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En Inde, les groupes marginalisés exclus de l'accès à l'information

Sun, 08 Dec 2019 09:23:28 +0000 - (source)

Le système actuel accentue les inégalités sociales

Field documentation in Goa, India (Veethika Mishra, CC-BY-SA 4.0)

Collecte de données sur le terrain à Goa, en Inde. (Veethika Mishra, image sous licence CC-BY-SA 4.0)

Cet article a été initialement publié par Subhashish Panigrahi sur Yoti [en] dans le cadre d'un programme de recherche sur l'identité numérique [en]. Il a été modifié pour Global Voices.

Les programmes d'identité numérique sont mis en avant pour leur capacité à rationaliser les démarches administratives et à améliorer l'efficacité des services publics. Cependant, en Inde et ailleurs dans le monde, ces programmes font émerger des questions sur les droits numériques et l'exclusion sociale, du fait des conséquences potentiellement énormes qu'ils peuvent générer dans la vie des personnes concernées.

L’Aadhaar mis en place en Inde est un numéro d'identité unique à 12 chiffres pour l'obtention duquel les résidents doivent fournir leurs données biométriques et démographiques. Bien que la Cour suprême indienne n'ait pas encore approuvé une réforme de la Constitution qui rendrait l'Aadhar obligatoire pour tous les citoyens, divers services sociaux, de même que certaines institutions publiques et privées ont d'ores et déjà commencé à faire usage de l'Aadhar pour vérifier l'identité de leurs usagers. De potentielles atteintes aux droits humains ont été relevées, notamment vis-à-vis de la protection de la vie privée et de la sécurité des données [en], et ce type d'identification a également été accusé d'être un instrument de surveillance massive [en]. Les gens ordinaires sont confrontés à un grave déni de leurs droits : des enfants se sont par exemple vu refuser l'accès à un déjeuner gratuit [en] à l'école s'ils n'étaient pas en mesure de présenter leur Aadhar.

Comment le citoyen lambda accède-t-il aux informations vitales fournies par le gouvernement indien? Que se passe-t-il si cette personne est soit locutrice monolingue d'une langue locale autre que la langue officielle de sa région, illettrée, déficiente visuelle, ou en position d'oppression systémique selon d'autres critères?

En vue de mener un travail de recherche sur l'accès à l'information publique en Inde à travers le prisme de l'exclusion sociale, des droits  des populations autochtones, des droits linguistiques, du handicap et des obstacles techniques, Subhashish Panigrahi a mené une série d'entretiens auprès de communautés marginalisées et d'autre parties prenantes (linguistes, activistes et experts techniques) fortement impliquées dans les discours sur l'identité numérique.

La diversité linguistique de l'Inde

Avec 705 groupes autochtones (environ 104 millions de personnes, soit 8,6% de la population selon le recensement de 2011) occupant 22% du territoire, l'Inde est le pays du monde qui compte le plus grand nombre [en] de peuples autochtones. Ces communautés pratiquent plus de 419 langues différentes, dont la plupart existent seulement à l'oral. Par ailleurs, seules 22 des 780 langues parlées en Inde sont reconnues officiellement par la Constitution, ce qui leur permet d'être utilisées dans l'administration. Même si certains des locuteurs de ces 419 langues autochtones sont polyglottes, c'est loin d'être le cas de tous. Le site officiel de l'Aadhar (uidai.gov.in) a été partiellement traduit dans 12 des 22 langues officielles, mais à ce jour il n'est accessible dans aucune langue autochtone.

L'article 2 de la Déclaration universelle des droits de l'homme…reconnaît à toute personne le droit fondamental d'accéder à l'information dans sa langue.

L'article 2 de la Déclaration des droits de l'homme, un document de 1948 rédigé par des représentants issus de cultures législatives diverses, reconnaît à toute personne le droit fondamental d'accéder à l'information dans sa langue.

Dans une interview récente, le Dr. Mandana Seyfeddinipur, une linguiste renommée qui dirige actuellement l’Endangered Languages Archive [Archive des Langues en Danger] de la School of Oriental and African Studies (SOAS) à Londres, a déclaré que “on ne peut pas simplement envoyer une brochure dans une langue majoritaire pendant une urgence sanitaire.” Pour souligner ce point, elle a cité l'exemple des dix à douze mille personnes [en] qui vivent dans une zone de 10 km2 dans la région du Fungom au nord-ouest du Cameroun et qui parlent environ neuf langues quotidiennement. Pour le Dr. Seyfeddinipur, la question de la création et de la mise à jour de contenus à l'attention du public doit se concentrer sur l'identification de la langue, autochtone ou majoritaire, qui sera comprise par chaque communauté d'une région administrative donnée.

Alors que l'Aadhar est en passe de devenir le document de référence pour la vérification de l'identité des personnes, à la fois pour le gouvernement et dans le secteur privé [en], le site officiel ne contient actuellement aucun contenu audio destiné aux populations autochtones dont la langue n'est pas écrite et aux personnes illettrées. Cela ne représente pas seulement une barrière linguistique mais aussi un frein à l'accessibilité numérique. Il est important de noter que l'Inde est le pays au monde où réside le plus grand nombre de personnes déficientes visuelles [en] (15 millions) alors que les lecteurs d'écran qui permettent d'accéder en format audio à des informations textuelles n'existent pas dans la majorité des langues [en].

Les recherches de terrain en Inde ont porté principalement sur ce fossé d'accessibilité linguistique et numérique.

Questions principales posées aux personnes concernées

Principales conclusions

Perspectives de recherche

De futurs projets de recherche pourraient porter sur les sujets suivants:


En Colombie, une bande dessinée aborde le sujet de la surveillance et du genre, au rythme de la salsa

Sat, 07 Dec 2019 15:45:19 +0000 - (source)

Un entretien avec la créatrice María Juliana Soto

Una de las escneas del cómic Tour Delirio: Salsa y Vigilancia. Imagen utilizada bajo una licencia Creative Commons Atribución-NoComercial-CompartirIgual 4.0 Internacional (CC BY-NC-SA 4.0).

« Des caméras… il y en a partout. » Une scène de Tour Delirio: Salsa y Vigilancia (Tour Delirio : salsa et surveillance). Image tirée de Archive.org et utilisée sous licence Creative Commons (CC BY-NC-SA 4.0)

Les villes sont des espaces technologiques. Cette réalité ne se limite pas nécessairement au concept des villes intelligentes (smart cities), concept encore ambigu et en constante révision. La prolifération des caméras de sécurité, des infrastructures de transport et d'énergie et l'adoption croissante des technologies de communication au sein de la population offrent de nombreux éléments de preuve.

Toutefois, ces caractéristiques s'accompagnent de l'une des préoccupations majeures des défenseurs des droits humains : la surveillance de la part des gouvernements et des entreprises. Insérée dans un contexte latino-américain et abordée sous l'angle de l'égalité entre les genres, cette question devient particulièrement urgente pour notre époque.

C'est ce qui a conduit María Juliana Soto à créer un projet transmédia intitulé Tour Delirio: Salsa y Vigilancia (Tour Delirio : salsa et surveillance), une bande dessinée en ligne qui encourage le dialogue à propos de la surveillance sur Internet, le tout au rythme de la salsa.

Laura Vidal s'est entretenue à ce propos avec María Juliana Soto, l'invitant notamment à s'exprimer du point de vue des droits humains sur les implications de la surveillance par les gouvernements, les entreprises et les communautés :

Promover el tema de la seguridad digital y la privacidad en internet ha sido un reto para mí. […] Las corporaciones nos han ganado, lo tenemos todo muy naturalizado. […] Pues tienen a su favor la facilidad de los servicios que ofrecen, por ejemplo, WhatsApp, la narrativa de lo gratis, de lo necesario, de lo indispensable. Mis amigas me miran raro cuando les digo que hablemos por Signal, por ejemplo. Tenemos que hacerle más preguntas a esas narrativas que naturalizan que entreguemos nuestros datos e información a terceros.

Promouvoir la sécurité numérique et la protection de la vie privée sur Internet a été un défi pour moi. […] Les entreprises ont réussi à nous faire trouver cela normal. […] Car les services qu'elles offrent jouent en leur faveur, comme WhatsApp qui tient un discours sur la gratuité, le nécessaire, l'indispensable. Mes amies me regardent bizarrement lorsque je leur dis de communiquer sur Signal, par exemple. Nous devons davantage remettre en question ces entreprises qui normalisent le partage de nos données et de nos informations à des tiers.

Tour Delirio vise à démocratiser le sujet dans la population. Comme l'indique sa créatrice, il est nécessaire de sensibiliser davantage à l'importance de remettre en question des services comme Facebook et Google, contestés pour avoir collecté d'énormes quantités de données sur leurs utilisateurs pour les utiliser ensuite de manière peu transparente :

Con Tour Delirio lo que quiero es despertar esas preguntas, esa curiosidad de saber adónde van nuestros datos, o si alguien lee nuestras conversaciones. Despertar la curiosidad, y un poco la malicia frente al uso de tecnologías. […] Como ciudadanos nos falta más curiosidad y más perspicacia. […] A la tecnología le hemos creído todo.

Ce que je souhaite avec Tour Delirio c'est que l'on se pose la question d'où vont nos données ou si quelqu'un lit nos conversations. Éveiller la curiosité et un peu de méfiance face à l'utilisation des technologies. […] En tant que citoyens, nous manquons de curiosité et de perspicacité. […] Nous croyons aveuglément en la technologie.

De quoi ne parle-t-on pas encore assez ?

La question de la surveillance fait partie intégrante de plusieurs problèmes qui ne sont pas nouveaux en Amérique latine, d'où l'importance de remettre en question les discours sur la vigilance et la protection de la vie privée :

No se habla mucho de finalmente a quién se vigila. Hay comunidades que se vigilan para que no les pase nada, y hay otras a las que se les vigila para tenerlos controlados. Es un secreto a voces que a unos se les cuida y a otros se les controla.

La vigilancia ha sido equiparada con seguridad. En estos días cualquier candidato político habla de cámaras de vigilancia y de aumentar el uso de dispositivos tecnológicos para mejorar la seguridad en las ciudades. A pesar de que existen estudios y posturas críticas que demuestran la ineficacia de estas estrategias y el riesgo en el que ponen el derecho a la privacidad. Sin embargo, no hay una exploración crítica ni se cuestionan estas propuestas.

On ne parle pas beaucoup de qui sont finalement les personnes surveillées. Il y a des populations qui sont surveillées pour que rien ne leur arrive et d'autres pour pouvoir les garder sous contrôle. On veille sur certains et on contrôle les autres, c'est un véritable secret de Polichinelle.

La surveillance a été assimilée à la sécurité. De nos jours, n'importe quel candidat politique parle de caméras de surveillance et d'augmenter l'utilisation des dispositifs technologiques pour améliorer la sécurité dans les villes, malgré des études et des positionnements critiques démontrant l'inefficacité de ces stratégies et le risque que cela comporte pour le droit à la vie privée. Pour autant, ces propositions ne font l'objet d'aucune étude critique ou de remise en question.

La conversation a ensuite porté sur la signification de la protection de la vie privée en Amérique latine :

¿Qué es la privacidad en un barrio popular de una ciudad como Cali, en Colombia? Donde las casas son de puertas abiertas, donde familias numerosas comparten una misma casa, donde la gente está afuera, en el barrio, contándose todo. Hay una idea de privacidad que se rompe todo el tiempo. Otras culturas son mucho más distanciadas.

Así se arman las comunidades en estos territorios. Muy de puertas pa’ fuera. Lo que queda adentro es mucho menos en comparación a otras sociedades. En este contexto, hablar de la importancia de la privacidad supone un esfuerzo distinto, una estrategia distinta.

