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Au-delà du wax et du boubou, comment le média Africa Fashion Tour change le regard sur la créativité africaine

Wed, 14 Jan 2026 07:05:47 +0000 - (source)

La mode afrcaine a ses propres tendances et ne doit pas s’adapter au marché occidental

Initialement publié le Global Voices en Français

Image des coulisses de la Dakar Fashion Week ; capture d'écran de la chaîne YouTube de FA Channel TV

La mode africaine a longtemps été réduite au wax, au boubou (robe longue et bien ample), à l'artisanat. Mais sur le continent, une autre histoire se dessine. Des créateurs africains habillent des stars mondiales : le cas de Beyoncé habillé par une Sénégalaise ; de même des marques africaines remportent les prix de LVMH (Moët Hennessy Louis Vuitton) ; et les Fashion Weeks de Dakar et Lagos imposent leurs propres tendances.

C'est cette Afrique créative et florissante que Ramata Diallo, ancienne diplômée en Management de la mode à Kedge school business, s'est donnée pour mission de documenter. Ceci, à travers son initiative Africa Fashion Tour, une plateforme médiatique dédiée aux professionnels de la mode du continent. Loin des clichés, elle raconte des success stories économiques, des modèles éthiques et performants, des savoir-faire luxueux qui rivalisent avec les plus grandes maisons internationales. Dans cet entretien accordé à Global Voices réalisé via mail, elle explique comment la visibilité culturelle se traduit en viabilité économique, pourquoi l'authenticité africaine n'a pas besoin de s'adapter au marché occidental, et comment le continent pourrait bien devenir le leader d'une mode plus durable et inclusive demain.

Joel Hevi (JH) : En parcourant le continent pour Africa Fashion Tour, quels types de savoir-faire ou d’esthétiques vous ont le plus marquée ? Pourquoi restent-ils encore si peu visibles à l’international ?

Ramata Diallo (RD): Mes voyages à travers les capitales de la mode en Afrique et mes interviews de professionnels de la mode m’ont permis de comprendre les spécificités des savoir-faire uniques du continent africain. Le caractère luxueux des tissus tels que le Leppi de Guinée ou le Kente du Ghana qui nécessitent plusieurs heures de travail manuel comptent parmis les éléments qui m’ont le plus marquée. Le relation particulière entre le créateur de mode et ses clients qui jouent à la fois le rôle de designer et de styliste est un autre élément qui place l’écosystème de la mode en Afrique dans le segment haut de gamme.

JH: L'image de la mode africaine est souvent réduite au boubou et au wax. Est-ce une démarche délibérée de votre part d'aller au-delà de ces symboles ? Conservent-ils malgré tout une valeur stratégique pour le branding du continent ?

RD: L’Afrique est composée de 54 pays et ne saurait être réduite au boubou, au wax et à la djellaba (longue robe ample répandue comme vêtement traditionnel au Maghreb). L’ambition du média Africa Fashion Tour est d’aller à la rencontre de ceux qui font la mode et de présenter leur travail. Le vestiaire de la femme africaine est multiple. Loin d’être uniforme, la mode africaine est tantôt traditionnelle, tantôt occidentale, tantôt hybride. Inclassable si on utilise une grille de lecture occidentale. Le consommateur de mode africain est volatile, son style évolue au gré des cérémonies. Tous les excès sont permis et chacun peut utiliser la mode comme moyen d’expression du plus classique au plus extravagant.

Photo de Ramata Diallo, utilisée avec permission

JH: Le storytelling occupe une place importante dans votre approche, notamment à travers les articles et podcasts que vous publiez sur votre plateforme. Comment choisissez-vous les récits à mettre en avant, quels critères privilégiez-vous pour raconter ces histoires ?

RD: L’objectif du média est de donner la parole à des professionnels du secteur de la mode basé en Afrique afin de leur donner l'opportunité de raconter leur propre histoire. L'idée est de raconter des success story africaines, de montrer à quel point les modèles économiques sont à la fois éthiques et performants, de sortir des clichés et des idées reçues pour montrer à quel point le business de la mode en Afrique est florissant.

JH: L’industrie de la mode est aussi un terrain économique. Comment voyez-vous le lien entre visibilité culturelle et viabilité économique pour les créateur·rices africain·es ? Avez-vous identifié des modèles économiques particulièrement inspirants ?

RD : Les professionnels de la mode en Afrique ont parfaitement compris le jeu de l'influence et des collaborations. Récemment Ciara, artiste américaine a défilé à la Lagos Fashion Week pour la marque Fruche. Tongoro et Sisters of Afrika ont habillé Beyoncé une star internationale que l'on ne présente plus. La visibilité des marques africaines sur les podiums et les médias internationaux est un enjeu majeur pour changer le regard sur la mode africaine et placer les designers du continent africain au même niveau que les autres. Cette visibilité sur les réseaux sociaux a un impact direct sur les commandes et la viabilité des marques.

JH : Le marché occidental valorise l’authenticité et le fait-main, mais il exige aussi des standards de production, de livraison et de volume qui peuvent être difficiles à atteindre. Comment Africa Fashion Tour aide-t-il les créateur·rices à naviguer cet écart ? Existe-t-il des marques qui ont réussi à trouver un équilibre parfait entre leur identité artisanale et les exigences du marché mondial ?

RD : L'authenticité et le fait-main sont des valeurs totalement africaines. En 2025, la réussite du Pop up Africa now aux Galeries Lafayette a été une réussite. Il a réunit 15 créateurs sur un espace dédié pendant trois semaines. C'est un exemple concret de la capacité des professionnels de la mode la mode en Afrique à présenter des collections et atteindre les standards occidentaux. Le marché mondial est déréglé avec des acteurs qui produisent des quantités en masse qu’ils ne parviennent pas à vendre. Le temps est à la rationalisation et à la production de collections en éditions limitées, ce qui correspond totalement aux modes de fonctionnement des marques africaines.

JH: Au-delà de votre plateforme, comment la perception de la mode africaine pourrait-elle être transformée par les médias, en particulier sur les réseaux sociaux et dans les productions visuelles comme les films et les séries ?

RD : L’explosion de l’influence africaine au-delà des frontières du continent à travers Nollywood, Marodi TV ( une société de production de contenus audiovisuels), l’afrobeat notamment n’est plus à prouver. En 2025, la marque ghanéenne Boyedoe a été démi-finaliste du concours LVMH. Le succès de la Foire Akaa (Also Known As Africa) à Paris qui a fêté ses 10 ans en 2025 est une autre preuve de l’attrait grandissant pour les industries culturelles et créatives africaines qui ne se limitent pas à des likes sur les réseaux sociaux, mais se traduit concrètement par des films et des événements tels, que les fashion week à Dakar ou Lagos.

JH: La mode africaine est souvent perçue comme un secteur émergent ou une source d'inspiration pour le reste du monde. Le continent a-t-il le potentiel de devenir un véritable pôle d'innovation et de leadership qui dicterait les tendances mondiales de demain, notamment en matière de durabilité et d'inclusion ?

RD: Sur le continent à travers les Fashion Week à Dakar, à Lagos, à Casablanca, la mode afrcaine a déjà ses propres tendances, ses propres codes et ne doit pas chercher à s’adapter à un marché occidental. Il y a un fort intéret pour les créateurs du continent et des consommateurs issus de la diaspora, du marché local et du reste du monde.


Comment transformer le potentiel démographique de la jeunesse africaine en puissance collective?

Tue, 13 Jan 2026 12:36:05 +0000 - (source)

D’ici 2050, l'Afrique comptabilisera 41 % de toutes les naissances mondiales.

Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran de la chaîne YouTube Les Hauts-Parleurs

Il y a quelques semaines, lors de mon voyage au Japon, j'ai vérifié de mes propres yeux que le vieillissement de la population n'est pas juste une statistique abstraite : dans les espaces publics, les transports, les médias, on peut noter les défis posés par une population de plus en plus âgée: l’augmentation des besoins en soins sanitaires, la non- adaptation des transports publics, des logements pour favoriser le maintien de l’autonomie ou encore des infrastructures.

En 2023, la population japonaise était composée de 29% de plus de 65 ans pour 11% de moins de 15 ans avec une espérance de vie de plus de 80 ans aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Comparativement au Sénégal à la même période, les plus de 65 ans représentaient 3,8% de la population, et les moins de 15 ans 39,1%.

Au-delà de ce constat, j’observe au Japon une véritable adaptation sociale et spatiale des infrastructures et des services pour accompagner cette classe d’âge : infrastructures pensées pour la mobilité réduite, dispositifs de santé, emplois dédiés au soin des aînés ou encore usage du digital pour soutenir leur quotidien.

Mais en Afrique, on a plutôt tendance à parler du boom démographique. En effet, le continent porte aujourd’hui la jeunesse du monde. Selon un rapport de l’UNICEF publié en 2023, d’ici 2050, l'Afrique représentera environ 41% de toutes les naissances mondiales, près de 40% des enfants de moins de cinq ans, et 35% des adolescents. Cette jeunesse est une vraie force de transformation potentielle.

Initiatives prometteuses face à de vrais défis

Quand la jeunesse est accompagnée, elle fait preuve d'indépendance et d'innovation. C'est le cas au Kénya, où les hubs technologiques de Nairobi propulsent la “Silicon Savannah”, en Tunisie, où l’écosystème des startups s’ancre dans les politiques publiques de l’emploi. Au Rwanda, la politique d’investissement dans le numérique et les services a permis de réduire le chômage des jeunes diplômés de près de 10% en une décennie.

Pourtant, ce potentiel est largement sous-utilisé car l'accès à l'éducation reste un privilège. Plus de 98 millions d’enfants et jeunes d’âge scolaire sont hors de l’école en Afrique subsaharienne, selon l’UNESCO. Pour les adolescents de 15 à 17 ans, le pourcentage de non-scolarisation dépasse les 50% ; y compris dans les filières techniques ; et d'autant plus pour les filles. Ansi, des millions de jeunes quittent le système sans compétences nécessaires pour être acteurs du développement.

Seule une volonté politique forte peut inverser les tendances, comme le montre le cas du Ghana, où le programme Free Senior High School , combinant gratuité, politique de bourses et amélioration des infrastructures, a permis d’accroître de 69% l’inscription dans l’enseignement secondaire entre 2017 et 2022.

Problème caché: inadéquation entre formation et emploi

Toutefois, le développement durable ne peut se limiter à l'accès à l'instruction : encore faut-il que les compétences acquises soient utiles. De nombreux systèmes éducatifs africains restent déconnectés des besoins du marché du travail. La formation technique, professionnelle ou numérique demeure insuffisante, et souvent peu valorisée.

