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« Remettre l'humain au centre de l'IA »

Wed, 17 Jun 2026 15:27:29 +0000 - (source)

Mettre « l'humain » au centre de l'IA revient souvent à privilégier une définition étroite de l'humain

Initialement publié le Global Voices en Français

Image of a leafless tree under a pink sky. Image by Xonorika Kira for The Association for Progressive Communications (APC), used with permission.

Image fournie par Xonorika Kira pour l'Association pour le progrès des communications (APC), utilisée avec permission.

Par Xonorika Kira

Cet article fait partie de la série « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » une collaboration entre Global Voices, l'Association pour le progrès des communications (APC) et GenderIT. Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies. Vous pouvez suivre la série sur APC.org, GenderIT.org et globalvoices.org. Elle fait aussi partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices.Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

J'entretiens une relation compliquée avec l'appel à « remettre l'humain au centre » de l'intelligence artificielle. À première vue, ça ressemble à une correction humaniste à la mécanisation croissante du vivant. Cependant, le problème a une généalogie complexe. Pendant des siècles, d'innombrables formes d'intelligence non humaine — des systèmes d'animaux et écologiques aux intelligences ancestrales et spirituelles — ont été ignorées ou subordonnées au sein d'une hiérarchie construite autour d'une conception étroite de « l'humain ». Cette notion a historiquement été structurée par la suprématie blanche, le patriarcat, le validisme et la cis-hétéronormativité. Elle présuppose que la subjectivité rationnelle, productive et autonome constitue la norme humaine universelle.  Mettre « l'humain » au centre de l'IA revient souvent à mettre au centre ce modèle particulier.

Mon malaise provient également de la manière dont la distinction entre le naturel et l'artificiel façonne les frontières morales quant à qui ou quoi est compté comme réel, incarné ou vivant.  Cette distinction a longtemps influencé les formes politiques et culturelles d'altérisation — non seulement envers les machines ou les non-humains, mais aussi envers les personnes dont le corps, le genre ou les capacités sont socialement perçus comme « contre nature ». La hiérarchie entre naturel et artificiel n'est donc pas neutre ; c'est un cadre moral qui encadre l'humanité elle-même.

En recentrant l'humain dans l'IA, nous risquons de rétablir cette hiérarchie plutôt que de la déconstruire. Nous risquons de réinscrire les mêmes frontières épistémologiques qui déterminent quelle intelligence, créativité ou capacité d'action compte. Et si, au lieu de recentrer l'humain, nous élargissions notre conception des relations — en reconnaissant que l'intelligence, la conscience et la sollicitude prennent des formes multiples et emmêlées à travers les espèces, les systèmes et les réseaux technologiques ? Il ne s'agit pas d'idéaliser les machines ou d'effacer l'expérience humaine, mais plutôt de reconnaître que nous n'avons jamais été séparés de l'artificiel ni du planétaire pour commencer.

En même temps, je comprends pourquoi le discours sur le « recentrage de l'humain » a gagné en popularité. L'écosystème mondial des géants de la tech a en effet envahi la vie collective, automatisant les processus cognitifs, créatifs et affectifs qui dépendaient autrefois de la coopération et du travail humains. Depuis au moins 2022, l'accélération  du calcul planétaire a intensifié la crainte d'être remplacés — non seulement pour les emplois, mais aussi la perception, la créativité et le sens lui-même. Ces inquiétudes sont bien réelles. L'automatisation est devenue une force politique et existentielle, mais y répondre en réaffirmant la centralité de « l'humain » risque de reproduire les exclusions qui ont rendu cette crise possible.

Pour moi, travailler avec l'IA nécessite de jongler avec ces tensions : se réapproprier la technologie comme un élément de la souveraineté indigène, inclusive en matière de genre et diasporique, tout en résistant à la tentation de faire de l'humain le critère ultime de toute intelligence.

