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Un documentaire novateur sur l'épidémie du VIH en Russie rencontre un succès phénoménal

Wed, 19 Feb 2020 08:56:45 +0000 - (source)

Le documentaire a plus de 13 millions de vues sur YouTube

“Cent personnes par jour”, c'est le texte affiché sur cette capture d'écran du documentaire [ru] du vlogueur Yury Dud, diffusé sur YouTube, qui traite de l'épidémie du VIH en Russie. Il s'agit du nombre moyen de victimes succombant chaque jour du SIDA en 2018 dans ce pays.

L'un des blogueurs vidéo les plus connus en Russie, Yury Dud, a sorti un documentaire décrivant la situation du VIH/SIDA en Russie. Depuis sa mise en ligne le 11 février, le film de Dud a reçu plus de 13 millions de vues.

Cela fait de ce documentaire l'une des vidéos les plus vues sur YouTube en Russie, au moment où l'urgence est à son paroxysme.

La Russie est en proie à une épidémie de VIH. Fin 2019, le ministère de la Santé a estimé le nombre de citoyen.ne.s russes séropositifs / séropositives à un million [en], ce qui représente environ 1% de la population adulte du pays. Face à cette situation, le gouvernement russe garde le silence. Comme l'a écrit [ru] le sociologue Iskander Yasaveyev en novembre dernier dans le journal indépendant Novaya Gazeta :

Из миллиона четырехсот тысяч случаев ВИЧ-инфекции, зарегистрированных в нашей стране с 1987 года, более половины — около 750 тысяч — зарегистрировано с 2012 года, когда начался третий путинский срок.

Parmi les 1 400 000 cas d'infection par le VIH répertoriées dans notre pays depuis 1987, plus de la moitié (soit environ 750 000) ont été enregistrées après 2012, l'année où Poutine a entamé son troisième mandat présidentiel.

Heureusement, la très dynamique vlogosphère russe est là pour briser le tabou. Les vlogueurs tels que Dud ont une audience importante, car ils et elles proposent l'une des rares alternatives dans un pays où les médias sont fortement censurés et contrôlés par le gouvernement. La télévision est la principale source d'information en Russie, ce qui signifie que la plupart des médias alternatifs, à l'exception de la chaîne de télévision en ligne Dojd (Дождь), sont des journaux et des stations de radio. Ainsi, les chaînes YouTube de vlogging très suivies sont les seuls véritables concurrents des chaînes de télévision publiques.

Dud, un ancien journaliste sportif, est l'un des leaders de la vlogosphère russe, avec une chaîne YouTube [ru] qui compte plus de six millions d'abonnés. Il mène souvent des interviews avec des célébrités russophones, mais a aussi réalisé plusieurs documentaires professionnels sur des sujets polémiques dans la société russe.

Son approche bienveillante et réfléchie de certains sujets réellement épineux a fait de lui une véritable superstar sur RuNet. Global Voices a demandé à Zhenya Snezhkina, une journaliste russe basée à Prague et experte sur les vlogueurs russes, d'expliquer l'engouement actuel pour le blogging vidéo en Russie et le succès de Dud en particulier :

Быстрая обратная связь дала создателям контента возможность наиболее точно попадать в свою аудиторию. По мере наступления цензуры в России, все больше людей старались уйти из-под ее влияния и переходили на площадку, которая в силу ее устройства не дает российским властям цензурировать контент. Также как и несколько десятков миллионов пользователей предпочитают неподцензурное медиа. 

С самого начала своей карьеры на Youtube Дудь говорил о себе как о человеке, который задает неудобные вопросы и старается докопаться до реального положения дел. Без осуждения, но с пониманием. Фактически он переоткрыл жанр интервью, отменив “приличия” поведения героев. По мере развития канала количество вопросов росло, как и количество тем, о которых Дудь рисковал говорить. Рекордами прошлого года стали фильмы “Колыма” и “Беслан” (у обоих по 19 миллионов просмотров). Оба фильма вызвали ярость российских пропагандистов. Логично, что одной из тем для следующих фильмов должна была стать ситуация с ВИЧ в России, потому что положение дел тут трагическое.

Les réactions rapides [des spectateurs] qui permettent aux vidéastes de mieux estimer les besoins et les attentes de leur public. Alors que la censure s'est renforcée en Russie, de plus en plus de gens ont essayé de trouver des moyens de la contourner, en faisant héberger leur contenu sur des plateformes où le gouvernement russe ne peut pas les censurer aussi facilement. Ainsi, aujourd'hui, plusieurs dizaines de millions d'utilisateurs préfèrent les médias non censurés.

Depuis le début de sa carrière sur YouTube, Dud s'est présenté comme quelqu'un qui soulève des questions gênantes et qui révèle au grand jour la réalité de diverses situations. Sans jugement, mais avec compréhension. Il a tout simplement réinventé le format de l'interview, allant au-delà de l'injonction à avoir des invités “qui savent se tenir”. À mesure que sa chaîne s'est développée, son champ d'action s'est étendu à des thématiques plus périlleuses. En 2019, ses films sur Kolyma [une partie du goulag russe] and Beslan [un attaque terroriste contre une école dans le Caucase russe] ont battu des record d'audience. Ces deux films ont engrangé plus de 19 millions de vues chacun et occasionné le courroux des propagandistes pro-Kremlin. C'était logique que la situation du VIH en Russie, qui est tragique, soit parmi les sujets à traiter.

Le titre du dernier documentaire de Dud, un film de près de deux heures, peut se traduire en français par Le VIH en Russie : l'épidémie dont personne ne parle (ВИЧ в России — эпидемия, про которую не говорят). Le film s'ouvre sur des chiffres-clés, dont le fait qu'en 2018, 100 personnes en moyenne mouraient chaque jour des suites du virus. Le film comprend plusieurs témoignages de personnes séropositives et de leurs partenaires, et aborde différents sujets : les couples sérodifférents, les enfants séropositifs, le VIH et la consommation de drogues, les mythes sur la transmission du virus, l'activisme autour de la question du VIH, le besoin d'éducation sexuelle en milieu scolaire, et le silence des pouvoirs publics. Le film est centré sur des histoires de vie et, à l'instar des autres vidéos de Dud, présente un style informel dont le ton se démarque fortement de celui des médias officiels en Russie.

L'impact de ce film en Russie ne saurait être trop souligné, et le nombre de vues augmente chaque jour. Mais cela ne se mesure pas seulement en termes de chiffres. Une internaute a écrit le commentaire suivant sous la vidéo YouTube :

Je travaille dans une clinique et mon premier patient aujourd'hui était un jeune homme qui venait pour un test de dépistage du VIH. Il m'a dit qu'il faisait cette démarche parce qu'il avait regardé cette vidéo. C'est incroyable.

— Anastasiya Botushan, YouTube, February 13, 2020

Suite à la sortie du documentaire de Dud, la Russie a connu une explosion du nombre de tests de dépistage du VIH, ce qui reflète le manque de campagnes de prévention efficaces de la part du gouvernement. Dans un article récent, la hausse de la demande de tests en Russie est estimée [en] à 5 500% depuis le 11 février.
Apparemment, le succès du documentaire a aussi forcé les autorités à sortir de leur apathie. La Douma d'État (le Parlement russe) a organisé une projection du film le 14 février :

Et pour la St Valentin, nous avons fait un choix inhabituel à la Douma d'État. Nous allons assister à la projection du film de Yury Dud.

Le 16 février, la Cour des comptes de Russie [en] (Счётная палата Российской Федерации), qui assure le contrôle des finances de l'État, a annoncé [ru] qu'elle allait mener un audit sur l'efficacité des mesures mises en place pour la prise en charge des Russes séropositifs. Son directeur, Alexey Kudrin, a fait l'éloge du film de Dud sur Twitter :

Yury Dud a réalisé un film fort nécessaire sur le VIH en Russie. Plus d'un million de personnes sont atteintes de ce virus. En 2018, 37 000 d'entre elles sont mortes du SIDA, ce qui représente en moyenne 100 personnes par jour. Faites la comparaison avec le coronavirus. Le #VIH dans notre pays demeure une menace bien plus réelle.

Snezhkina, la journaliste basée à Prague, ne pense pas que l'approche des pouvoirs publics puisse changer du jour au lendemain. Pourtant, elle est optimiste quant aux perspectives d'une sensibilisation accrue du public sur la question du VIH en Russie :

Условно говоря “власти” услышали слова Дудя и его героев – фильм был показан в Госдуме и Министерстве здравоохранения России. Я не думаю, что сам фильм приведет к каким-то радикальным результатам. А вот то, что гораздо больше людей открыли для себя, что доступное тестирование на ВИЧ и доступные лекарства, это может иметь гораздо более широкие последствия.

Au fond, les “autorités” ont entendu les paroles de Dud et de ses protagonistes, puisque le film a été projeté à la Douma et au ministère de la Santé. Je ne crois pas que le film apporte des changements drastiques. Mais le fait qu'autant de personnes aient appris l'existence des tests de dépistage et des traitements pour le VIH aura des conséquences bien plus significatives.

L'un des moments les plus poignants dans le film de Dud est une interview avec Katya, une ancienne usagère de drogues qui est décédée pendant le tournage. Pendant toute la conversation, Katya rappelle avec insistance que :

Мы не прокаженные. Я надеюсь, что пойдет поток информаций

Nous ne sommes pas des lépreux. J'espère que les informations [à notre sujet] circuleront librement.


Le poète barbadien Kamau Brathwaite nous a légué un immense patrimoine linguistique

Tue, 18 Feb 2020 15:51:29 +0000 - (source)

« Sa mémoire restera ancrée dans la conscience de notre société »

Le poète barbadien Kamau Brathwaite en train de lire son poème Calypso à l’université de Virginie, en avril 2008. Capture d’écran tirée d’une vidéo mise en ligne sur YouTube par RJ Ramazani.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais]

L’éminent poète barbadien Kamau Brathwaite [fr] nous a quittés le 4 février 2020 à 89 ans. Sa voix singulière était unanimement reconnue comme une composante essentielle du canon littéraire caribéen de l’après-guerre.

Né Lawson Edward Brathwaite, il prend le nom de Kamau Brathwaite (union délibérée du prénom africain qu’il s’est attribué et du patronyme britannique dont il a hérité). Cette évolution reflète parfaitement sa volonté de faire coexister ces deux cultures. Son œuvre est célébrée pour sa « créolisation » novatrice de la langue anglaise. De plus, elle a fortement contribué à forger un sentiment d’identité régionale [fr], au sortir de la douloureuse période de l’esclavage et de la colonisation. Avec d'autres auteurs tels que Derek Walcott [fr] et V.S. Naipaul, Kamau Brathwaite a également aidé à faire entendre la voix de la Caraïbe dans le monde.

Il fait ses débuts dans BIM, l'audacieux magazine littéraire de Frank Collymore [fr], qui permettait aux œuvres d’auteurs émergents d'être mises en valeur aux côtés de celles d’écrivains caribéens reconnus et déjà publiés. Le blog Memo from La-La Land a défendu l’idée suivante :

But if it was [Frank] Collymore’s encouragement that kept alive the poetic vein in Brathwaite, it was his time in the Gold Coast (modern day Ghana) from 1955 to 1962 that built the vivid image in his mind of the close relation between the African and the Caribbean experiences. In my view, Brathwaite’s lifelong quest rests upon the premise that Caribbean culture is intrinsically connected to African culture, not by means of an ethereal or genetic connection, but through an active transformation of the social norms that took place over more than three centuries of slavery […]

Si les encouragements de [Frank] Collymore ont entretenu la flamme poétique de Brathwaite, c’est son séjour en Côte d'Or (Ghana actuel) de 1955 à 1962 qui lui a permis de se rendre compte de la relation étroite entre les expériences africaines et caribéennes. Selon moi, la quête permanente de Kamau Brathwaite repose sur l’idée que la culture caribéenne est intrinsèquement liée à celle de l’Afrique, non pas par le biais d’un lien immatériel ou génétique, mais par une transformation active des normes sociales qui s'est produite au cours de plus de trois siècles d’esclavage […]

Dans une région où des décennies plus tard subsiste un débat [fr] sur l’usage de l’anglais « correct » que l’on oppose aux « dialectes » (expression connotée), Kamau Brathwaite a inventé [fr] le terme de « langue nation », qu’il définit comme étant « l’anglais parlé par les peuples amenés dans la Caraïbe. Non pas l’anglais officiel, mais la langue des esclaves et des travailleurs, des serviteurs qui ont été amenés ici ».

