais formulé comme une obligation, mais il plane sous la surface : si une personne est chargée de perpétuer une lignée, alors chaque décision personnelle commence à être perçue comme une décision familiale.

X a évoqué une ancienne compagne qui avait un frère cadet. « Elle ne ressentait pas la même pression que moi », a-t-elle déclaré. « Même si elle faisait des choix qui déplaisaient à ses parents, il y avait toujours quelqu’un d’autre. » La différence ne tenait pas simplement à l’acceptation. Elle tenait à l’importance de l’enjeu.

« Je sais que je devrais simplement vivre ma vie », dit-elle. « Mais ce n’est pas si simple quand on est la seule enfant. »

Rester célibataire, quitter le foyer familial, choisir un partenaire ou ne pas en choisir du tout : chacune de ces décisions est influencée par la prise de conscience de ses répercussions sur la famille.

Un monde de possibilités

Dans le même temps, de nombreuses filles uniques prennent conscience des opportunités que cette politique a révélées.

En l'absence de frères et sœurs avec lesquels se disputer les investissements, beaucoup ont pu accéder à l'éducation, à la mobilité internationale et à un soutien financier. Certaines ont hérité de biens qui, sans cela, auraient peut-être été répartis différemment.

Ces avantages ont ouvert la voie à de nouvelles possibilités. Ils ont également suscité un sentiment de responsabilité.

« On grandit avec le sentiment qu’il faut justifier leur sacrifice », m’a confié X.

Ce sentiment persiste à l'âge adulte.

Les femmes âgées de 20 à 30 ans décrivent souvent le sentiment d'être tiraillées entre leur indépendance et leurs obligations. Elles construisent leur propre vie tout en anticipant les responsabilités futures. On attend d'elles qu'elles prennent des décisions concernant leur carrière, leurs relations amoureuses et leur lieu de vie, tout en tenant compte des besoins de leur famille.

Il en résulte une anxiété diffuse et persistante, difficile à définir.

La politique de l'enfant unique n'a pas seulement remodelé la structure démographique. Elle a également transformé la manière dont les familles organisent la prise en charge, les attentes et les liens affectifs. Elle a donné naissance à une génération de femmes très instruites, étroitement liées à leur famille et profondément conscientes des responsabilités qui leur incombent.

Beaucoup d'entre elles nourrissent une crainte secrète d'être submergées par ces responsabilités.

Aujourd’hui, alors que la Chine encourage les femmes à se marier et à avoir davantage d’enfants, les filles uniques se trouvent dans une situation particulière. Elles ont été élevées comme enfants uniques mais évoluent désormais dans un environnement social qui met de plus en plus l’accent sur les rôles familiaux traditionnels. Beaucoup cherchent encore à trouver un équilibre entre indépendance et responsabilité, entre distance et proximité, et entre choix personnels et attentes familiales.

Quand j’étais plus jeune, je ne pensais pas ma naissance comme étant le résultat d’une politique mais de moments personnels, voire fortuits. Mais aujourd’hui, je reviens souvent à la question de savoir à quoi cela sert, au fond, d’écrire cette histoire.

La capacité à réfléchir à ces dynamiques — à les exprimer clairement, à prendre du recul par rapport à elles — est elle-même le fruit du système qui nous a façonnés. Cette concentration des ressources a façonné ma vie. Elle a ouvert des possibilités, tout en traçant les chemins qui ne se sont jamais concrétisés.

À deux reprises, ma mère est tombée enceinte après l'assouplissement de la politique de l'enfant unique. Ces deux grossesses se sont soldées par des fausses couches. À l'époque, je considérais simplement cela comme des événements qui lui étaient arrivés, qui ne me concernaient pas.

Ce n'est que plus tard que j'ai commencé à voir ces moments sous un autre jour, comme des moments où la structure de notre famille aurait pu changer.

S’il y avait eu un autre enfant, surtout un fils, la répartition de l’attention, de l’argent et des attentes aurait été différente. Le parcours qui m’a finalement conduit à New York — pour étudier, écrire en anglais et passer d’une langue et d’un contexte à l’autre — n’aurait probablement pas pris la même forme.

On évoque souvent la politique de l’enfant unique à travers des statistiques : taux de natalité, déclin démographique, déséquilibre démographique. Mais pour de nombreuses femmes de ma génération, son héritage perdure à travers des questions plus discrètes : qui a bénéficié des ressources de la famille, qui a hérité de ses attentes, et qui est désormais censé en assurer l’avenir ?

Enfants uniques, nous sommes tout pour nos parents.


« Remettre l'humain au centre de l'IA »

Wed, 17 Jun 2026 15:27:29 +0000 - (source)

Mettre « l'humain » au centre de l'IA revient souvent à privilégier une définition étroite de l'humain

Initialement publié le Global Voices en Français

Image of a leafless tree under a pink sky. Image by Xonorika Kira for The Association for Progressive Communications (APC), used with permission.