Les conséquences sont visibles : 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail africain, mais seulement 3,7 millions d’emplois formels sont créés. Beaucoup se tournent vers l’informel, avec des revenus précaires et sans protection sociale. Cette non-productivité freine la croissance, fragilise la cohésion sociale et alimente souvent l’émigration.

Au Nigeria, plus de 92% des travailleurs sont désormais en emploi informel selon des données du National Bureau of Statistics. Cette part est encore plus élevée parmi les jeunes : dans une étude de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), 98 % des jeunes hommes et 99% des jeunes femmes actifs déclarent être employés de manière informelle.

En Afrique du Sud, l’informel représente un segment non négligeable de l’économie : selon les syndicats, ce secteur représente environ 27% de la main-d’œuvre.

Pourtant des alternatives existent. En Somalie, l’entrepreneur social Mohamed Ali Dini, membre de l’Aspen Institute, a fondé IFTIN Foundation : un programme qui forme et emploie des jeunes tout en leur offrant un accompagnement en santé mentale pour surmonter les traumatismes de la guerre et se réinsérer dans la société. Ce type d’approche intégrée – emploi, santé et résilience – illustre parfaitement la manière dont l’Afrique peut transformer sa jeunesse en acteur de reconstruction.

Parmi les jeunes, les filles subissent des discriminations multiples : accès à l’école limité, mariages précoces, grossesses adolescentes, violences sexuelles. Selon l’UNICEF, plus d’une fille sur huit en Afrique subsaharienne a subi une forme de violence sexuelle pendant l’enfance.

Or les jeunes femmes sont des vecteurs puissants de transformation. Au Sénégal, des initiatives comme Senegaleses in Tech ou Jokalante forment des centaines de jeunes femmes aux métiers du numérique et du codage. Ces programmes, portés souvent par la société civile, démontrent qu’investir dans l’éducation et l’autonomie économique des femmes produit des effets multiplicateurs sur l’ensemble de la société : hausse des revenus, réduction des inégalités, amélioration de la santé et de la stabilité familiale. Autonomiser les jeunes femmes est donc une question de stratégie de développement durable.

Les projections de la Banque Africaine de Développement (BAD) montrent que la population active d’Afrique passera d’environ 56% à 63% d’ici 2050. Si cette transition est bien gérée, elle peut devenir une source de prospérité. Mais sans investissements massifs dans l’éducation, la santé, la formation et l’emploi formel, ce levier peut se transformer en piège : celui d’une jeunesse nombreuse mais marginalisée.

Des pays ont montré la voie. En Éthiopie, le Youth Revolving Fund a permis de financer plus de 200 000 projets de jeunes entrepreneurs depuis 2019. Ces programmes, quand ils s’appuient sur une vision nationale cohérente, peuvent réduire durablement le chômage des jeunes et renforcer la confiance sociale.

Bien définir les priorités de développement

Pour transformer ce potentiel en force, plusieurs leviers sont essentiels. Il s’agit d’abord de réformer en profondeur les systèmes éducatifs afin qu’ils répondent mieux aux besoins réels des économies locales. Les programmes doivent intégrer les compétences numériques, les métiers verts, l’agriculture durable, l’artisanat et la gestion des petites entreprises. Garantir un accès universel à l’enseignement secondaire, en particulier pour les filles, passe par des bourses ciblées, des infrastructures adaptées et des politiques éducatives de proximité.

Ensuite, il est essentiel de créer des emplois décents pour offrir des perspectives concrètes aux jeunes. Cela implique de soutenir l’entrepreneuriat à travers des mécanismes de financement accessibles, du mentorat et une meilleure intégration dans les marchés locaux et régionaux. Les gouvernements et partenaires doivent également encourager les investissements dans les secteurs porteurs tels que la technologie, l’industrie légère et les énergies renouvelables.

La santé et la protection sociale constituent un autre pilier incontournable. Les politiques en faveur des jeunes doivent inclure la santé reproductive, la santé mentale et la sécurité sociale. Une attention particulière doit être accordée à la protection des jeunes femmes contre les violences et les discriminations, qui freinent leur participation économique et sociale.

Enfin, la participation et le leadership des jeunes doivent être placés au cœur de l’action publique. Les jeunes, et en particulier les jeunes femmes, doivent être intégrées dans les espaces de décision à tous les niveaux : local, national et régional. Encourager un leadership inclusif, ancré dans les réalités communautaires, est une condition essentielle pour bâtir des sociétés résilientes et équitables.

Je repense souvent à ce que j’ai vu au Japon : une société vieillissante qui, paradoxalement, valorise la jeunesse comme une denrée rare. Là-bas, on veut plus de jeunes, on les attire, on les forme, on les écoute. En Afrique, nous avons l’inverse : une abondance de jeunesse, mais une rareté de valorisation. Nous possédons le plus grand trésor démographique du monde, et pourtant nous n’en faisons pas une priorité.


Ouganda: les droits des femmes sous la menace d'une campagne de désinformation menée par des groupes conservateurs

Mon, 12 Jan 2026 22:16:31 +0000 - (source)

La désinformation sexiste est utilisée comme une arme contre les femmes et les groupes minoritaires.

Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration de Zita Zage/Global Voices.

La montée en puissance des groupes conservateurs anti-droits en Ouganda et dans le monde a engendré une désinformation sexiste qui menace la démocratie et les libertés dans ce pays d'Afrique de l'Est. La désinformation est instrumentalisée contre les femmes et les minorités qui exercent leur liberté d'expression.

Montée du mouvement féministe

Entre 2016 et 2019, la voix des femmes est devenue prépondérante et puissante sur les espaces numériques ougandais. Des hashtags comme #WomensLivesMatterUG sont devenus viraux et ont suscité un large intérêt. Durant cette période, les misogynes savaient qu'il valait mieux ne pas croiser celles qu'ils avaient qualifiées de « féministes de Twitter ». Ces féministes ont sensibilisé les Ougandaises sur X (anciennement Twitter) à des notions telles que la capacité d'agir, le choix et l'intégrité corporelle. Cette époque a vu l'ascension de l'activiste Stella Nyanzi, dont la manifestation nue contre son patron a été accueillie à la fois par des huées et des acclamations pour son courage.

En 2018, les féministes avaient déplacé le combat des claviers vers la rue, amplifiant leur voix contre le féminicide endémique dans le pays. Stella Nyanzi, aux côtés d'autres féministes de premier plan, a incarné ce changement, utilisant à la fois les plateformes en ligne et les manifestations physiques pour exiger justice et responsabilité. Entre 2015 et 2018, plus de 42 Ougandaises ont été enlevées, mutilées et assassinées à Kampala, la capitale ougandaise, et dans ses environs. La moitié de ces meurtres atroces ont eu lieu en trois mois en 2017. Les corps de ces femmes portaient souvent des traces de violences sexuelles brutales, laissant la nation horrifiée et exigeant des réponses.

En 2018, des femmes ont manifesté dans les rues de Kampala, exigeant que la police prenne des mesures décisives contre les auteurs de féminicides. La police a réagi et, pendant un certain temps, les meurtres endémiques de femmes ont cessé. Montée des voix misogynes et conservatrices.

Montée en puissance des voix misogynes et conservatrices

Cependant, à mesure que ces dynamiques se développaient, une dangereuse montée des voix misogynes et conservatrices a commencé à façonner l'environnement politique et social, amplifiant les difficultés rencontrées par les militantes, en particulier les femmes, qui s'exprimaient contre le statu quo. En 2020, alors que les espaces en ligne devenaient plus critiques en raison des confinements, les défis de la pandémie ont encore façonné la trajectoire du mouvement féministe ougandais, le poussant à s'adapter et à amplifier ses efforts face aux nouvelles inégalités.

Avec l'arrivée au pouvoir du président Donald Trump aux États-Unis, le mouvement conservateur ougandais a également gagné en audace. Open Democracy a rapporté que des groupes conservateurs américains avaient investi plus de 50 millions de dollars en Afrique depuis 2007 pour saper les droits LGBTQ+, promouvoir les valeurs conservatrices et restreindre l'accès à l'avortement médicalisé, aux contraceptifs et à une éducation sexuelle complète. Cet afflux de financement a alimenté la montée des voix conservatrices en Ouganda, des voix qui ont défendu des programmes régressifs sous couvert de « préservation culturelle ».

On assiste également à une montée en puissance des militants des droits des hommes, des « incels » (célibataires involontaires) et des hommes poussés par la misogynie à maintenir le patriarcat comme ordre mondial. Bien qu’Andrew Tate, influenceur américano-britannique et kickboxeur professionnel connu pour ses propos misogynes choquants, ait été banni des principales plateformes sociales, il a laissé derrière lui des clones de lui-même sur les réseaux sociaux ougandais. Ces voix misogynes, alimentées par des idéologies patriarcales, ont donné de l'importance à des personnalités comme Godfrey Kuteesa, connu pour diffuser la haine et la désinformation sur les femmes en Ouganda. On peut entendre quotidiennement des tweets tels que « Ton mari te gouvernera !»

Alors que les voix misogynes se faisaient de plus en plus fortes, amplifiées par les changements algorithmiques après le rachat de Twitter par Elon Musk et son rebranding en X, de nombreuses femmes ont choisi de se retirer. Certaines ont supprimé leur compte Twitter, préférant se concentrer sur leurs projets personnels, comme l'écriture de livres ou la poursuite d'études supérieures. Beaucoup ont fait de leur bien-être et de leur santé mentale une priorité, tandis que d’autres ont trouvé refuge dans des espaces alternatifs tels que Telegram et les stories Instagram, où elles se sentaient plus en sécurité et plus en contrôle de leurs interactions.

Lutte contre la corruption en Ouganda

Malgré le rétrécissement des espaces en ligne réservés aux femmes, Agather Atuhaire, journaliste et avocate ougandaise, s'est fait connaître en organisant avec ses collègues des expositions en ligne pour dénoncer la corruption dans divers secteurs du pays.

Elles ont commencé par les #KampalaPotholeExhibition et #UgandaHealthExhibition. Les Ougandais sur X se sont mobilisés pour ces expositions afin de dénoncer la mauvaise gestion des fonds par le gouvernement actuel et ses conséquences pour les Ougandais ordinaires. L’#UgandaParliamentExhibition a suscité le plus grand tollé, révélant que la présidente du Parlement, Anita Among, versait chaque semaine des milliards de shillings ougandais sur son compte privé.

Chère Opposition,

C'est un moment révolutionnaire. Ne le manquez pas. Vous disposez de toutes les informations nécessaires, ainsi que du soutien du public, pour déposer une motion de censure à l'encontre de la présidente du Parlement, Anita Among.

Depuis lors, Agather Atuhaire a été la cible d'attaques de désinformation, bien qu'elle ait mené les campagnes avec une équipe majoritairement masculine. En tant que femme et mère célibataire, elle est devenue la cible de discours de haine et de violences en ligne.