Sa défense ardente de ce concept, dont il soulignait la validité au plan linguistique et la place importante dans l’identité caribéenne, a inspiré de nombreux auteurs et autrices de la région, dont Sam Selvon [fr] et Louise Bennett. En outre, il a énormément misé sur la valeur de la tradition orale de la Caraïbe, par laquelle de nombreuses coutumes africaines ont été préservées et transmises tout au long du commerce triangulaire [fr].

Comme l’a mentionné la professeure Tara Inniss-Gibbs sur Facebook :

Reading Kamau is the closest you can feel to putting the intense emotion of both trauma and love for a language that is not your own on to the page…

Lire Kamau, c'est être au plus proche de l'expérience de coucher par écrit l’émotion intense du traumatisme et de l’amour d'une langue qui n’est pas la vôtre…

Le blog Memo from La-La Land a publié un commentaire plus détaillé :

Brathwaite claims through his poetry that orality – speech – is king. […] For instance, in 1992 Brathwaite published a selection of poems, mostly from his first two trilogies, ‘The Arrivants,’ (1972) and ‘Other Exiles’, (1975), except at this stage he had discovered the advantages of working on a computer. This led to the development of his ‘Syncorax video style’ texts, which is another way of describing the usage of various font styles and sizes throughout the book. The changes occur both within a poem and from poem to poem and the spectacular graphic effect lends itself to being discarded as an aesthetic caprice, or an ode to the wonders of technology. Upon second scrutiny, however, it becomes evident that the graphic innovations are, in fact, included to highlight, to reproduce, the natural emphasis and modulation that pertain to Caribbean speech.

Brathwaite revendique la suprématie de l’oralité – du discours – à travers sa poésie. […] Ainsi, en 1992, l’auteur a publié un recueil de poèmes issus pour la plupart de ses deux premières trilogies, The Arrivants (1972) et Other Exiles (1975). Cependant, à ce moment-là, il avait déjà découvert les avantages que procuraient l’écriture sur ordinateur. Cela l’a conduit à élaborer le « style vidéo Syncorax », qui joue énormément sur les styles et les tailles des polices de caractères. En effet, il effectue des changements à la fois dans un même poème et d’un poème à l’autre. L’effet graphique spectaculaire est tantôt considéré comme une fantaisie esthétique ou comme une ode aux merveilles de la technologie. Toutefois, en observant attentivement, il devient évident que les innovations graphiques sont en fait incorporées pour souligner et reproduire l’emphase et la modulation naturelles qui caractérisent le discours caribéen.

Publiés successivement en 1967, 1968 et 1969, les trois premiers recueils de poèmes de Brathwaite (Rights of Passage, Masks et Islands) lui ont valu une reconnaissance internationale et de nombreux éloges. Ces recueils ont ensuite été republiés sous le titre The Arrivants. L’auteur s’est de nouveau penché sur les questions d’identité dans sa seconde trilogie Mother Poem (1977), Sun Poem (1982) et X/Self (1987).

Dès l’annonce de sa mort, les internautes de la région ont commencé à partager leurs souvenirs sur les réseaux sociaux. Reprenant les mots de son poème Calypso, la conservatrice de musée et artiste multi-média barbadienne Annalee Davis a écrit sur Facebook :

I remember his lecture at Frank Collymore Hall many years ago — that very beautiful lilt in his voice, a rhythm that could only have come from Barbados, and a most unique way of using his very own tongue that honoured who we are. […]

His use of nation language and the breadth of work he produced leaves an indelible mark on us all and I know that people around the Caribbean and its diaspora will mourn his passing as we will in Barbados.

Je me rappelle de la conférence qu’il avait donnée au Frank Collymore Hall il y a plusieurs années : cette magnifique intonation, ce rythme qui ne pouvait venir que de la Barbade et cette façon singulière d’utiliser sa propre langue qui honorait nos identités. […]

Son concept de « langue nation » et la portée de son œuvre laissent une trace indélébile en chacun d’entre nous et je sais que les habitants de la Caraïbe et de la diaspora caribéenne pleureront sa disparition, comme nous le faisons à la Barbade.

La Première ministre barbadienne Mia Mottley a rendu hommage au défunt poète, déclarant qu'il était « certainement l’une des plus grandes figures de la littérature et des arts post-coloniaux », tandis que l’Institut George Padmore l’a décrit comme « l’un des membres du trio pan-caribéen à l'origine du Mouvement des artistes caribéens, un groupe pionnier » (les deux autres étant le Trinidadien John La Rose et le Jamaïcain né au Panama Andrew Salkey).

Sur Facebook, l’autrice Candace Ward a déclaré que « Brathwaite a eu une influence profonde sur [son] œuvre en tant que caribéaniste », tandis que l’universitaire Bartosz Wójcik a salué sa gentillesse. Le professeur Kenneth Ramchand a quant à lui rappelé l’immense contribution de Kamau Brathwaite :

Kamau was versatile and always interesting. He wrote a most important book about Creolisation, discoursed extensively on ‘nation language’ which he demonstrated brilliantly in his poetry, and was the prime influence in the region's eventual discovery of its potent folk and oral traditions. His work and his theories fed on the subterranean links between the Caribbean, Africa and the African diaspora, and it was especially sensitive to the music, rhythms and imagery of African-American culture. […] I have never wavered in my admiration for his passionate interest in our culture and society, his revelation of his native Barbados as root and bright symbol and the unceasing formal experimenting in his verse. It is consoling that like Walcott and [Wilson] Harris he is not lost to us, since he has passed into the consciousness of our civilisation.

Kamau était quelqu’un de polyvalent, qui ne cessait de susciter l’intérêt. Il est l’auteur d’un ouvrage majeur sur la créolisation et a énormément traité de la question de la « langue nation », concept qu’il a brillamment exposé à travers sa poésie. Il a eu un rôle clé dans la découverte des puissantes traditions orales et folkloriques de la région. Son œuvre et ses théories s’inspiraient des liens intimes entre la Caraïbe, l’Afrique et la diaspora africaine. Il était particulièrement sensible à la musique, aux rythmes et à l’imagerie de la culture afro-américaine. […] J’ai toujours admiré son intérêt profond pour notre culture et notre société, sa mise en lumière de la Barbade (qui représente à la fois ses racines et un puissant symbole), ainsi que les expérimentations structurées qu’il ne cessait d’effectuer dans ses vers. Il est réconfortant de savoir qu’il est encore là, tout comme Derek Walcott et [Wilson] Harris, puisque sa mémoire restera ancrée dans la conscience de notre société.

Kamau Brathwaite était aussi un professeur d’université hautement respecté ; il a étudié au Pembroke College de l’université de Cambridge et a obtenu son doctorat à l’université de Sussex. Il a également reçu les bourses Guggenheim et Fulbright et publié plusieurs ouvrages sur la culture et l’identité africaines.

Son travail au Ghana pour le ministère de l’Éducation a eu des répercussions sur sa compréhension de l’expérience des Noirs. Parmi ses travaux académiques les plus importants, on retrouve Folk Culture of the Slaves in Jamaica (1970), Afternoon of the Status Crow (1982), et History of the Voice (1984), dans lequel il expose ses théories de la « langue nation ». Par ailleurs, il a effectué des missions professionnelles à l’université de New York et à l’UWI (University of the West Indies).

Bien connu dans le monde littéraire, Kamau Brathwaite a été lauréat international du prix Griffin de poésie (2006) pour son recueil Born to Slow Horses. Il a également remporté le Prix International de littérature Neustadt [fr] (1994), la médaille d’or Musgrave de l’Institut de la Jamaïque (2006), la médaille Robert Frost de la Poetry Society of America (2015) ainsi que le prix PEN/Voelcker pour la Poésie (2018).

Bien que ses écrits académiques relatent l’expérience caribéenne post-coloniale, c’est la poésie de Kamau Brathwaite qui a captivé l’imagination de la région et du monde. Pour reprendre les mots de l’utilisateur de Facebook Richard Drayton :

[I]t was as a poet/shaman that his name will be forever resonant whenever Caribbean [people] try to make sense of themselves.

C’est en tant que poète / chamane que son nom ne cessera de résonner à chaque fois que les [peuples] caribéens essayeront de se connaître eux-mêmes.


Des écoles flottantes pour les enfants des régions inondées du Bangladesh

Tue, 18 Feb 2020 09:17:53 +0000 - (source)

La fréquentation scolaire en hausse grâce à des bateaux-écoles

A Shidhulai Swanirvar Sangstha floating school boat. Screenshot from YouTube video by Great Big Story.

Un bateau-école de Shidhulai Swanirvar Sangstha. Capture d'écran d'une vidéo YouTube publiée par Great Big Story.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en anglais, ndlt]

Shikkha Tori, qui signifie mot à mot « le bateau de l'éducation », est un programme innovant développé par l'organisation non-gouvernementale BRAC [fr], qui permet aux enfants vivant dans certaines zones du Bangladesh parmi les plus inondables de suivre leurs cours sur ces bateaux.

Un tiers du Bangladesh, notamment le nord-est du pays, se trouve à seulement un mètre au-dessus du niveau de la mer. Ces zones humides, ou haor en bengali, se transforment en de vastes étendues d'eau pendant la mousson et restent submergées pendant environ sept à huit mois par an. Durant cette saison, les routes inondées empêchent ainsi les élèves des familles pauvres de se rendre dans les écoles traditionnelles.

C'est pourquoi des associations à but non lucratif telles que Shidhulai Swanirvar Sangstha, et plus tard BRAC, ont mis en place des bateaux-écoles pour les enfants, de façon à ce que l'école vienne à eux. Ces bateaux servent en outre de navette qui vient les chercher chez eux.

C'est un souvenir d'enfance qui a fait naître cette idée de bateau-école dans l'esprit de Mohammed Rezwan, fondateur et directeur exécutif de Shidhulai Swanirvar Sangstha. Il a lui-même grandi dans une région inondable et pendant la mousson, il devait utiliser le bateau familial pour se rendre à l'école. Cependant, ses amis d'enfance n'ont pas tous eu la même chance.

I thought, if the children cannot come to school because of floods, then the school should go to them by boat.

Je me suis dit que si les enfants ne pouvaient pas aller à l'école à cause des inondations, alors l'école viendrait à eux en bateau.

Grâce au soutien d'organisations telles que le Global Fund for Children et la Fondation Bill et Melinda Gates, le premier bateau-école a largué ses amarres en 2002.

Le nombre d'élèves inscrits dans des établissements d'enseignement primaire dans le pays s'élève à plus de 9 millions, alors qu'il n'y a qu'environ 110 000 écoles primaires publiques et privées. De plus, environ 20 millions de personnes vivent dans les zones humides du pays, où moins de 1 % de la population termine le lycée.

BRAC, la principale ONG du Bangladesh, a également lancé des bateaux-écoles en 2012 dans le cadre de son projet d'éducation [pdf].

Les écoles flottantes de Shidhulai Swanirvar Sangstha ont reçu plus de 80 000 élèves depuis le lancement du programme, et les bateaux de BRAC, plus de 14 000. Ainsi, ces deux initiatives ont contribué à la hausse de la fréquentation scolaire.

Une école flottante au Bangladesh. Près de 80 000 enfants du niveau primaire ont reçu une instruction ici depuis 2002. Il existe 25 bateaux de ce type, très actifs dans les districts de Pabna, Natore et Sirajganj, et couvrant huit rivières différentes, grâce à Shidhulai Swanirvar Sangstha.

Même si ces cours n'ont pas lieu dans une salle de classe traditionnelle, il a été démontré que les élèves de ces programmes réussissent aussi bien que les autres élèves du pays [pdf].

Parmi les bateaux de BRAC, certains disposent de mini-bibliothèques, d'un coin dédié aux sciences et d'ordinateurs portables avec connexion internet, tandis que Shidhulai Swanirvar Sangstha a équipé certains de ses bateaux de panneaux solaires qui fournissent de l'électricité le soir pour permettre aux élèves qui travaillent dans la journée d'assister aux cours.