Image fournie par Xonorika Kira pour l'Association pour le progrès des communications (APC), utilisée avec permission.

Par Xonorika Kira

Cet article fait partie de la série « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » une collaboration entre Global Voices, l'Association pour le progrès des communications (APC) et GenderIT. Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies. Vous pouvez suivre la série sur APC.org, GenderIT.org et globalvoices.org. Elle fait aussi partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices.Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

J'entretiens une relation compliquée avec l'appel à « remettre l'humain au centre » de l'intelligence artificielle. À première vue, ça ressemble à une correction humaniste à la mécanisation croissante du vivant. Cependant, le problème a une généalogie complexe. Pendant des siècles, d'innombrables formes d'intelligence non humaine — des systèmes d'animaux et écologiques aux intelligences ancestrales et spirituelles — ont été ignorées ou subordonnées au sein d'une hiérarchie construite autour d'une conception étroite de « l'humain ». Cette notion a historiquement été structurée par la suprématie blanche, le patriarcat, le validisme et la cis-hétéronormativité. Elle présuppose que la subjectivité rationnelle, productive et autonome constitue la norme humaine universelle.  Mettre « l'humain » au centre de l'IA revient souvent à mettre au centre ce modèle particulier.

Mon malaise provient également de la manière dont la distinction entre le naturel et l'artificiel façonne les frontières morales quant à qui ou quoi est compté comme réel, incarné ou vivant.  Cette distinction a longtemps influencé les formes politiques et culturelles d'altérisation — non seulement envers les machines ou les non-humains, mais aussi envers les personnes dont le corps, le genre ou les capacités sont socialement perçus comme « contre nature ». La hiérarchie entre naturel et artificiel n'est donc pas neutre ; c'est un cadre moral qui encadre l'humanité elle-même.

En recentrant l'humain dans l'IA, nous risquons de rétablir cette hiérarchie plutôt que de la déconstruire. Nous risquons de réinscrire les mêmes frontières épistémologiques qui déterminent quelle intelligence, créativité ou capacité d'action compte. Et si, au lieu de recentrer l'humain, nous élargissions notre conception des relations — en reconnaissant que l'intelligence, la conscience et la sollicitude prennent des formes multiples et emmêlées à travers les espèces, les systèmes et les réseaux technologiques ? Il ne s'agit pas d'idéaliser les machines ou d'effacer l'expérience humaine, mais plutôt de reconnaître que nous n'avons jamais été séparés de l'artificiel ni du planétaire pour commencer.

En même temps, je comprends pourquoi le discours sur le « recentrage de l'humain » a gagné en popularité. L'écosystème mondial des géants de la tech a en effet envahi la vie collective, automatisant les processus cognitifs, créatifs et affectifs qui dépendaient autrefois de la coopération et du travail humains. Depuis au moins 2022, l'accélération  du calcul planétaire a intensifié la crainte d'être remplacés — non seulement pour les emplois, mais aussi la perception, la créativité et le sens lui-même. Ces inquiétudes sont bien réelles. L'automatisation est devenue une force politique et existentielle, mais y répondre en réaffirmant la centralité de « l'humain » risque de reproduire les exclusions qui ont rendu cette crise possible.

Pour moi, travailler avec l'IA nécessite de jongler avec ces tensions : se réapproprier la technologie comme un élément de la souveraineté indigène, inclusive en matière de genre et diasporique, tout en résistant à la tentation de faire de l'humain le critère ultime de toute intelligence.

Lors du lancement de mon livre « All Watched Over by Machines of Loving Grace » à la librairie Now Instant de Los Angeles, on m'a interrogé sur ma vision de l'IA et de la souveraineté. J'ai expliqué que j'étais intéressée par la réappropriation des technologies et des données qui ont été, pendant des siècles, extraites des individus, notamment en ce qui concerne les savoirs, la mémoire et les formes d'expression propres à une culture.

Un critique d'art m'a demandé si cette approche ne risquait pas de légitimer le contexte dans lequel ces technologies sont produites. Sur le moment, je n'avais pas de réponse définitive. Le commissaire d'exposition est intervenu et a évoqué la manière dont l'exposition accompagnant le livre réunissait des artistes explorant les approches queers et décoloniales, ce qui a permis d'élargir le champ de la conversation.

Avec le recul, je pense que la difficulté de ma réponse avait à voir avec les limites de la pensée dystopique. Trop souvent, les discussions sur l'IA restent cantonnées entre dénonciation et célébration, comme si les seules options étaient un refus total ou une adhésion aveugle. Mais l'utilisation de ces technologies aujourd'hui est bien plus complexe que ça.