Discours de haine et attaques de désinformation contre les femmes

Lors de deux entretiens distincts, Global Voices s'est entretenu avec Atuhaire, puis avec Aloikin Praise Opoloje, une jeune femme qui, avec ses deux collègues, a organisé une manifestation nue contre la corruption au Parlement ougandais. Elles ont évoqué la haine en ligne à laquelle elles sont confrontées depuis que leurs campagnes ont pris de l'ampleur. Atuhaire a déclaré :

They claim that I have four children by four different men. I find it ridiculous for two reasons; how they think that is supposed to be something outrageous and of concern to Ugandans at the same level with their criminality, but also how they can’t even establish facts as basic as the number of children a woman has. If I was a man it would be understandable.

Ils prétendent que j'ai quatre enfants de quatre hommes différents. Je trouve cela ridicule pour deux raisons : Comment ils pensent que cela est censé être scandaleux et préoccupant pour les Ougandais, au même titre que leur criminalité, mais aussi comment ils ne peuvent même pas établir des faits aussi élémentaires que le nombre d'enfants qu'une femme a. Si j'étais un homme, ce serait compréhensible.

La plupart des attaques contre Atuhaire sont sexistes, vilipendant ses choix et niant son pouvoir d'action. Elle a partagé son opinion sur les causes de ce phénomène.

It is so because of the patriarchal, archaic society we still live in where people think that a woman not being married is some sort of failure,  that a woman shouldn’t have free will to choose a sexual partner or partners, and that a woman having sex is some abominable, shameful act whereas for a man, having many sexual partners is commendable and demonstrates sexual prowess! I saw some ridiculous comments about how my colleague Spire is sleeping with three women. the comments from men were that it would enhance his ‘market value.

Cela est dû à la société patriarcale et archaïque dans laquelle nous vivons encore, où les gens pensent qu'une femme célibataire est un échec, qu'une femme ne devrait pas avoir le libre arbitre de choisir un ou plusieurs partenaires sexuels, et qu'avoir des relations sexuelles est un acte abominable et honteux, alors que pour un homme, avoir plusieurs partenaires sexuels est louable et témoigne de prouesses sexuelles ! J'ai lu des commentaires ridicules sur le fait que mon collègue Spire couche avec trois femmes. Les hommes disaient que cela augmenterait sa « valeur marchande ».

Mais quel est le but de ceux qui propagent cette désinformation ?

They aim to discredit me. Either because someone is paying them to do so —  our good reputations give us credibility, and people we have exposed need to undermine that  to turn people against us — or because they think discrediting me will give them the limelight that I have.

Ils cherchent à me discréditer. Soit parce que quelqu'un les paie pour cela — notre bonne réputation nous donne de la crédibilité, et les personnes que nous avons dénoncées doivent la saper pour retourner les gens contre nous —, soit parce qu'ils pensent que me discréditer leur donnera la même visibilité que moi.

Ces commentaires ont parfois découragé Atuhaire.

Many times, I wonder how people I have never even met hate me so much as to write outrageous and false things about me, without concern for the consequences on my reputation or on my loved ones.

Je me demande souvent comment des gens que je n'ai jamais rencontrés peuvent me détester au point d'écrire des choses scandaleuses et fausses sur moi, sans se soucier des conséquences sur ma réputation ou sur mes proches.

En cours de route, elle a développé une carapace et a appris à ignorer la haine en ligne et à se concentrer sur l'essentiel.

Atuhaire n'est pas la seule cible de la désinformation instrumentalisée. Le 12 septembre 2024, trois jeunes femmes — Norah Kobusingye, Praise Aloikin et Kemitoma Kyenzibo — toutes âgées d'environ 24 ans, sont descendues dans les rues de Kampala pour protester contre la corruption au Parlement ougandais. Les trois jeunes femmes ont été placées en détention provisoire à la prison de Luzira, puis libérées. Les manifestations nues sont traditionnellement utilisées comme forme de résistance. Durant cette période, de nombreuses informations erronées ont circulé, la plupart infondées, et, comme pour Agatha Atuhaire, elles visaient à discréditer les manifestantes par des attaques sexistes. Praise AloikinOpoloje a raconté à Global Voices les informations erronées qui ont circulé concernant leur manifestation nue.

They said that my choice of protest, being a nude protest, was because I wanted a visa out of the country. They claimed we were paid by foreign agents to stage the protests. They also called us prostitutes. They pointed at my armpits and said I have black armpits for a woman, to which I laughed and asked, ‘Which Black woman doesn't have black armpits?’ They also said we hadn’t had sex in a long time, so men were offering to give me sex because I was obviously sexually starved.

Ils ont affirmé que mon choix de manifester nue était motivé par le désir d'obtenir un visa pour quitter le pays. Ils ont affirmé que nous étions payées par des agents étrangers pour organiser ces manifestations. Ils nous ont également traitées de prostituées. Ils ont pointé du doigt mes aisselles et ont dit que j'avais des aisselles noires pour une femme. J'ai ri et demandé : « Quelle femme noire n'a pas d'aisselles noires ? » Ils ont également ajouté que nous n'avions pas eu de relations sexuelles depuis longtemps, et que des hommes me proposaient donc des relations sexuelles parce que j'étais manifestement en manque de relations sexuelles.

Les attaques contre Agather et les trois jeunes manifestantes illustrent comment la désinformation genrée est utilisée pour réduire les femmes au silence et renforcer les discours patriarcaux en Ouganda. À l'ère de la surinformation, nous sommes tous susceptibles de croire et de propager de fausses informations. Cependant, nous pouvons lutter contre ce phénomène en étant plus attentifs et plus intentionnels quant aux contenus que nous consommons et partageons.


Vietnam : des groupes sociaux et des activistes tentent de reconquérir l'espace civique

Mon, 12 Jan 2026 22:03:28 +0000 - (source)

Une grande partie de la communauté internationale est ignorante du caractère autoritaire du régime vietnamien.

Initialement publié le Global Voices en Français

A Vietnam Rise group activity.

Photo d'une activité de groupe de Vietnam Rise, utilisée avec autorisation.

Les restrictions imposées à l'espace civique au Vietnam ont rendu la tâche plus difficile pour les groupes et les militants des droits humains d'accomplir leur travail sans être pris pour cible par les autorités. Malgré les risques, plusieurs initiatives et campagnes visent à donner à davantage de personnes les moyens d'exercer leurs droits et de contribuer à un changement positif dans leurs communautés. Certains membres de la diaspora vietnamienne, soucieux de leur pays d'origine et désireux d'étudier leur patrimoine, font partie des personnes qui militent activement en faveur de réformes.

Vietnam Rise, dont les trois fondateurs sont issus de la diaspora, publie des études, met en avant des programmes de bourses et collabore avec des réseaux basés en Asie du Sud-Est afin de mettre en lumière la détérioration de l'espace civique au Vietnam. Elle fait également la promotion des approches innovantes visant à soutenir les militants locaux et à aider les citoyens à lutter contre les politiques draconiennes.

Global Voices a interviewé Vietnam Rise sur sa mission, les défis auxquels la plateforme est confrontée dans son travail et le rôle de la collaboration régionale dans la reconquête de l'espace civique.

Global Voices (GV) : Quels sont les objectifs de Vietnam Rise ? Comment comptez-vous accomplir votre mission ?

Vietnam Rise (VR) : L'objectif principal de Vietnam Rise est de donner les moyens d'agir aux militants sur le terrain et à la société civile au Vietnam. Nous visons à remplir cette mission avant tout grâce à nos programmes semestriels d'incubation et de bourses. Le programme de bourses sélectionne des militants vietnamiens et les forme au leadership. Le programme d'incubation fournit des subventions initiales et un soutien à la gestion de projets pour les groupes militants sur le terrain. Les boursiers et les groupes d'incubation travaillent dans des domaines très variés tels que les droits du travail, l'accès à l'éducation et des thématiques en lien avec les groupes LGBT. Nous organisons des formations en présentiel et des voyages d'étude pour permettre aux militants de rencontrer et de partager leurs bonnes pratiques avec des membres de mouvements partageant les mêmes idées en Asie du Sud-Est. L'objectif de ces programmes est de créer des communautés autonomes dotées de moyens d'action au Vietnam.

GV : Quels sont les défis que vous rencontrez dans vos activités et comment les surmontez-vous ?

VR : Les défis auxquels nous sommes confrontés au Vietnam comprennent la diffusion par les médias d'état de fausses informations sur l'objectif de Vietnam Rise et le risque de sanctions politiques. Le Vietnam est un état à parti unique qui restreint l'espace juridique de la société civile, une mesure marquée par des accusations d'évasion fiscale, de propagande anti-étatique et d'« abus des libertés démocratiques » à l'encontre des militants. Les organisations non enregistrées qui encouragent la population à douter de l'autorité sont qualifiées de réactionnaires ou, dans les cas extrêmes, de terroristes. Les sanctions infligées pour déviance politique sont sévères, ce qui oblige de nombreux militants sur le terrain à agir dans la discrétion et la clandestinité, voire à garder le silence.

Au sein de la communauté internationale, la relative obscurité qui entoure l'État autoritaire vietnamien par rapport à des pays comme la Chine et la Corée du Nord constitue un autre défi. L'une des raisons qui expliquent sans doute l'ignorance des étrangers à l'égard de la société politique fermée du Vietnam est l'image que renvoie ce pays, celle d'une économie florissante et d'une destination touristique prisée. Le manque d'informations fiables et accessibles en anglais sur l'activisme vietnamien rend également difficile la diffusion d'informations sur la société civile vietnamienne auprès d'un public qui ne parle pas le vietnamien.

GV : Quel rôle jouent la collaboration régionale et la solidarité lorsqu'on veut protéger et se réapproprier l'espace civique au Vietnam ? 

VR : Alors que les ressources financières se raréfient, la collaboration régionale et la solidarité entre les militants déjà marginalisés d'Asie du Sud-Est sont plus cruciales que jamais. L'une des façons de reconquérir l'espace civique consiste à mettre en commun les compétences, les données et les connaissances régionales approfondies de chacun afin de résoudre les problèmes. Pour prendre un exemple tiré de notre organisation, Vietnam Rise fait partie du projet Terali, un service d'assistance destiné aux défenseurs des droits humains d'Asie de l'Est et du Sud-Est afin de lutter contre les problèmes de cybersécurité. Les prestataires de services d'assistance impliqués sont TibCert (Tibet), Vietnam Rise (Vietnam) et Security Matters (Thaïlande, Hong Kong, Cambodge et Malaisie). Nos services visent à répondre aux besoins spécifiques de nos communautés tout en créant une base de données commune sur les menaces et les problèmes liés aux données, ce qui nous permettra de mieux comprendre les menaces qui pèsent sur les droits numériques en Asie du Sud-Est.