Qu'est-ce que le droit à la vie privée dans un quartier populaire d'une ville comme Cali, en Colombie ? Où les maisons sont ouvertes à tous, où des familles nombreuses partagent une même maison, où les gens vivent dehors, dans le quartier, et se racontent tout. L'idée de vie privée est inexistante. D'autres cultures sont beaucoup plus distantes.

C'est ainsi que se construisent les communautés dans ces territoires. La porte vers l'extérieur. Contrairement à d'autres sociétés, beaucoup moins de choses restent à l'intérieur. Dans ce contexte, parler de l'importance de la protection de la vie privée exige un effort différent, une stratégie différente.

L'intersection entre genre et surveillance

Dans Tour Delirio, il n'y a que des femmes. L'intersection entre la surveillance et les femmes (ou les problèmes liés au genre) ainsi que les différences de classe et la discrimination ethnique sont des questions centrales dans le débat plus large sur la surveillance et la vie privée :

El tema de género apareció con la música. Yo empecé jugando a hacer una playlist con una amiga, con canciones que podrían habernos dedicado Google o las oficinas de vigilancia de Estados Unidos. Era un juego. Pero escuchando las letras caímos en cuenta de que había algo más. Estas canciones hablaban de mujeres. Más allá del chiste de que “every breath you take” parece escrita por la NSA [National Security Agency, por sus siglas en inglés], nos dimos cuenta de que esto es sobre un hombre que vigila a una mujer. Y de ahí pasamos a la salsa, que es la música que nos conecta más fuertemente con nuestra ciudad, con Cali. En la salsa encontramos una representación del amor como una relación de propiedad. Por generaciones hemos cantado y bailado canciones que dicen que somos propiedad de alguien y en esa medida, somos susceptibles a ser vigiladas.

Estas relaciones culturales entre violencia y género han sido un tema abordado por las feministas desde hace rato. En cuanto a la música, las críticas y los análisis se han enfocado, especialmente, a revisar el reggeatón. ¿Pero y la salsa? Ahí le pusimos más cuidado a las mezclas y a la playlist. Hemos usado un montón de metáforas para hablar de privacidad y vigilancia: el gran hermano, por ejemplo o el panóptico… Pero estos son imaginarios heredados, de activismos que han surgido en Europa o en Estados Unidos y en consecuencia, no tenemos la misma conexión con ellos. Tour Delirio propone utilizar metáforas que salen de acá, de nuestro contexto cultural. Un contexto en el que además de ser sujetos de vigilancia, si se es mujer esto puede ser muchísimo más peligroso y constante. Las historias de vigilancia que cuenta Tour Delirio son historias cotidianas que nos invitan a reflexionar sobre la relación que tenemos con nuestros teléfonos, con las cámaras de seguridad en las ciudades o con las redes sociales que usamos a diario. Además, nos invitan a cuestionar las prácticas de vigilancia social que existen en nuestro contexto latinoamericano y que se reflejan en expresiones culturales como la salsa.

Le thème du genre est apparu avec la musique. J'ai lancé une playlist avec une amie, qui comprenait des chansons qui auraient pu nous être dédiées par Google ou par les agences de surveillance des États-Unis. C'était un jeu. Mais en écoutant les paroles, on s'est rendu compte qu'il y avait autre chose. Ces chansons parlaient des femmes. Au-delà du fait risible qu'« Every breath you take » semble avoir été écrite par la NSA (Agence nationale de sécurité américaine), on s'est rendu compte que cette chanson parlait d'un homme qui surveille une femme. Et puis, nous sommes passées à la salsa, la musique qui nous relie le plus à notre ville, à Cali. Dans la salsa, l'amour est représenté comme une relation de propriété. Pendant des générations, nous avons chanté et dansé sur des chansons qui disent que nous sommes la propriété de quelqu'un et que, partant de ce principe, nous pouvions être surveillées.

Ces relations culturelles entre la violence et le genre sont abordées par les féministes depuis longtemps. Quant à la musique, les critiques et les analyses ont particulièrement porté sur le reggaeton. Et la salsa dans tout ça ? Nous avons davantage fait attention au mixage et à la playlist. Nous avons utilisé beaucoup de métaphores pour parler de la protection de la vie privée et de la surveillance : Big Brother, par exemple, le panoptique… Il s'agit d'imaginaires hérités d'activismes apparus en Europe ou aux États-Unis et, par conséquent, nous n'avons pas ce même lien avec eux. Tour Delirio utilise des métaphores d'ici, de notre contexte culturel. Un contexte dans lequel, en plus de faire l'objet de surveillance, si on est une femme, cela peut être beaucoup plus dangereux et régulier. Les histoires de surveillance racontées dans Tour Delirio sont des histoires du quotidien qui nous invitent à réfléchir à la relation que nous entretenons avec notre téléphone portable, avec les caméras de sécurité dans les villes et avec les réseaux sociaux que nous utilisons tous les jours. Elles nous invitent également à nous interroger sur les pratiques de surveillance sociale qui existent en Amérique latine et qui se reflètent dans les expressions culturelles telles que la salsa.

Si cette histoire vous a plu, vous pouvez la suivre sur Instagram @TourDelirio ou avec le hashtag #TourDelirio sur Twitter pour vous tenir informé.e.s de ce nouveau projet transmédia.

Ángel Carrión a collaboré à la création de cet article.

La Gambie face au cauchemar de la chasse aux sorcières sous l'ancien régime

Sat, 07 Dec 2019 08:03:58 +0000 - (source)

La Commission Vérité et Réconciliation tiendra une session d'un mois.

Masirending Bojang avait plus de 80 ans lorsqu'elle a été arrêtée dans son village de Jambur, au sud-ouest de Banjul, où plus de dix ans plus tard, la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations a ouvert ses premières auditions dans les régions. Photo via justiceinfo.net reproduite sous CC BY 2.0.

Le lundi 11 novembre, la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (TRRC) de la Gambie a entamé une session d'un mois se focalisant sur la pratique de la chasse aux sorcières, stratégie utilisée sous le régime de Yahya Jammeh. En 2009, ce régime a conduit des raids dans les villages et les institutions, concernant notamment l'armée, les services de renseignement et les prisons.

Beaucoup pensent que la stratégie de la chasse aux sorcières a été mise en place pour effrayer l'opposition de Yahya Jammeh et créer un climat de peur et de terreur.

Alors que le régime de Yahya Jammeh avait recours à la police pour réprimer et tuer des citoyens, les agents des forces de l'ordre ont également subi les conséquences de ces chasses aux sorcières. Le blog kerr-fatou.com en fait état :

One of the institutions that suffered Jammeh’s witch hunting was the Gambia Police Force. Before the Truth Commission on Monday, two police officers, Ken Mendy and Abdou Colley, detailed how the so-called witch doctors raided the police headquarters and accused at least six officers of being witches.

L'une des institutions qui a été la proie de la chasse aux sorcières de Yahya Jammeh est la police gambienne. Devant la Commission vérité lundi, deux policiers, Ken Mendy et Abdou Colley, ont révélé comment les soi-disant guérisseurs avaient fait une descente au poste de police et accusé au moins six policiers d'être des sorciers.

Mustapha Ceesay, ancien membre du personnel de la police gambienne (GPF) et victime présumée de la chasse aux sorcières de l'ancien président gambien Yahya Jammeh en 2009, a témoigné depuis les États-Unis par Skype devant le TRRC, selon le blog kerr-fatou.com :

The hunting began. According to Ceesay, on January 13 and 14, 2009. In these two days, the witch doctors have conducted an exercise within the police headquarters, accusing people of being witches.

On January 14, 40 people were accused of being witches within the police. These people were asked to stay together in a group waiting to be trucked away to an unknown location to be ‘cured.’

La chasse aux sorcières a commencé. Selon Mustapha Ceesay, les 13 et 14 janvier 2009. Au cours de ces deux jours, les “guérisseurs” se sont livrés à un interrogatoire au quartier général de la police, accusant les gens de sorcellerie.

Le 14 janvier, 40 personnes ont été accusées d'être des sorciers et sorcières au sein de la police. On a demandé à ces personnes de se regrouper en attendant d'être acheminées par camion vers un endroit inconnu pour être “soignées”.

Le journaliste Adama Makasuba a écrit comment ces “guérisseurs” “ont forcé les officiers supérieurs de la police du quartier général de Banjul à prêter allégeance à l'ancien président Yahya Jammeh en se tenant sous un palmier au-dessus d'une fosse sacrificielle où un coq avait été tué,” ce dont témoigne Ken Mendy, policier qui avait déposé devant la Commission (TRCC) le lundi 12 novembre.

Dans un communiqué daté de mars 2009, Amnesty International a révélé que près de mille personnes avaient été “enlevées dans leur village par des “guérisseurs“, conduites dans des centres de détention gardés secrets et forcées de boire des décoctions hallucinogènes”.

Reports suggest that officials within Gambia including the police, army and the president’s personal protection guards are accompanying ‘witch doctors’ as they carry out their campaign…

At the secret detention centers, where some have been held for up to five days, they are forced to drink unknown substances that cause them to hallucinate and behave erratically. Many are then forced to confess to being a witch. In some cases, they are also severely beaten, almost to the point of death.

Selon certaines informations, des responsables gambiens, notamment parmi la police, l'armée et les membres de la guarde personnelle du président, ont escorté des marabouts tout au long de leur campagne [de chasse aux sorcières]…

Dans les centres de détention secrets, où certains sont enfermés jusqu'à cinq jours, ils sont contraints de boire des substances inconnues qui leur provoquent des hallucinations et un comportement erratique. Beaucoup sont alors forcés d'avouer qu'ils sont des sorciers. Dans certains cas, ils sont aussi violemment passés à tabac, frôlant même la mort.

Sept ans plus tard, en 2016, gainako.com relatait que les “chasseurs de sorcières” faisaient du porte-à-porte dans le village de Kamfenda, dans la région occidentale de Foni, ancien bastion de Yahya Jammeh, pour tenter d'arrêter des citoyens pour sorcellerie :

Citizens can recall a camp was opened in Jammeh’s home village of Kanilai [southern Gambia] in 2009, where thousands of abductees were kidnapped and forced to drink ‘kubehjara’ [a locally made, potentially poisonous herb drink] by witch doctors from Mali and Guinea [brought in by Jammeh]. They said witch doctors raped some women, stole their personal items like money and cell phones and even forced them into ritual dancing in open [outdoor] spaces. Many villages were victimized, the height of the madness in [the villages of] Jambur, Makumbayaa, Barra, Sintet, Bwiam, and many others. Lots of lives were lost, others to date are faced with serious stomach complications and many others fled the Gambia to neighboring Casamance [Senegal] to avoid these abductions. To be noted that a lot of those that resisted were arrested and tried in the case for Jambur, and even one-time presidential contestant, Halifa Sallah.

Les citoyens se souviennent qu'un camp avait été ouvert dans le village de Kanilai (au sud de la Gambie) en 2009, où des milliers de personnes ont été enlevées et forcées de boire du “kubehjara” (une boisson à base d'herbes potentiellement toxique produite localement) par des marabouts du Mali et de Guinée (importée par Yahya Jammeh). Ils ont déclaré que les marabouts avaient violé des femmes, leur avaient dérobé des objets personnels comme de l'argent et des téléphones cellulaires et les avaient même forcées à danser selon un rituel dans des espaces publics. De nombreux villages ont été victimes de la folie, le summum de la folie a eu lieu dans (les villages de) Jambur, Makumbayaa, Barra, Sintet, Bwiam, et bien d'autres. Beaucoup de personnes ont perdu la vie, d'autres sont aujourd'hui victimes de graves complications gastriques et beaucoup d'autres ont fui la Gambie vers la Casamance voisine (Sénégal) pour éviter ces rafles. A noter que beaucoup de ceux qui ont résisté ont été arrêtés et jugés dans l'affaire Jambur, y compris un ancien candidat à la présidence, Halifa Sallah.