Les images contemporaines générées par l'IA s'inscrivent dans une histoire bien plus longue sur la manière dont les images façonnent notre perception du réel. Pendant longtemps, les photographies et les médias audiovisuels ont servi d'ancrage à la réalité : ils stabilisaient les événements, les fixaient dans le temps et offraient une sorte de point de repère partagé. Aujourd'hui, cette fonction stabilisatrice s'est inversée. La facilité avec laquelle les images peuvent être générées, modifiées et diffusées fait qu'elles ne fondent plus la réalité ; elles la déstabilisent.

Les images, vidéos et voix générées par l'IA intensifient cette crise du réel. Elles ne constituent pas simplement un nouveau mode de représentation mais un nouveau régime de plausibilité : elles ne se contentent pas de dépeindre le monde ; elles « rivalisent avec lui ». Le résultat est un étrange double mouvement : d'une part, les images sont partout et saturent notre attention ; d'autre part, la confiance dans les images comme preuves s'érode. Nous vivons dans un contexte de surabondance visuelle et de déficit de vérification.

Cela signifie également que la politique des images ne peut plus être dissociée des infrastructures qui les produisent. Les « données » et les « contenus » ne sont pas des entités abstraites et immuables ; elles sont le fruit du travail, de l'extraction et de la consommation d'énergie.  L'entraînement des systèmes d'IA contemporains implique la collecte d'énormes quantités de ressources culturelles comme les œuvres d'art, les voix, les gestes, les paysages — souvent sans consentement — les concentre dans des modèles statistiques interrogeables sur demande. Ces modèles résident sur des serveurs qui puisent leur électricité, leur eau et leurs minéraux dans des territoires spécifiques, alors même que les interfaces qu'ils présentent semblent immatérielles et imperceptibles.

Cette tension devient particulièrement visible sur les réseaux sociaux. Les plateformes qui promettaient jadis du lien social, ont réduit l'intimité et la visibilité à un cycle de production incessant. Désormais, à l'ère de l'IA générative, nous assistons à un déluge d'images et de vidéos qui semblent manquer de rigueur, d'intention, voire d'auteur — des créations optimisées non pour le sens, mais pour l'engagement. La frontière entre art et contenu s'amenuise. Ce qui circule le plus n'est pas forcément ce qui pose des questions ou propose de nouvelles formes, mais ce qui peut être reproduit, partagé et consommé à grande échelle.

Dans ce contexte, la créativité elle-même se réduit souvent à un simple résultat — une présence quantifiable dans le flux d'actualités. Pourtant, je crois que les artistes continueront de créer quoi qu'il arrive. La pratique artistique s'est toujours adaptée aux changements technologiques, et les périodes de surproduction peuvent aussi susciter de nouvelles formes de discernement. La prolifération d'images générées par l'IA pourrait nous inciter à des modes de vision plus critique et incarnée : nous amener à nous interroger sur ce qui constitue l'attention, ce qui porte une intention, et comment distinguer les œuvres d'imagination du flot incessant de contenus. Elle pourrait même nous inciter à redéfinir la rigueur artistique en intégrant la collaboration avec les systèmes d'IA plutôt que leur rejet.

C'est là, à mon sens, que réside le potentiel. Le but n'est pas de déplorer la disparition d'un monde de l'art centré sur l'humain, mais de nous interroger sur ce que l'art peut devenir lorsque la création se disperse entre de multiples intelligences — humaine, artificielle, écologique, ancestrale. Peut-être que ce dont nous avons besoin désormais c'est moins défendre « l'humain » et plutôt élargir notre conception de la créativité, de l'intimité et de la relation à l'ère du calcul planétaire.

Dans ce contexte, la question de l'éthique dans l'art et la pratique créative liés à l'IA ne se limitent pas à ce que les images montrent, mais à comment elles sont élaborées et consommées. Pour moi, les pistes les plus prometteuses résident dans deux démarches étroitement liées. Premièrement, dans la création contextualisée d'ensembles de données : au lieu de collecter des données à l'échelle mondiale sans discernement, établir des archives plus restreintes et intentionnelles, fondées sur les relations, le consentement et la responsabilité.

Deuxièmement, en imaginant des formes alternatives de consommation de données qui ne dépendent pas d'une échelle infinie et de l'érosion environnementale. Cela pourrait impliquer de privilégier des modèles plus petits et plus lents, adaptés à des communautés spécifiques plutôt qu'aux marchés planétaires. Cela pourrait également signifier des interfaces qui invitent à la répétition et à la profondeur plutôt qu'au défilement infini, ou des œuvres qui mettent en avant leurs propres limites au lieu de prétendre à une vision exhaustive du monde.