Vietnam Rise

Photo d'une activité de groupe de Vietnam Rise, utilisée avec autorisation.

Vietnam Rise participe à des dialogues régionaux tels que l'Assemblée Asie-Pacifique sur les droits numériques 2025 (DRAPAC) afin de promouvoir son travail et de tirer des enseignements de l'expérience d'autres militants. Le responsable du programme a partagé les conclusions suivantes tirées de leur participation à la DRAPAC :

« Même dans un contexte géopolitique difficile, nous ne pouvons pas partir du principe que les ressources sont aussi rares que nous le laissons entendre. Il existe clairement de nombreux jeunes militants motivés qui continuent à participer au DRAPAC et à partager leurs expériences les uns avec les autres. Grâce à une réaffectation stratégique des ressources et à de la collaboration, nous serons en mesure de nous adapter et de prospérer dans des environnements hostiles. Cette attitude d'optimisme mesuré et cet engagement en faveur de relations mutuellement bénéfiques permettront aux organisations de la société civile d'aller de l'avant. »

Vietnam Rise organise en novembre le Social Movement Festival qui devrait rassembler et célébrer les communautés, les groupes et les militants à la tête de mouvements vietnamiens et d'initiatives menées par des jeunes. Il comprendra également une table ronde régionale réunissant des ONG en présentiel afin de recueillir les points de vue des jeunes militants régionaux sur la manière d'impliquer efficacement les communautés marginalisées en Asie du Sud-Est.


Guérir par la musique : briser la glace au Myanmar

Thu, 08 Jan 2026 14:29:44 +0000 - (source)

Célébration de la résilience et de la créativité des femmes du Myanmar en exil à travers la musique

Initialement publié le Global Voices en Français

Dr Elizabeth, Myanmar

Même en exil, Dr Elizabeth poursuit son cheminement vers la guérison grâce au rythme, à la résistance et à un espoir radical. Photo d'Exile Hub, utilisée avec autorisation.

Exile Hub est l’un des partenaires de Global Voices en Asie du Sud-Est. Il a été créé en réponse au coup d’État de 2021 au Myanmar et se concentre sur le renforcement des capacités des journalistes et des défenseurs des droits humains. Cet article édité, est republié dans le cadre d’un accord de partenariat de contenu.

Dès son plus jeune âge, Elizabeth était connue pour son imagination, une jeune fille vivant dans le centre du Myanmar, elle aimait se plonger dans des romans de fantasy chinois et des récits de courage. La petite boutique de location de livres de sa tante est devenue son refuge : elle y passait d’innombrables heures à imaginer ses propres mondes et à écrire ses propres histoires. Durant ses études de médecine, elle a créé un blog sur lequel elle publiait des poèmes d’amour ainsi que des contenus créatifs d’« éducation ludique », par exemple sur l’importance du lavage des mains ou du port du casque à moto. Déjà à cette époque, sa voix alliait à a fois compassion et conviction.

Devenir médecin était sa propre motivation : elle n’était ni dictée par la pression sociale ni par les attentes parentales, mais par le rêve de signer un jour ses livres « Dr Elizabeth, Université de médecine ». À l’époque, de nombreux auteurs renommés du Myanmar faisaient figurer avec fierté le nom de leur université après leur nom de plume, et elle souhaitait faire de même. Après avoir obtenu son diplôme en 2012 à l’Université de médecine, elle a poursuivi une spécialisation en cardiologie interventionnelle.

Lorsque l’armée du Myanmar a pris le pouvoir en 2021, elle a été l’une des premières médecins à refuser de travailler sous la junte. Elle est allée plus loin encore en prenant publiquement la parole et en diffusant en direct des messages appelant d’autres professionnels de santé à résister à l’oppression. Son courage a eu un prix. Elle a été inculpée en vertu de l’article 505(a) du Code pénal pour « diffusion de fausses informations » et « incitation au trouble ». Pendant un an, elle s’est cachée dans des villages reculés avant de franchir la frontière et d’entrer à Mae Sot, en Thaïlande, en 2022.

Malgré les épreuves, l’exil est devenu pour elle un nouveau départ. À travers la réflexion, elle a pris conscience de l’influence profonde du patriarcat sur son pays et sur ses propres sentiments de limitation. Le féminisme, dit-elle, lui a « ouvert les yeux » : ça a révélé les systèmes invisibles qui enferment les femmes et lui a donné les mots pour nommer la justice pour laquelle elle se battait depuis toujours.

Lorsqu’elle travaillait comme interne, elle dénonçait souvent les injustices sur son lieu de travail, signalant les traitements inéquitables et nommant les responsables. À l’époque, elle ne connaissait pas le terme « féminisme », mais elle ne pouvait tout simplement pas rester silencieuse. En riant, elle se souvient : « C’est peut-être à cause de tous les romans chinois que j’ai lus en grandissant : les héroïnes trouvaient toujours un moyen de lutter contre l’injustice. »

Lorsqu’on lui a demandé ce que le féminisme signifiait pour elle, elle a partagé: « Pour moi, le féminisme signifie solidarité et bienveillance. Garder le silence face à la souffrance des autres, c’est accepter qu’un jour cette injustice puisse aussi nous atteindre à notre tour. C’est pourquoi je choisis de m’engager, non seulement pour me défendre moi-même, mais aussi pour prévenir la répétition de telles situations et protéger chacun de nous. »

En exil, la musique s’est de nouveau imposée dans sa vie. Ce qui avait d’abord été un moyen intime de reconstruction est rapidement devenu un vecteur de mouvement. Elle s’est mise à composer des chansons — des textes façonnés par la douleur, portés par des mélodies exprimant la force, la résistance et l’espoir. L’une de ses compositions à caractère révolutionnaire a été intégrée à la « Blood Money Campaign », devenant un hymne de protestation largement relayé au sein des réseaux de la résistance au Myanmar. Une autre chanson, « Tattoo Revolution », a été diffusée sur NUG Radio, renforçant ainsi la portée de son engagement artistique et politique.

Plus tôt cette année, à Mae Sot, elle a participé à une session de bien-être au cours de laquelle elle est entrée pour la première fois en contact avec une communauté de femmes en exil, soutenue par Exile Hub. Par la suite, lors d’une Résidence féministe, elle a découvert un profond sentiment de sororité et de solidarité auprès d’autres femmes ayant fui la répression au Myanmar. Grâce au soutien d’une bourse de narration féministe (Feminist Storytelling Grant), elle développe aujourd’hui The Phoenixes, une série de clips musicaux qui célèbre la force, la résilience et la créativité des femmes du Myanmar en exil.

Évoquant son parcours, elle a confié « Ce projet m’a permis de trouver l’espace pour chanter mes propres compositions, perfectionner mon art et soutenir mes amies dans la poursuite de leurs rêves aussi. »

Actuellement, Elizabeth poursuit son parcours de guérison, porté par le rythme, la résistance et un espoir radical. Son histoire nous rappelle que, même lorsqu’elles sont réduites au silence, les voix des femmes peuvent s’élever en musique, en courage et en lumière — pour inspirer et accompagner celles et ceux qui traversent l’obscurité.


En Iran, des joueurs de tennis luttent contre la sécheresse en plantant des arbres.

Thu, 08 Jan 2026 13:52:52 +0000 - (source)

« Les mêmes enfants qui s’affrontaient jadis autour du ping-pong rivalisent aujourd'hui pour planter davantage d’arbres. »

Initialement publié le Global Voices en Français

Table tennis association of Khorrambid county tree planting action. Photo aimablement fournie par l'auteur.

Jeunes membres de l'association de tennis de table de la région de Khorrambid lors d'une journée de plantation d'arbres.

Par Hosein Gharibnavaz

Safashahr, une petite ville située dans les montagnes du nord de la province de Fars en Iran, est confrontée aux mêmes difficultés que de nombreuses autres régions du pays : une accentuation de la crise de pénurie d'eau et une dégradation progressive de l'environnement. 

À mesure que la sécheresse s'intensifie et que les écosystèmes locaux subissent des pressions, les espaces publics deviennent plus secs et plus fragiles, surtout dans les zones rurales voisines.

Tree-planting team from the table tennis association of Khorrambid county, Iran. Photo courtesy of the author.

Jeunes membres de l'association de tennis de table de la région de Khorrambid, en Iran. Image utilisée avec la permission de l'auteur.

Deux ans auparavant, lorsque j'accédais à la présidence de l'association de tennis de table de la région de Khorrambid, mon objectif principal était la mise sur pied d'infrastructures sportives de base et le développement de ce sport de manière professionnelle. 

Dans le même temps, nous avons décidé que l'association ne se contenterait pas uniquement de former des athlètes, mais qu'elle allait aussi encourager les joueurs et leurs familles à s'investir avec la communauté dans des activités environnementales.

Depuis lors, nous avons organisé plusieurs activités bénévoles associant le tennis de table à la préservation de l'environnement. Parmi celles-ci, citons les campagnes « couloirs sans plastiques » dans nos centres d'entrainement et la construction de petits abreuvoirs périurbains pour la faune sauvage. 

Semences d'amandes et de pistaches sauvages préparées pour être plantées dans la région de Nobekuh. Image utilisée avec la permission de l'auteur.

Notre dernière rencontre s'est tenue dans la région de Nobekuh, prés du village de Dehbid, où nous nous sommes concentrés sur la plantation d'arbres. En collaboration avec le département local des ressources naturelles, plus de 200 habitants ont participé à cet évènement , parmi lesquels plusieurs de nos jeunes joueurs de tennis de table et leurs familles. 

Table tennis association of Khorrambid county tree planting action. Courtesy of author

Un bénévole préparant le sol pour les semis. Image utilisée avec la permission de l'auteur.

Ensemble, nous avons planté 400 arbres résistants à la sécheresse, surtout des amandiers sauvages et des arjans, des espèces capables de survivre à la rareté de l'eau et aux conditions climatiques difficiles caractérisant la région. Pour beaucoup d'enfants, c'était la première fois qu'ils plantaient un arbre de leurs propres mains dans les montagnes qu'ils ne voyaient d'habitude que de loin.

« Les mêmes enfants qui s’affrontaient jadis autour du ping-pong rivalisent aujourd'hui pour planter davantage d’arbres » a déclaré en riant la mère d'un enfant de la localité, tandis qu'elle regardait son fils transporter un jeune arbre en haut de la colline. « Cela a changé leur perception de notre terre, » ajouta t-elle.  

