Le lieu le plus ancien date de 1376, année du premier procès pour homosexualité recensé
Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran de la carte interactive queer de Prague du site Teplá Praha.
En République tchèque, sur le thème des droits des personnes LGBTQI+ , le débat oscille entre un discours tolérant envers la communauté, et une instrumentalisation par les politiques en majorité de droite. Ces derniers considèrent la thématique du genre comme un élément étranger, voire contraire aux traditions locales. Pourtant, comme le montre une carte interactive de la ville de Prague qui recense les personnalités et lieux historiques associés à cette communauté, les personnes LGBTQI+ ont toujours fait partie de la culture tchèque.
Dans une Europe centrale et orientale qui reste marquée par une homophobie plus marquée qu’en Europe occidentale où l’activisme LGBTQI+ a permis de faire changer les mentalités et les lois dès les années 80, la République tchèque est perçue comme un pays comparativement plus tolérant. Ceci peut en partie s’expliquer par des traditions progressistes sur les questions de genre dans l’entre deux-guerres, et un des plus faibles taux de religiosité en Europe (autour de 20% de croyants).
Cela ne signifie pas pour autant que les personnes LGBTQI+ tchèques soient protégées à égalité par la loi, ou dans la rue. En effet, si les relations homosexuelles, condamnables à l'époque communiste, ont été dépénalisées en 1961 et si une forme de PACS [registrované partnerství] a été votée en 2006, le parlement refuse d'entériner le projet de mariage pour tous et toutes, malgré des changements positifs dans le domaine de l’héritage adoptés en 2024. Pourtant, près de deux tiers des Tchèques sont pour l'adoption du mariage pour tous et toutes.
D’autre part, selon une enquête réalisée en 2024, plus de 40% de Tchèques appartenant à la communauté relèvent des instances d’attaques verbales ou physiques tout en notant que dans plus de 90% des cas, les victimes ne portent pas plainte.
Mais l’homophobie la plus dangereuse vient probablement de personnalités politiques qui n’hésitent pas à tenir en public des propos entièrement homophobes dans un pays pourtant membre de l’Union Européenne et donc tenu à une législation anti-discriminatoire selon l’article 21 de la Charte des droits fondamentaux de l’UE.
Comme l’indique cet article de Global Voices, des personnalités de haut rang, comme l’ancien président Miloš Zeman ou l’ex-Premier ministre Petr Fiala, le sénateur et candidat à la présidence Pavel Fischer ont tenu des propos discriminatoires en public sans pour autant être inquiétés. Ils présentent souvent la diversité de genre comme une “importation culturelle” émanant de Bruxelles ou des Etats-Unis.
Un épisode récent renforce ce sentiment impunité de certains politiques: le Ministre des Affaires étrangères Petr Macinka du parti des Motoristes, considéré comme un parti d'extrême-droite, invité à la Conférence de Munich sur la sécurité de février 2026 s’est pris à partie avec l’ancienne Ministre des Affaires étrangères étasunienne Hillary Clinton sur la question du genre en disant en anglais:
“There is male, and female, and the rest, probably, is a social construct.This [the issue of gender] is something that went too far.”
Il y a les hommes, et les femmes, et le reste, probablement est juste un construit social. Cette question [du genre] est allée trop loin.
C'est dans ce contexte d'invisibilisation qu'une initiative émanant d'un groupe d'activistes LGBTQI+ tchèques, l'ONG Společnost pro Queer pamět’ [Société pour la mémoire queer] propose un rappel de la présence historique des personnes LGBTQI+ dans la culture tchèque.
L'ONG vient de mettre en ligne en février 2022 une carte interactive de Prague appelée Teplá Praha [Prague queer] qui recense des lieux où ont vécu et oeuvré des personnalités LGBTQI+, et des endroits où se trouvent des monuments associés à la communauté. Ce guide, publié une première fois en 2014 sous forme papier, contient 160 points à cliquer qui se déroulent en fiche explicative expliquant le contexte culturel et historique d'une personne ou d'un lieu LGBTQI+.
Ainsi la fameuse place de la République [Náměstí Republiky] aujourd'hui en plein centre historique de la ville, mais dénommée place Josef à l'époque de l'Empire austro-hongrois jusqu'en 1918 était connue comme une ‘cruising area’ un lieu de rencontre public pour hommes gays:
Global Voices a interviewé Dr. Ladislav Jackson, représentant de l'ONG pour comprendre l'origine et le cheminement du projet:
Všechno začalo v roce 2009, kdy se konala vůbec první mezioborová konference Homosexualita v české vědě, kde se setkalo významné množství historiků, historiček, historiků a historiček kultury, umění a literatury. Výsledkem byly tři akademické knihy, které pak historik Jan Seidl navrhl přetvořit v praktický průvodce po Praze s názvem Teplá Praha (anglicky Queer Prague). Kniha se záhy vyprodala, tak jsme přistoupili k vytvoření on-line verze. Místa jsou tedy jakákoli místa, o kterých víme, že byla nějakým způsobem spojena s minulostí queer osob, historií queer emancipace a queer kultury. Nejstarší místo je z roku 1376, kdy je zaznamenán vůbec první soudní případ homosexuálního chování, šlo ale o násilné, zavrženíhodné akty. Pak je tam několik příběhů z dob novověku, většina událostí je ale z první poloviny 20. století.
Tout a commencé en 2009, à l'occasionde la première conférence interdisciplinaire sur l'homosexualité dans les sciences tchèques, qui a réuni de nombreux historiens de la culture, de l'art et de la littérature. Il en a résulté trois ouvrages universitaires, que l'historien Jan Seidl a ensuite proposé de transformer en un guide pratique de Prague intitulé « Prague queer ». Le livre ayant rapidement été épuisé, nous avons créé une version en ligne. Les lieux mentionnés sont tous ceux dont nous savons qu'ils sont liés d'une manière ou d'une autre à l'histoire des personnes LGBTQI+, à l'histoire de leur émancipation et à la culture queer. Le lieu le plus ancien date de 1376, année du premier procès pour homosexualité recensé, impliquant des actes violents et répréhensibles. On trouve ensuite quelques récits de l'époque moderne, mais la plupart des événements se déroulent durant la première moitié du XXe siècle.
Pour Jackson, les points les plus intéressants sur la carte sont ceux liés à deux peintres majeurs tchèques, Jan Zrzavý et Toyen car:
Ukazují totiž, že queer minulost nejsou jen tragické příběhy a příběh ze soudních spisů, ale velmi komplexní svědectví o tom, jak lidi v minulosti dokázali svou jinakost předávat prostřednictvím umění a současně nacházet strategie, jak žít relativně šťastné životy.
Ils montrent que le passé queer ne se résume pas à des histoires tragiques et à des archives judiciaires, mais constitue un témoignage très complexe de la manière dont les personnes ont pu exprimer dans le passé leur altérité à travers l'art tout en trouvant des stratégies pour mener une vie relativement heureuse.
Bohužel už pak ale lidé neznají konkrétní příběhy, významné osobnosti, které se o to odtrestnění a další narovnávání práv zasloužili, jak se queer lidem žilo, čemu čelili v Rakousku-Uhersku, za tzv. první republiky, během druhé světové války, za státního socialismu. Jak se narovnávala práva hned po revoluci v roce 1989. Co všechno to pro queer lidi znamenalo. I v dnešní době je queer historie zásadní, protože je instrumentální v udržování a rozšiřování/narovnávání občanských a lidských práv LGBTIQ+ osob. Ukazuje totiž, že queer lidé tu byli vždycky a jsou všude, nejde o žádnou novinku a rozmařilost zkažené doby. Bez queer historie, muzeálního a archivního uchovávání se žádná vyspělá společnost neobejde.
Malheureusement, les gens ignorent souvent les détails de la vie des personnalités marquantes qui ont œuvré pour la dépénalisation et l'égalité des droits, sur leur quotidien et les épreuves qu'elles ont traversées à l'époque de l'Autriche-Hongrie, sous la Première République [1918-1948], pendant la Seconde Guerre mondiale et sous le régime socialiste [1948-1989]. Les gens savent peu de choses sur la mise à jour des droits après la révolution [de velours] de 1989 et ce que cela a représenté. Aujourd'hui encore, l'histoire queer est essentielle car elle joue un rôle déterminant dans le maintien et l'extension des droits civiques et humains des personnes LGBTQI+. Elle montre que les personnes queer ont toujours été présentes et le sont partout ; il ne s'agit pas d'un phénomène nouveau ni d'un vestige d'une époque corrompue. Aucune société développée ne peut se passer de l'histoire queer, de sa préservation dans les musées et les archives.
La lutte de l'influence en Afrique semble porter autant sur les discours que sur le pouvoir.
Initialement publié le Global Voices en Français

Affiche du 7ème sommet UA-UE à Luanda, 24 et 25 novembre 2025. Photo de Adesewa Olofinko. Utilisée avec autorisation.
Dirigeants africains et européens se sont rencontrés lors du 7ème Sommet Union Européenne-Union Africaine (EU-UA), qui s’est tenu le 25 novembre 2025 à Luanda, dans le but de renforcer des liens rendus nécessaires par une géopolitique en pleine évolution et une intensification de la concurrence internationale. Le sommet était aussi l’occasion de célébrer le 25ème anniversaire de la création du partenariat entre l'UE et l'UA.
Contrairement aux sommets précédents, les dirigeants des deux côtés de la Méditerranée étaient cette fois-ci confrontés à un monde qui a subi de profonds changements depuis leur dernière Vision Commune au début de l’année 2022. À l’époque, la guerre en Ukraine et une série de coups d’État à travers le Sahel n’avaient pas encore entièrement réajusté les priorités mondiales. En 2025, l’Europe semblait de plus en plus préoccupée par des questions de sécurité la touchant plus particulièrement, alors que l’Afrique continuait d’être en proie avec de violents conflits dans certaines de ses régions.
Par ailleurs, pour beaucoup d’africains, et en particulier pour la jeunesse en pleine croissance démographique, il ne s’agit plus seulement de savoir pourquoi ces sommets continuent d’avoir lieu, mais de comprendre la manière dont les engagements annoncés se traduisent dans leur vie quotidienne.
Aujourd’hui l’Afrique se trouve au cœur de partenariats bilatéraux et trilatéraux à double emploi. Depuis le début des années 2010, le continent est devenu le site d’une nouvelle bataille géopolitique. Le premier sommet entre l’Afrique et l’Union européenne s’est tenu au Caire, au mois d’avril 2000, suivi par celui à Lisbonne, en 2007. Les sommets UE-UA suivants ont reflété les nouvelles réalités mondiales, notamment à travers des engagements communs en matière de climat en 2010, du lancement de la Feuille de route Afrique-UE en 2014, de la reconnaissance de l’Agenda 20230 des Nations Unies, de l’Accord de Paris, et de l’Agenda 2063 de l’Afrique en 2017.
En parallèle, l’Afrique a participé à des conférences bilatérales impliquant d’autres pays, telles que le Forum sur la coopération sino-africaine et des sommets avec la Russie, la Turquie et les EAU, marquant une compétition de plus en plus intense à la recherche de marchés, ressources et influence sur le continent. Dans une vidéo publiée sur YouTube, Comfort Ero, présidente-directrice générale de International Crisis Group, a qualifié l’Afrique de « centre de gravité défaillant, qui ne dispose pas de l'architecture de gouvernance dont elle a besoin ».
Dans la pratique, ces coopérations ont donné lieu à un paysage d'engagement fragmenté, où les puissances étrangères négocient et exercent leur influence pays par pays, et les états africains forment des alliances afin de répondre aux pressions internes et géopolitiques.
Les retombées sont mitigées pour les acteurs internationaux, telles que l’effondrement de l’influence de la France à travers une grande partie du Sahel, provoqué par un renforcement de relations bilatérales du Mali, Burkina Faso et Niger avec la Russie, à la suite d’une succession de coups d’État militaires.
D'autres puissances présentent des tendances similaires. La présence de longue date de la Chine en Afrique rivalise à présent plus ouvertement avec les moyennes puissances et des États du Golfe tels que l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis (EAU), qui étendent leur pouvoir financier dans des pays comme la République de Djibouti et le Soudan, à un niveau généralement comparable à celui des superpuissances mondiales traditionnelles.
Les EAU, l’un des acteurs internationaux les plus engagés en Afrique de l’Est, travaillent actuellement sur des projets évalués à environ 59,4 milliards de dollars américains, devenant ainsi la quatrième source de capital en Afrique, après l’Union européenne, la Chine et les États-Unis. Néanmoins, des experts ont relié l’émergence de conflits en Libye et au Soudan à certains aspects de la présence des Émirats, laquelle, comme il est précisé dans Space Journal, risque de prolonger l’instabilité dans la région.
Par ailleurs, l’Inde a aussi renforcé son rôle économique en Afrique, tout en suivant une trajectoire différente. Depuis 2003, les échanges commerciaux entre l’Inde et l’Afrique atteignent en moyenne 18 % par an, soit environ 103 milliard de dollars américains en 2023, la positionnant parmi les plus importants partenaires commerciaux de l’Afrique avec l’Union européenne et la Chine.
Les États-Unis quant à eux ont adopté une approche plus sélective en matière d'engagement bilatéral, en particulier concernant l’accès à des minéraux de grande importance, comme notamment l’accord d’un prêt de 553 millions de dollars pour le développement d’un corridor de transport entre la ceinture cuprifère congolaise et le port angolais de Lobito.
L’Afrique détient 60 % du potentiel solaire mondial et près de 30 % des réserves minérales. Avec 70 % de ses habitants âgés de moins de 30 ans, elle est aussi le continent le plus jeune au monde.
Selon les projections démographiques mondiales publiées par les Nations Unies, la population africaine devrait doubler entre 2020 et 2050, passant de 1,3 à 2,5 milliards d’habitants. Elle devrait aussi augmenter de plus de la moitié durant la seconde moitié de ce siècle pour atteindre près de 3,9 milliards d’ici 2100, lorsque le continent comptera à peu près le même nombre d’habitants que l’Asie, et sera équivalent à la population mondiale recensée en 1975. Plus d’une personne sur trois vivant sur la Terre en 2100 sera d'origine africaine.
Le reste du monde ne convoite pas seulement les ressources minérales et marchés de l’Afrique, mais aussi ses espaces informationnels. Les médias d’État chinois et russes, tels que CGTN, Xinhua, Russia Today, et Sputnik se disputent les auditoires africains aux côtés de chaînes occidentales telles que la BBC et CNN, Al Jazeera (financée par le Qatar), Hausa TV,(iranienne), Deutsche Welle, (allemande) et TRT Afrika (turque et diffusée en plusieurs langues).
La lutte de l'influence en Afrique semble porter autant sur les discours que sur le pouvoir.