En ce sens, la crise du réel est aussi une invitation. Si les images ne stabilisent plus la réalité de manière fiable, elles peuvent à la place devenir des outils pour la négocier plus consciemment. Les artistes et les designers qui travaillent avec l'IA sont en mesure de prototyper ce à quoi pourrait ressembler cette négociation : traiter les ensembles de données comme des collectes plutôt que des mines, les modèles comme des invités plutôt que des divinités, et les images comme des occasions de relation plutôt que des preuves. Le défi consiste à inventer des pratiques où les logiques statistiques de l'apprentissage automatique sont orientées vers la protection, et non vers l'extraction — où nos manières de créer et d'utiliser des images sont aussi attentives à la santé des mondes qu'à la séduction des surfaces.

En travaillant avec l'IA, j'essaye d'appréhender ces systèmes non comme des outils neutres ou des adversaires, mais comme des collaborateurs instables — reflets de nos histoires, de nos architectures et de nos biais. Cela implique de les aborder de manière critique tout en refusant la demande de les rejeter catégoriquement. Pour celles et ceux d'entre nous dont les cultures, les données et les connaissances ont été extraites pendant des siècles, se réapproprier la technologie devient une forme de souveraineté, et non de capitulation. C'est une façon d'affirmer que l'histoire de l'intelligence — et de l'art — est loin d'être terminée.

Dans la lignée de la pensée de Ruha Benjamin, nous devons toujours laisser place à l'imagination même en déconstruisant les systèmes. Si nous ne rêvons pas et ne créons pas les mondes que nous souhaitons habiter, nous sommes véritablement condamnés. Créer ces mondes sera peut-être chaotique, mais c'est justement le but de la tâche.

Kira Xonorika est une artiste, chercheuse et écrivaine interdisciplinaire. Son travail porte sur la complexité des traumatismes et du pouvoir colonial, la pathologisation, les temporalités trans et queer, la production de savoirs dans le Sud Global, l'esthétique d'Internet et les formes d'organisation résilientes.

Des fleurs aux octets : l'essor des centres de données au Kenya sera-t-il similaire à celui des serres en polyéthylène ?

Wed, 17 Jun 2026 15:17:30 +0000 - (source)

Il existe un parallèle entre les serres en polyéthylène des années 1980 et les fermes de serveurs d'aujourd'hui

Initialement publié le Global Voices en Français

Server racks in a data center. Image by Brett Sayles via Pexels. License: Free to use.

Baies de serveurs dans un centre de données. Image de Brett Sayles via Pexels. Licence: gratuite.

Écrit par Julius Okoth

Entre la fin des années 1980 et le début des années 2000, le Kenya a connu un essor de la technologie de serres en polyéthylène, grâce à des multinationales telles que DCK, Oserian, et Aquila Farm. Naivasha est alors devenue le pôle de cette révolution florale grâce à sa position géographique unique et sa proximité avec le lac Naivasha, source d’eau douce essentielle pour l’irrigation à grande échelle des serres. Cette technologie permettait aux agriculteurs de contrôler l’humidité et la température, rendant possible de cultiver des roses de haute qualité qui sont devenues la principale exportation de fleurs du Kenya, et ont fait de Naivasha la « capitale mondiale de la rose ».

A greenhouse in Kenya.

Serre à Naivasha, Kenya. Capture d'écran de la video « FLOWERS are Big in Kenya: Tour This Flower Farm with Me in Naivasha! » sur YouTube. Utilisation équitable.

Violations des droits des travailleurs

Alors que la technologie des serres en polyéthylène, promue par les multinationales, avait promis au pays un renouveau économique et a créé des milliers d'emplois, elle a aussi ravivé des conflits de longue date et a fait l’objet d’accusations répétées concernant la violation des droits des travailleurs, et liées à des questions environnementales, de santé, de fraude et d'évasion fiscale.

En raison de ces disputes, les organismes internationaux de commerce équitable et militants locaux se sont montrés plus agressifs dans leurs efforts visant à imposer un respect plus strict des règles, et garantir que la floriculture au Kenya profite à l’économie locale, aux travailleurs, et à l’environnement autant qu’aux exportateurs.

Aujourd’hui, l’essor de l’Intelligence Artificielle (IA) provoque une « ruée » vers le développement d’infrastructures partout dans le monde, à l'image de l'essor des entreprises spécialisées dans les serres en polyéthylène. Les géants de la tech, tels que Google, Meta et Microsoft, multiplient la construction de centres de données dans les pays de la Majorité mondiale, en raison l’abondance de leurs terres, de leurs ressources bon marché, et de leur laxisme réglementaire qui ignore souvent les principes fondamentaux des droits et de la justice.