Lors du lancement de mon livre « All Watched Over by Machines of Loving Grace » à la librairie Now Instant de Los Angeles, on m'a interrogé sur ma vision de l'IA et de la souveraineté. J'ai expliqué que j'étais intéressée par la réappropriation des technologies et des données qui ont été, pendant des siècles, extraites des individus, notamment en ce qui concerne les savoirs, la mémoire et les formes d'expression propres à une culture.

Un critique d'art m'a demandé si cette approche ne risquait pas de légitimer le contexte dans lequel ces technologies sont produites. Sur le moment, je n'avais pas de réponse définitive. Le commissaire d'exposition est intervenu et a évoqué la manière dont l'exposition accompagnant le livre réunissait des artistes explorant les approches queers et décoloniales, ce qui a permis d'élargir le champ de la conversation.

Avec le recul, je pense que la difficulté de ma réponse avait à voir avec les limites de la pensée dystopique. Trop souvent, les discussions sur l'IA restent cantonnées entre dénonciation et célébration, comme si les seules options étaient un refus total ou une adhésion aveugle. Mais l'utilisation de ces technologies aujourd'hui est bien plus complexe que ça.

Les images contemporaines générées par l'IA s'inscrivent dans une histoire bien plus longue sur la manière dont les images façonnent notre perception du réel. Pendant longtemps, les photographies et les médias audiovisuels ont servi d'ancrage à la réalité : ils stabilisaient les événements, les fixaient dans le temps et offraient une sorte de point de repère partagé. Aujourd'hui, cette fonction stabilisatrice s'est inversée. La facilité avec laquelle les images peuvent être générées, modifiées et diffusées fait qu'elles ne fondent plus la réalité ; elles la déstabilisent.

Les images, vidéos et voix générées par l'IA intensifient cette crise du réel. Elles ne constituent pas simplement un nouveau mode de représentation mais un nouveau régime de plausibilité : elles ne se contentent pas de dépeindre le monde ; elles « rivalisent avec lui ». Le résultat est un étrange double mouvement : d'une part, les images sont partout et saturent notre attention ; d'autre part, la confiance dans les images comme preuves s'érode. Nous vivons dans un contexte de surabondance visuelle et de déficit de vérification.

Cela signifie également que la politique des images ne peut plus être dissociée des infrastructures qui les produisent. Les « données » et les « contenus » ne sont pas des entités abstraites et immuables ; elles sont le fruit du travail, de l'extraction et de la consommation d'énergie.  L'entraînement des systèmes d'IA contemporains implique la collecte d'énormes quantités de ressources culturelles comme les œuvres d'art, les voix, les gestes, les paysages — souvent sans consentement — les concentre dans des modèles statistiques interrogeables sur demande. Ces modèles résident sur des serveurs qui puisent leur électricité, leur eau et leurs minéraux dans des territoires spécifiques, alors même que les interfaces qu'ils présentent semblent immatérielles et imperceptibles.

Cette tension devient particulièrement visible sur les réseaux sociaux. Les plateformes qui promettaient jadis du lien social, ont réduit l'intimité et la visibilité à un cycle de production incessant. Désormais, à l'ère de l'IA générative, nous assistons à un déluge d'images et de vidéos qui semblent manquer de rigueur, d'intention, voire d'auteur — des créations optimisées non pour le sens, mais pour l'engagement. La frontière entre art et contenu s'amenuise. Ce qui circule le plus n'est pas forcément ce qui pose des questions ou propose de nouvelles formes, mais ce qui peut être reproduit, partagé et consommé à grande échelle.

Dans ce contexte, la créativité elle-même se réduit souvent à un simple résultat — une présence quantifiable dans le flux d'actualités. Pourtant, je crois que les artistes continueront de créer quoi qu'il arrive. La pratique artistique s'est toujours adaptée aux changements technologiques, et les périodes de surproduction peuvent aussi susciter de nouvelles formes de discernement. La prolifération d'images générées par l'IA pourrait nous inciter à des modes de vision plus critique et incarnée : nous amener à nous interroger sur ce qui constitue l'attention, ce qui porte une intention, et comment distinguer les œuvres d'imagination du flot incessant de contenus. Elle pourrait même nous inciter à redéfinir la rigueur artistique en intégrant la collaboration avec les systèmes d'IA plutôt que leur rejet.