Alma Jokinen, envoyée spéciale de la Finlande auprès de l'Union européenne pour la jeunesse, lors du 7ème sommet UA-UE à Luanda, le 25 novembre 2025. Photo de Adesewa Olofinko. Utilisée avec autorisation.
Malgré de grands discours concernant une vision commune de l’avenir lors du sommet, l’Union européenne et l’Union africaine divergent encore sur certains points. Bien que, selon l’UA, 2025 devait être l’Année des Réparations, l’engagement de l’Europe est resté en grande partie cantonné à une prise de conscience au lieu d’actions. L'appel de l'Afrique en faveur d’une justice historique semble manquer de la clarté institutionnelle et du sérieux politique nécessaires pour susciter un engagement significatif, tandis que son homologue européen continue d'aborder les questions de responsabilité historique avec prudence et hésitation.
Cette disparité était également visible dans la participation politique du sommet.
Lors d’une discussion avec Global Voices en marge du sommet, Alma Jokinen, jeune envoyée spéciale de la Finlande auprès de l’Union européenne, s’est interrogée sur les personnes présentes à la table des négociations
As far as I know, I am the only youth delegate within any national delegation, the only official youth representative here. Even some of those reporting from the youth summit are not young people… I do wish that in the future there would be many more present.
À ma connaissance, je suis la seule jeune déléguée faisant partie d’une délégation nationale, la seule représentante officielle des jeunes. Par ailleurs certaines des personnes qui couvrent le sommet de la jeunesse sont plus âgées… Je souhaite qu'à l'avenir, il y ait beaucoup plus de jeunes présents.
Ce manque de représentation illustre une tendance générale au sein des relations entre l’UE et l’UA, dont les paroles ambitieuses autour de l’intégration et de partenariat intergénérationnel sont encore inconciliables avec les pratiques institutionnelles qui marginalisent ceux-là mêmes censés bénéficier des retombées de ces accords.
‘Il fallait penser à toutes les victimes de viols qui n'osent pas s'opposer parce qu'elles ont honte’
Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran de l'interview de Gisèle Pelicot dans l'émission La Grande Librairie sur la chaîne YouTube de La Grande Librairie.
Après une décennie de viols par une cinquantaine d’hommes organisés par son mari alors qu'elle était sans connaissance; et un procès retentissant, Gisèle Pelicot signe un livre témoignage qui raconte son combat, son état d'esprit actuel dans un geste désormais international. Ceci, grâce aux traductions de son livre et aux multiples interviews dans la presse internationale qui en font une icône de la résistance des femmes face aux pires violences sexuelles.
L’affaire Pelicot- aussi connue en France sous le nom des procès de Mazan, petite ville de résidence de la famille Pelicot dans le Sud-est de la France, – débute en 2020 suite à une convocation du mari de Gisèle Pelicot au commissariat local pour délit de prises de photos indécentes en public de femmes sans leur consentement. L’enquête découvre ensuite que Dominique Pelicot plaçait sa femme de 2011 à 2020 dans un état de sommeil artificiel par soumission chimique pour la violer, mais aussi pour la faire violer par une cinquantaine d’hommes allant d’un âge de 21 à 68 ans, tout en filmant les faits, ce qui a permis à l’enquête d’aboutir.
Dans de telles affaires, il est possible de demander un procès à huis-clos afin de protéger l’anonymat des victimes. Mais contrairement à la pratique habituelle, Gisèle Pelicot décide de lever le huis-clos afin d’alerter l’ensemble de la société française sur l’ampleur des violences sexuelles et d’exposer au grand jour les conséquences de la toxicité masculine.
Elle explique dans cette interview sur Radio France cette décision qui rend son procès unique et mondial:
J'ai traversé la honte au moment de la révélation des faits, c'est-à-dire le 2 novembre 2020, quand je me suis rendue compte de toute l'horreur qu'on m'avait fait subir. J'ai mis du temps […] il m'a fallu quatre ans. Je me suis dit qu'il fallait penser à toutes les victimes de viols qui n'osent pas s'opposer au huis clos parce qu'elles ont cette honte, qui pour nous est une double peine, une souffrance que nous nous infligeons. Je n'imaginais pas que ma parole trouverait un écho aussi large, y compris au-delà de nos frontières.
En effet en France, une femme subit un viol ou une tentative de viol toutes les 2 minutes trente, et ce chiffre est probablement une sous-estimation car de nombreuses victimes ne portent pas plainte. De plus, ces actes sont souvent commis par des proches.
En octobre 2025, le parlement et le Sénat français adoptent une modification de la loi définissant le viol afin d'y ajouter la notion de non-consentement de toute victime d'agression sexuelle. Ainsi, l'article 222-22 du code pénal indique désormais que:
Constitue une agression sexuelle tout acte sexuel non consenti commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur […].
Le procès Mazan qui a secoué la société française se termine en décembre 2024 par des condamnations de tous les accusés, et a probablement joué un rôle dans le changement de la définition du viol dans le code pénal de 2025.
Le 14 juillet 2025, Gisèle Pelicot est décorée de l'ordre de la Légion d'honneur par l'État français.
De par sa décision, Gisèle Pelicot ouvre donc le débat dès 2020 et l’étend à l’échelle mondiale, car elle est immédiatement reconnue comme un symbole de la violence faite aux femmes mais surtout de l’impunité des hommes qui commettent ces violences, y compris dans les sociétés libérales où l’égalité des sexes est protégée par la loi et reconnue comme une valeur dans le discours social et politique.
Suite à la fin de son procès, Gisèle fait paraître le 17 février 2026 son livre Et la joie de vivre qu’elle co-écrit avec la journaliste Judith Perrignon. Elle le présente d'abord dans une émission télévisée littéraire sur la chaîne publique, La Grande Librairie, à une heure de grande écoute, le 11 février 2026 et qui recueille plus d'un demi-million de taux d'écoute. Dans cette longue interview de près de 50 minutes, elle réitère son message principal: que la honte change de camp, c'est à dire que ce ne soit plus les victimes qui aient honte de dénoncer les agressions sexuelles, mais ceux qui les commettent:

Capture d'écran de l'émission La Grande Librairie sur la chaîne YouTube de La Grande Librairie, avec Gisèle Pelicot sur la gauche et Judith Perrignon sur la droite.
Elle raconte aussi comment plusieurs visites chez le médecin n'a pas permis de détecter la soumission chimique malgré certains soupçons, et comment aujourd'hui elle refuse d'être une “victime brisée”, comment le soutien de milliers de femmes l'a aidée et comment elle reconstruit sa vie à 73 ans. Comme le dit l'historienne du féminisme français Michelle Perrot dans la même émission “Gisèle Pelicot est une éveilleuse”.
Depuis cette première interview qu'elle donne depuis le début des procès, elle est interviewée dans le monde entier, de El País au New York Times, de la BBC, en passant par le magazine Vogue ou Der Spiegel, et son livre sera publié dans 22 langues, ce qui confirmera son statut d'icône féministe mondiale dont l'image est déjà présente dans de nombreuses manifestations et oeuvres d'art engagé comme cette fresque murale de l'artiste Maca:

L'histoire de Soraya Sharghi est un dialogue incessant entre discipline et rébellion
Initialement publié le Global Voices en Français
![Painting by Soraya Sharghi: Rising with the Song of Nymphs, 2021, Acrylic on Canvas, 60 x 93 in [152,4 x 236,2 cm]. Photo courtesy of the artist.](https://globalvoices.org/wp-content/uploads/2025/11/Soraya-Sharghi-Rising-with-the-Song-of-Nymphs-2021-Acrylic-on-Canvas-60-x-93-in-800x516.jpeg)
Soraya Sharghi, « Rising with the Song of Nymphs » (S'élever avec le Chant des Nymphes), 2021. Acrylique sur toile, 152,4 x 236,2 cm (60 x 93 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.
Lors de sa dernière exposition, « Sculpture and Painting » (Sculpture et Peinture), organisée au 24 avenue Matignon à Paris à l'occasion de la semaine Art Basel en octobre 2025 [fr], l'artiste irano-américaine Soraya Sharghi a regroupé ses dernières œuvres en bronze, en céramique ainsi que ses peintures au sein d'un environnement immersif unique.
À travers cette œuvre, Soraya Sharghi dévoile un univers lumineux où se côtoient mythologie, mémoire et matière. Grâce à des figures hybrides, semblant jaillir du feu et de la couleur, elle aborde la féminité, non pas comme une muse, mais comme une force créatrice. Des œuvres telles que « Rising with the Song of Nymphs » (S'élever avec le Chant des Nymphes) et sa série de figures protectrices en céramique, façonnées à la main, tissent un lien entre peinture et sculpture, où le mythe est revisité comme un langage de survie et de renaissance.
Née en 1988 à Téhéran, et désormais installée à New York, Soraya Sharghi a suivi des études au San Francisco Art Institute, au cours desquelles elle s'est lancée dans la peinture, la sculpture et la création de montages artistiques. Enfant, elle imaginait des histoires complexes et des personnages fictifs pour sa petite sœur, récits dont elle s'inspire aujourd'hui pour créer son univers visuel. « L'imagination est naturelle chez les enfants, dit-elle, et je me suis attachée à ne jamais la perdre. Elle influence encore aujourd'hui ma façon de travailler. »

Soraya Sharghi à l'œuvre sur sa sculpture en bronze en Chine, 2025. Photographie de Lei Jianzhong, reproduite avec autorisation.
Son art, explique-t-elle, est une forme de reconquête et de défense : « Ayant grandi en Iran, l'imagination est devenue mon refuge. Le surréalisme était plus qu'une influence artistique, c'était un moyen de surmonter la réalité. » Dans son vocabulaire visuel, le mythe devient un récit autobiographique ; chaque héroïne hybride est une figure protectrice de la résilience, façonnée par les restrictions, l'évolution et la lutte permanente pour affirmer sa féminité.
Le cheminement de Soraya Sharghi témoigne d'un dialogue constant entre discipline et rébellion. Ses textures complexes, sa palette chromatique lumineuse et ses compositions très travaillées font écho, sur le plan spirituel, à la création figurative riche en émotions d'artistes telles que Niki de Saint Phalle, Hayv Kahraman et Emma Talbot, lesquelles intègrent également le mythe, les motifs structurels et la subjectivité féminine dans leurs récits contemporains. Pourtant, la voix de Soraya Sharghi demeure indéniablement la sienne : résolument personnelle, ancrée dans l'intellect et imprégnée de spiritualité.