Bonne idée : au Bangladesh, où les inondations sont fréquentes, Shidhulai Swanirvar Sangstha gère 54 écoles et cliniques médicales flottantes et collabore avec les communautés locales à la construction de fermes flottantes.

Les professeurs sont recrutés parmi les habitants de la communauté locale et sont formés pour pouvoir discuter avec les élèves de leur développement physique et mental, des effets du changement climatique et des différentes façons de protéger l'environnement.

Les enseignants au #Bangladesh sont confrontés à un problème. Non seulement ils font face aux mêmes défis que les professeurs d'autres pays pauvres (contraintes budgétaires, manuels scolaires dépassés) mais ils doivent en plus se soucier de la mousson. Les inondations sont tellement fréquentes que souvent, les élèves ne peuvent se rendre à l'école.

Pour faire face à cette situation, une association caritative locale a décidé d'amener l'école jusqu'aux élèves en organisant des cours sur des bateaux. Celui-ci est l'une des 23 écoles flottantes actives toute l'année dans cette région du #Bangladesh et gérées par l'association à but non lucratif Shidhulai Swanirvar Sangstha.

Le site internet HundrED.org a d'ailleurs partagé un article à ce sujet :

« Les bateaux-écoles de BRAC sont le produit d'un concept simple mais efficace : si les enfants qui vivent dans des régions isolées ne peuvent aller à l'école, alors l'école viendra à eux. » @BRACworld transforme la vie des enfants qui habitent des zones inondables. Découvrez comment ça se passe !

Ce concept de bateaux-écoles a depuis inspiré d'autres pays en développement, notamment les Philippines, le Cambodge, le Nigéria, le Viêtnam [fr] et la Zambie [fr].


Comment un projet d’identification biométrique au Zimbabwe a fait dérailler l’élection présidentielle de 2018

Mon, 17 Feb 2020 09:09:21 +0000 - (source)

L'identification numérique peut devenir un outil d'intimidation des électeurs.

Marque faite à l'encre indélébile sur le doigt d'un électeur. Photo de Yogesh Mhatre via Wikimedia Commons, CC BY 2.0.

Note de la rédaction : cet article fait partie d'une série sur les systèmes d'identification numériques, publiée en partenariat avec The Engine Room. Rendez-vous sur le microsite Digital ID pour lire un rapport de recherche complet (en anglais) sur cette tendance mondiale, ainsi que des études de cas qui portent sur cinq pays ayant mis en place des systèmes d'identification numériques, dont le Zimbabwe [pdf].

Tous les liens renvoient vers des pages en anglais.

En juillet 2018, les Zimbabwéens se sont rendus aux urnes pour la première fois depuis l’évincement de l’ancien dirigeant, Robert Mugabe (qui est maintenant décédé), qui détenait alors le pouvoir depuis près de 30 ans. Vu de l’étranger, cela aurait pu sembler prometteur, mais cette élection, qui a été fortement contestée, n’a pas inspiré la confiance chez les électeurs zimbabwéens.

Plusieurs semaines après le jour du scrutin, alors que les résultats n’avaient pas encore été dévoilés, des centaines de personnes sont descendues dans les rues de la capitale, Harare, pour manifester contre ces retards. Beaucoup d’entre eux craignaient que la Commission électorale du Zimbabwe ait truqué les résultats en faveur de l’ancien vice-président, Emerson Mnangagwa, qui est arrivé au pouvoir peu de temps après l’évincement de Robert Mugabe.

Cependant, les jeux odieux de politique politicienne n’étaient pas la seule raison de la méfiance des Zimbabwéens à l’égard des résultats de l’élection en question. Au cours des mois qui avaient précédé le scrutin, il s’était passé quelque chose d’autre, quelque chose de nouveau : le gouvernement avait entamé le recueil de données biométriques sur les citoyens dans le cadre du processus d’inscription sur les listes électorales.

Lors des élections précédentes, les citoyens pouvaient aller voter dans n’importe quel bureau de vote en montrant simplement leur carte d’identité habituelle, qui comportait leur nom, numéro d’identification, date et lieu de naissance, ainsi que la date de délivrance. Après avoir voté, le personnel des bureaux de vote faisait une marque sur un doigt à l’encre indélébile afin d’éviter le double vote. Désormais, les citoyens devaient tout à coup fournir une photo, leur empreinte digitale, leur numéro d’identification national et l’adresse de leur domicile, qui étaient enregistrés dans un système numérique intégré. S’ils ne le faisaient pas, leur disait-on, il se pourrait qu’on leur refuse l'accès aux urnes. Cela a alimenté encore plus les craintes de la population liées à la surveillance et à l’intimidation, un thème récurrent lors des élections au Zimbabwe.

Ce système a été présenté de manière élogieuse, à la fois par des membres du parti au pouvoir et par des membres de l’opposition, comme un dispositif sophistiqué de protection contre les électeurs « fantômes » et d’autres risques de fraude électorale. Toutefois, la technologie à l’origine de ce système n’a pas été développée en ayant ces considérations à l’esprit. Elle n’a pas non plus été développée au Zimbabwe.

Intelligence artificielle : l’incursion de la Chine en Afrique australe

En mars 2018, le gouvernement du Zimbabwe a signé un partenariat stratégique avec CloudWalk Technology, une entreprise chinoise qui est devenue un leader dans le domaine de la reconnaissance faciale. L’objectif de ce partenariat était de lancer un programme de reconnaissance faciale à grande échelle au Zimbabwe, qui, selon les représentants du gouvernement, serait utilisé pour maintenir « l’ordre public », avant d’être étendu à d’autres programmes du secteur public.

Chris Mutsvangwa, conseiller spécial du président Emerson Mnangagwa (et ancien ambassadeur du Zimbabwe en Chine), a expliqué au quotidien zimbabwéen The Herald :

An ordinary Zimbabwean probably won’t believe that you can buy your groceries or pay your electricity bill by scanning your face, but this is where this technology is taking us…as government, we are happy because we are moving with the rest of the world.

Un Zimbabwéen lambda ne croira probablement pas qu’on puisse payer ses courses ou sa facture d’électricité en scannant son visage, mais c’est bien ce que cette technologie va nous permettre de faire… En tant que gouvernement, nous sommes très satisfaits parce que nous avançons avec le reste du monde.

Cet accord, qui fait partie de l’initiative des « nouvelles routes de la soie » menée par le gouvernement chinois, a permis au Zimbabwe de devenir l’un des premiers pays d’Afrique australe à adopter cette technologie.

Les relations entre ces deux pays ne sont pas nouvelles : ayant investi des centaines de millions de dollars dans divers secteurs de l’économie du Zimbabwe, qui était mal en point, la Chine porte un grand intérêt aux affaires politiques de ce pays. Le président chinois Xi Jinping a exprimé à plusieurs reprises son désir d'étendre le leadership communiste à la chinoise à d’autres partis politiques à travers le monde et il a trouvé des preneurs enthousiastes au sein de l’Union nationale africaine du Zimbabwe – Front patriotique (ZANU-PF), le parti au pouvoir au Zimbabwe.

La Chine ne cache pas son désir de créer la meilleure intelligence artificielle au monde, et les entreprises chinoises se tournent vers l'Afrique pour améliorer plus rapidement les performances de leurs algorithmes en matière de reconnaissance faciale de personnes ayant des origines ethniques différentes. Le déploiement de cette technologie dans un pays dont la population est majoritairement d'origine africaine permettra à CloudWalk d'identifier plus facilement les personnes d'autres appartenances ethniques, ce qui pourrait conduire cette entreprise chinoise à prendre de l'avance sur les développeurs américains et européens.

Illustration d'un algorithme de reconnaissance faciale, via Pikrepo. (CC 0)

ClouldWalk utilise un logiciel de reconnaissance faciale 3D, qui serait une technologie plus fiable que les autres pour analyser les visages à la peau foncée. L'accord avec CloudWalk autorise cette entreprise à améliorer ses algorithmes grâce aux données recueillies sur les citoyens zimbabwéens. Les informations obtenues doivent permettre à la Chine de constituer l'une des bases de données multiethniques les plus complètes au monde en matière de reconnaissance faciale.

Mais à quel coût pour la démocratie fragile du Zimbabwe et pour la vie privée des Zimbabwéens ?

L'identification numérique et le manque de confiance lors de l'élection présidentielle de 2018

Certains partis de l'opposition, ainsi que des organisations de la société civile, avaient en réalité réclamé des réformes électorales qui incluaient l'adoption de l'inscription biométrique sur les listes électorales, avec l'espoir d'éradiquer le problème récurrent, dans presque toutes les élections, des électeurs « fantômes ».

Pourtant, bien qu'il soit possible qu'il ait contribué à éliminer le problème des électeurs fantômes, le système d'inscription biométrique sur les listes électorales est également devenu un nouvel outil d'intimidation des électeurs.

« Certains citoyens se sont dit qu'il s'agissait d'un moyen pour la Commission électorale du Zimbabwe de recueillir des informations personnelles sur eux et de les localiser en utilisant les renseignements fournis, comme leur photo, leur adresse et leur empreinte digitale », a indiqué Arthur Gwagwa, militant des droits numériques et expert en cybersécurité.

En fin de compte, malgré tous les préparatifs et le recueil de données, le personnel des bureaux de vote n'a demandé aux électeurs que leur carte d'identité habituelle. Il n'y a eu aucune vérification des photographies ou des empreintes digitales des électeurs dans le cadre du processus électoral, et les représentants du gouvernement n'ont apporté aucune explication justifiant cette décision.

Néanmoins, le personnel des bureaux de vote n'était pas le seul à demander ces informations. Le lendemain du scrutin, des agents du parti au pouvoir ont mené une campagne de porte-à-porte pour recueillir les numéros des attestations d'inscription biométrique aux listes électorales. Selon un groupement de défense des droits communautaires, des agents du parti au pouvoir ont exigé auprès de certains électeurs qu'ils fournissent le numéro de leur attestation d'inscription, ainsi que leur numéro d'identification, afin que le parti au pouvoir puisse déterminer pour qui ils avaient voté.

Le directeur chargé de l'Afrique australe pour l’organisation internationale de défense des droits humains Human Rights Watch, Dewa Mavhinga, a déclaré à Global Voices : « En principe, le système d'inscription biométrique sur les listes électorales est fiable, mais, comme l'a montré le cas du Zimbabwe, son intégrité est remise en cause lorsqu'il est utilisé par des institutions comme la Commission électorale du Zimbabwe, dont l'indépendance restait à prouver ».

L'universitaire et le militant des droits humains Adolf Mavheneke a expliqué à Global Voices :

The generality of Zimbabweans do not understand this [biometric] technology let alone those in rural areas. ZEC should take it upon themselves to educate Zimbabweans about this technology, how it works, and why the biometric choice.

La plupart des Zimbabwéens ne comprennent pas cette technologie [biométrique], et ceux qui vivent dans les zones rurales la comprennent encore moins. La Commission électorale du Zimbabwe devrait prendre la responsabilité d'éduquer les Zimbabwéens au sujet de cette technologie, de son fonctionnement et des raisons de l'adoption de ce système biométrique.

L'expert en cybersécurité Arthur Gwagwa a mis en évidence deux cas d'ingérence massive présumée en lien avec les données électorales : un en rapport avec les données localisées sur les serveurs de la commission électorale et l'autre concernant la dissimulation des éléments de sécurité du bulletin de vote. Ce manque de transparence a conduit à une érosion de la confiance accordée à la technologie biométrique, mais cela a aussi porté atteinte aux processus de vérification et de contrôle des dispositions techniques du système.

Quel avenir pour les Zimbabwéens… et leurs données ?

Le Zimbabwe ne dispose pas de lois relatives à la protection des données personnelles, et l'Assemblée nationale n'a pas encore organisé de débats sur les risques que pose la surveillance des citoyens. Au Zimbabwe, les responsables parlementaires écartent de tels sujets d'un ton péremptoire pour des raisons de sécurité nationale.

L'avenir autoritaire propulsé par les technologies, qui se profile sous l'impulsion de la Chine, suscite une inquiétude croissante au sein de la population et des organismes de la société civile, qui craignent que les transferts de technologie chinoise soient délibérément utilisés pour limiter la liberté d'expression et le développement de mouvements démocratiques.