C'est là, à mon sens, que réside le potentiel. Le but n'est pas de déplorer la disparition d'un monde de l'art centré sur l'humain, mais de nous interroger sur ce que l'art peut devenir lorsque la création se disperse entre de multiples intelligences — humaine, artificielle, écologique, ancestrale. Peut-être que ce dont nous avons besoin désormais c'est moins défendre « l'humain » et plutôt élargir notre conception de la créativité, de l'intimité et de la relation à l'ère du calcul planétaire.

Dans ce contexte, la question de l'éthique dans l'art et la pratique créative liés à l'IA ne se limitent pas à ce que les images montrent, mais à comment elles sont élaborées et consommées. Pour moi, les pistes les plus prometteuses résident dans deux démarches étroitement liées. Premièrement, dans la création contextualisée d'ensembles de données : au lieu de collecter des données à l'échelle mondiale sans discernement, établir des archives plus restreintes et intentionnelles, fondées sur les relations, le consentement et la responsabilité.

Deuxièmement, en imaginant des formes alternatives de consommation de données qui ne dépendent pas d'une échelle infinie et de l'érosion environnementale. Cela pourrait impliquer de privilégier des modèles plus petits et plus lents, adaptés à des communautés spécifiques plutôt qu'aux marchés planétaires. Cela pourrait également signifier des interfaces qui invitent à la répétition et à la profondeur plutôt qu'au défilement infini, ou des œuvres qui mettent en avant leurs propres limites au lieu de prétendre à une vision exhaustive du monde.

En ce sens, la crise du réel est aussi une invitation. Si les images ne stabilisent plus la réalité de manière fiable, elles peuvent à la place devenir des outils pour la négocier plus consciemment. Les artistes et les designers qui travaillent avec l'IA sont en mesure de prototyper ce à quoi pourrait ressembler cette négociation : traiter les ensembles de données comme des collectes plutôt que des mines, les modèles comme des invités plutôt que des divinités, et les images comme des occasions de relation plutôt que des preuves. Le défi consiste à inventer des pratiques où les logiques statistiques de l'apprentissage automatique sont orientées vers la protection, et non vers l'extraction — où nos manières de créer et d'utiliser des images sont aussi attentives à la santé des mondes qu'à la séduction des surfaces.

En travaillant avec l'IA, j'essaye d'appréhender ces systèmes non comme des outils neutres ou des adversaires, mais comme des collaborateurs instables — reflets de nos histoires, de nos architectures et de nos biais. Cela implique de les aborder de manière critique tout en refusant la demande de les rejeter catégoriquement. Pour celles et ceux d'entre nous dont les cultures, les données et les connaissances ont été extraites pendant des siècles, se réapproprier la technologie devient une forme de souveraineté, et non de capitulation. C'est une façon d'affirmer que l'histoire de l'intelligence — et de l'art — est loin d'être terminée.

Dans la lignée de la pensée de Ruha Benjamin, nous devons toujours laisser place à l'imagination même en déconstruisant les systèmes. Si nous ne rêvons pas et ne créons pas les mondes que nous souhaitons habiter, nous sommes véritablement condamnés. Créer ces mondes sera peut-être chaotique, mais c'est justement le but de la tâche.

Kira Xonorika est une artiste, chercheuse et écrivaine interdisciplinaire. Son travail porte sur la complexité des traumatismes et du pouvoir colonial, la pathologisation, les temporalités trans et queer, la production de savoirs dans le Sud Global, l'esthétique d'Internet et les formes d'organisation résilientes.

Des fleurs aux octets : l'essor des centres de données au Kenya sera-t-il similaire à celui des serres en polyéthylène ?

Wed, 17 Jun 2026 15:17:30 +0000 - (source)

Il existe un parallèle entre les serres en polyéthylène des années 1980 et les fermes de serveurs d'aujourd'hui

Initialement publié le Global Voices en Français

Server racks in a data center. Image by Brett Sayles via Pexels. License: Free to use.