Soraya Sharghi, « Rising Nymphs » (Nymphes émergentes), 2025. Peint sur de la porcelaine émaillée, cuite à haute température à 1280 °C. 37 x 34 x 34 cm (14,57 x 13,39 x 13,39 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.
Évoquant son approche multi-matière, Soraya Sharghi confie : « Chaque matériau possède sa propre énergie et m'apprend quelque chose de nouveau… Ensemble, ils dessinent la carte de mon évolution spirituelle. » Lors de cet entretien avec Global Voices, elle nous livre ses réflexions sur l'imagination, l'hybridité, la création de mythes, la politique et la poétique du corps féminin, ainsi que l'alchimie de l'argile, du feu et de la couleur continuant à façonner son univers, sans cesse en expansion.
Quelques extraits de cet entretien :
Omid Memarian (OM) : Vous décrivez souvent votre art comme la continuation des mondes imaginaires que vous avez créés durant votre enfance. Pourriez-vous nous parler de vos premières expériences en Iran, des raisons qui vous ont poussée vers la narration et l'expression visuelle, et de l'influence de ces moments précoces sur votre univers créatif aujourd'hui ?
Soraya Sharghi (SS) : Enfant, j'ai passé mon temps à inventer des univers. Je donnais vie à des personnages imaginaires et racontais des histoires à ma petite sœur, avec tant de réalisme, qu'elle les croyait vraies. À bien des égards, je suis restée la même personne, à ceci près que je maîtrise désormais davantage d'outils et de langages permettant d'exprimer ces idées. L'imagination est innée chez les enfants, et je me suis attachée à ne jamais perdre cette facette de ma personnalité. Elle guide encore aujourd'hui ma manière de travailler.
Quand j'ai découvert les arts visuels, ce fut pour moi le moyen le plus sûr de m'exprimer sans être totalement comprise. Je pouvais coder mes sentiments et mes histoires, sous forme de symboles et de gestes, en communiquant par des images plutôt que par des mots.
Ayant grandi en Iran, au sein d'une culture dans laquelle on disait souvent aux filles comment elles devaient s'habiller, parler ou rêver, l'imagination est devenue mon refuge. Le surréalisme n'était pas seulement une influence artistique, c'était une façon d'échapper à la réalité.

Soraya Sharghi, « Out of Realm » (En dehors du Réel), 2017. Acrylique sur toile, 137,16 × 137,16 cm (54 x 54 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.
OM : En quoi votre expérience, au San Francisco Art Institute, a-t-elle influencé ou transformé votre démarche artistique ? Avec le recul, après des années consacrées à l'exploration personnelle, que feriez-vous différemment aujourd'hui ?
SS : Mes études au San Francisco Art Institute m'ont ouvert les yeux sur moi-même. C'était la première fois que quelqu'un me posait des questions telles que « Qui es-tu ? Comment s'est passée ton enfance ? ». J'ai alors dû me définir au-delà de la géographie, de la langue et des attentes. Ce processus m'a conduit à observer ma culture avec un regard neuf, à prendre du recul par rapport à sa poésie, ses lieux et ses complexités, et à la redécouvrir avec une curiosité renouvelée.
Au San Francisco Art Institute, on me connaissait pour mon ambition. Même lorsque les devoirs étaient simples, je cherchais à repousser les limites du possible en expérimentant des formes complexes, en mélangeant les matériaux et en exigeant toujours plus de moi-même. J'ai exploré simultanément la peinture, la sculpture et la composition artistique, sans savoir encore de quelle manière elles allaient fusionner. Cet esprit expérimental continue aujourd'hui encore de nourrir ma créativité.
À cette époque, je me suis mise à explorer le corps féminin dans mon travail, non pas comme un sujet de nudité ou de provocation, mais comme un espace d'émotion et de guérison. Il s'agissait de retrouver une présence et une voix, de transformer les expériences de restriction en liberté. Mon art est devenu un processus de cicatrisation et de découverte de soi, un moyen de convertir le silence en puissance.

Soraya Sharghi, « The Resolution of Eve (Eve 15) » (La Détermination d'Eve), 2020. Acrylique sur toile, 198,12 × 114,30 cm (78 x 45 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.
OM : Votre travail oscille librement entre peinture, dessin, sculpture et céramique. Comment cette transition vers différents supports a-t-elle commencé, et quelles nouvelles perspectives vous ont-ils ouvertes en termes de forme, de narration et de résonance spirituelle ?
SS : J'ai été élevée dans un environnement très restrictif, c'est pourquoi je m'y rebelle naturellement. Traverser les frontières entre les moyens d'expression, c'est comme voyager entre deux mondes, c'est un acte de liberté. Chaque matériau est porteur d'énergie et m'apprend quelque chose de nouveau.
L'argile m'a enseignée la patience et le lâcher-prise. On ne peut pas contrôler le feu ; c'est lui qui décide ce qui survit. Travailler l'argile m'a appris que la perfection est fragile et que la destruction peut aussi être source de beauté. La peinture, en revanche, c'est comme se regarder en face ; elle exige de l'honnêteté. Je suis convaincue qu'un peintre talentueux est capable de tout, car la peinture vous apprend à voir et à écouter en profondeur.
Quand je sculpte, je raisonne comme un peintre. Je me sers des glaçures comme des pigments, les superposant comme si je peignais à l'aide du feu. J'adore transgresser les règles ; les chimistes pourraient me dire ce qu'il ne faut pas faire, je le ferais quand même, préférant mon intuition aux formules. Ce sont ces tensions entre discipline et rébellion qui insufflent la vie à mon travail.
Chaque matériau exprime une émotion différente ; ensemble, ils forment une représentation de mon évolution spirituelle.

Soraya Sharghi, « The Thinker » (Le Penseur), 2023-2024, acrylique sur toile, 226,6 x 183 cm (89,21 × 72,05 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.
OM : Vous avez séjourné plusieurs mois en Chine cette année, et vous avez approfondi vos connaissances en céramique en expérimentant différents procédés et influences interculturelles. En quoi ce contexte a-t-il façonné votre compréhension de l'argile et de l'artisanat ?
SS : À mon arrivée à Jingdezhen, en Chine, l'ancienne ville de la porcelaine, j'étais submergée par diverses émotions, d'autant plus que la guerre et les troubles faisaient rage en Iran. J'ai passé mes premières semaines dans le silence, laissant mes mains s'exprimer à travers l'argile. Les textures rugueuses et brutes de mes figures féminines reflétaient directement cet état d'esprit, façonnant, modelant, presque sculptant mes émotions jusqu'à leur donner forme.
La ville de Jingdezhen fut pour moi une révélation. Elle respire l'argile ; chaque famille, chaque rue est imprégnée de cette énergie créatrice. Les habitants y font preuve d'une grande humilité et d'un dévouement sans faille à leur art. Chaque artisan maîtrise chaque geste à la perfection ; c'est une expérience profondément spirituelle.
Ce n'était pas seulement une question d'apprentissage technique, mais aussi celle de prêter attention à l'argile, au silence, au rythme de la création. En Chine, j'ai appris à prendre mon temps, à me laisser guider par la matière. L'énergie des gens, pure, généreuse, terre-à-terre, m'a rappelée que la maîtrise n'est pas une question de contrôle, mais d'harmonie.

« I », 2025. Bronze. Soraya Sharghi : « Un matériau que je rêvais depuis longtemps de travailler pour sa permanence, son poids et son histoire. Cette sculpture porte le nom de « I », autoportrait sous de multiples formes, incarnant tous les personnages, toutes les émotions et tous les êtres imaginaires que je porte en moi. Une archive de ma voix intérieure, forgée dans le feu. » Photographie de Lei Jianzhong, reproduite avec autorisation.
OM : Vos œuvres dépeignent des figures féminines hybrides mêlant des attributs humains, animaliers et mythologiques. Comment êtes-vous tombée sur ce langage visuel, poétique et mythologique, et comment reflète-t-il votre expérience de vie en tant que femme iranienne naviguant entre plusieurs mondes ?
SS : La mythologie me touche depuis toujours. J'ai grandi en Iran où les mythes sont omniprésents : histoires d'anges, de héros et de dieux, qui façonnent notre vision du monde. Cependant, en tant que femme, j'ai toujours été conditionnée sur le rôle que je devais jouer dans ces récits. J'ai donc entrepris de les réécrire.
Mes personnages sont des mythes issus de mon imagination, des gardiens hybrides dont le rôle est de protéger, de transformer et d'évoluer. Ils incarnent souvent beauté et souffrance à la fois, car la survie est ainsi faite. En grandissant, j'ai appris à changer d'apparence afin de m'adapter, de me dissimuler, de survivre. Cette métamorphose est devenue mon langage visuel.
L'Iran est un pays surréaliste, un lieu de contradictions où coexistent rêves et entraves. Mon travail canalise ce paradoxe, donnant naissance à de nouveaux êtres qui n'appartiennent à aucune nation ni à aucune époque. Ils incarnent toutes les femmes ayant dû revêtir de multiples identités afin de pouvoir exister librement.

Soraya Sharghi, « She holds, she continues » (Elle s'accroche, elle persévère) 2025. Peint sur de la porcelaine émaillée, cuite à haute température à 1280 °C. 37 x 34 x 34 cm (14,57 x 13,39 x 13,39 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.
OM : Vos dernières œuvres en céramique sont une réinterprétation de la Sofal-e Berjasteh, ancienne technique persane de la poterie émaillée en relief. Comment avez-vous fait pour faire revivre et transformer cette technique et l'adapter à votre propre méthode ?
SS : En céramique, j'explore plusieurs techniques différentes. L'une d'elles s'inspire du Sofal-e Berjasteh, un procédé complètement nouveau et distinct de mes autres créations en argile. Une autre concerne mes sculptures, des têtes et des torses féminins modelés à la main, sur lesquels je laisse apparentes les textures rugueuses et mes empreintes digitales. J'expérimente également la peinture sur des vases et des objets, à l'aide de glaçures semblables à des aquarelles, afin d'obtenir des surfaces fluides et stratifiées. Chaque méthode engage un dialogue différent entre la tradition, le corps et les émotions.
Quelques années auparavant, à Ispahan, j'avais découvert de simples tasses en céramique anciennes qui m'étaient, enfant, familières, mais auxquelles je n'avais jamais vraiment prêté attention. Cette fois-ci, elles m'ont captivée. Je me suis passionnée pour leur glaçure en relief, « Sofal-e Berjasteh », et j'ai imaginé transposer mes peintures à travers cet artisanat ancestral. Depuis lors, je nourrissais le rêve de créer une telle œuvre, et j'ai fini par y parvenir.
J'ai peint avec des émaux aux couleurs façon mosaïque, construisant l'image à partir de formes, entièrement à la main, et la création de cette œuvre m'a procuré un pur bonheur.
L'argile se souvient de votre toucher ; elle retient votre présence longtemps après votre départ. Les craquelures, les marques de pression, voire les morceaux cassés, tout cela fait partie intégrante de l'histoire. Travailler l'argile, c'est comme travailler la vie elle-même : vous la modelez, elle résiste, et ensemble, vous donnez naissance à quelque chose de nouveau.

Soraya Sharghi, « The Story of a Triumph » (L'histoire d'un Triomphe), 2020. Acrylique sur toile, 121,92 × 187,96 cm (48 x 74 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.
OM : Votre dernière exposition présente des sculptures en céramiques gigantesques et des visages façonnés à la main, semblant surgir du feu et lui survivre. Que représente pour vous cette nouvelle série d'œuvres à travers le prisme du courage, de la vulnérabilité et du risque créatif ?
SS : Cette série d'œuvres a vu le jour grâce au feu. L'argile ne peut trouver sa force autrement qu'en étant cuite. Ce processus reflète mon propre parcours en tant que femme et artiste, confrontée au stress, à la déception et à la transformation jusqu'à ce que quelque chose de nouveau émerge.
Ces sculptures incarnent une volonté de survivre. Ce sont des esprits jaillissant de la destruction et continuant à célébrer la vie. Chaque craquelure ou coulée de glaçure témoigne de leur résistance. Je les vois comme des autoportraits de résilience, vulnérables, mais indestructibles.
Créer ces œuvres m'a demandé beaucoup de courage, car j'ai dû lâcher prise et faire confiance aux éléments. Le feu est devenu mon collaborateur. Il mettait à l'épreuve ma patience, mon ego, mon sens de la perfection. Ce qui restait après la cuisson, c'était l'essence, la vérité dépouillée de toute prétention. C'est le thème de cette série : renaître, non pas intact, mais régénéré.