La région de Naivasha, au Kenya, connaît une nouvelle phase d'industrialisation axée sur la construction de centres de données, avec le lancement d’un projet « écologique » à Olkaria, Naivasha, d’une valeur d’un milliard de dollars, par les géants de la tech Microsoft et G42. Cette nouvelle vague de construction industrielle à Naivasha, présentée comme le « pilier de l’économie numérique », reflète ce qui s’est passé avec le boom de l’industrie floral. Comme par le passé, les deux géants de la tech font miroiter les promesses habituelles de création d’emplois et de progrès technologique tout en se soustrayant à tout contrôle en matière de droits fonciers et environnementaux, de droits et souveraineté numériques, de justice fiscale, et de droits de l’homme et du travail. Des acteurs sociaux de la Majorité globale sonnent déjà l’alarme sur la manière dont les centres de données « s’empiffrent d’eau » et portent atteinte aux droits du travail des communautés.

Centres de données : un atout pour l'économie du Kenya ou une atteinte aux droits de ses citoyens ?

La construction au Kenya de centres de données est à double tranchant. Bien que ces entrepôts de stockage soient souvent présentés comme le « pilier de l’économie numérique », leur présence physique présente des défis liés aux droits fonciers, à l’exploitation de l’eau, aux atteintes aux droits des travailleurs, à la durabilité environnementale, à la fraude et l'évasion fiscales, et à l’augmentation des inégalités sociales. Par ailleurs, leur développement accéléré risque d’instaurer une nouvelle forme de colonialisme numérique, tout comme le marché des fleurs coupées avait suscité au Kenya des débats relatifs aux droits fonciers, conditions des travailleurs, à la durabilité environnementale et à la justice fiscale. Le parallèle entre les serres en polyéthylène des années 1980 et les fermes de serveurs d’aujourd’hui suggère que sans encadrement rigoureux, la promesse d’un avenir numérique risque d’engendrer des préjudices aux droits humains et à la justice environnementale aussi graves que ceux de son précurseur, l’industrie florale.

De nombreux militants et citoyens du pays se posent des questions sur la construction d’un centre de données à Olkaria : Microsoft et G42 vont-ils payer les mêmes taxes et rentes foncières qu’un Kenyan ordinaire, ou seront-ils exonérés ? Qui supportera les coûts de la demande exorbitante en eau et en électricité nécessaire au fonctionnement de ces infrastructures ? Les contribuables ou les multinationales ? L'économie locale risque-t-elle d'être lésée et affaiblie par des « trêves fiscales » et des manœuvres de transfert des bénéfices ? Comment le stockage de données nationales sera-t-il protégé lorsque les infrastructures sont contrôlées par des entités étrangères telles que les États-Unis et les Émirats arabes unis ?

Le siège mondial de Microsoft est situé à Redmond, dans l'État de Washington aux États-Unis où la société est enregistrée. G42 est une société holding de renom, spécialisée dans l’intelligence artificielle et l’informatique en nuage, enregistrée à Abu Dhabi, dans les Émirats, où est situé son siège.

G42 a conclu un partenariat stratégique important avec Microsoft, qui vient d’investir 1,5 milliards de dollars USD dans la société. Dans le cadre du projet au Kenya, G42 agit à titre de responsable régional des infrastructures, tandis que Microsoft fournit le logiciel et la plateforme cloud (Azure).

Le centre de données de Microsoft et G42 à Olkaria est en cours de construction sur des terres appartenant à Kenya Electricity Generating Company (KenGen). Il se trouve dans la zone industrielle de KenGen Green Energy Park, qui s’étend sur 342 hectares et est située dans la zone géothermique d’Olkaria. KenGen a créé le site pour permettre aux investisseurs industriels d'implanter leurs activités à proximité de la source d'énergie géothermique, afin de bénéficier d'un approvisionnement énergétique fiable et durable. La construction du centre de données sur la propriété de KenGen implique qu’il peut être entièrement alimenté par l’énergie géométrique renouvelable produite sur place. Même si les terres appartiennent à KenGen, le centre lui-même est le fruit d’une collaboration entre Microsoft et G42, en partenariat avec le ministère de l’Économie numérique, de l’Information et de la Communication du Kenya. Microsoft et G42 seront-ils soumis aux mêmes taxes et loyers fonciers que tout Kenyan ordinaire concernant le site d’Olkaria après avoir acquis gratuitement les terres ?

Conséquences sur les systèmes fiscaux du Kenya

Le Kenya et les EAU ont signé une Convention de double imposition (CDI), un accord bilatéral dont le but est de favoriser le commerce en garantissant que les entreprises ne soient pas imposées deux fois sur le même revenu. Traditionnellement, ces conventions fiscales répartissent les droits d’imposition entre le pays d’où proviennent les revenus (l’État de la source) et le pays où se trouve le siège social (l’État de la résidence).