Jason Florio, photographe et écrivain londonien primé, a écrit sur ces rafles pour son projet #Portraits4PositiveChange en janvier 2019 :

Dodou Sanyang in the room of his recently deceased mother. She was one of over a thousand elderly people abducted on the order of the former president, Yahya Jammeh in 2009. Groups of Jammeh’s paramilitary troops along with his youth brigade, The Green Boys, and ‘magicians’ from Guinea went from village to village as part of a nationwide hunt for witches.

The alleged witches were held for up to five days in secret locations and made to drink ‘Kubehjaro’, a hallucinogenic substance, and then forced to confess to witchcraft. Some were also severely beaten and robbed by their captors. Some died at the detention sites, and others, like Sanyang’s mother, suffered years of illness before dying. Many in Sanyang’s village believe the elderly there were not targeted for witchcraft, but because the village had been an opposition stronghold –  Essau, Northbank Division, The Gambia.

Dodou Sanyang dans la chambre de sa mère récemment décédée. Elle faisait partie du millier de personnes âgées enlevées sur ordre de l'ancien président Yahya Jammeh en 2009. Des troupes paramilitaires de Yahya Jammeh ainsi que sa brigade de jeunes, les Green Boys [fr], et des “magiciens” de Guinée sont allés de village en village dans le cadre d'une chasse aux sorcières [en] à travers le pays.

Les sorciers et sorcières présumé.e.s ont été détenu.e.s jusqu'à cinq jours dans des lieux secrets et ont été forcé.e.s de boire du “Kubehjjaro”, une substance hallucinogène, puis d'avouer leurs sortilèges. Certains ont également été sévèrement battus et dépouillés par leurs ravisseurs. Certains sont morts dans les lieux de détention et d'autres, comme la mère de Dodou Sanyang, ont contracté une longue maladie avant de mourir. Beaucoup dans le village de Dodou Sanyang estiment que les personnes âgées n'étaient pas visées pour des faits de sorcellerie, mais plutôt parce que le village avait été un bastion de l'opposition – Essau, Northbank Division, The Gambia.

La police gambienne faisait partie des institutions et individus visés par les chasses aux sorcières comanditées sous le régime de Yahya Jammeh en 2009. Commissariat de police de Serekunda, Gambie, 2015. Photo par WildRedHen via Flickr, CC BY 2.0.

Une nouvelle chasse aux sorcières

La chasse aux sorcières sous Yahya Jammeh a brusquement cessé en 2009 lorsque le gouvernement y a soudainement mis fin sans explication et a libéré les personnes détenues, selon un communiqué d'Amnesty International datant d'avril 2009.

Mais des années plus tard, les communautés lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres et queer ont également été la cible du régime de Yahya Jammeh. Graeme Reid, le directeur du programme pour les droits des personnes LGBTQ à Human Rights Watch, a révélé en décembre 2014 :

Jammeh’s latest target is the LGBT community. In October, he signed a new criminal code that carries punishment of up to life in prison for ‘aggravated homosexuality’, which is defined in such a way as to include ‘serial offenders’ and people living with HIV who are deemed to be gay or lesbian. The new law has sparked a witch hunt against LGBT people in Gambia, with at least 14 documented arrests. Some of those rounded up have been tortured. Detainees said they were told that if they did not ‘confess,’ and also provide the names of other so-called offenders, a device would be forced into their anus or vagina to ‘test’ their sexual orientation. Those who [could] flee have sought refuge in neighboring Senegal.

La toute nouvelle cible de Jammeh est la communauté LGBT. En octobre, il a signé un nouveau code pénal qui prévoit une peine pouvant aller jusqu'à la prison à perpétuité pour “homosexualité aggravée”, qui est ainsi définie de manière à inclure les “délinquants en série” et les personnes infectées par le VIH qui sont supposées être gaies ou lesbiennes. La nouvelle loi a déclenché une chasse aux sorcières contre les personnes LGBT en Gambie avec au moins 14 arrestations recensées. Certaines des personnes appréhendées ont été torturées. Les détenu.e.s ont déclaré qu'on leur avait dit que s'ils et elles n'avouaient pas et ne fournissaient pas le nom d'autres soi-disant délinquants, un objet serait introduit dans leur anus ou leur vagin pour “évaluer” leur orientation sexuelle. Ceux et celles qui ont pu fuir ont trouvé refuge au Sénégal voisin.

Les sessions spéciales du TRCC se dérouleront en périphérie de Banjul dans les villages où la chasse aux sorcières a eu lieu, en commençant par le village de Jambur dans le sud-ouest de la capitale. Il est à souhaiter que la TRRC abordera toutes les formes de harcèlement ciblé et de terreur sous le régime de Yahya Jammeh.


Ce qu'il faut attendre de la nouvelle loi russe sur “l'internet souverain”

Sat, 07 Dec 2019 01:16:25 +0000 - (source)

Le concept d'“internet souverain” n’existe pas seulement en Russie.

La loi russe sur “l'internet souverain” n'inquiète pas seulement les activistes du net, mais aussi les utilisateurs lambda. Illustration Tom Venner. Reproduit avec autorisation de l'auteur.

La très controversée loi russe sur “l'internet souverain” [ru] est entrée en vigueur le 1er novembre.

Les partisans de son adoption prétendent qu'il fallait absolument franchir ce pas pour défendre la Russie des cyberattaques en provenance de l'étranger, tandis que les défenseurs des droits humains et de la liberté d'expression pensent [en] que cette loi représente une nouvelle menace sérieuse pour la liberté d'expression en ligne. Pour le moment, les usagers de Runet ne ressentent pas de différence notable. Du moins jusqu'à ce que soit décrétée une “situation de crise” (dont la définition reste quelque peu floue) : dans certaines régions de Russie, voire dans tout le pays, l'“internet souverain”, coupé de la Toile mondiale, se mettrait alors à fonctionner séparément.

Le projet de loi sur “l'internet souverain” élaboré [en] par les députés Andreï Klichas, Liudmila Bokovaïa et Andreï Lougovoï a été adopté à la Douma en avril. Le président Vladimir Poutine l'a signé le 1er mai. L'adoption de cette loi est l'une des étapes les plus récentes dans la guerre que mène le Kremlin contre le cyberespace. Rien que cette année, à Moscou et en Ingouchie ont eu lieu deux coupures d'internet, qui semblent motivées politiquement [en]. En outre, deux lois sont entrées en vigueur en mars pour interdire les “fake news” et l'“irrespect délibéré envers le gouvernement” sur le net. Poutine a récemment proposé de leur ajouter un nouveau texte qui entend criminaliser la “propagande pour les stupéfiants” [ru] en ligne.

Comme pour la plupart des actes de loi russes de ce type (par exemple, sur l'interdiction de la promotion de l'“extrémisme” en ligne [fr]), leur adoption a été soudaine et incohérente: le plus souvent, les internautes russes ne savent pas où se trouve la ligne rouge jusqu'à ce qu'ils la franchissent.

Ainsi, bien qu'il existe déjà de nombreuses lois régulant les contenus en ligne, l'acte sur “l'internet souverain” joue un rôle particulier, tout en étant lié à la législation en place. Il s'agit ici précisément de “l'infrastructure critique” [ru] de Runet, pas seulement de son contenu. Par exemple, la nouvelle loi oblige les fournisseurs d'accès à acheminer le trafic international entrant via des points d'échange (IXPs) basés en Russie, assurant, en cas de crise, un fonctionnement centralisé de l'internet. La loi les contraint aussi à installer des dispositifs spéciaux de nature à aider le Roskomnadzor — le garde-fou officiel des médias — à bloquer le trafic internet indésirable. Les données seront expédiées dans un centre de contôle qui pourra étudier ce trafic en temps réel à l'aide de la “technique d'inspection profonde de paquets” appelée DPI [fr], une méthode jugée plus efficace que le blocage d'adresses IP individuelles. Le projet de loi prévoit aussi de créer une version nationale du système des noms de domaine (DNS) [fr], soit l'annuaire internet [en], étant donné qu'en cas de coupure du réseau les fournisseurs d'accès russes ne pourraient pas se raccorder aux serveurs DNS étrangers. Le 27 septembre, le Roskomnadzor a annoncé [ru] que le système allait être testé dans le sud de l'Oural, provoquant un certain mécontentement des usagers locaux. Les résultats de cette expérience n'ont pas été rendus publics.

Mais quelle logique politique y a-t-il derrière cet “internet souverain” ?

Il y a longtemps que Poutine considère la dépendance de la Russie vis-à-vis des technologies numériques étrangères comme une menace à la sécurité nationale, et il a déclaré [ru] à au moins deux reprises que l'internet était un projet créé et géré par les services de sécurité occidentaux. Comme l'a écrit [ru] Kirill Rogov le 29 octobre pour le quotidien russe “Vedomosti”, aujourd'hui, les réseaux sociaux “mobilisent et façonnent la loyauté politique en Russie au même titre que la télévision quand Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir”. A la lumière de ces événements, les récentes mesures pour limiter les libertés en ligne présentent des ressemblances troublantes avec l'approche du gouvernement envers les principaux médias critiques durant la dernière décennie. Dans le cas du projet de loi qui limite la part des étrangers à 20% [en] dans toute compagnie russe “d'importance” sur Internet, ces mesures se répètent presque à l'identique (en 2014, une loi analogue [en] a été adoptée pour la presse, la radio et la télévision). C'est cette idée qui a motivé le député du parti de droite Russie unie Lev Gorelkine, lequel agit visiblement sur ordre de l'administration présidentielle. Aussitôt que les médias en ont eu connaissance, le cours de l'action du géant de l'internet russe Yandex a brusquement chuté. [en]

Dans un entretien avec Global Voices, Andreï Soldatov, spécialiste des technologies numériques en Russie et coauteur du livre «The Red Web» [en] [“L'Internet rouge”] sur l'histoire du web russe, explique les motivations du pouvoir de la façon suivante :

The Kremlin’s offensive on the Internet freedoms started in 2012 and over this period they learned a few things. They understand now that the most dangerous content is not generated by some hostile forces from abroad, but inside the country, and this content is not always produced by the opposition or political activists – it might be the news of some incident, like environmental catastrophe or natural disaster, disseminated and shared by ordinary users. And the Sovereign Internet bill is designed to prevent precisely this kind of content from spreading – it requires the installation of the system which would enable the government to control remotely the way the traffic goes in the country, cutting of a particular region from the rest of the country, if necessary.

L'offensive du Kremlin contre les libertés en ligne a débuté en 2012, et depuis, ils ont appris quelques petites choses. Ils ont maintenant compris que le contenu le plus dangereux n'émane pas de quelque force hostile hors des frontières russes, mais qu'il est produit à l'intérieur, et pas toujours par l'opposition ou des activistes politiques: ce peut être de l'information sur un incident comme une catastrophe environnementale ou naturelle, diffusée et partagée par des usagers lambda. Or la loi sur l'internet souverain est justement faite pour empêcher ce genre de contenus de circuler – elle prévoit l'installation d'un système qui peut permettre au gouvernement de contrôler à distance le trafic dans le pays, en séparant si nécessaire une région donnée du reste du pays.