Soraya Sharghi, « Rise of the Rainbow From the Marsh » (Naissance de l'Arc-en-ciel depuis le Marais), 2022. Acrylique sur toile, 139,7 x 223,52 cm (55 x 88 pouces). Photographie reproduite avec autorisation.
OM : À travers « Rising with the Song of Nymphs » (2022), mémoire, mythe et enfance se confondent dans un tableau cosmique. Comment cette œuvre a-t-elle évolué, et que révèle son lien avec « Ode : Intimations of Immortality » (Ode : Prémonitions d'Immortalité) de William Wordsworth au sujet de votre relation au temps, à l'imagination et à la renaissance ?
SS : « Rising with the Song of Nymphs » évoque le souvenir du langage de l'âme. Lorsque j'ai lu « Ode : Intimations of Immortality » de William Wordsworth, je me suis sentie profondément connectée avec son idée selon laquelle l'enfance constitue un souvenir sacré, un lieu où nous avons autrefois clairement perçu le divin, pour ensuite l'oublier.
L'idée de cette peinture vient en fait d'un ancien jeu traditionnel iranien que je pratiquais enfant. Dans ce jeu, les enfants formaient un cercle tandis qu'une fille était assise au milieu, feignant souvent de pleurer, et les autres lui chantaient une chanson pour qu'elle se lève et rejoigne le groupe. Ce jeu existe sous de nombreuses variantes locales dans tout l'Iran et remonte à d'anciens rituels et traditions théâtrales, à mi-chemin entre le jeu et la mise en scène symbolique des émotions, de la séparation et des retrouvailles. Le cercle représente la communauté ; la figure centrale incarne le désir, la perte ou la transformation; et lorsqu'elle se lève enfin, c'est un moment de guérison et de renaissance.
Longtemps après avoir réalisé cette peinture, j'ai découvert le poème de William Wordsworth, et il m'a profondément touchée. Il exprimait exactement ce que la peinture m'avait déjà révélée : l'imagination est un pont qui nous relie à cette connexion divine et primitive que nous ressentions autrefois dans notre enfance.
À travers cette œuvre, les Nymphes incarnent à la fois l'innocence et la sagesse ; elles surgissent de la mémoire telles des gardiennes de la lumière. Le tableau s'est transformé en un dialogue entre mon être passé et mon être présent, entre le mythe et la renaissance.
Certaines des céramiques, présentées lors de l'exposition, s'inscrivent dans cette même veine ; leurs surfaces peintes s'inspirent de « Rising with the Song of Nymphs », dont elles reprennent l'imagerie et le rythme sous une nouvelle forme matérielle. Grâce à l'argile et au feu, ces visions deviennent tangibles, comme si des fragments du tableau trouvaient une seconde vie dans l'espace tridimensionnel.

Soraya Sharghi dans son atelier à New York, travaillant sur « Rise of the Rainbow from the Marsh » (Naissance de l'Arc-en-ciel depuis le Marais), 2023. Photographie reproduite avec autorisation.
OM : À travers l'oeuvre, « She Holds, She Continues » (2025), le personnage apparaît à la fois comme protecteur et créateur. Comment évoque-t-elle la persévérance, la transformation et la féminité dans sa dimension créatrice ?
SS : Dans « She Holds, She Continues », la figure féminine ne se montre pas passive ; elle est la source. Elle porte le poids de la création et la tendresse des soins apportés. Son geste est à la fois une étreinte et un acte de pouvoir.
L'imagerie et les personnages ont évolué depuis « Rising with the Song of Nymphs », où des jeunes filles se tiennent par la main en cercle, symbolisant l'unité, la renaissance et la force féminine. Aujourd'hui, ces thèmes se déclinent sous une nouvelle forme grâce à une technique céramique que je viens de mettre au point. Cette technique consiste à assembler des milliers de petits éléments façonnés à la main, chacun ressemblant à un coup de pinceau, une cellule ou un battement de cœur, et qui se fondent pour donner vie à une surface vibrante.
Le déclic initial m'est venu de la tradition persane, Naghsh-e Berjasteh, technique de gravure en relief, que j'ai transposée dans mon propre univers. Si je me suis inspirée du relief et de la texture stratifiée, la technique et le langage visuel sont nouveaux.
Au cours de ce processus, les silhouettes se relèvent, transformées par le feu, tout en restant reliées par l'effleurement. L'œuvre évoque la force génératrice du féminin, comment la création poursuit son œuvre silencieusement et avec puissance à travers la répétition, l'attention et la persévérance.
La sécurité numérique passe par les langues locales et la prise en compte de la diversité des castes et de genre
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration par Pranav Kumar pour Rising Voices
Une version de cet article est également disponible en angika
Au cours de la dernière décennie, l’Inde a connu une forte croissance en termes de nombre d’utilisateurs de téléphones mobiles et d’Internet. En octobre 2021, le pays comptait 700 millions d’utilisateurs d’Internet, 600 millions de smartphones, et le taux de consommation de données mobiles le plus élevé au monde. En 2020, l’Inde était également classée au deuxième rang des pays les plus touchés par les cyberattaques dans la région Asie-Pacifique. Ainsi, ces technologies utilisées à grande échelle sont-elles adaptées à la diversité des utilisateurs et aux centaines de langues parlées dans le pays ? Comment les utilisateurs autochtones parviennent-ils à se sentir en sécurité dans le monde numérique, ou même à s’informer sur la sécurité numérique ? Voici quelques-unes des questions que j’ai décidé d’approfondir en ma qualité de locutrice native angika.
« L’angika est principalement parlé dans la région Anga qui comprend les districts de Munger, de Bhagalpur et Banka du Bihar et la division de Santhal Pargana du Jharkhand. Ses locuteurs s’élèvent à environ quinze millions de personnes[7]. Outre les États indiens du Bihar et du Jharkhand, il est également parlé comme langue minoritaire au Népal, dans le district de Morang, dans le Terraï. » — Wikipedia
Reconnaissance : Second language status in Jharkhand state in India
Statut de la langue : 5 (en développement) – “La langue est largement utilisée. Il existe une forme littéraire standardisée, mais son utilisation n’est pas encore très répandue ni pérenne. La langue est utilisée dans l’éducation, le travail, les médias, et au sein du gouvernement dans les principales subdivisions administratives d’une nation.” — Échelle EGIDS, Ethnologue
Ressources en matière de sécurité digitale dans cette langue :
Outils de sécurité numérique dans cette langue :



Née et élevée dans l’État du Bihar, je suis de langue maternelle angika. Pendant mon enfance, j’ai été témoin des changements sociaux, linguistiques et technologiques qui ont eu lieu dans ce hameau. Il y a une vingtaine d’années en effet, seules quelques personnes possédaient des appareils numériques à la maison, rares étaient celles qui parlaient l’hindi, et pour parler des jeunes qui émigraient vers les grandes villes à la recherche d’un travail plus rémunérateur, on employait le terme « fuir ». De nos jours, presque tous les foyers possèdent un téléphone portable, les gens (en particulier les jeunes) préfèrent parler en hindi en dehors de leur foyer, et l’émigration vers une autre région à l’âge adulte est devenue la norme.
D’après ce que j’ai pu observer, c’est la disponibilité des téléphones portables et d’Internet qui a entraîné ces changements, puisqu’elle a permis à cette région isolée d’être davantage connectée au monde extérieur. L’utilisation des téléphones portables pour la communication et les loisirs est notable, notamment car elle fait nettement contraste avec le manque d’infrastructures de la région telles que l’eau courante, l’électricité, les possibilités d’accès à l’enseignement supérieur, ou encore les emplois stables. Les cybercrimes sont également assez fréquents, et les gens sont souvent victimes de piratage et d’appels frauduleux provenant de numéros intraçables qui les convainquent de divulguer leurs mots de passe à usage unique (OTP). Les efforts déployés par les institutions pour lutter contre ces crimes semblent insuffisants. Aussi, dans un pays où le nombre d’utilisateurs de téléphones portables et d’Internet augmente si rapidement, que faut-il donc changer pour rendre l’espace numérique accueillant pour l'ensemble de la population ?
Avec cette question à l’esprit, j’ai décidé de mener une étude auprès de jeunes agriculteurs originaires des villages de Tonapathar et Katoria, dans l’État du Bihar, afin d’en savoir plus sur le sujet. Mon objectif était de comprendre comment une petite communauté fait face à la sécurité numérique ou à son absence, en me concentrant sur des facteurs tels que les langues, la culture numérique et la présence en ligne des jeunes parlant l’angika. Avec le soutien de l’équipe Rising Voices, ce travail de recherche m’a permis de consacrer du temps à l’observation, aux entretiens et à la collecte de faits, d’expériences et de perceptions dans le but d’étudier les hypothèses concernant leur activité numérique. Ce que j’ai appris grâce à ces recherches m’a aidée à comprendre les besoins des locuteurs natifs angika en matière de sécurité numérique directement du point de vue des personnes concernées.
J’ai interrogé 13 jeunes parlant l’angika (âgés de 17 à 30 ans), afin de mieux comprendre ce qui pourrait être fait différemment pour rendre les installations numériques sûres et inclusives à leur égard. Je souhaitais également comprendre les raisons pour lesquelles ils utilisaient Internet et leurs priorités en matière de sécurité numérique, mais aussi la manière dont ils naviguaient dans l’espace numérique avec la langue et les installations dont ils disposent.
L’économie du village dépendant de l’agriculture, tous les participants étaient des agriculteurs ou issus de familles d’agriculteurs, ce qui rend cette étude bien représentative de la région. Le terme « agriculteur » désigne ici une personne qui vit de l’agriculture, qu’elle soit propriétaire d’une petite parcelle de terre ou sans terre. Toutes les personnes interrogées vivaient en dessous du seuil de pauvreté, et appartenaient à la communauté Bahujan, un groupe de personnes composé de « Castes répertoriées, tribus répertoriées, autres castes défavorisées, musulmans et minorités en Inde » (tous les participants appartenaient à l’une des trois premières catégories). Ces précisions ont leur importance, car en Inde, le droit de propriété foncière a toujours été dicté par les castes et l’origine sociale. Bien que le « zamindari » (propriété foncière collective) ait été aboli en Inde en 1951, les privilèges des castes propriétaires terriennes ont perduré sous la forme de privilèges sociaux et culturels, dont les Dalits et les Bahujans ont été systématiquement privés.
Un autre facteur que j’ai pris en compte lors de mes recherches est celui du sexe des individus, car les normes de genre dans cette région sont très orthodoxes. Ainsi, il est d’usage que les femmes se voilent la tête devant les hommes plus âgés de la famille ; et les femmes mariées sont appelées par le nom de leur mari ou de leur enfant, plutôt que par leur propre nom. Par exemple, une femme mariée à un homme nommé Shankar sera appelée « Shankarok janani » (femme de Shankar), tandis que la mère d’un garçon nommé Rupesh se fera appeler « Rupesh maay » (mère de Rupesh), l’utilisation de leurs noms réels étant généralement évitée, sauf pour les documents. De plus, les femmes sont censées devenir invisibles dans les lieux publics et sont également dissuadées de travailler en dehors du foyer. Le cadre des castes et du genre est important, car il a également un impact sur la présence et l’activité d'un individu en matière de pratiques numériques, comme je vais l’expliquer ci-dessous.
Lors de mes conversations avec les participants, j’ai découvert que les jeunes locuteurs natifs de l’angika avaient commencé à abandonner leur langue. L’absence de contenu écrit, qu’il soit à des fins d’information ou de divertissement, dans leur langue maternelle, en est la principale raison, et nuit à la fois à la langue et à la communauté. En outre, il s’avère que le bouche-à-oreille représente un moyen de diffusion d’informations majeur au sein de cette communauté, en raison de la distance géographique, de la barrière linguistique et du faible niveau d’éducation, mais aussi du manque d’accès de la population à la plupart des médias d’information. Par exemple, la situation géographique isolée des villages signifie que les journaux ne sont généralement pas accessibles, de sorte que la lecture du journal n’est pas une habitude pour ces habitants. Les gens sont également peu enclins à faire confiance aux informations en ligne, car ils n’accordent du crédit qu’aux informations provenant de leurs proches. En tant que militante linguistique, j’ai réalisé, au cours de mes entretiens, que l’une des raisons pour lesquelles les jeunes abandonnaient leur langue était qu’ils ne pouvaient pas l’utiliser sur les plateformes numériques.
Si les travailleurs des villages ont accès aux téléphones portables et à Internet, la sécurité numérique reste un luxe. Le manque d’accès à l’éducation et à l’information sur la sécurité numérique dans la langue locale est un obstacle majeur, qui les rend encore plus vulnérables aux menaces numériques. Le simple fait que les participants perçoivent la sécurité numérique comme un concept abstrait qu’ils ne comprennent pas bien est très révélateur du manque de culture numérique dans cette région. Comme l’admet un jeune agriculteur : « Je n’y connais pas grand-chose aux règles des réseaux sociaux. Je ne les connais pas bien, car ça ne m’intéresse pas trop. Ici, on survit au jour le jour, on n’a pas le temps de se soucier de ce genre de choses. »
Sur les treize personnes qui ont participé à cette étude, sept ont déclaré avoir déjà été victimes d’escroqueries par téléphone portable et/ou de piratage sur les réseaux sociaux. Parmi les méthodes utilisées par les escrocs, on peut citer le fait de se faire passer pour des banquiers ou des télévendeurs, et le piratage de numéros WhatsApp dans le but d’extorquer de l’argent aux contacts. Les victimes ignorent généralement comment réagir face à ces escroqueries, principalement parce que les méthodes actuelles de sensibilisation à la sécurité numérique ne sont disponibles que dans les langues dominantes. Cela vaut également pour le piratage des réseaux sociaux : les personnes touchées sont généralement incapables de récupérer leur compte. Cela n’a rien de surprenant lorsqu’on sait que ce que les participants savent de la sécurité numérique leur vient de leur famille et de leurs connaissances, à l’instar de leurs connaissances sur l’utilisation du téléphone, qui, pour reprendre les paroles d’une des personnes interrogées, sont kaamchaltau (rudimentaires).
De plus, l’imposition de l’hindi dans l’État du Bihar, qui se distingue pourtant par sa diversité linguistique, a eu un impact négatif sur nous, les minorités. Il existe plusieurs croyances erronées concernant nos langues, notamment que celles-ci sont inférieures et qu’il ne s’agit que de « dialectes de l’hindi ». La dernière National Education Policy 2020 (« politique nationale en matière d’éducation 2020 ») illustre bien l’origine de cette croyance. Elle considère les langues autochtones comme des « langues passerelles » à enseigner au niveau primaire, après quoi les élèves devraient apprendre les langues socio-économiquement dominantes, à savoir l’hindi et l’anglais. Un autre facteur de taille est le fait que les jeunes doivent généralement émigrer vers d’autres régions, où les langues locales sont méprisées. Par exemple, mes parents ont émigré pendant plusieurs années au Jharkhand. C’est là que j’ai été scolarisée, et j’y ai moi-même été confrontée aux préjugés contre l’angika et les autres langues indigènes, à l’école et dans le milieu social.
Actuellement, il n’existe aucune ressource disponible en ligne en angika sur la sécurité numérique, ce qui désavantage clairement ceux qui ne parlent que cette langue. De mon point de vue, il est évident que les gens auraient une meilleure compréhension de l’espace numérique et pourraient y naviguer en toute sécurité, s’ils disposaient des outils nécessaires pour le comprendre. La langue joue donc ici un rôle essentiel. Lorsqu’on lui a demandé dans quelle langue les programmes de sensibilisation devraient être dispensés, un participant a répondu : « L’angika serait préférable (pour les formations sur la sécurité numérique). L’anglais et l'hindi ne seraient compris que par ceux qui maîtrisent ces langues. Si la formation était dispensée dans la langue locale, tout le monde pourrait la comprendre. »
Il convient également de noter que les voix des personnes marginalisées, qu’il s’agisse de la communauté Bahujan en général ou des femmes, ne sont généralement pas audibles, et qu’elles sont exclues de toute participation, en ligne comme hors ligne. Les gens issus du milieu agricole, à l’instar des personnes interrogées pour cette étude, ont très peu d’opportunités en matière d’emploi et d’éducation, ce qui a un impact négatif sur leur accès à l’information relative à la sécurité numérique. Par ailleurs, les femmes sont doublement marginalisées. L’espace numérique s’avère être ici le reflet de la société, et l’activité des femmes en ligne est influencée par leur genre. Voici quelques observations issues de cette étude de cas concernant les femmes utilisatrices d’Internet : elles sont moins nombreuses, et elles n’utilisent pas leur propre nom sur les réseaux sociaux, non pas parce qu’elles préfèrent utiliser des pseudonymes, mais pour garantir leur invisibilité. De plus, elles sont plus facilement blâmées si leur compte est piraté, et elles dépendent des hommes de la maison pour obtenir des informations relatives à la sécurité numérique.
Pour qu’une campagne en faveur d’un espace numérique sûr soit couronnée de succès dans la région d’Anga, dans l’État du Bihar, et plus généralement en Inde, nous avons besoin de stratégies inclusives. Alors que les connexions mobiles et Internet se développent rapidement en Inde, le gouvernement doit prendre ses responsabilités en protégeant les citoyens contre les dangers liés à la généralisation de l’utilisation d’Internet. Pour ce faire, je pense que le changement majeur qui s’impose est la reconnaissance par les décideurs politiques indiens de la diversité linguistique du pays.
Selon moi, pour éviter que le Bihar, où 88,82 % des ménages vivent en milieu rural (et ont donc moins accès aux infrastructures), ne soit davantage victime des inégalités numériques, il convient de suivre les recommandations suivantes :
Tout le monde devrait pouvoir avoir recours aux technologies numériques de manière sûre et sécurisée par le biais de sa langue maternelle, notamment à une époque où les gens utilisent de plus en plus Internet et les téléphones portables pour communiquer et socialiser. Enfin, il en va également de la responsabilité des militants linguistiques de comprendre les besoins des personnes dans le domaine numérique, et de sensibiliser les gens au fait que les droits linguistiques et la sécurité numérique doivent être défendus.