Baies de serveurs dans un centre de données. Image de Brett Sayles via Pexels. Licence: gratuite.

Écrit par Julius Okoth

Entre la fin des années 1980 et le début des années 2000, le Kenya a connu un essor de la technologie de serres en polyéthylène, grâce à des multinationales telles que DCK, Oserian, et Aquila Farm. Naivasha est alors devenue le pôle de cette révolution florale grâce à sa position géographique unique et sa proximité avec le lac Naivasha, source d’eau douce essentielle pour l’irrigation à grande échelle des serres. Cette technologie permettait aux agriculteurs de contrôler l’humidité et la température, rendant possible de cultiver des roses de haute qualité qui sont devenues la principale exportation de fleurs du Kenya, et ont fait de Naivasha la « capitale mondiale de la rose ».

A greenhouse in Kenya.

Serre à Naivasha, Kenya. Capture d'écran de la video « FLOWERS are Big in Kenya: Tour This Flower Farm with Me in Naivasha! » sur YouTube. Utilisation équitable.

Violations des droits des travailleurs

Alors que la technologie des serres en polyéthylène, promue par les multinationales, avait promis au pays un renouveau économique et a créé des milliers d'emplois, elle a aussi ravivé des conflits de longue date et a fait l’objet d’accusations répétées concernant la violation des droits des travailleurs, et liées à des questions environnementales, de santé, de fraude et d'évasion fiscale.

En raison de ces disputes, les organismes internationaux de commerce équitable et militants locaux se sont montrés plus agressifs dans leurs efforts visant à imposer un respect plus strict des règles, et garantir que la floriculture au Kenya profite à l’économie locale, aux travailleurs, et à l’environnement autant qu’aux exportateurs.

Aujourd’hui, l’essor de l’Intelligence Artificielle (IA) provoque une « ruée » vers le développement d’infrastructures partout dans le monde, à l'image de l'essor des entreprises spécialisées dans les serres en polyéthylène. Les géants de la tech, tels que Google, Meta et Microsoft, multiplient la construction de centres de données dans les pays de la Majorité mondiale, en raison l’abondance de leurs terres, de leurs ressources bon marché, et de leur laxisme réglementaire qui ignore souvent les principes fondamentaux des droits et de la justice.

La région de Naivasha, au Kenya, connaît une nouvelle phase d'industrialisation axée sur la construction de centres de données, avec le lancement d’un projet « écologique » à Olkaria, Naivasha, d’une valeur d’un milliard de dollars, par les géants de la tech Microsoft et G42. Cette nouvelle vague de construction industrielle à Naivasha, présentée comme le « pilier de l’économie numérique », reflète ce qui s’est passé avec le boom de l’industrie floral. Comme par le passé, les deux géants de la tech font miroiter les promesses habituelles de création d’emplois et de progrès technologique tout en se soustrayant à tout contrôle en matière de droits fonciers et environnementaux, de droits et souveraineté numériques, de justice fiscale, et de droits de l’homme et du travail. Des acteurs sociaux de la Majorité globale sonnent déjà l’alarme sur la manière dont les centres de données « s’empiffrent d’eau » et portent atteinte aux droits du travail des communautés.

Centres de données : un atout pour l'économie du Kenya ou une atteinte aux droits de ses citoyens ?

La construction au Kenya de centres de données est à double tranchant. Bien que ces entrepôts de stockage soient souvent présentés comme le « pilier de l’économie numérique », leur présence physique présente des défis liés aux droits fonciers, à l’exploitation de l’eau, aux atteintes aux droits des travailleurs, à la durabilité environnementale, à la fraude et l'évasion fiscales, et à l’augmentation des inégalités sociales. Par ailleurs, leur développement accéléré risque d’instaurer une nouvelle forme de colonialisme numérique, tout comme le marché des fleurs coupées avait suscité au Kenya des débats relatifs aux droits fonciers, conditions des travailleurs, à la durabilité environnementale et à la justice fiscale. Le parallèle entre les serres en polyéthylène des années 1980 et les fermes de serveurs d’aujourd’hui suggère que sans encadrement rigoureux, la promesse d’un avenir numérique risque d’engendrer des préjudices aux droits humains et à la justice environnementale aussi graves que ceux de son précurseur, l’industrie florale.