Adolf Mavheneke a expliqué à Global Voices que l'on associe depuis longtemps la préparation et la gestion des élections au Zimbabwe à des accords commerciaux douteux, comme le partenariat avec CloudWalk.

Not very long ago, as in the 2013 elections, it was a company called Nikuv from Israel which was involved in…[manipulating] the voter’s roll. So CloudWalk is no exception as its presence feeds a familiar narrative in the history of elections in Zimbabwe. The intention might have been good but one wonders why from China, a country which is not familiar with elections.

Il n'y a pas très longtemps, lors de l'élection présidentielle de 2013, c'était une entreprise israélienne du nom de Nikuv qui était impliquée dans […] [la manipulation de] la liste électorale. CloudWalk ne fait donc pas figure d'exception, dans la mesure où sa présence poursuit un récit bien connu et récurrent dans l'histoire électorale du Zimbabwe. Ils avaient peut-être de bonnes intentions, mais on se demande pourquoi cela vient de Chine, un pays où les élections ne sont pas monnaie courante.


L'épidémie de coronavirus : “l'instant Tchernobyl” de la Chine ?

Sun, 16 Feb 2020 09:46:30 +0000 - (source)

Mème circulant sur WeChat, application mobile de messagerie chinoise. Auteur inconnu. L'image représente un portrait de l'écrivain soviétique dissident Alexandre Soljenitsyne accompagné d'une de ses citations traduite en chinois : “Nous savons qu'ils mentent, ils savent aussi qu'ils mentent, ils savent que nous savons qu'ils mentent, nous savons aussi qu'ils savent qu'on sait qu'ils mentent et pourtant ils persistent à mentir”.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt]

Qu'est-ce qui peut bien relier la ville chinoise de Wuhan à Tchernobyl [fr], le site de l'une des pires catastrophes nucléaires de l'histoire ? À première vue, pas grand-chose, si ce n'est que le terme 切尔诺贝利 (transcription de Tchernobyl en chinois simplifié) s'est répandu sur les médias sociaux chinois pour évoquer l'épidémie de COVID-19, la grippe causée par le coronavirus observée pour la première fois à Wuhan. Alors que l'indignation du public ne cesse de croître, Tchernobyl est devenu un mot de code pour désigner un sujet extrêmement sensible : l'avenir politique du Parti communiste chinois (PCC).  

Tchernobyl et la fin de l'Union soviétique

L'Union soviétique a été officiellement démantelée [fr] en décembre 1991. Son effondrement est imputable à un ensemble de facteurs économiques, militaires et ethniques ainsi qu'à une ouverture idéologique connue sous le nom de glasnost (transparence) qui a débuté en 1986.

Cet engagement en faveur d'une transparence renforcée en URSS a été guidé par Mikhaïl Gorbatchev [fr], dirigeant de l'Union soviétique à l'époque, qui considérait que les réformes étaient inéluctables. L'un des multiples catalyseurs de la glasnost est lié, selon les historiens, à la catastrophe nucléaire d'avril 1986 qui a eu lieu à Tchernobyl :

Few Westerners were convinced that the new leader’s reforms would be serious in 1985 and 1986. Yet by 1987, the year following Chernobyl, glasnost had taken hold of Soviet society, with sudden openness dominating the press and the public forum. Outrage over the catastrophe began to spread among even loyal citizens who had never questioned the infallibility of their government.

Peu d'Occidentaux étaient convaincus que les réformes du nouveau dirigeant seraient profondes en 1985 et 1986. Pourtant, en 1987, l'année suivant le drame de Tchernobyl, la glasnost s'est imposée dans la société soviétique avec une ouverture soudaine touchant la presse et le débat public. L'indignation face à la catastrophe a alors éclaté même parmi les citoyens loyaux qui n'avaient jamais contesté l'infaillibilité de leur gouvernement.

Au fur et à mesure que Mikhaïl Gorbatchev acquérait de l'influence, il a pu réformer le régime communiste à tel point que le parti fut dissous après 74 ans au pouvoir. Sa visite à Pékin en mai 1989 est bien ancrée dans les mémoires des intellectuels et des critiques du Parti communiste en Chine. Elle s'est tenue moins de trois semaines avant le massacre de Tiananmen, le 4 juin [fr], et a révélé le contraste saisissant entre le communisme réformiste en Union soviétique et le communisme conservateur en Chine.

L'art de la critique détournée

Dans un pays où la liberté d'expression dans les lieux publics est de plus en plus restreinte, le recours aux messages codés pour formuler des commentaires sur des sujets politiques et sociaux est une question de survie professionnelle et personnelle. C'est devenu une seconde nature pour ceux qui osent critiquer ou être en désaccord avec les politiques et les déclarations du gouvernement, qu'ils soient journalistes, universitaires, militants, médecins ou citoyens ordinaires.

Un exemple révélateur est celui de la production hollywoodienne Avatar [fr] projetée en Chine en 2010. Le film est devenu si populaire que le gouvernement chinois a restreint sa projection, mais pas seulement parce que la production nationale semblait pâlir en comparaison. En effet, les spectateurs chinois interprétaient Avatar sous un angle politique, comme l'explique cet article :

To many Chinese bloggers, Avatar is unmistakably a fable about unscrupulous city enforcement officials, known as chengguan, forcefully evicting residents in the name of local development.

Pour la plupart des blogueurs chinois, Avatar évoque incontestablement une fable sur des fonctionnaires municipaux sans scrupules, connus sous le nom de chengguan, qui expulsent de force des résidents au nom du développement local.

Plusieurs articles contenant tous le terme 切尔诺贝利 (Tchernobyl).

Le triste destin du docteur Li Wenliang [fr] est un exemple plus récent de la tolérance zéro du gouvernement chinois envers la critique. En décembre 2019, avant que le public ne découvre le nouveau coronavirus, le jeune médecin a dévoilé ses observations sur une série de mystérieuses contaminations parmi les patients de Wuhan lors d'une discussion en ligne pour laquelle il a alors été interrogé par la police. Il a, par la suite, contracté le virus et en est mort le 6 février 2020. 

Pour ceux qui connaissent le web chinois, il n'est pas étonnant que les internautes chinois aient adopté une nouvelle référence étrangère pour manifester leur rage et leur frustration face à la faillite morale du Parti communiste chinois (PCC) et des hauts fonctionnaires chinois devant l'épidémie de COVID-19.

Plusieurs explications peuvent justifier l'utilisation du symbole de Tchernobyl : la mini-série de HBO, Tchernobyl [fr], est appréciée des téléspectateurs chinois car elle leur permet de masquer leurs commentaires, les faisant passer pour des discussions sur la série. Ceux qui connaissent la fin de l'histoire soviétique recourent également à ce vocable pour aborder un sujet absolument tabou : l'éventuelle dissolution du PCC en Chine.

Le 5 février, les sujets les plus “tendance” sur WeChat [fr], l'application mobile de messagerie chinoise la plus populaire, comptaient plusieurs récits où apparaissait le terme 切尔诺贝利 (Tchernobyl).

Les références aux dissidents politiques et aux écrivains de l'époque soviétique figurent également dans le discours sur Tchernobyl. Début février, plusieurs mèmes ont circulé sur les médias sociaux chinois mentionnant le dissident et écrivain soviétique Alexandre Soljenitsyne [fr]. Alexandre Soljenitsyne est perçu comme l'un des plus puissants critiques du communisme en Union soviétique. Sa citation la plus populaire, telle que reprise sur la photo de couverture, dit ceci :

我们知道他们说谎, 他们也知道他们在说谎, 他们知道我们知道他们说谎, 我们也知道他们知道我们知道他们在说谎,但是他们依然在说谎。

Nous savons qu'ils mentent, ils savent aussi qu'ils mentent, ils savent que nous savons qu'ils mentent, nous savons aussi qu'ils savent que nous savons qu'ils mentent et pourtant ils persistent à mentir.

Un autre mème populaire emprunte une autre citation d'Alexandre Soljenitsyne et l'ajoute à la citation précédente :

“Le monde est emporté par la conviction cynique que la force peut tout, la justice rien”.
Nous devrions vivre pour nous-mêmes et non pour les mensonges !
(Le texte imprimé en blanc sur fond noir est une autre citation de Soljenitsyne). “Dans ce monde, le plus désespérant est lorsque la vitalité intellectuelle d'une nation est anéantie par la violence. Il ne s'agit plus là seulement d'une violation du “droit d'écrire”, c'est l'étouffement du cœur d'une nation, la destruction de sa mémoire. Dans ce cas, la nation entière n'est plus qu'un corps mort. Alexandre Soljenitsyne”.

Des voix audacieuses

Ce message de dissidence n'est pas tombé pas dans l'oreille d'un sourd. Un certain nombre d'intellectuels se sont récemment exprimés publiquement sur des questions que de nombreux citoyens chinois sont tenus de taire. Le 4 février, le juriste chinois Xu Zhangrun a publié en ligne [zh] un puissant essai critiquant ouvertement le gouvernement chinois, intitulé 愤怒的人民已不再恐惧 (When fury overcomes fear, en français : Quand la rage dépasse la peur). Il écrit :

Ours is a system in which The Ultimate Arbiter [an imperial-era term used by state media to describe Xi Jinping] monopolizes power. It results in what I call “organizational discombobulation” that, in turn, has served to enable a dangerous “systemic impotence” at every level. A political culture has thereby been nurtured that, in terms of the real public good, is ethically bankrupt, for it is one that strains to vouchsafe its privatized Party-State… while abandoning the people over which it holds sway to suffer the vicissitudes of a cruel fate. It is a system that turns every natural disaster into an even greater man-made catastrophe. The coronavirus epidemic has revealed the rotten core of Chinese governance; the fragile and vacuous heart of the jittering edifice of state has thereby shown up as never before.

Notre société est un système dans lequel l'Arbitre Suprême (terme de l'ère impériale utilisé par les médias d'État pour décrire Xi Jinping) monopolise le pouvoir.
Il en découle ce que j'appelle une “débâcle organisationnelle” qui, à son tour, a favorisé une redoutable “immobilité structurelle” à tous les niveaux. Une culture politique a ainsi été entretenue qui, en termes de bien public réel, est en échec sur le plan éthique car elle s'efforce de préserver son parti-État privatisé… tout en sacrifiant le peuple sur lequel elle règne, qui est livré aux vicissitudes d'un destin cruel. C'est un mécanisme qui transforme chaque catastrophe naturelle en une catastrophe d'origine humaine encore plus grave. L'épidémie de coronavirus a dévoilé que la gouvernance chinoise était pourrie jusqu'à la moelle ; le cœur fragile et sans substance de ce frêle édifice de l'État est ainsi révélé comme jamais auparavant.

L'essai s'ouvre sur une citation de Boris Pasternak [fr], opposant à Staline :

February. Get out the ink and weep!
Sob in February, sob and sing
While the wet snow rumbles in the street
And burns with the black spring.

—Boris Pasternak
Translated by Sasha Dugdale

Février. De l'encre et des larmes !
Dire à grands sanglots février
Tant que la boue et le vacarme
En printemps noir viennent flamber.

-Boris Pasternak
Traduit par Henri Abril [fr]

Depuis la parution de l'essai de Xu Zhangrun, censuré en Chine, mais distribué par des personnes ayant accès à des réseaux privés virtuels (VPN, Virtual Private Network) ou des amis à l'étranger, d'autres initiatives audacieuses ont vu le jour. Tout récemment, une pétition [zh] signée par des centaines de médecins, d'intellectuels et de citoyens circule désormais, exigeant des réformes :

The petition, addressed to the National People’s Congress, lists five demands for Beijing: to protect people’s right to freedom of expression; to discuss the issue at NPC meetings; to make February 6, the day Li [Doctor Li Wenliang] died, a national day for free speech; to ensure no one is punished, threatened, interrogated, censored or locked up for their speech, civil assembly, letters or communication; and to give equitable treatment, such as medical care, to people from Wuhan and Hubei province.

La pétition, destinée à l'Assemblée populaire nationale [fr], énumère cinq revendications à l'attention de Pékin : protéger le droit à la liberté d'expression ; discuter de la situation lors des réunions de l'Assemblée Populaire Nationale (NPC, National People's Congress) ; faire du 6 février, jour de la mort de Li (le docteur Li Wenliang), une journée nationale de la liberté d'expression ; veiller à ce que personne ne soit puni, menacé, interrogé, censuré ou enfermé pour ses propos, ses écrits, ses publications ou pour avoir organisé un rassemblement citoyen ; et accorder un traitement équitable, tel que des soins médicaux, aux habitants de Wuhan et de la province de Hubei.