Un animateur réclamant que des autochtones cachent leurs téléphones portables et les tenues traditionnelles à mis la lumière sur des perceptions biaisées
Initialement publié le Global Voices en Français

L'animateur de télévision Luciano Huck demandant aux populations autochtones du parc indigène du Xingu de « faire le ménage dans leur culture » pour une photo. Illustration réalisée par Global Voices sur Canva à partir d'une capture d'écran d’Instagram @txaigibran's et d'une carte de l'ISA (Institut socio-environnemental). Utilisée avec permission.
En août dernier, Luciano Huck, un animateur de télévision qui a par le passé envisagé de se présenter à la présidence du Brésil, s'est rendu au Parque Indígena do Xingu (Parc indigène du Xingu), une des principales réserves indigènes et le premier territoire autochtone officiellement délimité par le gouvernement fédéral dans le pays, pour tourner un épisode de son émission dominicale.
Près de quatre mois plus tard, une vidéo tournée en coulisses et publiée sur Instagram, le montrant assis à côté de la chanteuse Anitta, est devenue virale sur les réseaux sociaux, déclenchant des réactions négatives et mettant en lumière les problèmes liés à la perception qu'ont les non autochtones des communautés autochtones.
Dans la vidéo, qui dure environ 1 minute 20, alors que les gens prennent des photos et se préparent à enregistrer, on peut apercevoir certains autochtones tenir des téléphones portables pour immortaliser ce moment. L'un d'entre eux, se trouvant devant l'animateur, a également son téléphone en main. Huck les interpelle — « Téléphones portables! » — et demande à ceux qui ne portent pas de « vêtements traditionnels » de reculer. Il poursuit ensuite: « Ouais, nettoyez un peu votre culture », expliquant plus en détail :
É o seguinte, a gente está cheio de câmera. Quanto mais celular de vocês aparece, eu acho que menos é a cultura de vocês. Quanto mais a gente conseguir preservar as nossas cenas, sem celular…Porque assim, quando aparece celular, mexe na cultura originária. Quando a gente estiver gravando, se puder segurar o celular, eu acho que quem tiver que ver valoriza mais vocês. Se você puder falar isso para o povo é bom.
Le truc c'est que, nous avons beaucoup de caméras ici. Le plus on vous voit avec des téléphones portables, et moins c'est représentatif de votre culture je suppose. Nous voulons préserver autant que possible nos scènes sans portable…car lorsque l'on aperçoit un téléphone ça met le bazar avec la culture d'origine. Quand nous enregistrons, si vous pouviez vous abstenir d'utiliser vos téléphones, je pense que tous ceux qui regarderont apprécieront. Ça serait bien que vous passiez le message.
L'homme autochtone va alors traduire le message à sa communauté.
Ces commentaires ont conduit des organisations autochtones brésiliennes, telles que Apib (Articulation des peuples autochtones du Brésil) et d'autres associations régionales qui lui sont liées, à publier une déclaration commune sur leurs pages Instagram.

capture d'écran d'une publication de @coiabamazonia sur Instagram. Utilisée avec permission.
Les cultures autochtones n'ont pas besoin d'être “nettoyées.”
Notre présence est politique, historique, actuelle, et ne s’inscrit pas dans votre racisme anti-autochtone.
Dans cette déclaration, ils soulignent que les peuples autochtones n'existent pas uniquement pour poser sur de « jolies photos, » telles des pièces de musée répondant à certaines attentes, et que la phrase « nettoyer votre culture » renforce une vision erronée et dangereuse de leurs peuples. Dans la légende ils ont également écrit :
O acesso à tecnologia deve ser um direito garantido a todos os cidadãos brasileiros. Possuir um celular não torna um parente menos indígena.
A tecnologia e a internet têm sido fundamentais para os povos indígenas na luta por seus territórios, auxiliando no monitoramento e gestão ambiental, no acesso a oportunidades de educação e trabalho, na comunicação entre comunidades, organizações e o Estado, além de possibilitar denúncias de violações de direitos indígenas que foram historicamente invisibilizadas.
L'accès à la technologie devrait être un droit garanti à tous les citoyens brésiliens. Posséder un téléphone portable ne rend pas un parent (terme utilisé pour désigner d'autres personnes autochtones) moins autochtones.
La technologie et internet ont joué un rôle fondamental dans la lutte des peuples autochtones pour leurs territoires, ils ont permis d'en assurer la surveillance et la gestion environnementale, d’accéder à des opportunités éducatives et professionnelles, de faciliter la communication entre les communautés, les organisations et l'état, ainsi que de dénoncer les violations des droits autochtones qui, historiquement, étaient passés sous silence.
Apib a republié la déclaration quelques jours plus tard, exprimant de l'« indignation » face aux propos de Huck. L'image publiée sur leur compte Instagram mentionne également :
Podemos usar o que vocês usam, sem deixar de ser quem somos.
Ser indígena nunca foi sobre negar o presente, mas sobre existir com dignidade em qualquer tempo até nas telas que insistem em nos enxergar errado.
Nous pouvons utiliser ce que vous utiliser sans cesser d'être qui nous sommes.
Être autochtone n'a jamais consisté à renier le présent, mais à exister avec dignité à tout moment même sur les écrans qui persistent à nous voir injustement.
Après ces réactions négatives, Huck a publié sur son compte Instagram des stories expliquant qu'il avait été mal compris et mettant en avant sa relation de longue date avec les peuples autochtones, comme l'a rapporté le portail d'informations Terra :
Sobre a imagem em questão, registrada nos bastidores de uma gravação, é importante esclarecer: não se tratou de impor qualquer tipo de limitação cultural ou de consumo. Foi apenas uma decisão de direção de arte, um ajuste pontual dentro do contexto de um set de filmagem, nada além disso.
Concernant l'image en question, prise dans les coulisses pendant un tournage, il est important de clarifier qu'il ne s'agissait pas d'imposer une quelconque restriction culturelle ou de consommation. Il s'agissait juste d'une directive artistique, d'un ajustement ponctuel dans le contexte d'un plateau de tournage, rien de plus.
Situé dans l’État de Mato Grosso, dans la région centre-ouest du Brésil et au sein de la région amazonienne légale, avec un territoire d'environ 27,000 kilomètres carrés (10.4 square miles), le parc indigène du Xingu a été reconnu par un décret du gouvernement fédéral en 1961. Ce fut le premier territoire autochtone officiellement délimité dans le pays. Cependant, le processus s'est heurté à la résistance du gouvernement local et le territoire n'a été établi qu'en 1978, comme le rapporte un article de Brasil de Direitos.
Aujourd'hui, le parc du Xingu abrite une population de 6,177 individus appartenant à 16 ethnies, selon la page d'information de Terras Indígenas do Brasil : Aweti, Ikpeng, Kalapalo, Kamaiurá, Kawaiwete, Kisêdjê, Kuikuro, Matipu, Mehinako, Nahukuá, Naruvotu, Tapayuna, Trumai, Waurá, Yawalapiti et Yudja. Sa préservation est gérée par le gouvernement fédéral.
Le dernier recensement, réalisé par l’ IBGE (Institut brésilien de géographie et de statistiques) en 2022, a montré que le pays compte désormais une population de 1,694,836 (moins de 1% de la population totale du Brésil) et 391 groupes ethniques; trois autochtones sur quatre ont déclaré leur appartenance ethnique.
Deux ans après que la Cour suprême ait jugé inconstitutionnelle la proposition d'un repère temporel pour la délimitation des terres autochtones, le congrès national essaie de renverser cette décision au cours d'un vote qui pourrait avoir lieu ce mois-ci. S'il est approuvé que le repère temporel soit inscrit dans la constitution, les autochtones n'auront alors le droit de réclamer que les terres qu'ils occupaient ou qui faisaient l'objet d'un litige au moment de l'adoption de la constitution actuelle, en octobre 1988.
« Rien n'est comparable au fait de se réveiller au son des bombes qui tombent dans l'obscurité près de chez soi. »
Initialement publié le Global Voices en Français