De nombreux militants et citoyens du pays se posent des questions sur la construction d’un centre de données à Olkaria : Microsoft et G42 vont-ils payer les mêmes taxes et rentes foncières qu’un Kenyan ordinaire, ou seront-ils exonérés ? Qui supportera les coûts de la demande exorbitante en eau et en électricité nécessaire au fonctionnement de ces infrastructures ? Les contribuables ou les multinationales ? L'économie locale risque-t-elle d'être lésée et affaiblie par des « trêves fiscales » et des manœuvres de transfert des bénéfices ? Comment le stockage de données nationales sera-t-il protégé lorsque les infrastructures sont contrôlées par des entités étrangères telles que les États-Unis et les Émirats arabes unis ?

Le siège mondial de Microsoft est situé à Redmond, dans l'État de Washington aux États-Unis où la société est enregistrée. G42 est une société holding de renom, spécialisée dans l’intelligence artificielle et l’informatique en nuage, enregistrée à Abu Dhabi, dans les Émirats, où est situé son siège.

G42 a conclu un partenariat stratégique important avec Microsoft, qui vient d’investir 1,5 milliards de dollars USD dans la société. Dans le cadre du projet au Kenya, G42 agit à titre de responsable régional des infrastructures, tandis que Microsoft fournit le logiciel et la plateforme cloud (Azure).

Le centre de données de Microsoft et G42 à Olkaria est en cours de construction sur des terres appartenant à Kenya Electricity Generating Company (KenGen). Il se trouve dans la zone industrielle de KenGen Green Energy Park, qui s’étend sur 342 hectares et est située dans la zone géothermique d’Olkaria. KenGen a créé le site pour permettre aux investisseurs industriels d'implanter leurs activités à proximité de la source d'énergie géothermique, afin de bénéficier d'un approvisionnement énergétique fiable et durable. La construction du centre de données sur la propriété de KenGen implique qu’il peut être entièrement alimenté par l’énergie géométrique renouvelable produite sur place. Même si les terres appartiennent à KenGen, le centre lui-même est le fruit d’une collaboration entre Microsoft et G42, en partenariat avec le ministère de l’Économie numérique, de l’Information et de la Communication du Kenya. Microsoft et G42 seront-ils soumis aux mêmes taxes et loyers fonciers que tout Kenyan ordinaire concernant le site d’Olkaria après avoir acquis gratuitement les terres ?

Conséquences sur les systèmes fiscaux du Kenya

Le Kenya et les EAU ont signé une Convention de double imposition (CDI), un accord bilatéral dont le but est de favoriser le commerce en garantissant que les entreprises ne soient pas imposées deux fois sur le même revenu. Traditionnellement, ces conventions fiscales répartissent les droits d’imposition entre le pays d’où proviennent les revenus (l’État de la source) et le pays où se trouve le siège social (l’État de la résidence).

La CDI entre le Kenya et les EAU date de 2011. Alors qu’au Kenya le taux d’imposition sur les sociétés est de 30 %, les taux en vigueur aux EAU sont beaucoup plus faibles variant par le passé entre 0 et 9 % (à la suite des réformes de l’impôt sur les sociétés en 2023), une disparité qui est à l’origine d’importants obstacles fiscaux. En vertu du traité, une société comme G42, opérant en tant que leader régional des infrastructures et dont le siège social se trouve aux EAU, peut grâce à la convention réduire au minimum le montant de ses impôts au Kenya. Plus précisément, il est possible de transférer vers les EAU les gains générés par les activités menées au Kenya, à travers des acquittements de services, de redevances ou d’intérêts, une pratique appelée « transfert de bénéfices ». Souvent, la convention réduit les taux de retenue à la source sur les paiements sortants, en pratiquement « transférant » l'assiette fiscale de 30 % vers le régime de faible imposition des Émirats arabes unis. En raison de ce mécanisme, qui entraîne une réduction de ses revenus, l’administration fiscale du Kenya se retrouve lésée, car le plus souvent, les droits d'imposition habituels d'une société basée aux EAU favorisent sa juridiction d'origine plutôt que le lieu de ses activités physiques.