Des bénévoles au moment de commencer l'activité de plantation de semence dans la région de Khorrambid, province de Fars

L'atmosphère était joyeuse et émouvante. Les familles nous ont dit qu'elles ressentaient de la « gratitude » pour la terre, et beaucoup de jeunes joueurs ont déclaré qu'ils considéraient désormais les collines et les forêts environnantes comme faisant partie de leur responsabilité, et non plus seulement comme un décor. 

Plusieurs participants ont voulu connaitre la date prévue pour la prochaine séance, tout en suggérant la création d'une petite communauté forestière au cours des prochaines années à venir. Ces activités environnementales se poursuivront avec la hausse du nombre de pratiquants de tennis de table. 

Un bénévole semant des graines dans le sol sec de la région de Nobekuh. Image utilisée avec la permission de l'auteur.

Dans les futures semaines, notre association s'apprête à signer un protocole d'accord officiel avec le ministère local de l'environnement pour pérenniser ces activités conjointes et illustrer que même une modeste association sportive d'une région éloignée pouvait contribuer à la préservation de la nature tout en renforçant la cohésion communautaire.


Réinventer la beauté et l'humour : Marc Dennis explique comment transformer des chefs-d'œuvre en conversations vivantes

Fri, 19 Dec 2025 00:51:43 +0000 - (source)

« Mon credo en tant que peintre a toujours été de frapper l'œil et de séduire l'esprit »

Initialement publié le Global Voices en Français

Marc Dennis, He loves me, he loves me not (The transfiguration of snow white), 2019, oil on linen, 56x74 inches

Marc Dennis, « He Loves Me, He Loves Me Not » (Il m'aime, il ne m'aime pas) (La transfiguration de Blanche-Neige), 2019. Huile sur toile de lin, 142 × 187 cm (56 × 74 pouces). Photo gracieusement fournie par l'artiste.

L'été dernier, lors d'une visite chez un ami à Savannah, en Géorgie, mon attention a immédiatement été attirée par ce qui semblait être l'emblématique Betty de Gerhard Richter, à la différence près que dans cette version, un chat était en train de bondir au milieu de la composition. L'œuvre, réalisée par l'artiste américain Marc Dennis, se distinguait parmi une remarquable collection d'art contemporain par son étrange subtilité et sa provocation discrète.

Cette découverte a éveillé mon intérêt pour le travail de Dennis et a donné lieu au présent entretien, lors de ma rencontre avec cet artiste qui, en célébrant l'acte de voir, nous rappelle que la plus haute vocation de l'art est peut-être d'éveiller l'émerveillement dans le quotidien.

Né en 1974 à Danvers, dans le Massachusetts, Marc Dennis a obtenu une licence en beaux-arts à la Tyler School of Art and Architecture de la Temple University à Philadelphie, puis une maîtrise à l’university of Texas à Austin. Basé à Manhattan, avec un atelier également à Montclair, dans le New Jersey, Dennis s'est forgé une carrière unique qui allie maîtrise classique et esprit contemporain. Ses peintures ont été présentées dans ArtNews, Art in America, Vulture et Whitehot Magazine of ContemporaryArt, entre autres. Dans de précédents interviews, il a expliqué comment ses souvenirs d'enfance, ses voyages et sa fascination précoce pour la nature ont façonné sa vision artistique.

Marc Dennis, “<em>Richter’s Cat</em>,” 2021, oil on linen, 34 x 27 inches [≈ 86 × 68 cm]. Picture courtesy of the artist.

Marc Dennis, Richter’s Cat » (Le chat de Richter), 2021. Huile sur toile de lin, 86 × 68 cm (34 × 27 pouces). Photo gracieusement fournie par l'artiste.

Le travail de Dennis s'inscrit dans le courant de l'hyperréalisme : des peintures à l'huile méticuleusement réalisées qui font référence aux maîtres anciens tout en y insufflant humour, ironie et tension moderne. Dans son art, l'humour sert à la fois de critique et de charme ; des animaux, des fleurs et des gestes espiègles, comme un chat bondissant sur un Caravage, insufflent une vitalité nouvelle aux icônes solennelles de l'histoire de l'art.

Les peintures de Dennis sont accessibles tout en étant intimes, invitant les spectateurs à un dialogue entre maîtrise et joie. Dans un monde de l'art contemporain souvent éloigné des émotions du public, son appréciation de la vie, de la nature, des animaux et du rire donne naissance à des œuvres à la fois sophistiquées et profondément humaines. En fusionnant des chefs-d'œuvre avec de nouveaux éléments fantaisistes, il donne au public une raison de faire une pause, de sourire et de réimaginer ce que l'histoire de l'art peut signifier aujourd'hui.

Dans cet entretien avec Global Voices, Dennis revient sur sa dernière exposition, l'évolution de sa série Flower, son approche de l'hyperréalisme et de l'humour, la manière dont l'actualité influence sa créativité, ainsi que sa réflexion sur le succès et le rôle de l'art à l'ère de l'IA.

Ci-dessous, extrait de l'interview

Marc Dennis, "<em>Three Jews Walk Into a Bar,</em>” 2023, oil on linen, 80 x 60 inches [≈ 203 × 152 cm], Picture courtesy of the artist.

Marc Dennis, « Three Jews Walk Into a Bar » (Trois Juifs entrent dans un bar), 2023. Huile sur toile de lin, 203 × 152 cm (80 x 60 pouces), photo gracieusement fournie par l'artiste.

Omid Memarian (OM) : Jerry Saltz a écrit que dans « Three Jews Walk Into a Bar » (Trois juifs entrent dans un bar), vos personnages hassidiques « envahissent le tableau… comme s'ils ne regardaient pas le passé, mais l'avenir ». Quelle est votre philosophie lorsque vous reprenez des œuvres célèbres telles que « Un bar aux Folies Bergère » de Manet, et quel dialogue espérez-vous susciter entre vos peintures, l'histoire de l'art occidental et les questions d'identité ?

Marc Dennis (MD) : En tant qu'artiste, j'ai presque toujours eu pour intention de créer un espace dans la peinture où les spectateurs puissent s'intégrer, afin qu'ils ne se contentent pas de regarder l'œuvre, mais qu'ils participent activement à l'expérience, en quelque sorte. J'appelle cela le « premier plan invisible ». Quant au canon de l'art occidental, mon travail intègre les maîtres anciens dans des décors contemporains afin de détailler la relation entre l'art classique et l'environnement et le climat dans lesquels nous vivons aujourd'hui. Mon intention générale est de repenser le passé et le présent ensemble afin de créer quelque chose de nouveau.

Marc Dennis, "Three Jews Walk Into a Bar,” 2023, oil on linen, 60 x 58 inches [152 × 147 cm], Picture courtesy of the artist.

Marc Dennis, « Three Jews Walk Into a Bar » (Trois Juifs entrent dans un bar), 2023. Huile sur toile de lin, 152 × 147 cm (60 × 58 pouces). Photo gracieusement fournie par l'artiste.

OM : Votre enfance, vos voyages et vos expériences de vie ont certainement façonné votre sensibilité visuelle et les histoires que vous racontez. 

MD : Mes souvenirs d'enfance, tout comme ceux que je fabrique avec mes enfants (aujourd'hui adolescents), sont essentiels à mon développement continu en tant qu'artiste. Je m'appuie beaucoup sur mes souvenirs, car ils font partie intégrante de ma personnalité. Je me souviens d'une multitude de leçons et d'expériences vécues à l'école d'art, de mon intérêt intense et passionné pour les maîtres anciens alors que la plupart de mes camarades de classe ne s'intéressaient qu'à l'art contemporain, à mes expériences avec une grande variété de médiums, qui m'ont finalement conduit à la peinture à l'huile et aux méthodes des maîtres anciens.

J'ai également vécu à Rome dans le cadre d'un programme à l'étranger organisé par la Tyler School of Art de la Temple University, et j'ai été époustouflé par toutes ces œuvres qui m'ont marqué visuellement et séduit intellectuellement. Cette expérience m'a poussé à comprendre non seulement les techniques picturales du Caravage, de Raphaël et du Titien (lors de mon séjour d'un mois à Venise), mais aussi comment interpréter un récit ancien pour en tirer des concepts nouveaux.

Marc, Dennis, “This Must Be the Placer,” 2025, oil on linen, 51.75 x 41 inches [≈ 131 × 104 cm], Picture courtesy of the artist.

Marc, Dennis, « This Must Be the Place » (Ce doit être ici), 2025. Huile sur toile de lin, 131 × 104 cm (51,75 × 41 pouces). Photo gracieusement fournie par l'artiste.

OM : L'hyperréalisme exige une précision, un contrôle et une attention aux détails étonnants. Pourquoi avez-vous choisi cette technique plutôt que d'autres (abstraction, expressionnisme, etc.) ?

MD : Depuis mon enfance, j'ai toujours été fasciné par les animaux, les arbres, les plantes, les fleurs, etc., en gros par toutes les formes de la nature. Je voulais dessiner beaucoup de choses, des lézards et des crapauds aux plantes et aux fleurs, en passant par les tamias et les zèbres, et mon objectif était de les représenter de la manière la plus authentique et réaliste possible afin que les spectateurs puissent immédiatement reconnaître et s'identifier à mon sujet. J'ai beaucoup travaillé sur les formes, les valeurs, les tons, etc., afin de capturer tout ce que je voyais, ce qui m'a naturellement conduit à l'hyperréalisme comme style permettant d'exprimer avec précision la beauté de la nature dans mon travail. Il est toujours important pour moi de bien rendre les choses avant de prendre des libertés. Après tout, je ne suis pas un photoréaliste et je ne me fie pas entièrement aux photographies comme référence ou source d'inspiration. Pour moi, il est très important de prendre des libertés créatives et de repousser les limites.

OM : Plus précisément, pour la série « Three Jews Walk Into a Bar » (Trois Juifs entrent dans un bar), quelle était votre idée derrière la juxtaposition de personnages hassidiques avec « Un bar aux Folies-Bergères » de Manet? Comment avez-vous conçu les compositions ? Comment voyez-vous la tension entre les codes rituels/religieux des personnages hassidiques et la modernité laïque représentée par Manet, et quelles réactions espérez-vous susciter ?

MD : Je fais des recherches et j'enseigne sur l'Holocauste depuis plus de 20 ans, en me concentrant sur les œuvres d'art réalisées par les prisonniers dans les camps de concentration nazis. Au cours de mes recherches, j'ai découvert l'humour juif, qui existait avant la Seconde Guerre mondiale et après l'Holocauste, lorsque de nombreux Juifs sont venus en Amérique et ont fait carrière comme humoristes ou comédiens à Hollywood. L'humour est ancré dans notre ADN. Et pour être honnête, je pense que je peux moi aussi être drôle, enfin, parfois, c'est sûr ! Je voulais créer une œuvre qui soit, à tous égards, une plongée profonde dans mon ascendance et mon arbre généalogique, et l'humour en est une partie importante.