Collage réalisé via Canva à partir de captures d'écran d'une vidéo YouTube diffusée sur la chaîne Diario El Comercio, Caracas, Venezuela, 3 janvier 2026. Utilisée avec permission.
A 2h précises du matin, ce 3 janvier 2026, nous avons été réveillés en sursaut par une explosion. Il n'y avait aucun doute: nous étions bombardés. Caracas, certainement la ville la plus bruyante du Venezuela, était étrangement silencieuse en ce mois de décembre. Les familles restaient chez elles, s'accrochant à l'espoir d'un Noël et d'un nouvel an calmes et harmonieux avant ce que tout le monde savait inévitable : la chute du président Nicolás Maduro, le dictateur qui dirigeait le pays d'une main de fer depuis 2013, après la mort de son prédécesseur, Hugo Chávez.
Les explosions ont duré près de 2h, sans aucune information officielle de la part du gouvernement vénézuélien. Pendant ce temps, des centaines de vidéos ont envahi les réseaux sociaux : pour la première fois dans son histoire moderne, la capitale Caracas était attaquée par l'armée américaine. Au total, 12 installations militaires ont été touchées — huit à Caracas et les autres dans les états voisins de La Guaira et d'Aragua.
Trois heures plus tard, la confirmation est arrivée via un message publié sur Truth Social par le président américain Donald Trump : Nicolás Maduro et son épouse, Cilia Flores, avaient été arrêtés et étaient emmenés aux Etats-Unis pour y être jugés pour narcoterrorisme et trafic de drogue. Après cela, la ville est tombée dans un silence de mort qui a duré toute la journée. Il n'y a eu ni manifestation ni célébration; seulement le silence, l'évaluation des dégâts et l'attente.
Au cours des 13 dernières années, nous avons entendu toutes sortes de bruits: des milliers de « cacerolazos, » des gens tapant sur des casseroles vides dans la nuit, protestant secrètement depuis la sécurité de leur foyer; la police et les forces militaires brutalisant les manifestants; des grenades lacrymogènes s'écrasant contre les fenêtres; les menaces bruyantes des colectivos’; des voix criant des insultes à Maduro — « Maduro, coño de tu madre » (« Maduro, con de ta mère »). Nous avons entendu des coups de feu, des appels à l'aide pendant les moments de répression, et enduré d'innombrables nuits silencieuses et sans sommeil après des événements particulièrement choquants. Mais rien n'est comparable au fait de se réveiller au son des bombes qui tombent dans l'obscurité près de chez soi.
Je n'aurais jamais imaginé que je finirais par redouter un bruit comme celui d'une bombe. J'avais l'impression que le temps ralentissait : la perturbation dans l'air au-dessus de moi, le lancement d'une arme conçue pour détruire, sa trajectoire dans le ciel, et enfin l'explosion dévastatrice qu'elle laissait derrière elle.
Je pensais que les Vénézuéliens avaient déjà entendu tous les sons que la violence de ce pays pouvait offrir. Mais celui-ci était nouveau — terrifiant par son caractère inhabituel.
Plus tard dans la journée, les gens ne sont sortis que pour acheter des produits de première nécessité : nourriture, médicaments, eau et essence. Les transports publics ont été suspendus pour la journée, et seuls quelques supermarchés et pharmacies ont osé ouvrir, la plupart sous protection policière afin d'éviter ce que les « caraqueños » redoutent le plus : des vagues de pillages. Dans des files d'attente qui duraient des heures, les gens chuchotaient les dernières nouvelles et partager leurs nombreuses questions restées sans réponse: Que va-t-il se passer maintenant? Delcy va-t-elle prendre le pouvoir? Combien de gens sont morts? La vie en sera-t-elle meilleure ou pire? Et si les civils étaient les prochains à être bombardés? Devrions-nous nous réjouir? Y aura-t-il de quoi nourrir nos familles au supermarché aujourd'hui?
Si je devais le décrire, je dirais que c'était le son de l'incertitude — de la peur et de la contradiction.
A l'étranger, particulièrement dans les villes où la diaspora vénézuélienne est importante, comme New York, Madrid, et Santiago du Chili, les Vénézuéliens célèbrent publiquement l'arrestation de Maduro. Pour beaucoup, c'est comme si justice était enfin rendue. A l'intérieur du Venezuela, les choses sont différentes. Les gens font face à l'incertitude et luttent pour leur survie. Cela ne signifie pas qu'ils désapprouvent; mais simplement qu'ils essaient de rester en vie.
Il était également difficile de se réjouir alors que nous ne connaissions pas encore le bilan humain de ce que nous venions de traverser : notre ville avait été bombardée. Nous avons désormais une image plus claire de la situation. Selon les chiffres annoncés par les médias locaux, 18 militaires ont été confirmés morts, ainsi qu'une civile — une femme à La Guaira — et au moins 80 personnes ont été blessées. Malgré tout, l'impact global sur les infrastructures reste inconnu, tout comme les conséquences que cela aura sur notre vie quotidienne.
Les frappes aériennes ont bien sûr été violentes, comme tous les chocs le sont. Depuis août 2024, les tensions militaires croissantes nous ont amenés à anticiper la possibilité d'un renversement de Maduro. De nombreuses frappes aériennes contre des bateaux vénézuéliens dans les Caraïbes ont fait plus de 100 morts, sans aucune transparence, sans preuve de trafic de drogue, ni même d'explication quant à la raison pour laquelle les trafiquants présumés n'ont pas pu être arrêtés et jugés devant un tribunal.
Nous ne connaissons toujours pas les noms complets d'un grand nombre de ceux morts dans les Caraïbes. Alors que beaucoup affirment que les dangereux criminels doivent être traités comme tels, et que cette stratégie est essentielle pour étouffer le régime de Maduro, la vérité est qu'il s'agit d'un nouvel exemple de la manière dont la souffrance du peuple vénézuélien a été normalisée, minimisée et instrumentalisée au service d'une cause sur laquelle aucune information fiable ne nous a jamais été fournie.
J'ai été contraint de revoir les vidéos des frappes aériennes dans les Caraïbes qui ont commencé à affluer dans notre suivi hebdomadaire en août — des fragments muets de bateaux détruits en mer. C'étaient des images terrifiantes, et je me surprends maintenant à imaginer les sons qui devaient les accompagner : les vagues, les hélicoptères, le moment du lancement, les derniers mots et les dernières prières. Le son de la peur, je suppose.
Il y a quelque chose de particulier dans le fait de réaliser que la guerre se rapproche de vous. Les images, les émotions, les sons, même les odeurs. La manière dont nous nous habituons peu à peu à de nouvelles formes de violence, de répression et d'exploitation.
Le paysage sonore de la guerre — un son de plus ajouté à un pays déjà meurtri, une nouvelle entrée terrifiante dans notre glossaire de la violence.
Des inégalités structurelles qui touchent tant l’accès à Internet qu’à l’information sur la sécurité numérique
Initialement publié le Global Voices en Français
Une version de cet article est également disponible en kichwa
Basé sur l’étude « Accès à Internet, pratiques de sécurité numérique et utilisation du kichwa sur Facebook et WhatsApp chez le peuple kichwa d’Otavalo », menée par Alliwa Pazmiño en collaboration avec Rising Voices.
L’Équateur est un pays composé de 13 « nationalités », qui possèdent toutes leur propre langue, identité, forme d’organisation, territorialité et autonomie. Le peuple kichwa constitue l’une de ces nationalités ; toutefois, notre langue, le kichwa équatorien, est en danger d’extinction : sa transmission intergénérationnelle a cessé, et les nouvelles générations ne l’utilisent plus. À une époque où les outils numériques sont largement utilisés sur le territoire, comment cette langue est-elle utilisée sur les réseaux sociaux ? Comment la sécurité numérique est-elle perçue dans les zones rurales et autochtones du canton d’Otavalo ? Et quel est l’impact des inégalités sur l’accès à Internet ?
Le kichwa est une langue quechua qui comprend toutes les variétés quechuas de l'Équateur et de la Colombie (Inga), ainsi que des extensions au Pérou. On estime qu'il est parlé par environ un demi-million de personnes. Les dialectes les plus répandus sont le chimborazo, l'imbabura et le quechua des hauts plateaux de Cañar, qui constituent la majorité des locuteurs natifs. — Wikipedia
Reconnaissance : la Constitution équatorienne reconnaît le kichwa comme langue officielle des relations interculturelles
Statut de la langue : concernant la variante d'Imbabura, en développement (5), “la langue est largement utilisée. Il existe une forme littéraire standardisée, mais son utilisation n'est pas encore très répandue ni pérenne.” — Échelle EGIDS, Ethnologue
Ressources en matière de sécurité digitale dans cette langue :
Outils de sécurité numérique dans cette langue :