Ainsi, même s'il est tentant de s'imaginer “l'internet souverain” comme l'œuvre d'une élite vieillissante coupée des réalités numériques, une telle idée peut nous induire dangereusement en erreur. Les tentatives de diviser la toile en segments nationaux étroitement contrôlés s'inscrivent dans une vaste tendance globale [en], et ne sont pas seulement le fait des gouvernements autocratiques. Soldatov ajoute que le gouvernement russe aime bien pointer ce genre d'initiatives dans les autres pays, pour mieux légitimer sa propre politique dans le domaine d'internet :

Russian lawmakers love referring to the Western experience in Internet legislation — after all, we got Internet censorship in the country under the pretext of following the British example, as we were told by the Duma. Of course, the concept of the Sovereign Internet is not exclusively Russian —apart from China, there were many European countries that started talking about the need of something sovereign, especially after Snowden’s revelations. But these days, the problem is not what the government could do about the cables and the ways the traffic goes — it’s the content and where it’s stored. In many countries there are debates over how to make global platforms store the data of users in their respective countries: German users of Facebook in Germany, French in France and so on. This could be really dangerous, especially given the fact that to store data closer to users has a practical sense to the platforms as well.

Les législateurs russes aiment bien se référer à ce qui se fait en Occident en matière de législation internet; en fin de compte, nous avons instauré une censure d'internet dans notre pays sous prétexte de suivre l’exemple anglais, si l'on en croit la Douma. Bien entendu, le concept d'“internet souverain” n'existe pas seulement en Russie: la Chine mise à part, de nombreux pays européens ont commencé à en évoquer la nécessité, notamment après les révélations de Snowden. Mais le problème actuel n'est pas ce que le gouvernement pourrait faire avec les câbles et les données sur le trafic, mais l'endroit où sont stockés les contenus. De nombreux pays se demandent comment obliger les plateformes mondiales à stocker les données des utilisateurs sur leur sol; celles des internautes allemands en Allemagne, des français en France, etc. Cela peut s'avérer extrêmement dangereux, surtout si l'on pense que le stockage des données au plus près des utilisateurs a des conséquences pratiques pour les plateformes aussi.

Par ailleurs, Soldatov met garde contre la tentation de faire un parallèle entre “l'internet souverain” de la Russie et le projet de “grande muraille électronique” de la Chine:

The Chinese model of surveillance and censorship was integrated into the Chinese Internet from the beginning, while the Russian Internet was left alone for a very long period of time: from the very beginning in the early 1990s to 2012. It makes things more difficult for the Russian censors, and the most striking difference between the two countries is that blocking isn’t effective in Russia — we have lots of websites banned and blocked, but one could use VPNs and other means to circumvent it pretty easily. The government war with Telegram messenger was also not successful — lots of people still use this messenger, including government officials.

Le modèle chinois de surveillance et de censure a été intégré à l'internet chinois depuis le début, tandis que l'internet russe s'est développé de façon autonome pendant une période très longue: du début des années 90 jusqu'à 2012. Voilà qui complique la tâche de la censure russe. Et la différence la plus frappante entre les deux pays réside dans le fait que le blocage n'est pas efficace en Russie — nous avons beaucoup de sites interdits et bloqués, mais en utilisant un VPN ou d'autres moyens, on peut contourner l'interdiction assez facilement. La guerre que mène le gouvernement contre la messagerie Telegram n'a pas eu plus de succès; beaucoup de gens utilisent encore l'application, y compris des fonctionnaires du gouvernement.

Par conséquent, l’imbrication étroite de Runet dans la toile mondiale pourrait compliquer la mise en place de ““l'internet souverain”. Mais Soldatov pense aussi que, 90% du trafic en ligne russe étant déjà acheminé via des points d'échange internet intérieurs au pays, séparer Runet de la toile mondiale pourrait s'avérer plus facile que prévu:

As I said, the main idea of the Sovereign Internet is to use it during the crisis, not every day of the week. This means that if the Kremlin will be smart, they could almost avoid financial losses – the costs of introduction of such a system is a different matter.

Comme je l'ai déjà dit, l'idée de base de “l'internet souverain”, c'est de s'en servir en temps de crise, pas tous les jours. Ce qui veut dire que si le Kremlin est malin, il arrivera presque à éviter les pertes financières. Quant au coût de la mise en œuvre d'un tel système, c'est une autre histoire.

Cette mise en œuvre pourrait demander très longtemps et, selon plusieurs estimations [ru], quelques dizaines de milliards de roubles. Dans les faits, la loi elle-même suppose l'adoption de plus de 30 actes de loi pour que ses multiples dispositions soient respectées à l'horizon 2021. Le 19 octobre, le porte-parole du gouvernement Dmitri Peskov a même reconnu lors d'une interview [ru] que techniquement, le pays n'était pas prêt pour une isolation totale, ce qui signifie que les dispositions légales devront être mises en place progressivement pour assurer le bon fonctionnement de “l'internet souverain”. Ou bien, pourrions-nous ajouter, pour éviter le destin bureaucratique et entaché de scandales d'autres initiatives russes pour réguler le cyberespace, comme le “paquet Yarovaïa” [fr] ou les tentatives malheureuses du gouvernement pour interdire Telegram.

Quoi qu'il en soit, les internautes russes ont l'habitude d'avoir un coup d'avance. Certains sites web ont déjà préparé des conseils [ru] en cas de coupure de Runet, même si les spécialistes redoutent [en] que l'activation de “l'internet souverain” empêche les internautes russes d'accéder aux VPN qu'ils utilisent actuellement pour contourner les blocages des autorités. Sur les réseaux sociaux, la nouvelle loi est tantôt moquée, tantôt déplorée. Lev Pereoulkov, membre du collectif artistique MXD, a publié sur VKontakte une série de travaux [ru] consacrée à “l'internet souverain” qui est vite devenue virale. Les internautes ont rebaptisé Runet “Tchebournet” (#Чебурнет)  mot-valise formé sur “internet” et «Tchebourachka» [fr], célèbre personnage de dessins animés soviétiques.

Nous avons désormais en Russie un internet souverain, spirituel et sécurisé, qui obéit aux cinq principes de[s nouvelles de l'écrivain dissident] Voïnovitch [fr]: appartenance à une nation, à un parti, à une religion, respect de la vigilance et de la sécurité de l'Etat.
Tous les citoyens de Russie sont priés de mettre l'apparence de leur ordinateur aux nouvelles normes gouvernementales.

L'“internet souverain” a donc pour but de créer une infrastructure parallèle qui peut être activée d'un simple clic. Mais même si cela ne se matérialise jamais, les nombreuses exigences pesant sur les fournisseurs d'accès peuvent aider le gouvernement à appliquer plus efficacement les lois de régulation du cyberespace, qui ne cessent de se multiplier. Ce qui est bien dans l'air du temps.

“La loi est une arme redoutable”, déclarait Alexandre Jarov, le directeur du Roskomnadzor, dans une interview au mois d'avril [ru]. Il a dit espérer que “comme l'arme nucléaire dont disposent certains pays, elle reste à l'état de réserve inactive”.


Quand diables, anges et saints courent les rues en République tchèque

Fri, 06 Dec 2019 12:27:38 +0000 - (source)

La Tchécoslovaquie fêtait Saint Nicolas même sous le communisme

Face à face traditionnel avec Saint Nicolas et deux diables à Prague le soir du 5 décembre. Photo de Filip Noubel, utilisée avec autorisation.

Le soir du 5 décembre, les rues et les places de la République tchèque se remplissent de personnages inhabituels : des diables, anges et saints coiffés de hauts couvre-chefs. Le 5 décembre est la veille de la Saint-Nicolas, une fête spéciale des enfants tchèques parmi les réjouissances de décembre.

Saint Nicolas était un évêque chrétien du troisième siècle né dans la ville grecque de Myre, aujourd'hui située en Turquie. L'hagiographie chrétienne a ajouté de nombreuses légendes à sa biographie au long des siècles. Selon l'une d'elles, plutôt sanglante, un boucher tue trois petits enfants et les met dans un tonneau de saumure au moment où Nicolas est de passage dans la ville. Pressentant la perfidie qui se trame, il ressuscite les enfants. Sans doute une des principales raisons pour lesquelles en République tchèque et dans d'autres pays d'Europe centrale, ainsi qu'en Belgique et aux Pays-Bas, la Saint Nicolas a une célébration en rapport étroit avec les enfants.

Dans la tradition tchèque, Saint Nicolas se promène dans les rues et parfois frappe aux portes, accompagné d'un ange et d'un diable, et demande aux parents si leurs enfants ont été sages ou non dans l'année. Si le compte-rendu est positif, l'ange caresse la tête de l'enfant et lui donne une friandise. Les enfants qui se sont mal conduits se font symboliquement réprimander par le diable.

La fête est considérée comme une affaire familiale, et de nombreux jeunes gens se déguisent en l'un des trois personnages et déambulent dans les rues pour joyeusement amuser et/ou effrayer les enfants. Ces festivités ont toujours été si populaires qu'elles étaient largement observées en Tchécoslovaquie même à l'ère communiste, quand les célébrations religieuses publiques étaient bannies, car on les considérait comme ayant en partie des racines païennes. Aujourd'hui, la fête est célébrée par les municipalités, mais des trios “non-officiels”, spontanés, déambulent également et gardent vivante la tradition.

Voici quelques photos prises à Prague dans la soirée du 5 décembre 2019, montrant différents aspects des festivités tchèques de la Saint-Nicolas.

Un diable professionnel place Wenceslas à Prague. Photo de Filip Noubel, utilisée avec autorisation.

Trio municipal place Wenceslas à Prague. Photo de Filip Noubel, utilisée avec autorisation.

Les diables vérifient la conduite des enfants, place Wenceslas à Prague. Photo de Filip Noubel, utilisée avec autorisation.

Apparemment ce garçon s'est bien conduit et a mérité ses friandises. Náměstí míru à Prague. Photo de Filip Noubel, utilisée avec autorisation.

Trio spontané, Náměstí míru à Prague. Photo de Filip Noubel, utilisée avec autorisation.

Le diable et Saint Nicolas prennent la pose. Náměstí míru à Prague. Photo de Filip Noubel, utilisée avec autorisation.


Des photographes chiliens reprennent le flambeau pour témoigner des violations des Droits de l'homme dans leur pays

Thu, 05 Dec 2019 06:42:59 +0000 - (source)

Photo de l'album “Mesada”, en commémoration du premier mois de révolte en 2019 au Chili. Avec l'autorisation de l'auteur.

Au Chili en 1981, sous la dictature de Augusto Pinochet, soutenue par les États-Unis [fr], un groupe de photographes, dont Paz Errázuriz [fr], avait créé l'Association des photographes indépendants [fr] (AFI) pour documenter visuellement les violations des Droits de l'homme dans les rues de la capitale, Santiago.

Près de 30 ans plus tard, lors des manifestations étudiantes de 2011 à 2013 dans tout le Chili, un nouveau groupe de photographes professionnels et amateurs a fait revivre ce nom et a créé AFI Santiago avec les mêmes objectifs. Le groupe dispose d'une vaste galerie de photos publiées dans les médias sociaux et sur leur page Facebook qui témoignent des divers conflits en cours. Dans une interview par mail avec Rodrigo Segovia, membre du groupe, AFI Santiago déclare que son objectif est de “créer des médias indépendants, cohérents et véridiques avec la communauté nationale et internationale, en semant dans les esprits des générations futures la graine qui éveillera en eux une plus grande conscience et un plus grand respect envers les droits fondamentaux des hommes”.