Je pensais que le postulat ou l'infrastructure de mon idée serait la plus vieille blague du monde : un rabbin, un prêtre et un moine bouddhiste entrent dans un bar… ou un rabbin, un pasteur et un imam entrent dans un bar… ou, enfin, vous voyez l'idée : trois personnes, quelles qu'elles soient, entrent dans un bar. J'ai choisi trois Juifs, car l'œuvre parle de moi, et j'ai choisi le tableau le plus célèbre représentant un bar comme décor ! C'est de l'or comique ! « De l'or, Jerry, de l'or ! » (citation célèbre de la série Seinfeld ( NDT)). Vous voyez ce que je veux dire ? Je dirais que cette série intitulée « Trois Juifs entrent dans un bar » est « plutôt, plutôt, plutôt bonne ». Si vous voyez ce que je veux dire, encore une fois.

Marc Dennis, “Giotto’s Fy,” 2024, oil on linen, 72 x 96 inches

Marc Dennis, « Giotto’s Fly » (Oiseaux et papillons de Giotto), 2024, huile sur toile de lin, 182,88 × 243,84 cm. Photo gracieusement fournie par l'artiste.

OM : Jerry Saltz commente l'exposition : « une blague, d'accord. Mais est-ce drôle ? » Il affirme également qu'il n'aime pas nécessairement les peintures, mais qu'il ne peut s'empêcher d'y penser. Quelle est votre réaction face à une telle ambivalence dans la critique ? Comment gérez-vous les éloges, les critiques ou les réactions mitigées, principalement lorsqu'elles portent sur les dimensions esthétiques par opposition aux dimensions idéologiques ?

MD : Je respecte tous les commentaires ; après tout, aucun artiste ne peut contrôler les réactions à son œuvre, mais simplement guider ou suggérer une réponse spécifique — et même cela est difficile. Mon travail est largement ouvert à l'interprétation, et la réaction de Jerry était authentique et sincère. C'est un mensch, comme moi, et il n'a pas besoin d'« aimer » l'oeuvre ; le fait qu'il admette qu'il ne peut s'empêcher d'y penser est vraiment génial et, indirectement, un éloge — une façon très juive de voir les choses, d'ailleurs. Pour répondre à votre question de manière plus générale, j’aime les compliments et j'apprécie tous ceux qui prennent le temps de s'arrêter devant ma peinture. De manière générale, comme nous l’avons appris en grandissant, de nos parents ou de nos grands-parents… si vous n'avez rien de gentil à dire, ne dites rien du tout. Passez simplement à autre chose.

OM : Compte tenu de l'actualité sociale, politique, religieuse et culturelle, y a-t-il quelque chose qui influence directement votre travail en ce moment ? Comment voyez-vous votre processus créatif réagir ou résister à ces événements ?

MD : Nous vivons une époque de plus en plus controversée, et en tant qu'artiste juif, il est important pour moi de représenter non seulement mon héritage, mais aussi ma compréhension contemporaine du judaïsme, car ce n'est pas quelque chose que je vois reflété. En ce qui concerne le changement climatique, un sujet auquel je pense beaucoup, certaines de mes œuvres abordent la destruction progressive de notre belle planète. Je ne sais pas toujours ce qui va ressortir de mon travail, remarquez. Souvent, la plupart du temps, les gens voient des choses qui ne m'ont pas effleuré l'esprit, et c'est un élément très important et amusant dans les réactions à mon art. J'adore entendre ce que les autres voient et ressentent dans mon oeuvre.

Marc Dennis, “Ever After,” 2025, oil on linen, 50.75 x 41.75 inches [≈ 128 × 106 cm], Picture courtesy of the artist.

Marc Dennis, « Ever After » (pour toujours), 2025. Huile sur toile de lin, 128 × 106 cm (50,75 × 41,75 pouces). Photo gracieusement fournie par l'artiste.

OM : Que signifie pour vous, en tant qu'artiste, « réussir » ? Est-ce la visibilité, la reconnaissance, la récompense financière ou quelque chose de plus profond ? Et dans votre cas, après « deux décennies en marge du monde de l'art », pour citer un critique, comment votre conception du succès a-t-elle évolué ?

MD : Pour moi, le succès a toujours été relatif, à chaque étape de ma carrière, même lorsque j'étais enfant et que je dessinais des oiseaux et des lézards au bord de ma piscine pendant les quatre années que j'ai passées à Porto Rico. Si j'avais un objectif en tête, je le poursuivais et faisais de mon mieux pour l'atteindre. Dans ma vie, j'ai créé beaucoup d'œuvres d'art qui n'ont pas connu le succès. J'ai également créé beaucoup d'œuvres d'art qui ont connu le succès, et je suis aujourd'hui la même personne que lorsque j'étais enfant. Je fais de mon mieux dans le temps qui m'est imparti et j'ai le sentiment que je n'ai pas encore réalisé ma meilleure œuvre. J'aborde chaque peinture avec la détermination de la rendre meilleure que la précédente. Jusqu’ici, tout va bien.

OM : La question de l'IA dans l’art est de plus en plus d’actualité. Comment voyez-vous les progrès de l'IA (dans la génération d'images, dans les outils qui simulent le style ou la composition) influencer les artistes qui travaillent avec l'hyperréalisme, l'artisanat et une technique magistrale ?

MD : Ma réponse à cette question est simple, et je n'y ai pas beaucoup réfléchi, mais je suis presque certain, étant donné ce que je sais des maîtres anciens, que si Léonard de Vinci, le Caravage et Vermeer étaient encore en vie aujourd'hui, ils utiliseraient l'IA. Et si je ne me trompe pas, Vermeer et Léonard de Vinci avaient en fait plus de 300 croquis dans leurs archives sur la façon de construire une camera obscura. En résumé, la technologie a toujours été adoptée par les créatifs ! Donc voilà.

Marc Dennis, “In Our World,” 2024, oil on linen, 52 x 38 inches [≈ 132 × 96 cm], Picture courtesy of the artist.

Marc Dennis, « In Our World » (Notre monde), 2024. Huile sur toile de lin, 132 × 96 cm (52 x 38 pouces). Photo gracieusement fournie par l'artiste.

OM : Parmi vos œuvres les plus célèbres, on trouve vos natures mortes hyperréalistes, vos bouquets de fleurs et vos œuvres plus figuratives/portraits. Pouvez-vous choisir quelques-unes de vos œuvres préférées (passées ou présentes) et nous dire ce qui les rend spéciales à vos yeux ?

MD : Ah ! Question intéressante ! C’est comme si on me demandait quel est mon enfant préféré ; j'aime tous mes enfants de la même façon, mais certaines de mes œuvres me touchent différemment. Dans l'ensemble, mes œuvres préférées sont celles que je crée dans mon atelier, qui reprennent mes thèmes classiques de natures mortes, de bouquets floraux et de références à l'histoire de l'art d'une manière fraîche et passionnante. Ces nouvelles œuvres pourront être admirées lors des prochains salons : Art Basel Miami Beach et Untitled à South Beach, Miami, en décembre 2025, et Art Singapore en janvier 2026. En parlant de 2026, mes dernières œuvres feront également partie de deux expositions individuelles à venir : Anat Ebgi Gallery à Los Angeles, dont l'ouverture est prévue en février 2026 pour coïncider avec Frieze, LA, et Harper's Gallery, New York, dont l'ouverture est prévue la première semaine de septembre 2026 pour coïncider avec The Armory Show à New York. Notez bien ces dates.

Marc Dennis, "Where the Sun Hits the Water", 2021, oil on linen, 60x57 inches [≈ 152 × 144 cm], Picture courtesy of the artist.

Marc Dennis, « Where the Sun Hits the Water » (Là où le soleil touche l'eau), 2021. Huile sur toile de lin, 152 × 144 cm (60 × 57 pouces). Photo gracieusement fournie par l'artiste.

OM : Le portrait incarne depuis longtemps à la fois la beauté et le pouvoir. Dans vos portraits, comment équilibrez-vous ou créez-vous une tension entre ces deux notions ? Comment la beauté sert-elle le pouvoir, ou comment le pouvoir subvertit-il la beauté ? 

MD : Mon credo en tant que peintre a toujours été de frapper l'œil et de séduire l'esprit. Je ne réfléchis pas trop à la beauté et au pouvoir ; je fais confiance à mon instinct. Les découvertes médicales concernant les biosphères intestinales et l'idée que l'intestin possède son propre cerveau ou esprit sont valides, du moins à mon avis. C'était censé être drôle, mais c'est en grande partie vrai, car je me fie beaucoup à mon instinct pour guider ma production créative.

OM : Votre série Flower (Fleur) est saisissante par sa luxuriance et son charme presque hypnotique. Qu'est-ce qui vous attire vers les fleurs en tant que sujet ? 

MD : L'universalité des fleurs en tant que lien avec les moments importants de la vie humaine m'intéresse depuis toujours, depuis la première fois où j'ai épinglé une fleur sur la robe de ma cavalière de prom, jusqu’aux fleurs lors de mariages, funérailles, bar-mitsvahs, baptêmes, Saint-Valentin, naissances, décès, etc. — la liste est infinie. En tant qu'artiste qui fréquente les musées depuis mes études d'art, j'ai toujours été attiré par les peintures de « Memento Mori » et « Vanitas », et cet intérêt ne fait que croître. Du fond du cœur, je crois que le monde a besoin de plus de fleurs.

Marc Dennis, "Caravaggio's Cat,” 2021, oil on linen, 32 x 34 inches [≈ 81 × 86 cm], Picture courtesy of the artist.

Marc Dennis, « Caravaggio's Cat » (Le chat du Caravage), 2021. Huile sur toile de lin, 81 × 86 cm (32 x 34 pouces). Photo gracieusement fournie par l'artiste.

OM : Dans l'une de vos œuvres détournées les plus connues, vous avez peint un chat bondissant sur le tableau du Caravage intitulé « Corbeille de fruits ». Quelle était l'idée derrière ce geste de perturbation ludique ? Que pensez-vous qu'il se passe lorsque vous ajoutez de l'humour, de l'ironie ou même une touche de chaos dans la conversation avec des chefs-d'œuvre canoniques ?

MD : Encore une fois, je peux être drôle, et j'insuffle souvent mon sens de l'humour dans mes peintures, ou comme d'autres le diraient, mon sens du sarcasme, de l'esprit ou de l'ironie. Quoi qu'il en soit, j'aime mon sens de l'humour et j'aime le laisser s'exprimer de temps en temps. Pour cette peinture en particulier, j'ai imaginé un chat qui gênait le Caravage pendant qu'il travaillait, probablement dans un sous-sol, et qui, tombant sur lui, a décidé de faire ce que font les chats. Le résultat a été ma peinture du chat qui saute.