Le secteur énergétique du Kenya fonctionne comme une course de relais, durant laquelle l’électricité est « transmise » de la production au consommateur à travers 3 étapes distinctes : la production, le transport et la distribution. KenGen gère la phase de production d’énergie qui est ensuite transportée dans tout le pays grâce aux lignes à haute tension de KETRACO. Enfin, Kenya Power opère en tant que distributeur exclusif et achète l’électricité pour ensuite la revendre directement au public.

Alors que G42 et Microsoft construisent leur centre de données (lequel nécessite des besoins énergétiques colossaux) au sein du parc industriel de KenGen, ils ne feront probablement pas appel à Kenya Power and Lighting Company (KPLC), société kenyane de distribution d’électricité, pour à la place s’approvisionner directement en énergie auprès du producteur. Si cette stratégie d’approvisionnement direct profite aux investisseurs, elle soulève une question cruciale : le Kenya sera-t-il gagnant ou perdant si ces projets de grande envergure ne contribuent pas aux revenus du distributeur national ?

KPLC dépend de gros clients industriels afin de « subventionner » les coûts relatifs à l’approvisionnement des maisons résidentielles et rurales en électricité bon marché. Lorsque les plus gros consommateurs d’énergie (tels que les centres de données) cessent d’utiliser KPLC, la compagnie perd ses clients les plus rentables et de surcroît ses revenus les plus lucratifs. Elle sera probablement alors contrainte d’imposer à la population kenyane des tarifs plus élevés afin de couvrir ses charges fixes d’exploitation, créant ainsi un fardeau financier supplémentaire pour les Kenyans.

Les contrats directs garantissent que tous les paiements soient versés à KenGen, aidant ainsi à financer son développement. KETRACO ou KPLC se retrouvent alors dans l’incapacité de moderniser le réseau « intermédiaire » obsolète qui alimente le reste du pays, entraînant sa stagnation.

Coûts cachés pour le contribuable kényan

Tout comme de nombreuses multinationales implantées au Kenya, il est fort probable que G42 et Microsoft fassent appel à des modèles de structuration de la main d’œuvre, tels que les contractants indépendants, la sous-traitance, et les organisations professionnelles d’employeurs pour la gestion de leurs ressources humaines.

Si G42 et Microsoft ont recours à ces modèles, le gouvernement du Kenya risque de perdre les recettes issues de l’impôt sur le revenu qui sont cruciales pour le budget national. Plus précisément, si des milliers de travailleurs sont classés comme prestataires indépendants plutôt que comme salariés, l'État ne perçoit pas les cotisations directes à la Caisse d’assurance-maladie (SHIF), en plus de la taxe de 1,5 % destiné au logement abordable et les cotisations échelonnées à la Caisse nationale de sécurité sociale (NSSF), qui nécessitent une contribution équivalente de la part de l'employeur. Ces modèles font porter l'entière responsabilité juridique sur le salarié, entraînant souvent une non-conformité à la législation fiscale et un montant des contributions à l’État beaucoup moins important.

Il en résulte un scénario à double tranchant : si l'approvisionnement direct en électricité (synonyme de perte de revenus pour Kenya Power) est accompagné d'une main-d'œuvre sous-traitée (perte de taxes et cotisations pour l’État), le projet risque de devenir une enclave économique opérant à l’intérieur des frontières du Kenya sans pour autant soutenir pleinement l'environnement local.