AFI Santiago a récemment publié un album intitulé “Mesada” pour commémorer le premier mois du soulèvement actuel, provoqué par les inégalités économiques. La répression policière a fait 23 morts et des milliers de blessés dans tout le Chili jusqu'à présent.

Nous publions ci-dessous ces photos de AFI Santiago (avec leur autorisation) qui couvrent la période allant de leurs débuts à nos jours.

Photo de 2012 d'un jeune “weichafe” (guerrier) affrontant la police militaire avec un lance-pierres lors d'une récupération de terres mapuche. Publiée avec autorisation.

Joven mapuche se enfrenta con un carro policial de las Fuerzas Especiales en el Ex Fundo La Romana. El pueblo mapuche lleva más de quinientos años resistiendo. Progresivamente desde la llamada “Pacificación de la Araucanía” del siglo XIX, se los fue despojando de sus tierras. Latifundistas extranjeros, grandes empresas forestales y termoeléctricas han usurpado su territorio y destruido su ecosistema. Hoy, las comunidades en resistencia mantienen una gran lucha reivindicativa que los lleva a enfrentarse a sangre y fuego contra el estado chileno y los capitales extranjeros para defender su cosmogonía, su cultura y sus tierras ancestrales.

Un jeune Mapuche [fr] affronte un véhicule des forces spéciales de l'armée sur l'ancienne hacienda La Romana. Le peuple mapuche résiste depuis plus de cinq cents ans. Depuis la soi-disant “Pacification de l'Araucanie [fr]” au XIX° siècle, il a été dépouillé de toutes ses terres. Des latifundistes (propriétaires terriens possédant d'immenses exploitations agricoles) étrangers, de grandes entreprises forestières et thermoélectriques ont usurpé leur territoire et détruit leur écosystème. Aujourd'hui, les communautés en résistance mènent un combat revendicatif qui les oblige à lutter par le feu et par le sang contre le gouvernement chilien et les capitaux étrangers pour défendre leur cosmogonie, leur culture et les terres de leurs ancêtres.

Arrestation d'un étudiant pendant les manifestations des écoles secondaires en 2013. Publié avec autorisation.

Manifestation de l'Association des familles de détenus-disparus (AFDD) devant le palais présidentiel chilien, demandant que le gouvernement publie davantage d'informations sur les détenus et les personnes disparues sous la dictature de Pinochet (2016). Publié avec autorisation.

El compromiso de verdad, justicia y reparación parecen esconderse tras los muros de una administración que no avanza en poner fin a la impunidad y a las garantías que hoy tienen los violadores a los Derechos Humanos en Chile.

Les engagements en faveur de la vérité, la justice et les réparations semblent s'abriter derrière les murs d'une administration qui se décide pas à mettre fin à l'impunité et aux garanties accordés aujourd'hui aux auteurs de violations des Droits de l'homme au Chili.

Des familles font la cuisine en commun pour partager avec ceux qui manifestent pour le droit à la terre. Publié avec autorisation.

Photo d'une manifestation en 2019 à Osorno, Chili, tirée de l'album “Mesada” (2019). Publiée avec autorisation.

Al cumplirse un poco más 30 días del levantamiento social en Chile, son miles las imágenes que han dado la vuelta al mundo mostrando como un pueblo fue capaz de despertar al sonido de los estudiantes que nos enseñaron que “Evadir” es una forma válida de lucha y que al compás de las cacerolas, más de 1 millón de personas pueden marchar libremente a la sombra de nuevas banderas.

La frase: “Porque nos robaron todo, incluso el miedo”, se establece como única estrategia de enfrentamiento civil hacia las balas de un sistema represivo que se niega a oír los sonidos de la calle. Elegir nuestro propio destino es la base de cambio estructural que la primera línea no esta dispuesta a tranzar.

Chile cambió en un mes y lo hizo para siempre.

Este es un homenaje a quienes murieron, fueron torturados, abusados, desaparecidos y perdieron su vista en esta lucha de transformación social. A todos ellos, sus familias y un país entero, nuestro respeto y compromiso a través de estas imágenes.

Un peu plus de 30 jours après le début de la révolte sociale au Chili, des milliers d'images ont fait le tour du monde en montrant comment le peuple s'est soulevé aux cris de ses étudiants, qui nous ont appris que “l'évasion massive” [passer sous les portiques du métro sans payer] est une manière efficace de se battre et qu'au rythme des casseroles, plus d'un million de personnes peuvent défiler librement sous de nouvelles banderoles. La phrase : “Parce qu'ils nous ont tout volé, même la peur”, devient l'unique stratégie d'affrontement civil contre les balles d'un système répressif qui refuse d'entendre ce qui vient de la rue. Choisir notre propre destin est la base du changement structurel que ceux qui sont en première ligne ne sont pas disposés à négocier. En un mois, le Chili a changé et il a changé pour toujours. Ceci est un hommage à ceux qui sont morts, qui ont été torturés, maltraités, qui ont disparu et ont perdu la vue dans ce combat pour le changement social. Pour tous ceux-là, pour leurs familles et pour le pays tout entier, ces images sont la marque de notre respect et de notre engagement.


Le quotidien de peur et d'incertitude des Géorgiens de Gali en Abkhazie

Wed, 04 Dec 2019 11:20:32 +0000 - (source)

Le cauchemar bureaucratique des Géorgiens de souche en Abkhazie séparatiste

L'entrée dans la région de Gali en Abkhazie après avoir traversé la rivière Ingouri. La zone est majoritairement peuplée de Géorgiens de souche. Photo de Chai Khana, utilisée avec autorisation.

Ce qui suit est un article de Chai-Khana.org, reproduit par Global Voices dans le cadre d'un accord de partenariat.

Presque neuf cents mètres.

C'est la distance qui sépare les Géorgiens de souche vivant dans l'Abkhazie séparatiste du territoire sous contrôle du gouvernement géorgien. C'était aussi la distance qui coupe Badri*, 34 ans, de sa femme et ses enfants pendant l'été. Celle qui empêche Nika*, 23 ans, de pouvoir continuer ses études de master à l'université.

870 mètres, c'est la longueur du pont sur la rivière Ingouri, aujourd'hui le seul point de passage autorisé vers le territoire sous contrôle géorgien. Pendant trois mois cette année, c'est devenu le symbole des insécurités qui dominent chaque jour les vies de 30.000 à 40.000 personnes (population estimée).

Le pont marque la ligne de partition entre Géorgiens et Abkhazes, une frontière sinueuse apparue dans le sillage de la guerre abkhazo-géorgienne de 1992-1993 après l'effondrement de l'Union soviétique. Au plus fort des combats, de nombreux Géorgiens de souche ont fui pour leur sécurité dans d'autres parties du pays.

Quand les combats ont pris fin en 1993, beaucoup sont retournés chez eux dans le district de Gali. S'ils y constituent la majorité, leur vie est faite de peur et d'incertitude, pour partie à cause du pont sur l'Ingouri. (En 2008, la Russie a reconnu l'indépendance de facto de l'Abkhazie et continue à ce jour de tenir à bout de bras le territoire, économiquement et militairement. La large majorité des États membres de l'ONU reconnaissent l'Abkhazie comme territoire géorgien – Note de l'éditeur.)

Pour les Géorgiens de souche vivant à Gali, le pont sur l'Ingouri mène vers les écoles, les hôpitaux, la famille. Ils traversent pour des courses moins chères et des services de meilleure qualité, pour les mariages et les enterrements. On traverse la ligne de séparation chaque jour pour toutes sortes de raisons.

Mais durant trois mois cette année, l'accès au point de passage était fermé.

Les familles se sont trouvées divisées, les étudiants ont eu des difficultés à aller à l'université. Même un acte aussi simple qu'aller à un concert devenait impossible.

Si le point de passage est actuellement ouvert, les trois mois d'entrave aux déplacements ont souligné la vulnérabilité constante des Géorgiens de souche vivant en Abkhazie.

“C”était une expérience terrible à décrire. En juillet, quand les écoliers de Gali avaient les examens nationaux, les parents ont payé 5.000 roubles (70 euros), certains 10.000 (140 euros) pour traverser. Je ne veux pas retourner [à Gali] si ces pratiques continuent. Nous sommes en prison. C'est impossible de vivre dans de telles conditions”, dit Nika.

Il y a les humiliations quotidiennes, comme la suppression de la langue géorgienne dans les écoles de Gali. Et puis il y a les problèmes plus essentiels de sécurité, comme de ne pas pouvoir enregistrer les propriétés, voter ou avoir confiance que les policiers vont vous aider quand vous avez besoin d'eux.

“Malheureusement, vous n'êtes pas assez grand”. Le garde-frontière se voulait blagueur, mais le sens était que le Géorgien d'âge adulte (de la tranche 18 à 65 ans) voulant traverser l'Ingouri n'était pas autorisé à passer. A moins qu'il ne glisse un billet.

Badri était placé devant ce choix régulièrement pendant l'été quand ses enfants sont tombés malades. Les hôpitaux de Gali manquent de matériel et de compétences modernes, aussi sa femme a-t-elle franchi l'Ingouri pour les emmener dans un meilleur hôpital à Tbilissi, la capitale géorgienne. Lorsque les autorités abkhazes fermèrent la frontière en réaction aux manifestations de Tbilissi en juillet, Badri s'est trouvé coincé.

Pendant plus de trois mois, les habitants hommes de Gali ont été empêchés de traverser la frontière. Les restrictions furent levées le 2 octobre, mais l'expérience a laissé la population de Gali apeurée et frustrée.

Au long de l'année passée, les autorités abkhazes ont fermé deux fois le point de passage. Quand cela arrive, les Géorgiens de souche vivant à Gali ont peu de recours : soit ils paient les bakchichs soit ils restent chez eux.

“Pour rendre visite à mes enfants malades et à ma femme qui étaient à l'hôpital à Tbilissi, ça m'a coûté au total 5.000 roubles (70 euros). Je payais 1.000 roubles (14 euros) à chaque passage… Est-ce que c'est une vie ? Je suis devenu comme fou, mes enfants étaient branchés à des poumons artificiels et je ne pouvais pas aller les voir”, dit Badri.

Même le bakchich de 14 euros ne garantit pas le succès. Les gardes-frontières tantôt prennent l'argent et tantôt non. La somme peut varier : Nika a dû payer 41 euros pour passer et pouvoir s'inscrire à son cursus de master.

“J'ai payé 2.000 roubles (28 euros) la deuxième fois. Ensuite j'ai dû écrire une lettre au Ministère [géorgien de l’Éducation] pour obtenir le financement de mes droits d'inscription et il a fallu que je traverse le pont de l'Itouri une troisième fois et paie encore une fois 2.000 roubles”, détaille-t-il.

La décision de fermer le point de passage n'avait rien d'une nouveauté : les autorités abkhazes l'ont fermé en janvier, invoquant une épidémie de grippe sur le territoire sous contrôle géorgien.

Raison pour laquelle les Géorgiens vivant à Gali disent qu'ils sont devenus “prisonniers” chez eux à cause de flux constant de décisions des autorités de fait abkhazes restreignant leurs mouvements.

La fermeture de janvier a été si perturbante pour les habitants de Gali qu'ils sont allés jusqu'à tenir une manifestation exceptionnelle devant le siège de l'administration régionale. Ce qui a même conduit le défenseur public d'Abkhazie à parler en leur nom. Le médiateur Asida Shakril a demandé instamment aux autorités abkhazes de prendre en considération les besoins des communautés à Gali.

Pour autant, les habitants voient peu d'indices que les autorités de fait en Abkhazie s'intéressent à améliorer leur situation.