Alors que le Parti communiste chinois se concentre sur les préparatifs d'un événement politique majeur, les “Deux réunions” du 5 mars (两会 en chinois), les sessions plénières annuelles des deux instances qui votent les décisions politiques au niveau national, il va devoir faire face à la pression grandissante que constituent ces rares manifestations de mécontentement public, dont on n'avait pas vu la pareille depuis de nombreuses années.

Consultez le dossier spécial de Global Voices sur les répercussions du coronavirus de Wuhan [fr].


Quel avenir pour la “loi anti-propagande” en Moldavie ?

Sat, 15 Feb 2020 08:22:51 +0000 - (source)

La loi limitant l'accès aux chaînes russes pourrait-elle être abrogée ?

En Gagaouzie, une région autonome de Moldavie, un homme regarde le discours de Vladimir Poutine à l’Assemblée fédérale de Russie, le 15 janvier 2020. Photo (c) : Olga Chayuk. Utilisé avec permission.

Cet article a été rendu possible grâce à un partenariat avec Transitions, un organisme de publication et de formation aux médias.

Il y a un peu plus de deux ans, le 12 janvier 2018, la « loi anti-propagande » entrait en vigueur en Moldavie. Cette loi, qui restreint la diffusion de chaînes d’information russes dans le pays, était à l’initiative du Parti démocrate de Moldavie (PDM), l’ancien parti au pouvoir. Celui-ci se présentait comme la force politique pro-européenne de premier plan au sein du pays. Dès le premier jour, la loi a fait l’objet de controverses. Malgré son adoption parlementaire en 2017, le président Igor Dodon a refusé par deux fois de la signer. Ce refus lui a valu d’être temporairement suspendu de ses fonctions par la Cour constitutionnelle, donnant ainsi au président du Parlement Adrian Candu la possibilité de signer la loi.

Mais l’année 2019 est passée par là. En juin, le PDM était évincé par une coalition improbable comprenant le Parti socialiste (PSRM) et ACUM [ndt : « maintenant », en moldave], une alliance de partis réformistes pro-européens. En novembre, cette coalition est tombée [en], permettant au PSRM pro-russe de prendre le dessus.

Le PSRM et son leader informel Dodon ont multiplié les appels pour abolir cette loi. Dans sa liste de priorités pour 2020 [mo], le parti la qualifie en effet de « discriminatoire à l’égard des citoyens moldaves ». Cette conviction n’est pas partagée par l’opposition ; le PDM, avec lequel le PSRM croyait avoir une influence commune en dépit de leurs tendances géopolitiques opposées, n’est pas non plus enthousiaste au sujet de cette abrogation. Malgré leur pouvoir renouvelé, les experts pensent que les socialistes moldaves ne parviendront pas à annuler la « loi anti-propagande ».

Fait important, le texte de loi ne fait aucune mention de la Russie. En revanche, elle dispose qu’en vue de la protection de la sphère audiovisuelle et de la sécurité de l’information, les seuls programmes télévisés descriptifs, analytiques, portant sur l’armée ou la vie politique pouvant être diffusés en Moldavie sont ceux produits dans l’Union européenne, au Canada, aux États-Unis, et dans tous les autres États signataires de la Convention européenne sur la télévision transfrontière. Il est de notoriété publique que la Russie, elle, n’a pas encore ratifié cette convention.

Après l’entrée en vigueur de la loi, les seuls fournisseurs d’accès récalcitrants aux nouvelles règles se trouvaient en Gagaouzie de [ndé : une région autonome du Sud de la Moldavie, largement considérée comme pro-russe]. Ils ont affirmé qu’ils ne travaillaient que sous les licences délivrées à Comrat, la capitale régionale.

Les législateurs socialistes citent souvent ce genre d’exemple comme preuve de l’inefficacité de la loi. Adrian Lebedinschi, président d’une commission parlementaire chargée des médias, a déclaré à Publika TV [mo] — propriété de l’ancien président du PDM et magnat des médias Vlad Plahotniuc — que le PSRM était sur le point d’abroger la « loi anti-propagande ». « Laissez les gens penser par eux-mêmes. Ils sont assez intelligents pour comprendre quelles informations sont objectives et lesquelles ne le sont pas », a déclaré Lebedinschi le 5 décembre. Lors d’une réunion de sa commission le 18 décembre, il a affirmé qu’une petite partie de la population moldave était encore en mesure de capter les chaînes étrangères de télévision par satellite sans aucune restriction, souvent à l’aide de décodeurs piratés. Il est en effet assez facile de trouver des publicités en ligne [mo] pour l’installation de paraboles qui fournissent aux Moldaves l’accès aux chaînes russes populaires.

Le Premier ministre moldave Ion Chicu, élu en novembre dernier par les parlementaires PSRM et PDM, a exprimé des inquiétudes du même ordre. « Je pense que la presse devrait être libre et que les consommateurs devraient accéder à l’ensemble de l’information, mis à part celle qui déforme la vérité, qui propage l’extrémisme ou qui appelle à la haine. Tout média respectant le Code éthique est en droit d’accéder au marché moldave » a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse, le 9 décembre. En outre, pendant une interview du 27 novembre pour NTV Moldova, la présidente du Parlement et dirigeante du PSRM Zinaida Greceanîi a affirmé que la décision de rétablir les droits de diffusion des chaînes de télévision russes devait être prise à la majorité parlementaire. « Personne ne devrait dicter les programmes que les gens devraient regarder. Mais malheureusement, le gouvernement précédent a tenu la télécommande dans une seule main », a-t-elle remarqué.

Cependant, la capacité du PSRM à atteindre un consensus parlementaire pour annuler le projet de loi est loin d’être évidente. Au parlement moldave, composé de 101 membres, le PSRM a 36 députés, contre 29 pour le PDM. Le bloc ACUM-DA, lui, en a 25. À la suite de l’effondrement de leur coalition avec celui-ci l’année dernière, le soutien à l’action du PSRM ne pourrait vraisemblablement provenir que du PDM. Mais les dirigeants du PDM n’y sont pas favorables. « [La loi anti-propagande] était une initiative du Parti démocrate. Je ne vois pour nous aucune raison de changer notre approche de la question », a déclaré son président, Pavel Filip, à PublikaTV [mo] le 6 décembre.

Lors d’une discussion sur PublikaTV, Corneliu Mihalache, ancien député du PDM et membre actuel du Conseil national de la radiodiffusion, a également fait remarquer que les chances de révocation de la loi étaient minimes [mo], car la procédure dépend du Parti démocrate qui l’a introduite en premier lieu. Ayant lui-même voté pour cette loi, Corneliu Mihalache pense qu’elle doit être maintenue. Selon lui, la propagande russe serait en effet « trop agressive » et, bien qu’adressée à un public russe, elle « provoque aussi notre société [moldave] ». Andrey Andrievsky, journaliste basé à Chișinău et rédacteur en chef d’Ava.md, a rétorqué que le PDM était devenu beaucoup moins transparent ces derniers mois, et qu'il était donc difficile de prédire son approche du problème. Selon lui, les chances que la loi soit abrogée sont à 50/50, étant donné que certains députés du PDM et les sept représentants du Parti Șor [ndt : pro-russe] pourraient voter en sa faveur.

« Dans le contexte politique actuel, je doute que les socialistes puissent changer la législation », a déclaré Petru Macovei, directeur général de l’association de la presse indépendante (API), à Global Voices. « Dans une certaine mesure », a-t-il affirmé, « c’est une question de fierté pour le PDM, qui s’est copieusement fait entendre à propos de la mise en œuvre de cette loi. Tout vote en vue d’abroger la loi prouverait l’incompétence politique du PDM ».

Les observateurs ont également longuement discuté au sujet de l’inefficacité présumée de la loi. Selon Macovei, son échec n’était pas dû à son inefficacité inhérente, mais au manque de cohérence dans son application à travers le pays et au fait que les chaînes de télévision pro-russes ont appris à contourner les restrictions. Selon ses explications, « ils intègrent tout simplement les nouvelles de propagande russe à leurs communiqués de presse moldaves dans la rubrique “Actualité étrangère” ». Le directeur de l’API a également souligné que les films populaires et les programmes de divertissement jouaient un rôle dans la diffusion de la propagande. « Dans ce cas, l’État n’a pas été jusqu’au bout. La propagande russe utilise une énorme quantité de ressources pour étendre son influence dans notre pays. [Le réseau d’information en ligne et la station de radio] Spoutnik Moldavie en est un excellent exemple », a déclaré Macovei.

Dragoș Vicol, président de la Télévision d’État et du Conseil de la radio, a affirmé à Global Voices que la loi anti-propagande devait demeurer en vigueur. « Si les dispositions de la loi changent, nous les respecterons, bien entendu. Mais en résumé, elle doit à mon avis être préservée, car nous ne sommes pas favorables à une propagande extérieure dans notre pays, en particulier aux émissions de nature militaire ou politique. Je pense que cette loi a prouvé son efficacité et qu’elle devrait être maintenue », a-t-il souligné. Valery Demidetsky, représentant du réseau d’information russe d’État TASS en Moldavie, soutient l’annulation de la loi anti-propagande. En décembre, il a déclaré [mo] au portail d’actualités moldave eNews que la loi était totalement inefficace : « À l’ère d’Internet, l’adoption de ce genre de loi est inutile. »

Indépendamment des restrictions, les émissions d’actualités russes semblent toujours très populaires en Moldavie. Selon une enquête réalisée par TV MR MLD, représentant d’AGB Nielsen en Moldavie, la chaîne la plus cotée du pays entre le 16 et le 22 décembre était RTR Moldavie, qui retransmet le contenu de la chaîne russe RTR. La chaîne de télévision publique Moldova 1 arrive en deuxième position, suivie de PRIME TV, encore récemment détenue par Vlad Plahotniuc, président du PDM et magnat des médias, et qui rediffusait auparavant du contenu de Channel One à Moscou. Après l’adoption de la loi anti-propagande par le PDM, la Douma d’État russe a incité Channel One à rompre son contrat avec PRIME. À la quatrième place, on trouve NTV Moldova, propriété de Corneliu Furculiță, homme politique membre du PSRM. Celui-ci, qui possède également la chaîne de télévision Exclusive TV, est connu pour sa proximité avec le président Igor Dodon. NTV Moldova rediffuse également du contenu issu de la chaîne russe du même nom. La cinquième chaîne du classement est Primul în Moldova (La Première de Moldavie), qui rediffuse des programmes de Channel One.

Il existe également des preuves d’une influence croissante d’importants groupes de presse russes en Moldavie. Même si le président Dodon ne possède officiellement aucune chaîne de télévision, certains signes montrent la hausse d’influence du PSRM sur le paysage médiatique. En décembre, le gouvernement Chicu a nommé [en] Stanislav Vîjga, directeur d’Accent TV, au poste de représentant national auprès de l’organisation de diffusion Mir, un réseau présent dans plusieurs États de l’ex-URSS.

Ce même mois, le site openmedia.io a publié un article [mo] selon lequel Igor Chaika, fils du procureur général de Russie, venait d’acquérir une part de 51 % dans la société Media Invest Service. Celle-ci possède Primul în Moldova ainsi qu’Accent TV, un chaîne qui affiche un fort taux de couverture préélectorale [en] pro-PSRM. Les 49 % restants appartiennent à l’homme d’affaires moldave Vadim Ciubara, qualifié [mo] par le site web d’investigation RISE Moldova d’« éminence grise » du président Dodon.

Ces changements comptent. Selon le Baromètre de l’opinion publique [en] de Moldavie, en décembre 2019, 49,3 % des Moldaves considèrent la télévision comme leur plus importante source d’informations, contre 33,8 % en faveur d’Internet.