La CDI entre le Kenya et les EAU date de 2011. Alors qu’au Kenya le taux d’imposition sur les sociétés est de 30 %, les taux en vigueur aux EAU sont beaucoup plus faibles variant par le passé entre 0 et 9 % (à la suite des réformes de l’impôt sur les sociétés en 2023), une disparité qui est à l’origine d’importants obstacles fiscaux. En vertu du traité, une société comme G42, opérant en tant que leader régional des infrastructures et dont le siège social se trouve aux EAU, peut grâce à la convention réduire au minimum le montant de ses impôts au Kenya. Plus précisément, il est possible de transférer vers les EAU les gains générés par les activités menées au Kenya, à travers des acquittements de services, de redevances ou d’intérêts, une pratique appelée « transfert de bénéfices ». Souvent, la convention réduit les taux de retenue à la source sur les paiements sortants, en pratiquement « transférant » l'assiette fiscale de 30 % vers le régime de faible imposition des Émirats arabes unis. En raison de ce mécanisme, qui entraîne une réduction de ses revenus, l’administration fiscale du Kenya se retrouve lésée, car le plus souvent, les droits d'imposition habituels d'une société basée aux EAU favorisent sa juridiction d'origine plutôt que le lieu de ses activités physiques.

Le secteur énergétique du Kenya fonctionne comme une course de relais, durant laquelle l’électricité est « transmise » de la production au consommateur à travers 3 étapes distinctes : la production, le transport et la distribution. KenGen gère la phase de production d’énergie qui est ensuite transportée dans tout le pays grâce aux lignes à haute tension de KETRACO. Enfin, Kenya Power opère en tant que distributeur exclusif et achète l’électricité pour ensuite la revendre directement au public.

Alors que G42 et Microsoft construisent leur centre de données (lequel nécessite des besoins énergétiques colossaux) au sein du parc industriel de KenGen, ils ne feront probablement pas appel à Kenya Power and Lighting Company (KPLC), société kenyane de distribution d’électricité, pour à la place s’approvisionner directement en énergie auprès du producteur. Si cette stratégie d’approvisionnement direct profite aux investisseurs, elle soulève une question cruciale : le Kenya sera-t-il gagnant ou perdant si ces projets de grande envergure ne contribuent pas aux revenus du distributeur national ?

KPLC dépend de gros clients industriels afin de « subventionner » les coûts relatifs à l’approvisionnement des maisons résidentielles et rurales en électricité bon marché. Lorsque les plus gros consommateurs d’énergie (tels que les centres de données) cessent d’utiliser KPLC, la compagnie perd ses clients les plus rentables et de surcroît ses revenus les plus lucratifs. Elle sera probablement alors contrainte d’imposer à la population kenyane des tarifs plus élevés afin de couvrir ses charges fixes d’exploitation, créant ainsi un fardeau financier supplémentaire pour les Kenyans.

Les contrats directs garantissent que tous les paiements soient versés à KenGen, aidant ainsi à financer son développement. KETRACO ou KPLC se retrouvent alors dans l’incapacité de moderniser le réseau « intermédiaire » obsolète qui alimente le reste du pays, entraînant sa stagnation.

Coûts cachés pour le contribuable kényan

Tout comme de nombreuses multinationales implantées au Kenya, il est fort probable que G42 et Microsoft fassent appel à des modèles de structuration de la main d’œuvre, tels que les contractants indépendants, la sous-traitance, et les organisations professionnelles d’employeurs pour la gestion de leurs ressources humaines.

Si G42 et Microsoft ont recours à ces modèles, le gouvernement du Kenya risque de perdre les recettes issues de l’impôt sur le revenu qui sont cruciales pour le budget national. Plus précisément, si des milliers de travailleurs sont classés comme prestataires indépendants plutôt que comme salariés, l'État ne perçoit pas les cotisations directes à la Caisse d’assurance-maladie (SHIF), en plus de la taxe de 1,5 % destiné au logement abordable et les cotisations échelonnées à la Caisse nationale de sécurité sociale (NSSF), qui nécessitent une contribution équivalente de la part de l'employeur. Ces modèles font porter l'entière responsabilité juridique sur le salarié, entraînant souvent une non-conformité à la législation fiscale et un montant des contributions à l’État beaucoup moins important.

Il en résulte un scénario à double tranchant : si l'approvisionnement direct en électricité (synonyme de perte de revenus pour Kenya Power) est accompagné d'une main-d'œuvre sous-traitée (perte de taxes et cotisations pour l’État), le projet risque de devenir une enclave économique opérant à l’intérieur des frontières du Kenya sans pour autant soutenir pleinement l'environnement local.

Le paradoxe de l’ « énergie verte »

Même si le projet de G42 et Microsoft est salué pour son utilisation d’énergie « verte » géothermique, il se heurte cependant au problème du tarissement de la nappe aquifère. Les centres de données opèrent comme des radiateurs géants nécessitant d’énormes quantités d’eau douce pour leurs systèmes de refroidissement. Pour éviter la surchauffe de leurs milliers de serveurs, ces installations ont souvent recours au refroidissement par évaporation, une méthode qui « assimile » l’eau en la transformant en vapeur.