Au contraire, ils constatent une politique visant à les forcer à abandonner leurs foyers de Gali. En 2008, lorsque la Russie a reconnu l'indépendance de l'Abkhazie, l'obtention d'un passeport abkhaze ou d'une carte de séjour est devenue obligatoire. avant cela, les passeports soviétiques, et , pour les mineurs, les actes de naissance servaient souvent de pièces d'identité.

Des Géorgiens de souche attendent devant les services de police à Gali pour recevoir leurs autorisations de séjour. La procédure est longue et incertaine. Photo par Chai Khana, utilisée avec autorisation.

Les habitants de Gali qui n'ont pas reçu la citoyenneté abkhaze sont depuis à la merci d'un formulaire spécial, le formulaire N° 9, à renouveler chaque mois ou tous les deux mois. Dans quelques rares cas, il est accordé pour une durée de six mois. Les gens du coin doivent présenter ce document pour pénétrer en territoire sous contrôle géorgien.

Mais obtenir un titre de séjour – statut légalement créé pour les étrangers mais appliqués aux Géorgiens de souche malgré le fait que Gali c'est chez eux – c'est se heurter à de multiples embûches.

Nani*, 58 ans, habite Lekoukhona, un village dans le district de Gali. Elle attend depuis deux ans son titre de séjour.

Et pourtant, quand Nani et sa famille recevront leurs autorisations de séjour, ils n'auront pas même les droits de base à Gali. Par exemple, ils n'auront pas le droit d'acheter une maison ou d'acquérir un bien immobilier. Ils ne pourront pas voter.

“Les trois membres de ma famille et moi faisions la queue du matin jusqu'au soir pendant plus de deux semaines pour demander une autorisation de séjour… ce qui se passe ici est un cauchemar sans fin et qui empire sans cesse”, confie-t-elle.

Les noms des personnes interviewées ont été changés pour protéger leurs identités. Chai Khana n'a pas rendu public le nom de l'auteur pour des raisons de sécurité.


En Russie, n'importe quel individu peut désormais être un “agent de l'étranger”

Tue, 03 Dec 2019 17:32:56 +0000 - (source)

Blogueurs indépendants et journalistes s'inquiètent pour la liberté d'expression.

Andreï Klimov présente aux journalistes une copie du nouveau projet de loi. Capture d'écran d'une vidéo de la Première chaîne, «Pervyi Kanal», publiée sur YouTube le 8 novembre: “B России до конца года могут принять закон о признании иностранными агентами физических лиц.” [“La Russie peut prendre avant la fin de l'année une loi qui permettra de désigner des personnes physiques comme agents de l'étranger”].

Le 21 novembre 2019, la Douma d'Etat de la Fédération de Russie a adopté en troisième et dernière lecture [ru] un nouveau projet de loi qui élargit le champ d'application de la loi controversée sur les “agents de l'étranger”.

La loi a vu le jour dans sa première version en 2012 et introduit le terme “agents de l'étranger” pour désigner les ONG qui reçoivent un financement étranger. Dans la langue russe, c'est un terme particulièrement chargé, fortement associé à l'espionnage. En novembre 2017, une série de médias ont reçu l'étiquette d'“agents de l'étranger” car ils percevaient des fonds depuis d'autres pays ; un pas franchi peu après que le gouvernement des États-Unis a obligé la chaîne d'information gouvernementale russe RT à s'enregistrer comme “agent de l'étranger” [en]. Les autorités russes ont par la suite déclaré “agents de l'étranger” plusieurs organisations, en particulier en octobre [en] 2019, le “Fonds de lutte contre la corruption” de l'homme politique Alexeï Navalny.

Les derniers amendements étendent la qualification d'“agent de l'étranger” aux personnes physiques : la décision finale revient au ministère de la Justice russe, qui gère déjà des listes en ligne de médias [ru] et ONG “agents de l'étranger”. La loi oblige déjà tout média qui reçoit cette étiquette à créer une entité juridique russe pour travailler dans le pays, elle exige des particuliers qu'ils déclarent leur statut et se plient à des obligations strictes de reporting financier. Le non-respect des règles est très sévèrement puni, allant jusqu'à deux ans de prison de deux ans et 5 millions de roubles [env. 70.000 euros] d'amende. Le 18 novembre, 10 organisations non gouvernementales internationales ont signé une lettre ouverte [en] qui dénonce cette nouvelle loi comme une sérieuse menace pour la liberté d'expression en Russie.

A quoi les autorités russes reconnaissent-elles un “agent de l’étranger” quand elles en voient un ?

Le texte [ru] des nouveaux amendements dans les lois “Sur les moyens d’information de masse” et “Sur l'information, les technologies de l'information et sur la défense de l'information” ne recèle aucun critère cohérent. L'“agent de l'étranger”, y est-il écrit, est “un individu agissant dans un cercle illimité de personnes produisant des contenus et matériaux imprimés, audio, audiovisuels (y compris ceux utilisant internet) et recevant des moyens financiers et/ou d'autres biens de la part de gouvernements étrangers, de leurs organes gouvernementaux, d'organisations internationales et étrangères, de citoyens étrangers, de personnes apatrides ou mandatées par elles, et/ou des personnes juridiques russes recevant des moyens financiers et/ou autres biens des sources mentionnées”.

Les représentants des autorités affirment qu'il n'y a rien à craindre de cette nouvelle loi. Le 12 novembre, Andreï Klimov, président de la commission temporaire du Conseil de la Fédération sur la défense de la souveraineté de l’État et partisan convaincu des lois sur les “agents de l'étranger” a affirmé à l'agence TASS [ru] qu”“ils [les amendements au projet de loi sur les médias agents de l'étranger] se distinguent de ce qui a déjà été adopté [par la Gosdouma] seulement parce qu'ils sont plus détaillés”, et il a souligné qu'une personne physique ne peut être qualifiée d'“agent de l'étranger” seulement parce qu'elle perçoit des paiements de l'étranger. Selon les termes de M. Klimov, pour recevoir cette qualification, “il faut collaborer activement avec des personnes officiellement reconnues comme agents de l'étranger dans notre pays”. “Cela va concerner, à mon avis, 20-30 personnes dans toute la Russie”, a-t-il précisé. Au mois d'octobre, dans les commentaires du “Journal russe”, organe officiel du gouvernement, M. Klimov a souligné [ru] que la loi “ne concerne pas les gens qui correspondent entre eux sur les réseaux sociaux” et a justifié son adoption par l'affaire Maria Boutina [en], une citoyenne russe expulsée par les États-Unis et accusée de travailler pour Moscou en qualité d'“agent étranger”.

Mais le 13 novembre, Léonid Lévine, qui préside le comité de la Douma sur la politique de l’information, les technologies de l’information et les communications, a déclaré à l'agence TASS [en] que les collaborateurs de médias reconnus comme “agents de l'étranger” pourront être eux-mêmes désignés comme tels si leur travail est lié à la couverture d'une “situation socio-politique”. M. Klimov confirme aussi dans l'article que l'activité politique sera un facteur déterminant.

De nombreux blogueurs et journalistes, surtout [ru] ceux qui travaillent pour des médias indépendants ou de l'opposition, se demandent ce que cette loi va faire d’eux. Sur sa chaîne Telegram, Alexandre Pliouchtchev, blogueur connu et animateur de talk-shows sur l'antenne de la radio Echo de Moscou, réfléchit à son pouvoir d'intimidation :

По поводу принятого сегодня в основном чтении закона о гражданах-иноагентах. Очень необычное чувство, что власти твоей родины разрабатывают и принимают целый закон против конкретного тебя. Ну, не только именно тебя, но ты в той самой, очень небольшой группе людей.

Всё мы попадаем под разные законы, но вот чтобы войти в специальный список своим именем и фамилией – это совсем другое. Вряд ли те, кто попал под персональные санкции, скажем, в связи с Magnitsky act или из-за Донбасса чувствуют в точности то же самое, все-таки там против тебя действует чужая страна, а тут – своя собственная.

Зато теперь, мы знаем каково с серебром, посмотрим, каково с кислотой.

— Александр Плющев, Telegram, 19 ноября 2019 года

Au sujet de la loi adoptée aujourd'hui sur les citoyens-agents de l'étranger. Il y a ce sentiment très particulier que les autorités de ton pays élaborent et prennent une loi dirigée très concrètement contre ta personne. Pas seulement toi en particulier, mais toi en tant que partie d'un groupe de gens – et un groupe tout sauf petit.
Nous sommes tous soumis à diverses lois, mais se retrouver sur une liste avec son nom et prénom, c'est complètement autre chose. Est-ce que ce n'est pas ce que ressentent ceux qui sont personnellement visés par des sanctions, en lien avec la loi Magnitski ou à cause du Donbass ? Sauf que là ce n'est pas un pays étranger qui agit à ton encontre, mais ton propre pays…

Maintenant que nous savons ce qui se passe avec l'argent, voyons ce que ça donne avec l'acide [référence à une chanson célèbre du groupe Aquarium].

Mika Velikovski, un journaliste qui travaille pour le titre indépendant “Novaïa Gazeta”, souligne que la façon floue dont la loi est formulée représente une menace pour les simples citoyens :

Если посмотреть сам текст закона, обнаружится, что лайки и репосты СМИ-иноагентов – это да, но это не вся прелесть, это только один из путей к попаданию в список. Любой гражданин – распространитель информации для неограниченного круга лиц (то есть вообще все, у кого есть, например, соцсети), в случае получения чего бы то ни было от иностранцев (не только денег), может быть признан иноагентом. Т.е. два критерия: распространение информации и что-то от иностранцев (или от российского юрлица, каким-нибудь вещественным образом с ними контактирующего). Под это определение, строго говоря, почти всякий россиянин подпадает. Например, у вас есть профиль Вконтакте, а ваш работодатель импортирует памперсы – все, больше ничего не требуется.

— Мика Великовский, Facebook, 19 ноября 2019 года

Si l'on regarde le texte de loi lui-même, on voit que les likes et les reposts des médias-agents de l'étranger ne sont qu'un (et c'est ce qui fait tout le charme) des moyens de se retrouver sur cette liste. N'importe quel citoyen – celui qui diffuse l'information dans un cercle illimité de personnes (c'est-à-dire en fait tous ceux qui sont sur les réseaux sociaux) pourra, dans le cas où il recevrait quoi que ce soit d'étrangers (pas seulement de l'argent), être considéré comme un agent de l'étranger. Donc, deux critères : diffusion de l'information et quelque chose de l'étranger (ou d'une personnalité juridique russe se trouvant de quelque façon en contact avec lui). Ce qui, au sens strict, concerne presque chaque Russe. Par exemple, vous avez un profil VKontakte, et votre employeur importe des Pampers : voilà, ça suffit.

Dmitri Kolezev, blogueur et rédacteur en chef du site d'information pétersbourgeois Znak, déplore ce qu'il appelle “la nationalisation des intellectuels”. Il pense que la loi obligera les Russes à être plus prudents lors de leurs déplacements à l'étranger et dans leurs communications avec des étrangers, ce qui, à son tour, isolera les commentateurs et journalistes russes. Le document va toucher bien plus que 20 ou 30 personnes, prévient Kolezev :

Станет ли жизнь признанных иноагентами невыносимой? Вроде бы нет. Их обяжут маркировать публикации (что унизительно, конечно) и сдавать декларации о доходах. В этом смысле депутаты хотят, чтобы блогеры и журналисты действовали по тем же правилам, что чиновники и народные избранники. Но при этом забывают, что независимые журналисты и блогеры не наделены никакой властью, не получают зарплату от государства, и не очень понятно, на каком основании от них требуется та же степень прозрачности, что от парламентариев. Однако мы не знаем, какие меры дискриминации для «иноагентов» придумает власть в будущем. Обязанность отмечаться в Минюсте, запрет занимать государственные должности, запрет избираться? Да что угодно.