Mais pourquoi cet attrait des téléspectateurs moldaves à l’égard des chaînes russes ? Pour le savoir, Global Voices s’est adressé à plusieurs habitants de Chișinău, la capitale. L’écrivain Anatol Labunschi, 73 ans, dit regarder les chaînes russophones tout simplement parce qu’il parle cette langue. « L’Internet fait fonction de traducteur, ce qui me permet de comprendre des articles en langue étrangère. Mais je ne peux pas faire la même chose avec la télévision et la radio. Cependant, je ne regarde pas seulement les chaînes russophones de Moscou. L’Ukraine a encore beaucoup de programmes en russe, même si elle n’est pas vraiment favorable au Kremlin en ce moment… Je peux comparer les opinions et en tirer mes propres conclusions, au lieu de me contenter de croire celles que me donne un simple présentateur télé, » explique Labunschi.

Ruslan, un universitaire de 44 ans spécialiste des religions qui a refusé de donner son nom de famille, affirme regarder quotidiennement les chaînes russes. « Elles sont plus accessibles. Il y a davantage de chaînes d’information en temps réel. Je regarde des chaînes disponibles à Chișinău, mais c’est assez difficile ici. Ils sont sous pression, » remarque-t-il. Antonina, une fermière en visite dans la capitale moldave, pense que les citoyens doivent accéder à l’information le plus librement possible. « Les gens devraient pouvoir choisir par eux-mêmes. Malheureusement, nos politiques ne pensent qu’à leurs propres intérêts et ils nous embarquent avec. Ce ne sont pas des hommes politiques, ce sont des dictateurs. Ils ne laissent pas la société se développer librement. C’est pour ça qu’ils imposent des interdictions. Mais les gens continuent à regarder [ces chaînes], » a-t-elle reconnu.

Difficile de savoir si l’interdiction a rendu les médias russes encore plus attirants que le « fruit défendu », mais dans un pays où la confiance envers les dirigeants est faible, les interdictions imposées par ces derniers pourraient se retourner brutalement contre eux. Le plus important : les sondages montrent [mo, pdf] une forte corrélation entre la confiance envers Igor Dodon, le soutien au PSRM et l’envie des répondants de regarder des chaînes diffusées depuis la Russie. Petru Macovei estime que les médias en Moldavie n’ont pas fait face à une situation aussi difficile depuis 30 ans. Il déplore que les autorités n’aient rien fait pour soutenir le développement économique des médias. Le plus gros problème, souligne-t-il, réside dans la détermination des différents chefs de parti à contrôler entièrement les ressources médiatiques influentes pour faire progresser leurs propres objectifs politiques. Il en conclut que les appels à maintenir ou à supprimer la loi « anti-propagande » moldave n'ont probablement pas d'autre motivation.


‘Interdictions de voyage’ en série : Les Caraïbes se préoccupent sérieusement du coronavirus

Fri, 14 Feb 2020 15:35:55 +0000 - (source)

La mésinformation partagée sur les médias sociaux ajoute à l'inquiétude

Le Nouveau Coronavirus de Wuhan. Image publiée sur Flickr par 葉 正道 Ben (busy), CC0 1.0 Universal, domaine public.

Les États insulaires des Caraïbes sont attentifs comme tout autre pays à qui franchit leurs frontières. Et donc, lorsque l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré l'épidémie due au coronavirus — dont le nom officiel est désormais “Covid-19″— urgence sanitaire mondiale, les gouvernements de la région ont commencé à prendre des mesures concrètes..

A ce jour, aucun cas de Covid-19 n'a été confirmé dans la région Amérique latine/Caraïbe, selon l'Organisation panaméricaine de la Santé, qui aide la région à se préparer à des cas éventuels.

La Jamaïque est l'une des plusieurs territoires caribéens — Antigua-et-Barbuda, Bahamas, Dominique, et Trinité-et-Tobago — à imposer des restrictions de voyage en provenance et à destination de la Chine, depuis qu'un cas de COVID-19 a été retracé à partir d'un marché de Wuhan, une ville chinoise de 11 millions d'habitants.

Au 8 février 2020, la Barbade n'avait pas imposé d'interdiction mais soulignait qu'elle opérait des contrôles rigoureux dans tous ses points d'entrée.

Les citoyens des Caraïbes ne se sentent pas tous rassurés par cette approche :

@christufton, @themohwgovjm, vous devez informer le ministère de la Santé et du Bien-être de la Barbade sur la gravité du coronavirus. Si leurs frontières sont poreuses cela permettra aux personnes infectées de sauter d'un pays des Caraïbes à l'autre en échappant à la quarantaine.

Ces mesures auront des retombées économiques pour la région, qui est fortement dépendante du tourisme, un secteur d'activité que l'on dit florissant, avec les milliers de visiteurs qui atterrissent chaque jour sur une ou plusieurs îles. Cet accroissement graduel des restrictions de voyage à mesure de la propagation du virus dans plus de 20 pays va refroidir l'industrie globale du voyage au pic de la saison touristique dans les Caraïbes.

Les croisiéristes Royal Caribbean et Norwegian ont pris la mesure drastique de bannir de leurs navires tous les passagers et équipages à passeports chinois.

Les touristes viennent rarement de Chine par des vols directs, mais les voyages entre les Caraïbes et la Chine se sont considérablement intensifiés dans les années récentes. La prolifération des projets à financements chinois sur plusieurs îles a entraîné un flux permanent de travailleurs, officiels et hommes d'affaires chinois dans les aéroports caribéens, provoquant des inquiétudes chez certains utilisateurs des médias sociaux.

Dans le même temps, le ministère jamaïcain de la Santé et du bien-être s'est trouvé amené à devoir réfuter des informations de “fake news” diffusées sur les canaux de médias sociaux, en particulier WhatsApp.

La nervosité à propos du virus a entraîné la première de deux conférences de presse en urgence tenues par le ministre jamaïcain de la Santé, le docteur Christopher Tufton, le 28 janvier. Le briefing a eu lieu pour riposter aux rumeurs qu'un cas de coronavirus avait été diagnostiqué à l'Hôpital universitaire des Indes Occidentales de Kingston. Une rumeur infondée, mais toujours relayée par certains médias traditionnels.

Deux heures plus tard, dans une salle bondée de personnels des médias, le ministre Tufton assurait le pays que le patient, arrivé de Chine, ne souffrait pas du COVID-19, le tout nouveau virus qui a déjà coûté la vie à plus de 1.000 personnes en Chine continentale.

Le 30 janvier, le ministre a conduit une visite de presse à l'aéroport international de Kingston pour informer les Jamaïcains sur les procédures de contrôle mises en place, twittant ensuite :

Je me suis rendu à l'aéroport international Norman Manley pour voir de mes yeux les procédures de contrôle et les zones d'isolement pour les passagers entrants. Je suis satisfait que les installations et le personnel de santé soient équipés et préparés.

Le second briefing en urgence, lors duquel a été annoncée l'interdiction par la Jamaïque des voyages en provenance et à destination de la Chine, est intervenu le lendemain même, et a été diffusé en direct sur la page Facebook du ministre.

D'autres personnalités politiques de la région — dont le premier ministre de la Grenade, Keith Mitchell — se sont efforcés de dissiper la mésinformation et les tentatives de propager la peur sur les médias sociaux. Dans un discours pour la fête nationale, le Premier ministre Mitchell a remarqué que ceux qui propagent de telles rumeurs “jouent sur les émotions d'une population”.

Des sociétés de médias jamaïcains sont allés à la recherche de compatriotes vivant en Chine pour découvrir comment ils vivent l'expérience :

INFO : je viens de parler avec Akara Goldson étudiante jamaïcaine dans la province de l'Anhui en Chine, qui supplie le gouvt jamaïcain de la rapatrier elle et d'autres. Elle dit que la nourriture et l'eau sont rares, et [qu’]elle n'a jamais eu une telle peur de sa vie. Elle dit que les autres pays envoient des avions chercher leurs ressortissants

Dans une déclaration du 7 février, le ministère des Affaires étrangères de la Jamaïque a expliqué qu'en raison d'obstacles logistiques et financiers, la Jamaïque était dans l'incapacité de rapatrier les Jamaïcains vivant actuellement à Wuhan. Selon le ministre, on estime à 600 le nombre de Jamaïcains vivant en ce moment dans les 23 provinces de la Chine, pour beaucoup des étudiants.

Si le COVID-19 devait continuer à se propager malgré les efforts sérieux de la Chine pour le contenir, davantage d'interdictions et mesures plus strictes pourraient être mises en œuvre à travers la région caribéenne. Reste à voir ce que cela signifierait en termes de conséquences économiques ou de relations entre les Caraïbes et la Chine.

A lire aussi, le dossier spécial de Global Voices (en anglais) sur l’impact du coronavirus de Wuhan.


Hong Kong en semi-quarantaine : vivre avec l'épidémie de coronavirus

Fri, 14 Feb 2020 15:06:55 +0000 - (source)

Une affiche en ligne exhortant les Hongkongais à soutenir le personnel médical et à #saveourselves (sauver leur peau). Via Twitter.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt]

J'habite à Hong Kong avec mon mari et ma fille de 6 ans et depuis deux semaines, comme beaucoup de Hongkongais, nous vivons en semi-quarantaine. Nous restons chez nous la plupart du temps, nous travaillons à domicile, nous évitons toute réunion ou rassemblement amical et nous nous abstenons de sortir au restaurant.

Si le coronavirus de Wuhan (désormais officiellement connu sous le nom de COVID-19) n'avait pas pris racine dans les communautés locales par transmission interhumaine, nous aurions pu retrouver une vie normale au début du mois de mars. Mais il semble que cette situation de semi-quarantaine doive se prolonger pendant un certain temps. Le tout dernier cas en date est celui d'une famille de 19 personnes qui, s'étant réunie le 25 janvier, a infecté neuf personnes [zh]. Au 11 février, le nombre total de contaminations confirmées à Hong Kong s'élevait à 42 personnes [zh].

Étant donné que la période d'incubation du coronavirus varie de 2 à 14 jours et que les dernières recherches montrent qu'elle pourrait atteindre les 24 jours, une épidémie est inévitable. La seule façon de prévenir la transmission est de maintenir l'hygiène dans les lieux publics ainsi qu'en privé, et de limiter les contacts sociaux. Le Bureau de l'éducation de Hong Kong (Hong Kong Education Bureau) a indiqué que toutes les écoles resteraient fermées jusqu'en mars pendant la période du Nouvel An lunaire. Les universités se sont désormais dotées de salles de classe virtuelles et de nombreuses institutions publiques et entreprises permettent à leurs employés de travailler à domicile.

Le spectre du SRAS

Il y a dix-sept ans, en février 2003, le premier cas de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) est apparu à Hong Kong en provenance de Guangdong. En juin 2003, 1 750 cas avaient été répertoriés et 286 personnes étaient décédées. Environ 80% des contaminations ont pu être reliées au premier cas.

Si le coronavirus de Wuhan n'est pas aussi meurtrier que le SRAS, l'ampleur de l'épidémie est dix fois plus étendue et, en raison de la manœuvre de camouflage des autorités chinoises, les habitants de la Chine continentale n'ont pas été informés tout de suite de l'épidémie, et n'ont donc pas pris de mesures de protection dans les premiers temps.

Début janvier, nous, habitants de Hong Kong, avons voulu alerter les internautes de la Chine continentale au sujet de l'épidémie mais les nationalistes ont riposté en ligne, se faisant l'écho d'une théorie de conspiration répandue selon laquelle les Hongkongais tenteraient de semer le trouble en Chine afin de déstabiliser les autorités du pays.

Les Hongkongais avaient déjà revêtu des masques avant le Nouvel An lunaire alors que les habitants de Wuhan célébraient leurs fêtes et cérémonies de fin d'année sans aucune protection. Lorsque les magasins ont réouvert après le Nouvel An lunaire, les Hongkongais ont fait des provisions de produits de première nécessité pour faire face à la vie en semi-quarantaine, en prévoyant que le virus ne se résorberait pas avant l'été.

Des étagères vides

Étant donné que nous avons un enfant dont l'école demande aux élèves de porter des masques faciaux lorsque leurs camarades de classe sont grippés, nous avons toujours un stock de deux mois de masques pour enfants à disposition. Par chance, mon mari a acheté quelques lots lors d'un récent voyage pour une conférence en Corée du Sud, après le Nouvel An lunaire, ce qui nous a épargné des heures de file d'attente pour acheter des masques.