Dans cet article, je présente plusieurs des conclusions de l’étude que j’ai menée en collaboration avec Rising Voices en qualité de chercheuse kichwa. Le canton d’Otavalo comprend la ville du même nom et 11 parroquias (communes), deux urbaines et neuf rurales. À travers mes recherches, j’ai tenté de répondre aux questions citées précédemment, pour en savoir plus sur l’accès à Internet, la sécurité numérique et l’utilisation de la langue kichwa sur Facebook et WhatsApp dans ce canton, en me concentrant sur l’expérience des autorités de langue kichwa, élues au vote populaire, de ces communes.
Je parle le kichwa ; aussi le travail que je propose ici est basé sur mon propre rapport à ma langue et à mon territoire. C’est en tant que chercheuse kichwa que j’ai abordé l’étude, la méthodologie et les participants, et que j’ai interrogé notamment deux responsables locaux âgés d’environ 35 ans. Je les ai choisis, car il me semblait important de comprendre la réalité des zones rurales en matière d’accès à Internet et d’utilisation des réseaux sociaux dans leur langue maternelle, mais aussi les défis auxquels ces gens sont confrontés en termes de sécurité numérique. Ces questions n’avaient encore jamais été examinées, a fortiori en prenant le kichwa comme point de départ de l’ensemble du processus d’investigation.
Otavalo est l’un des six cantons de la province d’Imbabura, située au nord de Quito, la capitale de l’Équateur. Parfois décrit comme « région interculturelle » du fait de sa diversité culturelle et identitaire, il est aussi connu sous le nom de « vallée de l’aube ». Otavalo compte 110 000 habitants, dont la majorité travaille dans les secteurs de l’industrie manufacturière, de l’agriculture, de l’élevage et du commerce.
En raison de la longue histoire de colonisation de la région, les langues d’origine ont été largement remplacées par l’espagnol, qui est devenue la langue dominante. À Otavalo, la langue kichwa se trouve dans une situation alarmante, car elle n’est plus transmise. Selon une étude sociolinguistique géoréférencée sur les langues autochtones de l’Équateur, réalisée par Marleen Haboud (2017), 70 % de la population kichwa ont cessé de transmettre leur langue. Seules trois familles kichwa sur dix parlent désormais cette langue au sein de leur foyer.
Comment les outils numériques sont-ils utilisés dans ce contexte ? Pourraient-ils servir à revitaliser la langue ?
La plupart des communautés rurales bénéficient d’une couverture Internet, notamment grâce à des liaisons radio point à point. Toutefois, cet accès à Internet n’est pas garanti lorsqu’il dépend de ressources économiques, c’est-à-dire lorsqu’il faut payer pour ce service. Ainsi, dans les zones éloignées des centres urbains, peu de foyers disposent d’un service Internet, soit en raison des limites de couverture, soit en raison du coût. Les familles qui vivent de l’agriculture ne disposent pas de revenus suffisants pour payer une connexion stable, et utilisent donc des forfaits prépayés fournis par les opérateurs de téléphonie mobile.
Selon les indicateurs relatifs aux technologies de l'information et de la communication de l’Institut national de statistique et de recensement de l’Équateur, 61,7 % des ménages des zones urbaines ont accès à Internet, contre seulement 34,7 % des ménages, par câble ou modem, dans les zones rurales. En effet, les politiques publiques ont toujours été axées sur la mise en œuvre de projets destinés à répondre aux besoins des zones urbaines. C’est le cas par exemple des « infocentres », des espaces qui offrent un accès gratuit à Internet et des formations élémentaires à l’utilisation d’un ordinateur. Situés dans le centre-ville de chaque parroquia, ces infocentres sont accessibles à toute personne qui ne possède pas d’accès Internet à domicile ou sur son téléphone portable.
Les participants à cette étude de cas s’accordent à dire qu’Internet est devenu un besoin fondamental. Pendant la pandémie de COVID-19 notamment, l’enseignement est passé entièrement à la forme virtuelle. Les infocentres sont alors devenus les seuls endroits où les élèves pouvaient se rendre pour faire leurs devoirs ; pourtant, le nombre de ces centres ne suffisait pas à couvrir les besoins des communautés les plus éloignées des zones densément peuplées. Cette inégalité est devenue encore plus flagrante au vu du nombre de foyers qui ne disposaient pas d’Internet, et encore moins de plusieurs ordinateurs pour que chaque enfant puisse suivre ses cours en ligne. Comme l’a mentionné l’une des personnes interrogées, alors qu’Internet était auparavant essentiellement utilisé pour effectuer des recherches et faire ses devoirs, la crise sanitaire en a fait un outil indispensable dans ce cadre d’enseignement entièrement virtuel.
Au-delà du domaine éducatif, l’accès à Internet est désormais devenu indispensable pour de nombreuses activités du quotidien, notamment pour communiquer avec ses proches, rechercher des informations ou accéder à divers services. Cela a d’ailleurs donné naissance à de nouvelles façons de communiquer, basées sur une interaction directe et immédiate via les réseaux sociaux. À Otavalo, le réseau social le plus utilisé est WhatsApp, suivi de Facebook.
Au cours de mes recherches, j’ai constaté que le kichwa était peu utilisé dans les publications et les commentaires sur les réseaux sociaux, soit en raison de l’absence de personnes parlant le kichwa dans les réseaux d’amis, soit parce que ces personnes parlant le kichwa ne savaient pas l’écrire. Néanmoins, il existe des groupes privés qui encouragent son utilisation, c’est le cas notamment d’un des participants, qui fait partie d’un groupe de jeunes de l’église de sa communauté, et qui communique avec eux principalement en kichwa, bien que ce soit par le biais de messages vocaux.
Pendant cette étude, j’ai également observé que les autorités locales de la parroquia communiquaient avec la communauté uniquement en espagnol sur leurs pages Facebook, et que même dans les conversations privées, l’espagnol était la langue la plus utilisée, avec un peu de kichwa. Sur WhatsApp, c’est également l’espagnol qui domine, le kichwa n’étant employé que dans des discussions spécifiques entre locuteurs natifs kichwa au moyen de messages vocaux. De manière générale, en me basant sur mon travail, j’en conclus que le kichwa est peu utilisé dans sa forme écrite, ce qui, selon moi, est lié à deux facteurs : le fait que le développement de l’écriture dans la langue d’origine fasse défaut, et la perception selon laquelle l’écriture en kichwa est difficile, même pour ceux dont c’est la langue maternelle.
Bien que l’accès à Internet soit limité en raison des conditions évoquées ci-dessus, les réseaux sociaux sont bel et bien utilisés dans les foyers kichwa d’Otavalo. En revanche, les pratiques de sécurité numérique sont peu développées parmi les membres de la communauté, principalement à cause du manque d’accès à l’information. Certains ont commencé à comprendre intuitivement le fonctionnement des outils et plateformes, mais les participants admettent ne pas en savoir beaucoup sur le sujet.
Par exemple, les personnes interrogées affirment connaître vaguement l’existence des antivirus, mais ne les utilisent pas. De plus, la nécessité de créer des mots de passe forts est peu connue. L’un des participants m’explique qu’il utilise le même mot de passe pour différentes plateformes et qu’il ne l’a pas changé récemment. D'un autre côté, une autre m’indique, au contraire, que son mot de passe est en kichwa, qu'il comporte de nombreux caractères et chiffres, et qu’elle le change chaque année.
En ce qui concerne les sauvegardes de fichiers, les deux personnes interrogées confirment : « Oui, nous avons des sauvegardes ailleurs, nous en avons aussi dans le cloud » (« Ari, charinchikmi respaldota shuk ladupi y shinallata nubepi ». En outre, « les photos sont stockées dans le cloud, elles y sont en sécurité » (« Fotokunaka rin shuk nube nishkaman chayka seguromi kapan »). Enfin, un autre participant précise qu’il utilise un téléphone portable qui dispose d’un service permettant de sauvegarder des photos dans le cloud.
Les opinions concernant la sécurité numérique divergent au sein des responsables de la parroquia, mais tous s’accordent sur la nécessité d’en savoir plus sur le sujet et les stratégies possibles. Les réseaux sociaux sont des espaces sur Internet où les gens publient et partagent toutes sortes d’informations personnelles et professionnelles avec des tiers, qu’il s’agisse de connaissances ou de parfaits inconnus. Cet outil est indispensable, car il facilite le quotidien et offre de nombreux avantages. Dans la société actuelle, il est devenu indispensable d’être « connecté » ; pourtant, la plupart du temps, cela se fait sans bien comprendre les politiques internes, et en permettant l’accès à ses informations personnelles pour accéder aux plateformes. Quelles implications cela peut-il avoir sur la sécurité des utilisateurs kichwa ?
Dans des pays comme l’Équateur, les inégalités structurelles tant en matière d’accès à Internet que d’accès à l’information sur la sécurité numérique sont manifestes, et le coût est l’un des principaux facteurs limitant l’accès à Internet. Il est important de reconnaître cette réalité, pour comprendre que l’accès ne se résume pas à la présence d’une antenne sur le territoire, mais qu’il s’agit aussi de la possibilité concrète pour les habitants de l’utiliser et de s’en approprier.
Parallèlement, il est essentiel de noter que les outils numériques sont déjà présents sur le territoire, ce qui pourrait justement être l’occasion de promouvoir leur utilisation à des fins de préservation et de revitalisation de la langue. Pour ce faire, il est nécessaire de réfléchir à la manière dont les personnes pourraient accéder à l’information en toute sécurité.
Au vu des conclusions mentionnées ci-dessus, je propose les recommandations suivantes pour coordonner l’accès à Internet et la revitalisation de la langue, dans le contexte rural autochtone tel que celui d’Otavalo :
La langue kichwa est en danger d’extinction. Pour inverser ce processus de disparition, il est essentiel que cette langue puisse s’épanouir dans tous les espaces, y compris sur Internet. Pour trouver des solutions et élaborer des politiques visant à garantir l’accès à l’information, il est important de connaître la réalité de la fracture numérique dans les zones rurales.
Références
Haboud, Marleen (2017). Estudio sociolingüístico georreferenciado de las lenguas indígenas del Ecuador. Representación cartográfica del estado de las lenguas indígenas. GeolingüísticaEcuador.

Merci à Teodora C. Hasegan pour son aide dans la traduction de l’espagnol vers l’anglais pendant la phase d’édition de cet article.
Certains travailleurs du parc cueillent la nourriture des chimpanzés notamment les fraises sauvages.
Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran de la chaîne YouTube de OBPE Burundi
Cet article, initialement publié sur Ibihe.org par Arthur Bizimana fait partie d'une série de quatre enquêtes réalisées avec le soutien du Pulitzer Center. Il est republié dans le cadre d'un accord avec Global Voices.
En République du Burundi, la production de thé entre en conflit avec la protection d'espèces menacées, comme les chimpanzés. En effet, des sociétés de production ainsi que certaines institutions étatiques comme l’Office du Thé du Burundi (OTB), la Régie de Production et de Distribution d’eau et d’électricité du Burundi (REGIDESO), l’Institut des Sciences Agronomiques du Burundi (ISABU) et la Direction de la Planification Agricole et de l'Élevage (DPAE) – de même que des communautés locales empiètent sur l’habitat de la faune du parc de Kibira, le plus important des trois parcs nationaux du Burundi au Nord-Ouest du pays.
Un complexe théicole s'étend à perte de vue sur la lisière du parc de Kibira, où on construit également la centrale hydroélectrique Mpanda. Ces actions humaines sont à l’origine de la diminution et de la migration d'animaux sauvages. Séverin Bagayuwitunze, 62 ans, natif de cette région du Nord-Ouest du pays brosse un constat glaçant:
On rencontrait des chimpanzés, des gorilles, des phacochères quand la forêt était encore dense, mais maintenant, ils ont disparu. On peut traverser le secteur Rwegura du parc national de Kibira sans rencontrer un seul chimpanzé.
Que ce soit à Teza ou à Rwegura, deux secteurs du parc national de Kibira, les chimpanzés restent des animaux rares. Pascal, un habitant qui vit près du parc, raconte :
La dernière fois que j’ai vu un chimpanzé dans le parc de Kibira, c’était en 2018. Depuis, nous les rencontrons occasionnellement.
Le parc est l’habitat actuel de plus de 200 chimpanzés contre environ 500 chimpanzés avant sa déforestation selon certaines études.
En octobre 2019, la troisième Communication nationale sur les changements climatiques a alerté sur la perte de cet habitat de chimpanzés de 2009 à 2019, estimant la perte de la superficie de Kibira à entre 10 000 et 12 000 hectares. Six ans après sa publication, la superficie du parc n’est pas bien connue, lit-on dans le même rapport.
Dans leur article scientifique « Chimpanzé (Pan troglodytes schweinfurthii), densité et abondance de la population dans le parc national de Kibira, au Burundi » publié par l’université de Liège en 2013, Dismas Hakizimana, chercheur-enseignant à l’université du Burundi et Marie-Claude Huynen, chercheur-enseignant à l’université de Liège indiquent :
Leur habitat étant menacé, certains chimpanzés y ont laissé la vie et les rescapés ont déserté les secteurs de Kibira notamment Rwegura, Teza et Musigati. Ils se sont réfugiés dans le secteur Mabayi directement contigu au Parc National de Nyungwe/National Nyungwe Park (NNP) au Rwanda où ils recherchent la sécurité alimentaire et physique.
La filière thé de l’Office du Thé du Burundi, installée sur les hauts plateaux de cette région, emploie plus de 1 000 salariés et 7 500 à 8 000 travailleurs journaliers dans la cueillette de la feuille verte, à l’usine, dans l’entretien des plantations théicoles, dans les pistes de communication et dans l’exploitation des boisements. Léonidas Nzigiyimpa, écologiste, remarque que :
Ces ouvriers produisent un grand bruit sonore nuisant à l’habitat des chimpanzés, espèce phare de Kibira. Ils jettent les restes des nourritures, les sachets… En gros, ils polluent l’habitat des chimpanzés.
Pendant l'entretien des champs, certains ouvriers entrent illégalement à l’intérieur du parc. Nzigiyimpa souligne :
Les entrées et sorties ne sont pas régulées et restent largement incontrôlées. Ils cueillent la nourriture des chimpanzés, notamment les fraises sauvages.
Berchmans Hatungimana, Directeur général de l’Office Burundais pour la Protection de l’Environnement, est du même avis.
Au bord de la route numéro un qui longe le parc national, la population locale exerce le commerce ds fruits comestibles sauvages, comme les fraises, pour nouer les fins de mois. Pascal, un habitant vivant près du parc cité plus haut précise :
Nous avions atteint un stade où nous cueillions des fruits qui ne sont pas mûrs. Nous les conservions dans un lieu sûr et attendions qu’ils soient mûrs. Maintenant, ce commerce est quasi-inexistant. Les fraises sauvages ont presque disparu. Même les arbousiers ne portent plus leurs fruits.
Les habitants riverains pratiquent également la chasse et tendent des pièges pour attraper les animaux dans le parc, dénonce l’écologiste Nzigiyimpa. Selon le Professeur Richard Habonayo, chargé de cours à l'Université de Burundi, cette situation fait que les chimpanzés craignent la présence des êtres humains et s’en éloignent.
Face à cette précision, Berchmans Hatungimana, réagit :
Nous avons des employés qui gardent le parc de Kibira 24 heures sur 24 pendant toute l’année. S’il advient qu’un ouvrier entre illégalement dans le parc et outrepasse les lois de la protection du parc, il est arrêté et livré à la société qui l’emploie pour qu’il soit puni conformément à la loi.
Une étude menée par l’ONG Conservation et Changement de Communauté (3C), cité par son représentant légal Léonidas Nzigiyimpa, indique que le nombre de pièges a augmenté au fur et à mesure que les activités de développement se sont intensifiées et que la population s’est accrue autour du parc. Il explique :
Outre les activités humaines, les plantations de thé constituent une barrière pour les chimpanzés dans leurs mouvements quotidiens de recherche de nourriture, car elles sont serrées et enchevêtrées. Elles coupent également la communication entre elles (différentes familles de chimpanzé) et limitent les femelles à retrouver les mâles issus d’une autre famille afin de s’accoupler et de se reproduire. Or, la reproduction des chimpanzés est lente. Cela limite la multiplication de la population des chimpanzés et contribue à réduire les effectifs.
Nzigiyimpa indique que les chimpanzés sont des constructeurs de forêts et contribuent à maintenir l’équilibre écologique. Il prévient que si les chimpanzés disparaissent, d’autres types de végétations suivront.
Selon Pr. Habonayo, la pauvreté fait partie des facteurs qui poussent la communauté locale, en particulier la communauté des Batwa, très présente dans la région des Grands Lacs à exploiter les ressources forestières.
Afin d’améliorer leurs conditions de vie et de ne plus compter sur les forêts pour leur survie, le gouvernement devrait mettre en place des projets générateurs de revenus aux communautés locales.
En outre, Pr. Habonayo recommande d'investir dans la formation et le développement des capacités locales dans la gestion des ressources forestières. Il soutient :
Il est impossible de protéger le parc de Kibira sans associer les communautés locales. On doit leur faire comprendre qu’elles ont une grande place dans la protection de sa biodiversité, qu’elle soit faunique ou florique.
« Sa musique a servi de réconfort aux gens dans des moments difficiles, elle a inspiré des générations et forgé le respect mondial pour] la culture jamaïcaine. »
Initialement publié le Global Voices en Français