— Дмитрий Колезев, Telegram, 14 ноября 2019 года

La vie de ceux qui seront reconnus agents de l'étranger va-t-elle devenir impossible ? Sans doute pas. Ils seront obligés de marquer leurs publications (ce qui est humiliant, bien sûr) et de remplir des déclarations de revenus. En ce sens, les députés veulent que les blogueurs et les journalistes soient soumis aux mêmes lois que les fonctionnaires et les élus. Seulement ils oublient que les journalistes indépendants et les blogueurs ne sont dotés d'aucune autorité, ne sont pas payés par le gouvernement, et on ne voit pas bien en vertu de quoi on exige d'eux le même niveau de transparence que pour les parlementaires. Et puis nous ne savons pas quelles mesures discriminatoires pour les “agents de l'étranger” le pouvoir va prendre à l'avenir. L'obligation de se signaler au ministère de la Justice, l'interdiction d'exercer des fonctions publiques, l'interdiction de se présenter à des élections ? Ce qui lui [le pouvoir] plaira.

Ces lois sont apparues dans un contexte extrêmement difficile pour la société russe, après les protestations de masse à Moscou et l'instauration d'un “internet souverain” [en]. Certains signes montrent que les nouveaux textes de loi qui s'en prennent à la liberté d'expression commencent à énerver de nombreux habitants de la Russie. Un sondage [ru] mené par le centre indépendant Levada en octobre 2019 et publié le 20 novembre montre que le pourcentage de Russes qui considèrent la liberté d'expression comme un de leurs droits fondamentaux de citoyen est passé de 34 à 58 dans les deux dernières années.

Au cours d'un vif débat en ligne sur la loi, on a vu réapparaître le mème “но иностранный агент все равно ты” [“l'agent de l'étranger, c'est quand même toi”]. C'est une réplique populaire à des révélations récurrentes sur la fortune immobilière de fonctionnaires russes en Europe. Ainsi, la dernière vidéo d'investigation [sous-titrée en anglais] d'Alexeï Navalny sur la propriété monténégrine du procureur principal de Moscou Denis Popov était titrée “La vie secrète d'un agent de l'étranger”.

Les agents de l'étranger et les résidents se battront contre les “agents de l'étranger” et les résidents de Riazan et de Novossibirsk.
Au fond ils n'ont pas tort, nous sommes des étrangers pour eux, nous vivons sur un territoire où ils pourraient aussi bien organiser des safaris, nous sommes les agents de l'étranger qui vivons en Russie. Quel archétype…

Et maintenant Runet attend, pétrifié, de voir qui sera le premier à recevoir le label “agent de l'étranger”… et le sort du malheureux ainsi distingué.


L'Ouganda va-t-il suspendre internet alors que l'opposition entre en ébullition pour les élections de 2021 ?

Mon, 02 Dec 2019 12:44:41 +0000 - (source)

Unwanted Witness Uganda a poursuivi l’État ougandais devant un tribunal

Manifestantes à la Marche des femmes de juin 2018 à Kampala, en Ouganda. Photo de Katumba Badru, utilisée avec autorisation.

En Ouganda, internet est devenu un champ de bataille où le gouvernement tente de réduire au silence une population en ligne de plus en plus nombreuse qui exprime son désaccord.

Pendant des années, les autorités ougandaises ont déployé différentes tactiques pour baillonner la dissidence politique et maintenir au pouvoir le Mouvement de la résistance nationale [NRM] et le Président Yoweri Museveni.

Ceci inclut le blocage des sites web des médias, le filtrage des SMS et la fermeture des plateformes de médias sociaux. À l'approche des élections générales ougandaises de 2021, les autorités devraient continuer à déployer des tactiques similaires.

La fermeture des réseaux sociaux lors des élections de 2016

Lors des élections générales de 2016, les autorités ougandaises ont décidé de suspendre deux fois l'intégralité des plateformes de médias sociaux.

La première fermeture a eu lieu le 18 février 2016, à la veille de l'élection présidentielle, et concernait les plateformes de médias sociaux et les services mobile de transfert d'argent. Les restrictions ont duré quatre jours entiers.

Le 11 mai 2016, les plateformes de médias sociaux, notamment Facebook, WhatsApp et Twitter, ainsi que les services mobiles de transfert d'argent ont de nouveau été bloqués. Cet arrêt a duré une journée et a eu lieu la veille de la prestation de serment du Président Museveni pour son cinquième mandat.

Museveni est au pouvoir depuis 1986. L'opposition à son gouvernement ne cesse de croître. Selon un sondage d'opinion publié en avril 2019, une majorité d'Ougandais s'opposerait à une décision prise en 2017 de supprimer la limite d'âge maximale de 75 ans pour se présenter aux élections. Agé aujourd'hui de 74 ans ceci pourrait permettre à Museveni de se représenter aux élections de 2021.

Lors des deux suspensions de 2016, le gouvernement ougandais a invoqué la “sécurité nationale” pour justifier les restrictions. Ces interruptions avaient été ordonnées par les agences de sécurité ougandaises et la Commission ougandaise des communications (UCC), qui réglemente le secteur des télécommunications, les publications en ligne, la radiodiffusion (radio et télévision), le cinéma, les services postaux et de messagerie.

Le 18 février 2016, MTN Uganda, un fournisseur de services de télécommunication, a publié une déclaration sur Twitter confirmant que “l'UCC, le régulateur avait ordonné à MTN de désactiver tous les services de médias sociaux et de transfert mobile d'argent en raison d'une menace pour l'ordre public et la sécurité”. Cette mesure s'appliquait également aux autres fournisseurs de télécommunications telles que Airtel, Smile, Vodafone et Africel.

Le même jour, le président Museveni a déclaré à la presse qu'il avait ordonné le blocage des médias sociaux: “Des mesures doivent être prises pour empêcher tous ces gens d'avoir des ennuis avec la sécurité, c'est temporaire parce que certains d'entre eux utilisent ces réseaux pour raconter des mensonges”, a-t-il déclaré.

Le 17 mars, dans une déclaration officielle lors des délibérations de la Cour suprême, au cours de laquelle la victoire du Président Museveni en 2016 était contestée, le directeur exécutif de l'UCC, Godfrey Mutabazi, avait expliqué qu'il “avait reçu de l'inspecteur général de la police, Kale Kayihura, l'instruction de fermer les sites de réseaux sociaux et les moyens mobiles de paiement en raison de problèmes de sécurité.”

Ces fermetures ont porté atteinte aux droits et à la vie quotidienne des Ougandais qui utilisent Internet et les plateformes de médias sociaux pour accéder à des informations, exprimer des points de vue et mener des affaires quotidiennes en ligne. Au cours des semaines précédant les élections de 2016, les Ougandais ont activement tweeté et débattu des élections à l'aide de hashtags tels que #UgandaDecides et # UGDebate16. Le niveau d'engagement civique en ligne des citoyens ougandais a été déclenché par les tout premiers débats présidentiels télévisés, le premier ayant eu lieu en janvier et le second, une semaine plus tard.

Malgré l'interdiction des médias sociaux, de nombreux Ougandais ont continué à publier des informations sur les élections en utilisant des réseaux privés virtuels ou des VPN. Le jour du scrutin, les citoyens ont pu partager des informations sur les retards de livraison du matériel électoral dans divers bureaux de vote, des informations faisant état de mauvaises pratiques électorales et des résultats provisoires des élections sur les médias sociaux.

Les défenseurs des droits de l'homme affirment que les arrêts ciblés en période électorale ralentissent la communication au moment même où l'accès à l'information et l'expression des citoyens sont indispensables.

“Les fermetures d’Internet empêchent les gens de communiquer sur des sujets particuliers qui les concernent, comme la santé, les échandes avec des amis et le partage d’opinions politiques”, a déclaré Moses Owiny, directeur général du Center for Multilateral Affairs, une plate-forme indépendante d’analyse politique en Ouganda et en Tanzanie à Global Voices, lors d'une interview.

Selon Owiny, les fermetures visent principalement à mettre fin à la dissidence en politique, en raison de “la crainte perçue par l'État que les points de vue et les préoccupations des citoyens sont susceptibles d'y inciter le public”, une accusation qu'il estime non fondée et plutôt basée sur des hypothèses.

Uganda’s history of blocking platforms and websites

On April 14, 2011, the UCC instructed ISPs to temporarily block access to Facebook and Twitter for 24 hours to eliminate connecting and sharing information. The order came in the heat of opposition-led “walk to work” protests over rising fuel and food prices. The regulator stated that security agencies requested the block to minimize social media use in order to prevent violence.

In 2011, the elections were marked with SMS filtration that contained certain wordsincluding “Egypt,” “bullet” and “people power.”

In the lead up to the 2006 elections, the UCC instructed ISPs to block access to the website of Radio Katwe for publishing “‘malicious and false information’ against the ruling National Resistance Movement and its presidential candidate,” according to a 2015 ICT policy briefing by Collaboration on International ICT Policy for East and Southern Africa (CIPESA). Ugandan authorities blocked access to the radio station and the Daily Monitor website for publishing “independently tallied election results.” Media platforms were quickly reinstated but only after the electoral commission announced official results.

L'histoire de l'Ouganda en matière de blocage des plateformes et des sites web. Le 14 avril 2011, la Commission ougandaise des communications a demandé aux fournisseurs de services Internet de bloquer temporairement l'accès à Facebook et Twitter pendant 24 heures afin d'éliminer la connexion et le partage d'informations. Cette requête a eu lieu pendant les manifestations “walk to work” (marcher pour aller au travail) dirigées par l'opposition contre la hausse des prix du carburant et des denrées alimentaires. L'UCC avait déclaré que les agences de sécurité demandaient le blocage pour minimiser l'utilisation des médias sociaux afin de prévenir la violence. En 2011, les élections ont été marquées par le filtrage des SMS qui contenaient certains termes, notamment “Égypte”, “balle” et “pouvoir populaire”. Dans la période qui a précédé les élections de 2006, l'UCC a ordonné aux fournisseurs de services Internet de bloquer l'accès au site web de Radio Katwe accusée d'avoir diffusé “des informations malveillantes et fausses contre le Mouvement de la résistance nationale et son candidat à l'élection  présidentielle”, selon une note d'information de 2015 sur les politiques en matière deTechnologies de l'information et de la communication (TIC) de l'organisation pour la collaboration sur les politiques internationales en matière de TIC pour l'Afrique orientale et australe (CIPESA). Les autorités ougandaises ont bloqué l'accès à la station de radio et au site web Daily Monitor accusés d'avoir publié “des résultats des élections fabriqués de toutes pièces”. Les plateformes médiatiques ont été rapidement rétablies, mais seulement après l'annonce par la commission électorale des résultats officiels.

Élections de 2021: la même tactique?

Le Président Museveni en mai 2013. Il est au pouvoir depuis 1986. Crédit photo: Foreign and Commonwealth Office sur Flickr [CC BY 2.0].

Depuis 2016, les autorités ont continué à réprimer les hommes politiques et les journalistes d'opposition.

Robert Kyagulanyi, dit “Bobi Wine”, chanteur et dirigeant du parti d'opposition People Power (Pouvoir du peuple), également député, a déjà annoncé sa candidature à la présidence. Wine fait actuellement l'objet d'accusations criminelles “pour avoir agacé le président” et, s'il est reconnu coupable, il ne sera pas autorisé à se présenter.