Avec la propagation du coronavirus dans d'autres pays asiatiques, l'interdiction d'exporter des masques a engendré une pénurie. Alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a recommandé de ne pas porter de masque à moins d'avoir développé des symptômes de grippe, la densité de population à Hong Kong rend très difficile le maintien de la distance sociale conseillée de deux mètres entre les personnes et, dans des espaces tels que les ascenseurs des immeubles d'habitation, la distance sociale est réduite à presque zéro.

Macao, ville jumelle attenante à Hong Kong, également soumise au principe chinois “Un pays, deux systèmes“, a opté pour une politique de quotas afin de permettre à tous les résidents d'acheter 10 masques tous les 10 jours pour un dollar américain. Cependant, le gouvernement de Hong Kong a non seulement manqué à son devoir de garantir l'approvisionnement en masques pour les civils, mais les masques et autres équipements de protection font aussi défaut pour le personnel soignant des hôpitaux publics. La Direction de la santé n'a qu’un mois de stock [zh] et le gouvernement doit demander l'autorisation auprès de Pékin pour exporter des produits, dans le contexte d'une pénurie encore plus grave en Chine.

Ces deux dernières semaines, le marché de Hong Kong a également enregistré une pénurie de nettoyants à base d'alcool, d'eau de Javel, de riz et de papier toilette. La semaine dernière, j'ai parcouru cinq supermarchés de mon quartier et je n'ai pas trouvé un seul paquet de riz. Finalement, mon mari a dû attendre devant un supermarché tôt le matin pour se procurer un paquet de riz. Pour obtenir une bouteille de 500 ml d'eau de Javel servant à la désinfection régulière de la maison, je dois contacter mon conseiller de district pour recevoir un lot gratuit. En janvier dernier, la majorité des conseils de district ont voté un budget pour l'achat de masques et de produits d'hygiène afin de contrer l'épidémie au niveau local.

Des étagères vides dans un supermarché de Hong Kong. Photo prise par un ami de l'auteur et utilisée avec sa permission.

#saveourselves (#sauvons-nous nous-mêmes)

Le gouvernement de Hong Kong ne cesse d'exhorter la population à ne pas céder à la panique mais, bien sûr, après les interminables manifestations déclenchées par le mouvement anti-extradition, rares sont ceux qui estiment que le gouvernement a la volonté ou les compétences nécessaires pour protéger la ville ou placer les intérêts légitimes de la population avant les intérêts politiques de Pékin. Leur incapacité à garantir l'approvisonnement masques et leur tiédeur quant à la mise en place de restrictions sur les déplacements entre la Chine continentale et Hong Kong en sont des exemples criants.

Au regard du grand public, le gouvernement de Hong Kong n'est résolu qu'à se préserver et le hashtag #saveourselves (港人自救, #sauvons-nous nous-mêmes) a été abondamment diffusé sur Twitter, Facebook et autres plateformes de médias sociaux pour dénoncer ce gouvernement et informer sur les mesures de prévention telles que l'hygiène personnelle et domestique, dont par exemple une formule chimique simple pour fabriquer un nettoyant maison à base d'alcool, confectionner des masques réutilisables, etc.

Dans l'esprit de #saveourselves, les gens partagent aussi avec d'autres personnes démunies. Par exemple, après avoir informé mes amis sur Facebook que ma famille manquait de riz, deux proches m'ont offert dans les 24 heures une partie de leur stock excédentaire. Des associations ayant des relations commerciales avec l'étranger contribuent à acheminer des masques aux travailleurs de base et des groupes de bénévoles se sont servis des médias sociaux pour encourager les gens à faire don de leurs masques excédentaires aux personnes âgées.

La vigueur de l'opposition au gouvernement s'est rapidement muée en une détermination à combattre la propagation du coronavirus.

Gérer la peur

La pénurie de produits de première nécessité et la semi-quarantaine ont aggravé la situation pour tout le monde. Pour les familles avec enfants, l'épidémie a triplé la charge de travail quotidienne. Nous devons désormais nous occuper de notre enfant de 6 ans 24 heures sur 24, courir après les denrées de première nécessité, assurer l'hygiène du foyer et cuisiner trois repas par jour tout en assumant nos activités professionnelles habituelles.

Pour restreindre l'utilisation des masques, nous sortons le moins souvent. Mon mari et moi nous relayons trois fois par jour pour acheter du pain et nous approvisionner dans les supermarchés et les pharmacies le matin, pour accompagner notre fille au parc pendant quelques heures l'après-midi et enfin pour aller acheter des légumes et des fruits au marché en fin d'après-midi. Le parc est à moitié vide car les gens redoutent la transmission du coronavirus chez les enfants. J'ai reçu des avertissements amicaux de la part de groupes de parents sur l'application WhatsApp concernant le risque de conduire les enfants au parc mais mon mari et moi avons néanmoins choisi de laisser notre fille profiter de quelques heures de soleil par jour. Nous sommes résolus à ne pas céder à la panique même si les circonstances sont plutôt angoissantes.

Ce qui me préoccupe le plus, cependant, c'est la progression de la peur et de la haine dans le discours public car elle peut facilement dégénérer en un sentiment de fanatisme envers la Chine continentale. Il est manifeste que le foyer de l'épidémie est situé dans la ville de Wuhan et qu'un certain nombre de provinces de Chine continentale sont en passe de subir des épidémies de grande ampleur. Mais, si je suis d'accord pour que nous restreignions les déplacements des voyageurs de Chine continentale vers Hong Kong et, si je suis consciente du fait que d'autres pays imposent des restrictions similaires aux résidents de Hong Kong, je considère qu'il est totalement inadmissible de stigmatiser les Chinois continentaux comme des égoïstes amateurs de viande de gibier et des vecteurs de virus malhonnêtes, d'autant plus que cela revient à ignorer le fait que la majorité des voyageurs qui se rendent à Hong Kong pendant le Nouvel An lunaire sont des résidents locaux qui rentrent après leurs visites familiales annuelles en Chine continentale.

La montée de la peur et de la haine a également occasionné un certain nombre de manifestations extrêmes du type “pas dans mon arrière-cour” [fr]. Il est vrai que le gouvernement n'a pas tenu de consultations publiques sur le choix des sites d'isolement des personnes ayant eu un contact direct avec des patients atteints de coronavirus, et que les résidents locaux devraient avoir le droit d'exprimer leurs inquiétudes. Cela ne justifie en aucun cas le recours à des bombes à essence pour détruire de ces infrastructures.

Je souhaite que la peur et la haine vis-à-vis de la Chine continentale s'apaisent à mesure que des reportages centrés sur le vécu des personnes à Wuhan et dans la province de Hubei voient le jour. Des drames tels que la mort du Dr Li Wenliang [fr] ont ainsi rappelé aux Hongkongais que la détresse à Wuhan et dans d'autres villes de Chine continentale était le fait d'une politique de censure menée par le gouvernement chinois au nom du maintien à tout prix de la stabilité politique. Que cela nous plaise ou non, le destin des habitants de la Chine continentale et celui des Hongkongais sont inextricablement imbriqués.

J'ai entrepris de discuter de l'épidémie avec ma fille, d'abord en lui expliquant pourquoi elle était obligée de porter un masque lorsqu'elle joue dans le parc, puis en lui faisant comprendre qu'il ne s'agissait pas seulement de se protéger soi-même mais aussi de protéger les autres, en particulier les personnes âgées et les bébés dont le système immunitaire est plus faible et moins apte à résister aux maladies. Je lui ai également relaté l'histoire du Dr Li Wenliang, interpellé pour avoir lancé des rumeurs alors que ce qu'il avait déclaré s'est avéré être vrai.

“Reste fidèle à la vérité et sois compatissante envers les autres”, c'est ce que je répète à ma fille. C'est la meilleure solution pour se protéger.

Consultez le dossier spécial de Global Voices sur les répercussions du coronavirus de Wuhan [fr].

Le gouvernement Bolsonaro qualifie la candidate aux Oscars de militante anti-Brésil

Fri, 14 Feb 2020 08:24:53 +0000 - (source)

Manifestations pro et anti-destitution de Dilma Roussef en 2016 devant le Congrès national du Brésil. Photo : capture d'écran du documentaire La démocratie en danger (vidéo de YouTube).

Depuis sa sortie sur Netflix en juin 2019, le documentaire de la cinéaste Petra Costa La démocratie en danger a réactivé les clivages politiques dans lesquels le Brésil ne cesse de se débattre. Les opinions sur le film ont tendance à s'aligner sur celles des partis politiques : ceux qui l'ont aimé sont taxés de radicaux de gauche, ceux qui ne l'ont pas aimé, de fanatiques pro-Bolsonaro ayant soutenu un coup d'État. Ce genre de simplification excessive est le fidèle reflet du débat politique au Brésil en 2020.

Costa raconte les événements qui ont divisé le pays pendant la procédure de destitution de l'ancienne présidente Dilma Rousseff [fr] en 2016, tout en plongeant dans l'histoire récente de la jeune démocratie brésilienne, depuis la fin de la dictature dans les années 80, en passant par l'élection du leader syndical Luiz Inácio Lula da Silva en 2002, jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro.

Les débats autour du film étaient passés inaperçus dans le flot constant d'informations dans l'actualité politique au Brésil, mais ils ont ressurgi en force en début d'année 2020 quand l’Académie des arts et des sciences cinématographiques [fr] l'a nominé pour l'Oscar du meilleur documentaire.

Le 3 février, le compte Twitter officiel du secrétariat à la Communication de Jair Bolsonaro a publié des extraits d'une interview de Costa sur la chaîne américaine PBS, en la qualifiant de “militante anti-Brésil” :

Aux États-Unis, la cinéaste Petra Costa a adopté le rôle de militante anti-Brésil et elle diffame notre pays à l'étranger. Mais nous sommes là pour montrer la réalité. Ne croyez pas à la fiction, croyez aux faits.

Les experts consultés par ConJur, une agence de presse juridique brésilienne, ont des opinions divergentes quant à savoir si ce tweet viole une quelconque règle. Certains estiment qu'il viole le principe d'impartialité propre aux institutions publiques, d'autres soutiennent que, même si c'était le cas, il reste dans les limites de la liberté d'expression. La député Maria do Rosario [fr] – qui avait déjà eu plusieurs altercations avec le président Bolsonaro – a porté plainte auprès du ministère public au sujet de ces tweets.

Auparavant, Bolsonaro avait déclaré que le film était une pure “fiction” et un “travail de cochon”, tandis que son plus jeune fils, le député Eduardo Bolsonaro, avait traité  Costa d“ordure”.

Dilma Roussef a publié un commentaire sur son compte Twitter official pour défendre Costa : “aujourd'hui, personne n'est plus “anti-Brésil” ni plus nocif pour l'image de notre pays à l'étranger que Bolsonaro lui-même”.

Si La démocratie en danger remporte le prix du meilleur documentaire ce dimanche 9 février, ce sera le premier Oscar attribué à une production entièrement brésilienne (certains l'ayant déjà gagné en coproduction avec d'autres pays).

Quand la vie politique et la vie personnelle s'entremêlent

Petite-fille du fondateur de l'une des plus grandes entreprises de construction du Brésil – incriminée dans l'opération “Lava Jato” (lavage express) [fr] – et fille de militants de gauche qui ont lutté contre la dictature militaire (1964-1985), Costa utilise l'histoire de la démocratie brésilienne comme toile de fond de sa propre histoire personnelle.

La réalisatrice ne cache pas ses sympathies pour le Parti des travailleurs [fr] (PT), qui a gouverné le pays après avoir remporté trois élections, de 2002 à la destitution de Dilma Rousseff en 2016. Elle y défend l'idée que l'opposition a évincé l'ancienne présidente par un coup d'État parlementaire [fr], pour des charges mineures (manœuvres fiscales pour maquiller les comptes et réduire le déficit) comparées aux scandales de corruption dans lesquels de nombreux députés d'opposition étaient empêtrés.

En effet, Costa a au accès aux instances supérieures du parti : elle a filmé le départ de Dilma de la résidence présidentielle et a utilisé le matériel exclusif du photographe personnel de Lula.