Le paradoxe de l’ « énergie verte »

Même si le projet de G42 et Microsoft est salué pour son utilisation d’énergie « verte » géothermique, il se heurte cependant au problème du tarissement de la nappe aquifère. Les centres de données opèrent comme des radiateurs géants nécessitant d’énormes quantités d’eau douce pour leurs systèmes de refroidissement. Pour éviter la surchauffe de leurs milliers de serveurs, ces installations ont souvent recours au refroidissement par évaporation, une méthode qui « assimile » l’eau en la transformant en vapeur.

L’eau est une ressource précieuse et limitée dans la région semi-aride d’Olkaria et près du bassin du lac Naivasha. Si le projet repose entièrement sur le bassin, il déclenchera aussitôt un conflit autour des ressources de la part des petits exploitants agricoles locaux et de l’industrie floricole du Kenya qui représente plusieurs milliards de shillings. Par ailleurs, il risquerait d’être qualifié d « écoblanchiment » si sa consommation d’eau dépasse le taux de réalimentation naturelle du bassin. L’utilisation de forages posent aussi un danger ; une extraction excessive risque d’abaisser le niveau de la nappe phréatique, asséchant les puits et diminuant les réserves d’eau disponibles pour l’usage domestique et le bétail.

Les centres de données ne « consomment » pas seulement l’eau mais souvent la dégradent. Même si elle n’est pas évaporée, l’eau de purge (les résidus contenant de nombreux minéraux) nécessite quelquefois un traitement minutieux avant d’être reversée dans l’environnement, et ce afin d’éviter une pollution thermique ou un déversement de produits chimiques.

Le paradoxe de l’ « énergie verte » réside dans le fait que même si la géothermie est carboneutre, les besoins en refroidissement de l’infrastructure de l’intelligence artificielle peuvent coûter cher à l’environnement.

KenJulius Okoth milite pour la justice sociale et s'intéresse tout particulièrement aux droits du travail et à la justice fiscale au Kenya.

Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair : une série collaborative

Wed, 10 Jun 2026 17:13:50 +0000 - (source)

Cette série a pour objectif de répondre à ce besoin très humain de se sentir connecté

Initialement publié le Global Voices en Français

Image by Gustavo Nascimiento via the Association for Progressive Communications (APC), used with permission.

Image réalisée par Gustavo Nascimiento via l'Association pour le progrès des communications (APC), utilisée avec permission.

Par Ameya Nagarajan, Debora Prado, et Hija Kamran

Cet article fait partie de la série « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » une collaboration entre Global Voices, l'Association pour le progrès des communications (APC), et GenderIT.  Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies. Vous pouvez suivre la série sur APC.orgGenderIT.org, et globalvoices.org. Elle fait aussi partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Cet editorial a été coécrit par trois rédactrices, représentant trois voix et styles d'écriture différents, que nous n'avons pas modifié. Le texte a uniquement fait l'objet d'une correction sur l'orthographe et la ponctuation. Ce choix délibéré vise à mettre en valeur la créativité et la diversité humaines, qui constituent l'idée centrale de cette série.

En tant que rédactrices de plateformes de communication dédiées à la sauvegarde des droits humains et à l'amplification des voix et des récits marginalisés, nous avons été confrontées ces dernières années à un dilemme : comment gérer le volume croissant de contenu généré par les grands modèles d'apprentissage, communément appelés intelligence artificielle, ou IA, en abrégé.

D'une part, le développement de ces technologies dans un modèle d'entreprise fortement extractif engendre de nombreux risques et conséquences négatives : un impact environnemental catastrophique, l'exploitation des terres et des ressources, leur utilisation pour la surveillance et la guerre, ainsi que de nombreuses autres violations des droits humains.  D'autre part, nous savons que ces outils peuvent constituer une alternative concrète et accessible, notamment pour les auteurs du Sud Global qui font le généreux effort d'écrire dans d'autres langues tels que l'anglais et l'espagnol, qui ne sont pas leurs langues maternelles. Nous sommes également conscients que des personnes en situation de handicap utilisent l'IA comme outil d'assistance dans leur travail.