L’eau est une ressource précieuse et limitée dans la région semi-aride d’Olkaria et près du bassin du lac Naivasha. Si le projet repose entièrement sur le bassin, il déclenchera aussitôt un conflit autour des ressources de la part des petits exploitants agricoles locaux et de l’industrie floricole du Kenya qui représente plusieurs milliards de shillings. Par ailleurs, il risquerait d’être qualifié d « écoblanchiment » si sa consommation d’eau dépasse le taux de réalimentation naturelle du bassin. L’utilisation de forages posent aussi un danger ; une extraction excessive risque d’abaisser le niveau de la nappe phréatique, asséchant les puits et diminuant les réserves d’eau disponibles pour l’usage domestique et le bétail.

Les centres de données ne « consomment » pas seulement l’eau mais souvent la dégradent. Même si elle n’est pas évaporée, l’eau de purge (les résidus contenant de nombreux minéraux) nécessite quelquefois un traitement minutieux avant d’être reversée dans l’environnement, et ce afin d’éviter une pollution thermique ou un déversement de produits chimiques.

Le paradoxe de l’ « énergie verte » réside dans le fait que même si la géothermie est carboneutre, les besoins en refroidissement de l’infrastructure de l’intelligence artificielle peuvent coûter cher à l’environnement.

KenJulius Okoth milite pour la justice sociale et s'intéresse tout particulièrement aux droits du travail et à la justice fiscale au Kenya.

Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair : une série collaborative

Wed, 10 Jun 2026 17:13:50 +0000 - (source)

Cette série a pour objectif de répondre à ce besoin très humain de se sentir connecté

Initialement publié le Global Voices en Français

Image by Gustavo Nascimiento via the Association for Progressive Communications (APC), used with permission.

Image réalisée par Gustavo Nascimiento via l'Association pour le progrès des communications (APC), utilisée avec permission.

Par Ameya Nagarajan, Debora Prado, et Hija Kamran

Cet article fait partie de la série « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » une collaboration entre Global Voices, l'Association pour le progrès des communications (APC), et GenderIT.  Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies. Vous pouvez suivre la série sur APC.orgGenderIT.org, et globalvoices.org. Elle fait aussi partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Cet editorial a été coécrit par trois rédactrices, représentant trois voix et styles d'écriture différents, que nous n'avons pas modifié. Le texte a uniquement fait l'objet d'une correction sur l'orthographe et la ponctuation. Ce choix délibéré vise à mettre en valeur la créativité et la diversité humaines, qui constituent l'idée centrale de cette série.

En tant que rédactrices de plateformes de communication dédiées à la sauvegarde des droits humains et à l'amplification des voix et des récits marginalisés, nous avons été confrontées ces dernières années à un dilemme : comment gérer le volume croissant de contenu généré par les grands modèles d'apprentissage, communément appelés intelligence artificielle, ou IA, en abrégé.

D'une part, le développement de ces technologies dans un modèle d'entreprise fortement extractif engendre de nombreux risques et conséquences négatives : un impact environnemental catastrophique, l'exploitation des terres et des ressources, leur utilisation pour la surveillance et la guerre, ainsi que de nombreuses autres violations des droits humains.  D'autre part, nous savons que ces outils peuvent constituer une alternative concrète et accessible, notamment pour les auteurs du Sud Global qui font le généreux effort d'écrire dans d'autres langues tels que l'anglais et l'espagnol, qui ne sont pas leurs langues maternelles. Nous sommes également conscients que des personnes en situation de handicap utilisent l'IA comme outil d'assistance dans leur travail.

Afin de comprendre des contradictions comme celles-ci et de se frayer un chemin à travers les diverses conversations et confusions tout en continuant de fournir un espace pour nos rédacteurs et nos lecteurs, l'APC et son projet novateur GenderIT.org ont élaboré une politique l'année passée, inspirée par et en concertation avec Global Voices, qui venait également de publier sa propre politique. Dans les deux cas, les organisations ont exploré des questions importantes autour de la voix humaine, du pouvoir d'action, de la créativité et du travail, et ont cherché un moyen de valoriser cette créativité tout en veillant à ce qu'elle repose sur des relations fondées sur la confiance et la transparence — sans pour autant avoir recours à une approche binaire ni tenter d'imposer des interdictions. C'est dans cet esprit que, dans ces politiques, nous disons:

Global Voices est fier de publier des textes, des traductions et des illustrations créés par des personnes, pour des personnes, et nous attendons de nos contributeurs qu'ils respectent cette norme.