Le même jour, la police a également arrêté deux journalistes, Herber Zziwa et Ronald Muwanga, alors qu'ils couvraient une élection partielle et les violences qu'elle avait provoquées, notamment l'assassinat par l'armée du chauffeur de Bobi Wine.

À l'approche des élections de 2021, il est très probable que les autorités ougandaises continueront de réprimer la dissidence politique, notamment en mettant fin aux activités dans les médias sociaux. En fait, depuis les élections de 2016, le cadre juridique permettant au gouvernement de limiter les droits à la liberté d'expression et à l'accès à l'information en ligne n'a pas changé.

Selon le rapport 2016 sur l'état de la liberté d'internet en Afrique, la loi sur les communications de 2013 confère à la Commission ougandaise des communications de larges pouvoirs et fonctions au titre de l'article 5, qui permettent au régulateur des communications de “surveiller, inspecter, autoriser, superviser, contrôler et réglementer les services de communication” et de “définir des normes, surveiller et faire respecter la conformité relative au contenu.” À la demande du gouvernement, l'UCC a utilisé cette section pour ordonner aux fournisseurs de services internet de bloquer l'accès aux médias sociaux et aux services mobiles de transfert d'argent pendant les élections de 2016.

Le gouvernement continue à utiliser ces lois pour contrôler le débat public et faire taire la dissidence politique, en particulier au moment des élections.

Owiny affirme que l'État est capable de suspendre Internet chaque fois que nécessaire: “Chaque fois que la sécurité du régime et celle de ses citoyens convergent et que la sécurité du régime est menacée, la sécurité du régime et sa survie l'emporteront”.

Des organisations non gouvernementales et des défenseurs des droits de l'homme se sont organisés en Ouganda afin que les suspensions comme celles de 2016 ne se reproduisent plus.

Plusieurs organisations ont adressé une lettre commune à l'Union africaine et aux organes régionaux leur demandant de condamner la décision des autorités ougandaises de bloquer l'accès à Internet lors des élections de 2016.

L'organisation Unwanted Witness Uganda (Témoin non désiré) Ouganda a poursuivi l'État ougandais devant les tribunaux, ainsi que les fournisseurs de services internet et le régulateur, dans une plainte déposée en septembre 2016. Elle a affirmé que la fermeture d'internet prévue par l'État violait les droits des Ougandais à la liberté individuelle de parole et d'expression, inscrits à l'article 29 (1) de la constitution de 1995. Cependant, un juge a déclaré que “les requérants n'ont pas prouvé les violations” résultant des fermetures, a déclaré à Global Voices Unwanted Witness Uganda.

La réalisation d'un accès ininterrompu à Internet – en particulier lors des prochaines élections – nécessitera une plus grande mobilisation.

Owiny a souligné la nécessité pour les activistes des droits numériques d'intensifier les discussions entre le gouvernement et le secteur privé afin de présenter l'impact négatif des fermetures, car le secteur privé est intimidé par l'État.

L’Ouganda a été l’un des premiers pays africains à adopter une loi sur le droit à l’information, connue sous le nom de Loi sur l’accès à l’information (LAI), en 2005. Cette loi promettait d’être “efficace, effective, transparente et responsable”, ce qui devait “permettre au public d'accéder efficacement aux décisions qui les concernent en tant que citoyens du pays et d'y participer. “

Le gouvernement remplira-t-il sa mission de promotion du droit d'accès à l'information ? Va-t-il tenir ses promesses ?


Cet article fait partie d'une série d'articles consacrés à l'ingérence dans les droits numériques par le biais de méthodes telles que la fermeture de réseaux et la désinformation lors d'événements politiques clés dans sept pays africains : Algérie, Éthiopie, Mozambique, Nigeria, Tunisie, Ouganda et Zimbabwe.

Le projet est financé par le Fonds africain pour les droits numériques de la Collaboration pour une politique internationale relative aux TIC pour l’Afrique de l’Est et australe (CIPESA).


Après un chaud été de manifestations, les Allemands débattent de la part de leur pays dans le changement climatique

Sat, 30 Nov 2019 08:13:13 +0000 - (source)

L'Allemagne, 27e sur l'index des progrès selon l'accord de Paris

Manifestants à Berlin pendant la Grève mondiale pour le climat, 20 septembre 2019. Photo : Maxim Edwards, utilisée avec autorisation.

Mir ist's zu warm ! J'ai trop chaud !

Un slogan parmi des centaines au milieu d'une marée de banderoles, drapeaux et pancartes avançant à travers le Tiergarten dans le centre de Berlin en direction du Bundestag, le bâtiment du parlement allemand. Sur une scène improvisée devant la Porte de Brandebourg, Carola Rackete, la capitaine allemande arrêtée pour avoir fait accoster un bateau de sauvetage de migrants sans autorisation dans un port italien, attrape un micro pour prendre la parole.

La foule attendant ce qu'elle va dire se chiffrait, selon certains décomptes, à 100.000 personnes (au total, on estime à 1,4 millions les manifestants ayant participé à Berlin ce jour-là, selon les organisateurs). Et s'il y a eu de la joie, elle était due à l'irrésistible sentiment de solidarité et de but partagé.

Cette scène était la contribution berlinoise à la grève mondiale pour le climat du 20 septembre 2019. Ce n'était pas la première manifestation initiée par Fridays for Future (‘Vendredis pour le futur’), le mouvement écologique créé par la militante suédoise de 15 ans Greta Thunberg. Des grèves mondiales pour le climat avaient déjà été déclarées les 15 mars et 24 mai de la même année. 1,8 millions de personnes d'au moins 125 pays ont pris part à la dernière.

La date de la grève pour le climat de septembre n'a pas été choisie au hasard. Le 20 septembre, le conseil ministériel allemand sur le climat se réunissait pour décider du futur plan d'action écologique de l'Allemagne. Les préparatifs du prochain Sommet de l'ONU sur le climat étaient aussi en route à New York. Selon le site web de Fridays for Future, des manifestations ont eu lieu dans au moins 575 villes petites et grandes d'Allemagne ce jour-là.

De nombreux internautes ont partagé sur les médias sociaux leurs impressions depuis diverses villes dans toute l'Allemagne.

Ainsi, les manifestants de Friburg-en-Brisgau se sont rassemblés pour faire du bruit (littéralement) :

Envoyez le son !

David Croyé a envoyé ses impressions de la manifestation devant la Porte de Brandebourg :

Grève pour le climat Berlin Porte de Brandebourg. Message clair à la politique !

Les revendications de la manifestation en particulier et du mouvement en général sont sans ambiguïté : adhésion aux objectifs de l’Accord de Paris sur le climat, un accord climatique mondial. Et depuis cet été de contestation, les Allemands débattent avec acharnement pour savoir si leur gouvernement prend ces engagements au sérieux.

En décembre 2015, l'Allemagne a été l'un des 195 pays à signer l'Accord de Paris, dont l'objectif principal était de faire passer le réchauffement planétaire en-dessous de 2°C, afin de minimiser, ou si possible, en prévenir les effets catastrophiques. Les signataires ont aussi convenu d'examiner leurs progrès et méthodes sur la question tous les cinq ans, de façon à intensifier leurs efforts et, si nécessaire, tendre vers des objectifs plus rigoureux.

A un moment en 2018, il n'a plus fait de doute que l'Allemagne ne parviendrait pas à atteindre en 2020 ses objectifs fixés. Parmi tous les États participants, l'Allemagne se situe actuellement en 27ème position sur l'Index de Performance du changement climatique (CCPI en anglais) qui suit les progrès des pays participants au regard de l'Accord de Paris. Ces dernières années, les réductions des émissions allemandes de dioxyde de carbone ont stagné. Selon Statista, en 2016 les émissions de dioxyde de carbone de l'Allemagne représentaient 2,23 % du total mondial, pour 1 % seulement de la population mondiale. Au sommet du tableau se trouve la Chine avec 28,21 %.

Dans les autres domaines, le tableau environnemental est à peine plus reluisant. Par exemple, même si l'avion est le moyen de transport écologiquement le plus dommageable, le nombre de passagers aériens transportés a fortement augmenté en Allemagne passant d'environ 136.000 en 2004 à 220.000 en 2018. Par ailleurs, le Service fédéral de l'Automobile (Kraftfahrt-Bundesamt, ou en abrégé KBA) estime qu'il y a en Allemagne environ 47,1 millions de voitures individuelles enregistrées pour une population de 83 millions. Le secteur agro-alimentaire allemand est pareillement caractérisé par la surabondance et le gaspillage. Chaque année, quasiment 12 millions de tonnes de nourriture sont jetés en Allemagne, soit à peu près 75 kilos par consommateur.

“Sauver le climat, combattre les causes de la migration”, affirmait cette campagne publicitaire du mouvement conservateur des Freie Wähler (‘électeurs libres’) avant les élections européennes. Berlin, 2019. Photo (c): Maxim Edwards. Utilisée avec autorisation.

Alors, quelle suite pour l'Allemagne, surtout si même les objectifs déjà restés modestes de changement climatique semblent hors de portée des politiques et ont été encore réduits malgré les critiques contre les plans initiaux ?

Il y a des signes que la frustration face à ces ratés s'exprime dans la politique et les résultats électoraux. Un des événements politiques les plus marquants de cette année a été l'augmentation des voix pour les partis verts aux élections locales, des Länder et européennes.

Il est important de noter qu'il s'agissait des premières élections européennes depuis la “crise des réfugiés” de 2015-2016 en Europe. Les politologues craignaient donc une forte montée des partisans de la droite et de l'extrême-droite. Dans une certaine mesure, c'est ce qui s'est passé, eu égard à la hausse des voix pour l’AfD dans tout le pays dans diverses élections au courant de l'année.

Malgré cela, Bündnis 90 / Die Grünen (les Verts) a donc obtenu 20,5 % des voix en Allemagne aux élections européennes 2019, contre 10,7 % en 2014.

Les mouvements ambitieux et en plein essor sont prompts à s'adapter. Après tout, il existe en Allemagne, comme ailleurs en Europe, des signes que les nationalistes de droite mettent à profit les angoisses montantes quant au changement climatique pour créer un nouveau cadrage convaincant à leur politique anti-migrants.

Reste à savoir ce que sera la décision finale du gouvernement allemand quant aux mesures à prendre pour la protection du climat. Plusieurs plaintes en justice contre le traitement par le gouvernement de la crise climatique et les mesures prévues sont déjà en cours. Le 31 octobre est tombé le premier jugement : les plaignants (trois agriculteurs bio et Greenpeace) ont été déboutés par le tribunal administratif de Berlin au motif qu'il s'agissait pour le gouvernement d'alors d'une déclaration d'intention et non d'une obligation juridique. Mais le tribunal a laissé la possibilité d'un appel et ainsi laissé la porte ouverte à une décision favorable aux agriculteurs et à Greenpeace.

Tout récemment, et malgré de fortes et larges critiques, le gouvernement a donné le feu vert au démarrage à l'été 2020 de la centrale thermique au charbon de Datteln 4, à l'encontre des efforts pour les énergies propres comme l'éolien. La décision a pris à revers les écologistes, qui soulignent que l'Allemagne, en tant que nation industrielle, porte une responsabilité particulière dans le combat contre le changement climatique. Ces derniers développements récents conduisent les activistes à se demander si la chancelière Angela Merkel pensait réellement ce qu'elle disait devant le Sommet de l'ONU sur le Climat à New York fin septembre, quand elle soulignait que “nous n'avons tous qu'une seule Terre”.

Au regard du consensus mondial que le temps manque pour ralentir la dramatique progression du changement climatique, les Allemands peuvent-ils encore se permettre d'attendre que leurs dirigeants passent des paroles à l'action ?


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