C'est un instant fugace qui fait sourire. Quelque chose de très important pour moi en tant qu'être humain. Il n'y a pas de force plus grande que l'amour, qui s'accompagne toujours de sourires et de rires.


Reconstruire Gaza : un défi pour le climat

Fri, 19 Dec 2025 00:42:53 +0000 - (source)

Rendre Gaza à nouveau habitable nécessitera un effort mondial d’une ampleur sans précédent

Initialement publié le Global Voices en Français

Destruction à Gaza. Des gens marchent vers des bâtiments.

Destruction à Gaza. Photo de Jaber Jehad Badwan sur Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers de pages Web en anglais]

Par Masum Mahbub

Un cessez-le-feu a enfin été signé [fr]. Les organisations humanitaires intensifient [fr] leurs opérations pour venir en aide aux familles confrontées à la famine, après près de deux années de bombardements et de blocus incessants. Le monde tourne désormais son attention vers la reconstruction [fr].

Mais la destruction de Gaza n’est pas seulement une tragédie humanitaire. Elle a déclenché l’une des catastrophes environnementales les plus graves du XXIᵉ siècle. Deux années de bombardements ininterrompus ont rasé des quartiers, empoisonné les sols et contaminé l’eau et l’air. Alors que le monde se prépare à reconstruire, il est essentiel de comprendre que le défi à venir n’est pas seulement humanitaire ou politique.

En tant que dirigeant d’une organisation qui œuvre depuis des décennies dans l’aide humanitaire d’urgence et la lutte contre le changement climatique, j’ai vu comment la dégradation de l’environnement peut briser une communauté. Cependant, ce que nous observons à Gaza est tout autre. Il ne s’agit pas simplement de dommages collatéraux : c’est la destruction délibérée et systématique d’un environnement tout entier.

Il s’agit d’un écocide, utilisé comme arme pour rendre la terre inhabitable et condamner toute possibilité future de société palestinienne autosuffisante.

Destruction systématique

Au cours de la dernière décennie, les Palestiniens de Gaza avaient accompli des progrès remarquables en matière de résilience climatique, et ce malgré un blocus étouffant. La ville avait développé l’une des plus grandes concentrations de panneaux solaires en toiture au monde, une solution communautaire à une crise énergétique fabriquée de toutes pièces. Ils développaient des plans pour gérer la rareté de l’eau et s’adapter au réchauffement climatique. Ces efforts témoignaient de leur persévérance, mais la campagne militaire israélienne a systématiquement effacé ces avancées.

Il ne s’agit pas d’actes de guerre aléatoires. L’anéantissement de près de 70 % des terres agricoles de Gaza, le déracinement d’oliveraies ancestrales, la destruction des conduites d’eau et l’élimination des cinq stations d’épuration sont autant de coups calculés portés aux fondements mêmes de la vie.

Lorsque les forces israéliennes pompent de l’eau de mer dans les tunnels souterrains, elles risquent d’empoisonner de manière permanente l’unique aquifère significatif de Gaza, principale source d’eau potable pour plus de deux millions de personnes. Lorsque les bombes détruisent les panneaux solaires installés sur les toits, elles coupent une source vitale d’électricité indépendante pour les foyers et les hôpitaux.

Un événement carbone monumental

Le coût environnemental dépasse largement les frontières de Gaza, créant une « empreinte carbone militaire » aux conséquences mondiales. Rien que durant les 60 premiers jours, le conflit a généré quelques 281 000 tonnes de CO₂, soit plus que l’empreinte annuelle combinée de plus de 20 des pays les plus exposés au dérèglement climatique.

Plus de 99 % de ces émissions proviennent des opérations aériennes et terrestres d’Israël. Et la facture climatique, elle, continuera de s’alourdir bien après la dernière explosion.

La reconstruction de Gaza s’annonce comme un événement carbone monumental. Rebâtir les quelque 100 000 bâtiments détruits pourrait libérer 30 millions de tonnes de CO₂ supplémentaires, soit l’équivalent des émissions annuelles d’un pays comme la Nouvelle-Zélande.

La famine qui se déroule à Gaza est une conséquence directe de cette guerre environnementale. Elle n’est pas qu’un effet secondaire du conflit : c’est un outil. Détruire les exploitations agricoles, anéantir 70 % de la flotte de pêche [fr], et contaminer les ressources en eau avec 130 000 m³ d’eaux usées non traitées par jour, c’est créer la famine. Lorsque l’on recouvre le territoire de 37 millions de tonnes de décombres toxiques et d’engins non explosés, la terre elle-même devient une menace pour ses habitants. L’air est saturé de béton pulvérisé, d’amiante et de métaux lourds. Avec des dizaines de milliers de corps en décomposition sous les décombres, les agents pathogènes continueront de s’infiltrer dans les sols et les nappes phréatiques pendant des années.

Comment rendre Gaza de nouveau habitable ?

Le coût de la reconstruction de Gaza est inédit. Il ne se limite pas à la pose de briques et de béton. Comment décontaminer un aquifère entier ? Comment restaurer une terre arable systématiquement rasée et empoisonnée au phosphore blanc ? Comment déblayer des millions de tonnes de débris saturés de substances cancérigènes ?

Rendre Gaza à nouveau vivable exigera un effort mondial d’une ampleur sans précédent, axé non seulement sur les infrastructures mais aussi sur une véritable restauration écologique en profondeur.

Reconstruire Gaza mettra à l’épreuve notre compassion, et notre conscience collective. Le cessez-le-feu a pu faire taire les bombes, mais il n’a pas mis fin aux dégâts infligés à la terre, à l’eau ou à l’atmosphère que nous partageons tous. Ce qui se passera ensuite montrera si le monde a tiré la moindre leçon de cette catastrophe.

Nous pouvons reconstruire des murs et des routes, ou nous pouvons reconstruire de manière responsable, en soignant l’environnement de Gaza et en tenant pour responsables ceux qui ont commis cet écocide et ce génocide.

Masum Mahbub est le directeur général de Human Concern USA

Que signifie le journalisme de paix pour les journalistes en Afrique de l’Est ?

Fri, 19 Dec 2025 00:38:12 +0000 - (source)

 Dans toute société, la première responsabilité du journalisme est d’informer, et non de prendre part à des négociations politiques complexes 

Initialement publié le Global Voices en Français

Un homme assis dans l'herbe prend une photo à Kampala, en Ouganda. Photo de Morriz 95. Libre d'utilisation via Pexels.

Cet article rédigé par Meagan Doll a été publié pour la première fois par Peace News Network le 8 septembre 2025. Une version révisée est reproduite par Global Voices dans le cadre d’un accord de partenariat médiatique.

Face aux nombreux conflits prolongés dans le monde — comme au Soudan du Sud, en Ukraine ou à Gaza — la couverture médiatique des crises reste une préoccupation majeure pour les professionnels de l’information et les acteurs du maintien de la paix. Le journalisme est depuis longtemps reconnu pour sa capacité à dévoiler des vérités cachées, à responsabiliser les détenteurs du pouvoir et à raconter des histoires d’intérêt public. Pourtant, malgré ces atouts, les recherches sur le rôle des médias en période de conflit présentent un constat moins positif. Elles montrent en grande partie que ce type de couverture tend à attiser les tensions et à verser dans le sensationnalisme, alimentant parfois le cynisme et les attitudes négatives envers les groupes marginalisés.

Certains ont proposé le journalisme de paix comme approche alternative de reportage. Développé par le sociologue et chercheur en paix norvégien Johan Galtung, le journalisme de paix met l’accent sur les causes structurelles des conflits, les interactions entre multiples parties et les possibilités de construction de la paix, notamment grâce à une attention minutieuse portée au choix des mots et aux cadres narratifs adoptés. Bien entendu, ces principes ne sont généralement ni enseignés de manière uniforme dans les formations en journalisme, ni systématiquement acquis sur le terrain.

Plutôt, les principes du journalisme de paix sont souvent transmis aux professionnels des médias par le biais de formations ou d’ateliers spécialisés, dont un grand nombre sont organisés en Afrique de l’Est et au-delà. Mais que retirent réellement les journalistes qui participent à ces formations, et quelles en sont les implications pour la couverture des conflits ?

Ce que le journalisme de paix signifie pour les journalistes de paix en Afrique de l’Est

En Afrique de l’Est, la signification du journalisme de paix pour les journalistes de paix varie selon les contextes. Une étude basée sur des entretiens avec des praticiens ayant suivi des formations en journalisme de paix au Kenya, au Rwanda, au Soudan du Sud et en Ouganda a montré que ces journalistes percevaient le journalisme de paix de deux manières principales : soit comme un reportage centré sur les communautés affectées par le conflit, soit comme une analyse axée sur les politiques visant à résoudre ce conflit. Ces perceptions étaient étroitement liées à la stabilité de leur situation professionnelle. Ainsi, les journalistes débutants ou ceux exerçant dans des zones isolées et peu dotées en ressources privilégiaient une approche mettant l’accent sur les victimes de la violence et sur la promotion de la réconciliation. En revanche, les professionnels expérimentés et ceux travaillant au sein d’organisations médiatiques mieux dotées en moyens concentraient leurs reportages sur des recommandations politiques destinées à des publics d’élite, incluant souvent des interventions de tiers.

Perceptions du journalisme de paix

Que signifient ces différentes perceptions du journalisme de paix pour le reportage sur les conflits et le maintien de la paix ?

Tout d’abord, il convient de souligner que le journalisme de paix comprend plus d’une dizaine de pratiques largement reconnues, et que des interprétations variées doivent être reconnues, voire anticipées. Les reportages mettant en avant des solutions politiques et ceux centrés sur l’impact au niveau des communautés contribuent tous deux à la narration propre au journalisme de paix, sans que l’un soit nécessairement supérieur à l’autre. Ces différentes compréhensions mettent plutôt en évidence la nécessité de formations et de lignes directrices tenant compte des contraintes professionnelles des journalistes.

Les ateliers de reportage sur les conflits les plus appropriés ou efficaces devraient, par exemple, adapter leur contenu au type de poste occupé par les professionnels des médias, en tenant compte des réalités spécifiques de leur travail. Cela pourrait inclure, par exemple, des ateliers de journalisme de paix destinés aux superviseurs chargés principalement de l’encadrement du travail des autres, tandis que les journalistes sur le terrain bénéficieraient davantage d’outils concrets liés au journalisme de paix, tels que des guides de sécurité ou des formations à l’entretien. Ces considérations peuvent également être étendues aux identités sociales et culturelles des journalistes, certaines pratiques pouvant revêtir de nouvelles significations ou poser des défis particuliers pour les femmes ou dans certains environnements religieux.