En tant que communauté diverse et terre à terre, APC accorde de l'importance au contenu issus d'un processus créatif humain, alimenté par les expériences vécues, les interactions humaines, l'expertise et la diversité des personnes et des organisations qui composent le réseau.

Alors que nous nous réunissions pour relever ce défi commun, une idée a émergé : Et si nous allions plus loin ? Et si, en plus d'affirmer la valeur de la diversité et de la créativité humaines, nous la démontrions concrètement ? Et c'est ainsi qu'est née l'idée de la série: « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » — une collaboration entre Global Voices et les plateformes APC.org et GenderIT.org de l'APC.

Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies : un échange communautaire d'informations et d'expertise fondés sur des années d'expérience, éclairé par les réalités locales et motivé par le besoin de se sentir connecté aux autres. Avec l'avènement de l'IA générative, cette connexion a progressivement été perdue, les gens se tournant vers des outils d'IA pour trouver des réponses plutôt que de s'adresser à leurs aînés, leur famille, leurs amis, leurs collègues et les membres de leur communauté.

Cette série a pour objectif de répondre à ce besoin très humain de se sentir connectés, de continuer à faire partie d'une communauté et d'éprouver un sentiment d'appartenance. Durant nos séances de brainstorming, nous avons réalisé l'importance de renouer avec cette forme collective de partage de connaissances, où chaque personne perçoit la « demande » à sa manière et offre une réponse selon ce qui lui semble important. C'est devenu notre point d'ancrage pour mettre en valeur la voix unique que chacun d'entre nous possède — chose que l'IA, avec son ton monotone, ne peut reproduire.

Pour cette série, nous avons donc initialement formulé deux questions fondamentales, similaires à celles que l'on pourrait poser à l'IA:

Sauf qu'ici, ce sont des auteurs et des illustrateurs venant de pays et de milieux différents qui répondront à ces questions, chacun empruntant leur propre chemin. Ce contenu sera corrigé et traduit par des personnes. Il sera imprégné d'émotions, de réflexions et de contradictions humaines. Ce travail sera rémunéré et les remerciements seront clairs. Au lieu de réponses préprogrammées, générées par des algorithmes opaques conçus pour plaire aux utilisateurs et capter leur attention, différentes perspectives et des idées stimulantes pourront donner lieu à des conversations. Et chaque cerveau humain trouvera sa propre façon d'aborder ces questions.

En tant que pairs, nous, les rédacteurs, avons partagé une vision commune tout au long de l'élaboration de cette série lancée aujourd'hui. Nous avons également apporté différentes perspectives, les tissant ensemble pour former un couvre-lit en patchwork, à l'image de l'éditorial, qui a aussi été écrit en collaboration. En partageant cette série et ses objectifs maintenant, nous espérons entendre notre communauté, réfléchir ensemble, accueillir les divergences d'opinions, identifier les points de consensus et peut-être même co-créer de nouvelles questions pour les prochains numéros.

Aujourd'hui, nous vous invitons à nous rejoindre. Interrogez vos pairs, lisez ce que vos pairs ont à dire, partagez leurs contenus et développez vos propres idées et créations à partager — seul ou en collaboration. En faisant les choses différemment, nous pouvons réaliser qu'aucun futur n'est inévitable et qu'aucune technologie n'est obligatoire ni omniprésente. Des alternatives ont toujours existé et existeront toujours.

Vous pouvez suivre cette série tout au long du mois d'avril sur APC.org, GenderIT.org et globalvoices.org. Pour recevoir les dernières nouvelles de cette série et d'autres contenues de ces organisations par mail, abonnez-vous à la newsletter d'APC ici et à la newsletter de Global Voices ici.

Ameya Nagarajan est rédactrice en chef de la rédaction de Global Voices et rédactrice pour Advox.

Débora Prado est rédactrice en chef d'APC.org et journaliste spécialisée en communication stratégique, féminisme et droits humains.

Hija Kamran est rédactrice en chef de GenderIT.org et stratège en plaidoyer au sein du Programme des droits des femmes de l'APC.

L'Association pour le progrès des communications (APC) est un réseau d'organisations et de militants, fonctionnant grâce à ses membres. APC.org est notre site web principal, qui regroupe toutes nos actualités, mises à jour, blogs, rubriques et publications, en mettant l'accent sur la manière dont l'Internet et les TIC peuvent être mis au service de la justice sociale, de genre et environnementale.

GenderIT.org est une publication féministe, hébergée par le Programme des droits des femmes de l'APC, qui propose des réflexions et des analyses féministes intersectionnelles sur des sujets à l'intersection du genre, de la sexualité et de la technologie.

Global Voices est une communauté internationale et multilingue d'auteurs, de traducteurs et de militants des droits humains. Ensemble, nous utilisons la puissance d'Internet pour raconter des histoires qui favorisent la compréhension par-delà les frontières. 


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