Un microphone apparaît sur un fond craquelé peint dans les couleurs rouge, or et vert du mouvement rastafari. Image principale créée à l'aide d'éléments Canva Pro.
L'icône du Reggae jamaïcain Jimmy Cliff est décédé le 24 novembre 2025 à l'âge de 81 ans. Sa femme Latifa a annoncé sur les réseaux sociaux qu'il est décédé d'une d'une pneumonie, à la suite d'une crise. Elle a remercié toutes les personnes qui ont partagé son voyage incroyable durant son vivant avec lui, comprenant artistes et fans, dont « le soutien a été sa force pendant toute sa carrière ».
Le Premier ministre jamaïcain Andrew Holness a rendu hommage à X :
Aujourd'hui la Jamaïque, s'arrête pour honorer la vie de l'honorable Jimmy Cliff, OM, a un vrai géant culturel dont la musique a transporté le coeur de notre nation vers le monde. Via des musiques intemporelles comme Many Rivers to Cross, The Harder They Come, You can Get It If You Really Want, et Sitting in.. pic.twitter.com/nav8Qoxm6g
— Andrew Holness (@AndrewHolnessJM) Le 24 novembre 2025
Cliff était le seul musicien vivant à détenir l'Ordre de Mérite, la plus grande distinction qui peut être donnée à un Jamaïcain pour ses réussites dans les arts et les sciences. D'autres figures politiques, y compris le leader de l'opposition Mark Golding, le maire de Kingston Andrew Swaby, et le Premier ministre des Barbades Mia Mottley ont également salué l'influence mondiale de Cliff.
Né sous le nom de James Chambers le 30 juillet 1944, à Somerton, Saint James- une région qui était impactée sérieusement par l'ouragan Melissa cette année- Cliff était dans une famille de 10 enfants. Comme de nombreux musiciens jamaïcains des années 70 et au-delà, il a laissé ses racines rurales et a déménagé vers la ville avec son père à l'âge de 14 ans, espérant trouver sa fortune dans le business de la musique. Durant ce temps, le jeune Jimmy avait déjà montré son intérêt pour la musique, écrivant des chansons et chantant pendant ses années à l'école primaire. En tant que garçon, il était fortement influencé par la musique d'église (il chantait dans la chorale), tout comme la soul, le rock'n roll et la musique jamaïcaine.
A Kingston, Cliff a écrit des chansons et a participé à des compétitions de talents durant son adolescence, améliorant sa voix de soul et ses compétences d'écriture. Il a été à l'école technique de Kingston, où il a étudié la radio et la télévision. D'après Jamaica Gleaner, sa première opportunité dans la ville s'est présentée lors de l'émission « Vere Johns Opportunity Hour » au palace théâtre. Il a également performé lors de nombreuses occasions avec le groupe populaire Bryon Lee Il a encouragé le producteur Leslie Kong à le prendre sous son aile, et sa chanson « Hurricane Hattie » a connu un succès local alors qu'il n'avait que 17 ans.
Bientôt le travail de Cliff a attiré l'intérêt de Chris Blackwell, le PDG du label révolutionnaire Island Records, qui l'a amené en Angleterre où il a finalement capté une audience plus large parmi de nombreux secteurs de la société. Assez à l'écart et différente de la génération Windrush, la musique jamaïcaine était très populaire parmi les skinheads, une classe ouvrière jeune et une sous-culture de la fin des années 60. Son premier album international, « Hard Road to Travel, » est sorti en 1967 et a été accueilli chaleureusement. Cela a compris une reprise de la chanson « Waterfall, » qui est devenue un hit au Brésil et a gagné le festival international de la musique. En 1969, « Wonderful World, Beautiful People, » suivi de « Vietnam » en 1970 sont devenus des hits internationaux. Cliff a également enregistré sa propre version du son de Cat Stevens « Wild World », ce qui a atteint le top 10 au Royaume-Uni.
Cliff a enregistré plus de 30 albums au total, son dernier en date est celui de 2022 « Refugees », inspiré par les crises humanitaires dans différentes parties du monde. Il a gagné le Grammy Awards du Reggae pour « Cliff Hanger » en 1985 et « Rebirth » en 2012. Jusqu'à récemment, il a continué d'apprécier les tournées mondiales. Bien que plusieurs de ses hits étaient repris par plusieurs chanteurs dans différents genres, la popularité de Cliff a décollé après le film théâtral jamaïcain au petit budget dénommé « The Harder They Come », sorti en 1972, ce qui l'a mis sur la carte en tant que puissance culturelle. Dans le film, réalisé par le Jamaïcain Perry Henzell et co-écrit avec Trevor Rhone, Cliff joue le rôle de Ivan, a jeune homme en difficulté dans le pays qui cherche à se faire un nom dans la ville. Les expériences négatives avec la police et les autres figures d'autorité ont transformé Ivan en tireur, « Rhygin », qui est ensuite devenu un hors-la-loi.
Encore plus impactant que le script, la bande-son du film, qui est devenue un classique culte. La chanson principale, ainsi que les autres de Cliff, comprenait des morceaux de Desmond Dekker et Toots and the Maytals. En 2021, l'album était considéré comme « culturellement historique, ou significatif » par la bibliothèque du Congrès et sélectionné pour être conservé dans le Registre national des enregistrements. En 2024, Rolling Stone a nommé celle-ci la troisième meilleure bande-son de tous les temps.
Autre lien important avec le cinéma, la reprise par Cliff de « I Can See Clearly Now » de Johnny Nash, qui figure sur la bande originale du film à succès Rasta Rocket sorti en 1993, est également devenue un tube mondial. En 2011, l'album complet de Cliff, « Rebirth », a remporté le Grammy Award du meilleur album reggae et a été inclus dans la liste des « 50 meilleurs albums de 2012 » du magazine Rolling Stone.
Dans une série de messages publiés sur X, Justine, la fille de Henzell, a partagé des souvenirs émouvants, notamment celui de Cliff appréciant une représentation de la comédie musicale « The Harder They Come » dans un théâtre londonien en 2006.
Barbara Blake Hannah, militante dans le domaine des médias et du cinéma, a évoqué son implication personnelle auprès de Cliff et dans le film :
J'ai rencontré JIMMY CLIFF lorsque je travaillais comme PRO pour le lancement de THE HARDER THEY COME à Londres. En organisant la promotion du film et de son acteur principal, j'ai fait la connaissance de Jimmy et nous sommes devenus amis pour la vie. Sa musique exceptionnelle et le film l'ont rendu immortel. Repose en paix, Jimmy.
pic.twitter.com/NElLYME09R
— Barbara Blake Hannah, O.D., O.S.E. (@BBlakeHannah) 24 novembre 2025
L'ambassade des États-Unis en Jamaïque lui a rendu hommage, soulignant que Cliff avait été intronisé au Rock & Roll Hall of Fame en 2010 par son ami et collègue musicien Wyclef Jean :
Aujourd'hui, nous rendons hommage à Jimmy Cliff, une légende dont la musique a façonné la culture mondiale et fait entendre la voix de la Jamaïque sur la scène internationale. Artiste visionnaire et membre du Rock & Roll Hall of Fame, son œuvre laisse un héritage culturel durable reconnu dans le monde entier.
Photo:… pic.twitter.com/Y68od50kxO
— US Embassy Jamaica (@USEmbassyJA) 24 novembre 2025
Cliff’s songs of struggle and social justice influenced many other musicians. In the late 1960s, Bob Dylan called his song “Vietnam” the greatest protest song of all time, while veteran musician Bruce Springsteen, still on the tour circuit, has incorporated Cliff’s song “Trapped” into his dynamic live repertoire.
American singer Tracy Chapman, meanwhile, shared an on-stage memory:
Les chansons de Cliff sur la lutte et la justice sociale ont influencé de nombreux autres musiciens. À la fin des années 1960, Bob Dylan a qualifié sa chanson « Vietnam » de plus grande chanson contestataire de tous les temps, tandis que le musicien chevronné Bruce Springsteen, toujours en tournée, a intégré la chanson « Trapped » de Cliff à son répertoire dynamique de concerts.
La chanteuse américaine Tracy Chapman, quant à elle, a partagé un souvenir sur scène :
La musique de Jimmy Cliff a transmis espoir, résistance et joie à travers les générations. De « The Harder They Come » à « Many Rivers to Cross », il a changé à jamais la musique, et pas seulement le reggae. Ses chansons continueront à nous guider pour traverser de nombreux fleuves à venir.
Tracy et Jimmy n'ont jamais enregistré de duo… pic.twitter.com/wMjECxoPXw
— Tracy Chapman (@tchapmanonline) 24 novembre 2025
Ali Campbell, membre du groupe de reggae britannique UB40, a également fait part de ses réflexions :
Je suis profondément attristé d'apprendre le décès de Jimmy Cliff, l'un des pionniers du reggae.
Il était un véritable pilier, un fondateur de notre musique, et l'un des premiers à avoir fait connaître le reggae à travers le monde.
Repose en paix, King, Many Rivers To Cross.
Avec tout mon amour, Ali.
— ALI CAMPBELL (@UB40) 24 novembre 2025
Le commentateur culturel Wayne Chen a décrit Cliff comme « la première star mondiale originaire de Jamaïque » :
RIP Jimmy Cliff (30 juillet 1944 – 24 novembre 2025) Légende de la musique jamaïcaine, né James Chambers à Somerton, St. James. Première star mondiale originaire de Jamaïque..#JimmyCliff #reggae #ska #Caribbeanhttps://t.co/9zuCoxw6JJ pic.twitter.com/AIALJWOD0h
— Wayne Chen (@wcchen) 24 novembre 2025
Selon une nécrologie publiée dans le Washington Post, Cliff n'aimait pas être catalogué. Il avait déclaré au journal dans une interview en 2004 : « Je ne voulais pas vraiment être connu uniquement comme le roi du reggae ; je voulais en fait être connu comme le roi de la musique ! » Et à bien des égards, c'est ce qu'il était. Tout en faisant découvrir au monde entier la musique jamaïcaine, notamment le reggae — Bob Marley a rapidement suivi ses traces sous le label Island Records —, c'est l'attrait universel de sa musique qui a distingué Jimmy Cliff.
L'économiste jamaïcain Keenan Falconer a fait remarquer :
Jimmy Cliff était une figure tellement monumentale dans le domaine musical et culturel que le titre de « légende » ne semble pas lui rendre justice. Il faudrait quelque chose de plus grand.
— Keenan Falconer (@keenanfalconer) 24 novembre 2025
Ayant grandi dans une région instable, Cliff, avec son humour pince-sans-rire caractéristique, a un jour admis qu'il aurait très bien pu suivre une carrière similaire à celle d'Ivan, l'anti-héros de « The Harder They Come », si sa famille ne lui avait pas jamais pardonné. La Jamaïque et le monde entier lui sont reconnaissants d'avoir choisi une autre voie dans sa vie.