Implications plus larges pour le maintien de la paix

En ce qui concerne les implications plus larges pour le maintien de la paix, la diversité des compréhensions du journalisme de paix parmi les journalistes souligne une vérité fondamentale dans les études sur la paix et la gestion des conflits : le journalisme n’est qu’un élément du puzzle.

Pour parvenir à une paix durable et transformative, les acteurs de nombreux secteurs doivent s’engager en faveur de la non-violence et de la justice. Certains ont critiqué le journalisme de paix en partant de l’idée erronée que les médias devraient, à eux seuls, gérer les conflits. La diversité des perceptions et des pratiques des journalistes en matière de journalisme de paix rappelle qu’il ne s’agit pas d’une solution miracle capable, à elle seule, d’instaurer la paix ou de mettre fin aux conflits.

La première responsabilité du journalisme dans toute société est d’informer — et non de participer à des négociations politiques complexes ou d’élaborer des plans de paix — même si la manière dont les professionnels des médias traitent ces sujets peut indéniablement influencer la perception qu’a le public de leur importance et de leur faisabilité.

La diversité des perceptions et des expériences que les journalistes apportent au reportage sur les conflits ne doit pas être perçue comme un obstacle à un journalisme de paix complet et éthique. Au contraire, ces perspectives constituent un atout pour présenter les faits sous différents angles et points de vue, contribuant ainsi à soutenir les forces de maintien de la paix, les responsables publics et les organisations multilatérales dans l’élaboration de solutions créatives en matière de résolution des conflits.

À l’extrême, pour autant de journalistes couvrant un conflit donné, autant d’histoires et de cadrages uniques peuvent être produits, permettant ainsi d’éviter les pièges courants du journalisme de guerre traditionnel. En réalité, très peu de conflits ont été résolus grâce à des solutions uniques et miracles ; cette diversité de perceptions et de compréhensions pourrait donc s’avérer essentielle pour résoudre des conflits qui semblent par ailleurs insolubles à travers le monde.


L’IA à l’épreuve de l’inclusion : quelle place pour la communauté LGBTQ+ ?

Fri, 19 Dec 2025 00:30:14 +0000 - (source)

Une grande partie des informations auxquelles les modèles ont accès concernant la communauté LGBTQ+ est façonnée par des stéréotypes.

Initialement publié le Global Voices en Français

Au fil des années, l’intelligence artificielle (IA) semble s’imposer toujours davantage dans notre quotidien. À travers le monde, les populations se familiarisent progressivement avec les rouages de cette innovation et commencent à en percevoir les bénéfices potentiels. Une enquête mondiale récente menée par l’institut d’études de marché Ipsos révèle ainsi que 55 % des personnes interrogées estiment que les solutions reposant sur l’IA présentent davantage d’avantages que d’inconvénients. De tels résultats montrent clairement que, malgré les inquiétudes qu’elle suscite, cette technologie continue de fasciner le grand public. Les entreprises ne s’y sont pas trompées, mettant en avant l’efficacité et la facilité d’utilisation de leurs produits pour séduire les consommateurs. Et au regard de l’essor spectaculaire des investissements privés dans l’IA au cours de la dernière décennie, tout porte à croire que ce discours a trouvé un écho favorable.

Cependant, tout le monde ne partage pas cet enthousiasme. Les membres de la communauté lesbienne, gay, bisexuelle, transgenre et queer+ (LGBTQ+) se montrent notamment plus attentifs aux dérives associées à l’intelligence artificielle. Nombre de ces problématiques trouvent leur origine dans les données utilisées pour entraîner les modèles, souvent imprégnées de stéréotypes et d’idées reçues sur les personnes LGBTQ+. Mais les effets « hors ligne » de l’IA se révèlent tout aussi préoccupants. L’intégration de ces technologies dans des systèmes spécifiquement conçus pour identifier et surveiller les membres de la communauté suscite, par exemple, de vives inquiétudes. De la conception à la mise en œuvre, ces enjeux illustrent la manière dont les outils dopés à l’IA s’avèrent bien souvent plus nuisibles que bénéfiques pour les personnes LGBTQ+. En l’absence de garde-fous stricts encadrant l’usage de ces technologies, beaucoup risquent de les percevoir comme bien plus dangereuses qu’utiles.

La numérisation des stéréotypes existants

Pour comprendre comment l’intelligence artificielle peut nuire aux personnes LGBTQ+, il faut d’abord s’intéresser aux données sur lesquelles les modèles sont entraînés. Le média Wired a ainsi mis en lumière le fait que, lorsqu’on leur demande de représenter des membres de cette communauté, des outils populaires de génération d’images produisent des résultats réducteurs. À titre d’exemple, Midjourney dépeint régulièrement les femmes lesbiennes comme des figures austères, couvertes de tatouages. Ces représentations simplistes (et souvent offensantes) trouvent en grande partie leur origine dans les données collectées sur Internet. Une grande partie des informations accessibles aux modèles concernant la communauté LGBTQ+ est en effet imprégnée de stéréotypes. Dès lors, des solutions comme Midjourney ont de fortes chances de reproduire, voire d’amplifier, ces biais dans leurs productions visuelles. Si certaines pistes, comme une meilleure labellisation des données, peuvent améliorer la précision des modèles, elles risquent toutefois de se heurter à un obstacle de taille : l’ampleur considérable des contenus stigmatisants et dénigrants disponibles en ligne.

Les représentations biaisées de la communauté LGBTQ+ produites par les modèles d’IA ne constituent pas un phénomène isolé. Bien au contraire, de nombreux outils d’intelligence artificielle aujourd’hui dominant sur le marché génèrent des contenus défavorables à ce groupe. Dans un rapport consacré à l’analyse des postulats qui sous-tendent les grands modèles de langage (LLM), l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a mis en évidence l’influence marquée de normes hétéronormatives sur des outils largement utilisés, tels que Llama 2 de Meta ou GPT-2 d’OpenAI. Selon cette étude, ces modèles ont produit des contenus négatifs à l’égard des personnes homosexuelles dans plus de la moitié des simulations menées. Les conclusions de l’UNESCO ne se contentent pas de souligner l’homophobie omniprésente dans les données d’entraînement des principales solutions d’IA générative : elles révèlent également l’incapacité des grands développeurs à apporter des réponses efficaces à un problème aussi profond que systémique.

L'essor des technologies de surveillance

Les préjudices que l’intelligence artificielle peut infliger aux personnes LGBTQ+ ne se limitent pas au seul espace numérique. Des systèmes d’IA prétendant détecter le genre des individus dans les lieux publics suscitent ainsi de vives inquiétudes. L’association belge Forbidden Colours, engagée dans la défense des droits LGBTQ+, a mis en lumière les implications alarmantes des outils dits de « reconnaissance automatique du genre » (Automatic Gender Recognition, AGR). Ces solutions analysent des contenus audiovisuels (notamment des images issues de caméras de surveillance) afin de déterminer le genre d’une personne à partir d’éléments tels que les traits du visage ou les caractéristiques vocales. Présentés comme des technologies de pointe, ces dispositifs posent pourtant des problèmes fondamentaux. Comme le souligne l’organisation, il est impossible de déterminer la manière dont une personne comprend ou vit son genre en se fondant uniquement sur son apparence ou sa façon de s’exprimer. Concevoir des outils qui classent les individus selon ces critères arbitraires relève ainsi, au mieux, d’une approche erronée et, au pire, d’une dérive dangereuse.

Malgré ces lacunes manifestes, les systèmes de reconnaissance automatique du genre (AGR) comptent des défenseurs particulièrement virulents. Ce sont notamment des gouvernements ouvertement hostiles à la communauté LGBTQ+ qui ont choisi d’y recourir, justifiant souvent leur décision au nom de la sécurité publique. À ce titre, Politico Europe a rapporté que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a autorisé l’utilisation de dispositifs biométriques reposant sur l’IA lors des événements Pride organisés dans le pays. Le dirigeant d’extrême droite a affirmé que ces mesures visaient à protéger les enfants de ce qu’il qualifie « d’agenda LGBTQ+ ». En pratique, cette décision offre surtout au gouvernement et aux forces de l’ordre les moyens de surveiller artistes, militants et simples citoyens participant à ces rassemblements. Si cette politique fait actuellement l’objet d’un examen par plusieurs institutions de l’Union européenne, sa mise en œuvre constitue d’ores et déjà un rappel saisissant de la manière dont l’intelligence artificielle peut être instrumentalisée pour intimider les figures LGBTQ+ engagées dans des dynamiques de mobilisation et de changement.

Pour un nouveau cadre technologique

Pour les membres de la communauté LGBTQ+, les compromis liés à l’intelligence artificielle sont particulièrement lourds. Si cette technologie innovante peut constituer un progrès global pour une large partie de la population, elle soulève des enjeux spécifiques susceptibles d’affecter de manière disproportionnée les personnes queers. Des outils courants, tels que les générateurs d’images et de textes, ont ainsi été identifiés comme véhiculant (et recyclant) des stéréotypes préjudiciables sur les réalités LGBTQ+, difficiles à éradiquer totalement. Au-delà de l’espace numérique, le déploiement de l’IA dans le monde « hors ligne » fait également peser des risques majeurs. Son intégration dans des dispositifs de surveillance, souvent avec pour objectif explicite d’assigner un genre aux personnes prises dans ces filets technologiques, constitue une atteinte directe à la vie privée. Pris dans leur ensemble, ces exemples montrent que nombre de solutions d’IA qui ont transformé notre quotidien n’ont tout simplement pas été conçues en tenant compte de l’ensemble des individus.

Face à cette dynamique préoccupante, les responsables de tous les secteurs doivent agir pour inverser la tendance. Cela passe d’abord par la mise en place de partenariats étroits entre les développeurs et les parties prenantes issues de la communauté LGBTQ+. Une collaboration constructive permettrait de s’assurer que les données utilisées pour entraîner les modèles d’IA reflètent plus fidèlement les réalités vécues par les personnes queer. Elle devrait également s’accompagner de garde-fous solides afin d’empêcher l’utilisation abusive de l’IA à des fins de surveillance ciblant cette communauté. Les systèmes intégrant des capacités de détection du genre devraient, à ce titre, être strictement interdits, dans la mesure où ils portent atteinte au droit fondamental à la vie privée. Enfin, il est essentiel que les personnes LGBTQ+ soient consultées à toutes les étapes du cycle de développement des outils, de la conception au déploiement. Une telle coopération contribuerait non seulement à réduire les multiples risques associés à l’IA, mais aussi à renforcer la probabilité que cette technologie soit perçue, par les membres de la communauté, comme une véritable valeur ajoutée plutôt que comme une menace.


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