Quand le film est sorti, les médias se sont interrogés sur les relations unissant la mère de Petra à la famille de Lula, dont le film ne donne aucun détail. La revue Piauí, un mensuel brésilien, signale qu'une photo de la police scientifique datant de 1976 utilisée dans le film avait été modifiée numériquement. La photo montre Pedro Pomar, un guerrillero en lutte contre la dictature et qui fut le mentor politique des parents de Petra, gisant dans une mare de sang après avoir été tué par les militaires. Sur la photo montrée dans le film, un fusil et un revolver qui se trouvaient près des corps ont été effacés.

D'après les journalistes de la revue Piauí, Costa a reconnu qu'elle espérait que quelqu'un remarque ce détail. Elle affirme avoir effacé les armes parce que la police les avait placées là pour incriminer Pomar et les autres personnes qui avaient été tuées. De fait, de nombreux documents publics existent étayant l'affirmation selon laquelle les autorités ont placé les armes après les meurtres.

Le documentaire comme expérience

Beaucoup de critiques du film disent que Costa n'est pas assez impartiale, tandis que d'autres saluent son travail justement pour y avoir introduit son propre point de vue. Le journaliste Renato Terra, dans un article publié dans la Folha de São Paulo, déclare :

O bom documentário, aprendi ali, é o que provoca uma experiência. A ideia de que um documentário tem que ser imparcial, didático, informativo já foi superada há muito tempo. O gênero que mais evoluiu, que mais permite inovações, que mais valoriza a criatividade é o documentário.

Un bon documentaire, je l'ai compris ici, c'est celui qui provoque une expérience. L'idée qu'un documentaire doit être impartial, didactique, instructif, c'est dépassé depuis longtemps. Le genre qui a le plus évolué, celui qui permet le plus d'innovations et celui qui valorise le plus la créativité, c'est le documentaire.

Le film de Costa a été salué par plusieurs artistes réputés de gauche. Par exemple, Queen Latifah a partagé une vidéo de Caetano Veloso [fr], un grand artiste brésilien, qui fait la promo du documentaire :

La cinéaste elle-même a partagé sur Twitter une vidéo dans laquelle elle reçoit les félicitations de grands réalisateurs comme Jane Campion et Wim Wenders et même de l'acteur Tim Robbins :

Jane Campion, Wim Wenders et Tim Robbins parlent de notre documentaire et de la crise mondiale de la démocratie. Un grand merci pour leur générosité !

Parmi les mauvaises critiques, on trouve le responsable marketing de l'ancien président Michel Temer, qui a annoncé qu'il préparait également sa version de l'histoire de la destitution qui sera intitulée “Trama contra a democracia” (“Complot contre la démocratie”).

À l'étranger, le documentaire est considéré comme “un avertissement pour toutes les démocraties dans le monde” (CNN), un film puissant qui “illustre l'irruption du populisme et l'effondrement de la structure démocratique” (The Guardian), “un regard indigné et navré sur le Brésil” (The New York Times) ou “un requiem sincère et inoubliable au chevet de la démocratie brésilienne” (The New Yorker Magazine).

À propos des attaques en provenance d'une institution gouvernementale officielle, Costa a déclaré :

Le gouvernement brésilien a utilisé le compte officiel de son secrétaire à la communication sur les médias sociaux pour m'attaquer en me traitant de militante anti-Brésil. C'est un pas de plus vers l'autoritarisme, face auquel nous ne devons pas rester silencieux .


Argentine : les traductrices et interprètes féministes qui révolutionnent la profession

Thu, 13 Feb 2020 09:03:32 +0000 - (source)

TEIFEM a été la meilleure manière d'aborder le féminisme

Quelques membres du groupe TEIFEM. Photo: Lía Díaz, publiée avec l'autorisation de l'auteur.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en espagnol, ndlt]

Le féminisme se développe et se diversifie de plus en plus. Par conséquent, il devient nécessaire de se réunir et de créer des espaces d’intérêt commun pour s’engager dans des formes d’activisme uniques qui s’éloignent du féminisme hégémonique, le plus visible pour l’opinion publique.

Le milieu de la traduction ne fait pas exception et c’est pour cela qu’il y a les Traductrices et Interprètes féministes d’Argentine (TEIFEM), association à laquelle j’ai adhéré dès sa création. Nous sommes des femmes et des dissidentes du genre, professionnelles, étudiantes ou enseignantes en traduction ou interprétation. Nous nous sommes réunies avec l’objectif de « faire entendre notre voix en faveur de l’égalité entre les sexes et de remettre en question les structures établies au sein de la profession ». Actuellement, l’idée est de créer un espace de développement solidaire entre consœurs.

Marque-pages créés à l'occasion de la présentation du livre Mujeres colectivas. On peut y lire les slogans suivants : “Lutte plurilingue contre le patriarcat” ; “Je, tu, iel, nous, vous, iels” ; “Dans une société qui nous enseigne la compétition, la sorrorité est une décision politique”. Crédit photo: TEIFEM

TEIFEM a été créée en mai 2018, lorsque l’Argentine débattait du projet de loi sur la légalisation de l’avortement [fr]. À cette période, plusieurs groupes de professionnel.le.s ont exprimé leur soutien et plusieurs traductrices féministes ont décidé de faire de même. Seulement quelques heures après sa création, TEIFEM comptait déjà une centaine d’adhérentes et avait rassemblé 178 signatures pour la lettre d’intention. Quinze jours plus tard, nous étions quatre cents ! Il ne fait aucun doute que nombre d’entre nous avaient besoin d’un tel espace.

J’ai rejoint TEIFEM quelques jours après sa formation. Une amie et collègue, déjà membre de l’association, m’a recommandé d’y adhérer. J’ai découvert qu’il s’agissait de quelque chose de totalement différent de ce que j’avais l’habitude de voir dans les autres groupes de traduction. J’ai été agréablement surprise d’y retrouver un certain nombre de mes connaissances (camarades de classe, professeures et professionnelles) pour qui j’avais beaucoup de respect.

De plus, il est plaisant de lire des débats et des interrogations sur des thématiques féministes variées et de connaître tous les points de vue représentés et exposés avec respect, sans orgueil et sans dénigrer le manque de connaissance d’une personne, en insistant sur les points communs pour parvenir à des accords.

Même si le Sénat n’a pas adopté la loi sur l’avortement, car elle n’a pas recueilli suffisamment de votes, TEIFEM a continué d’évoluer bien au-delà de son objectif initial de rassembler des adhérentes. Ainsi, nous recherchons de nouvelles manières d’exercer un activisme différent, du point de vue professionnel et linguistique, à travers des activités nous permettant de débattre sur les divers aspects de notre travail.

Sexisme linguistique : la traduction face au langage non-binaire

Le langage non-binaire a été un autre grand débat qui a généré beaucoup de controverses et continue d'alimenter les discussions en Argentine ainsi que dans d’autres pays hispanophones. Également connu sous le nom de langage inclusif, il consiste à transformer la langue espagnole afin d’y intégrer un genre neutre lorsque l’on fait référence à une personne dont le genre n’est pas précisé ou à un groupe d’individus de plusieurs genres.

Le pronom « elle/s » a par exemple été proposé pour la troisième personne du singulier à la place des pronoms actuels « ella/s » et « él/ellos » (il.s/elle.s en français) ainsi que l’usage de caractères alternatifs tels que « x », « @ » ou « e », pour les terminaisons marquant le genre des adjectifs et des noms : « todes » au lieu de « todas » ou « todos » (tous.tes en français).

Lors de la Conférence TEIFEM, 28 septembre 2019. Crédit photo: TEIFEM.

Étonnamment, le milieu de la traduction et l’interprétation, où les professions sont majoritairement exercées par des femmes, est celui où le sexisme linguistique est le plus évident. Chaque fois que des articles ou des commentaires sur le langage inclusif sont publiés (ou que quelqu’un l'emploie à l'écrit), les réactions les plus courantes de nombreux traducteurs sont généralement un rejet catégorique, parfois avec véhémence, par des moqueries, des insultes et des agressions, comme on peut le voir dans les commentaires de cette publication sur 1001 Traductions, une page Facebook bien connue consacrée à la traduction qui avait partagé un article sur TEIFEM

Bien qu’il n’y ait pas d’opinion unanime parmi les membres de TEIFEM sur le langage non-binaire, nous maintenons un consensus de fond sur la manière de l’aborder. Mariana Rial, l’une des fondatrices du groupe, a résumé ce point de vue dans un entretien accordé à En Pantuflas, un podcast sur la traduction :

Si somos profesionales de la lengua, tenemos que estar atentas a estos fenómenos que se están dando, independientemente de lo que a cada una le parezca bien o mal, le guste o no le guste, le parezca que lo puede aplicar o no… Básicamente, mirarlo con ojo profesional.

En tant que professionnelles des langues, il est essentiel que nous restions attentives à ces phénomènes qui existent, indépendamment de ce qui paraît bon ou mauvais à chacune. Que cela nous plaise ou non, qu’il semble judicieux de l’appliquer ou non… Il faut simplement le voir avec un œil professionnel.

Personnellement, sauf pour des cas particuliers, je n’ai pas l’habitude d’utiliser le langage non-binaire, que ce soit dans mes communications privées ou professionnelles. J’observe cependant le phénomène très attentivement. Il s’agit pour moi d’une manière rhétorique d’intervenir sur le plan linguistique afin de mettre en évidence un problème social et politique : il ne s’agit pas de changer la langue « de force », mais de montrer la façon dont celle-ci reflète un ordre social.

En réalité, de nombreux éditeurs, des organisations de défense des droits des personnes LGBT+ et des personnes trans, et même des organismes officiels et internationaux [fr] commencent déjà à envisager l’utilisation du langage non-binaire ou non sexiste dans certaines de leurs œuvres et publications. Le phénomène est devenu difficile à ignorer. D’un point de vue pratique en tant que traductrices, il s’agit d’un outil supplémentaire qui élargit le champ de notre travail.

Un espace qui révolutionne la profession

La pratique de la traduction se distingue par son aspect solitaire et extrêmement compétitif : une traductrice ou relectrice passe de nombreuses heures devant son écran, connectée au monde extérieur uniquement de manière virtuelle. Dans le cas de l’interprétation simultanée, elles passent généralement des heures en cabine avec leurs écouteurs et leurs notes.

Chez TEIFEM, nous cherchons constamment des prétextes pour organiser des rencontres qui nous sortent de l’isolement. Nous célébrons ensemble les succès de nos consœurs, et nous renforçons la solidarité professionnelle.

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Beaucoup de membres de TEIFEM adhèrent également à d’autres associations féministes et de défense des droits humains. Ainsi, nous profitons de nombreuses occasions de collaborer entre différents mouvements et de pratiquer l’échange stratégique de connaissances et d’outils pour atteindre des objectifs communs.

De plus, au cours de certaines de nos rencontres, qu’il s’agisse de conférences, d’ateliers, de réunions ou de sorties), nous récoltons des dons de produits d’hygiène menstruelle que plusieurs associations distribuent à des personnes vivant dans la rue ou en situation d’extrême pauvreté.

Flyer de l'intervention de TEIFEM lors des Journées de formation en langues vivantes de l'Université de La Plata, sur le thème “être traductrice et féministe : les difficultés à concilier travail et militantisme”. octobre 2019.

En presque deux ans d’existence, TEIFEM est devenue une communauté très active qui organise et participe à des conférences, des débats et des rencontres. Certaines adhérentes de l’association accordent des entretiens à des rédactions ou des podcasts et un chapitre du livre Mujeres colectivas nous est même dédié.

À la date de la publication de cet article, TEIFEM compte déjà plus de 1 100 adhérentes. La page du groupe Facebook reste privée, mais nombre des idées qui y germent sont partagées via un compte Instagram et grâce au hashtag #TEIFEM. Ainsi, des informations, des recommandations, des notes culturelles et diverses activités sur des thématiques féministes et linguistiques circulent.

Tout comme les langues, TEIFEM est vivante et dynamique, elle évolue au rythme de ces temps changeants, pour faire face à de nouveaux défis avec créativité, professionnalisme et surtout dans un esprit de sororité [fr] : la solidarité entre femmes.

À titre personnel, rejoindre TEIFEM a été la meilleure manière d’aborder le féminisme. J’y ai trouvé une communauté où je me sens bien, où les seules normes sont le respect et la tolérance, où je peux poser des questions sans crainte et échanger des idées enrichissantes qui nous font toutes progresser.


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