Afin de comprendre des contradictions comme celles-ci et de se frayer un chemin à travers les diverses conversations et confusions tout en continuant de fournir un espace pour nos rédacteurs et nos lecteurs, l'APC et son projet novateur GenderIT.org ont élaboré une politique l'année passée, inspirée par et en concertation avec Global Voices, qui venait également de publier sa propre politique. Dans les deux cas, les organisations ont exploré des questions importantes autour de la voix humaine, du pouvoir d'action, de la créativité et du travail, et ont cherché un moyen de valoriser cette créativité tout en veillant à ce qu'elle repose sur des relations fondées sur la confiance et la transparence — sans pour autant avoir recours à une approche binaire ni tenter d'imposer des interdictions. C'est dans cet esprit que, dans ces politiques, nous disons:

Global Voices est fier de publier des textes, des traductions et des illustrations créés par des personnes, pour des personnes, et nous attendons de nos contributeurs qu'ils respectent cette norme.

En tant que communauté diverse et terre à terre, APC accorde de l'importance au contenu issus d'un processus créatif humain, alimenté par les expériences vécues, les interactions humaines, l'expertise et la diversité des personnes et des organisations qui composent le réseau.

Alors que nous nous réunissions pour relever ce défi commun, une idée a émergé : Et si nous allions plus loin ? Et si, en plus d'affirmer la valeur de la diversité et de la créativité humaines, nous la démontrions concrètement ? Et c'est ainsi qu'est née l'idée de la série: « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » — une collaboration entre Global Voices et les plateformes APC.org et GenderIT.org de l'APC.

Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies : un échange communautaire d'informations et d'expertise fondés sur des années d'expérience, éclairé par les réalités locales et motivé par le besoin de se sentir connecté aux autres. Avec l'avènement de l'IA générative, cette connexion a progressivement été perdue, les gens se tournant vers des outils d'IA pour trouver des réponses plutôt que de s'adresser à leurs aînés, leur famille, leurs amis, leurs collègues et les membres de leur communauté.

Cette série a pour objectif de répondre à ce besoin très humain de se sentir connectés, de continuer à faire partie d'une communauté et d'éprouver un sentiment d'appartenance. Durant nos séances de brainstorming, nous avons réalisé l'importance de renouer avec cette forme collective de partage de connaissances, où chaque personne perçoit la « demande » à sa manière et offre une réponse selon ce qui lui semble important. C'est devenu notre point d'ancrage pour mettre en valeur la voix unique que chacun d'entre nous possède — chose que l'IA, avec son ton monotone, ne peut reproduire.

Pour cette série, nous avons donc initialement formulé deux questions fondamentales, similaires à celles que l'on pourrait poser à l'IA:

Sauf qu'ici, ce sont des auteurs et des illustrateurs venant de pays et de milieux différents qui répondront à ces questions, chacun empruntant leur propre chemin. Ce contenu sera corrigé et traduit par des personnes. Il sera imprégné d'émotions, de réflexions et de contradictions humaines. Ce travail sera rémunéré et les remerciements seront clairs. Au lieu de réponses préprogrammées, générées par des algorithmes opaques conçus pour plaire aux utilisateurs et capter leur attention, différentes perspectives et des idées stimulantes pourront donner lieu à des conversations. Et chaque cerveau humain trouvera sa propre façon d'aborder ces questions.

En tant que pairs, nous, les rédacteurs, avons partagé une vision commune tout au long de l'élaboration de cette série lancée aujourd'hui. Nous avons également apporté différentes perspectives, les tissant ensemble pour former un couvre-lit en patchwork, à l'image de l'éditorial, qui a aussi été écrit en collaboration. En partageant cette série et ses objectifs maintenant, nous espérons entendre notre communauté, réfléchir ensemble, accueillir les divergences d'opinions, identifier les points de consensus et peut-être même co-créer de nouvelles questions pour les prochains numéros.

Aujourd'hui, nous vous invitons à nous rejoindre. Interrogez vos pairs, lisez ce que vos pairs ont à dire, partagez leurs contenus et développez vos propres idées et créations à partager — seul ou en collaboration. En faisant les choses différemment, nous pouvons réaliser qu'aucun futur n'est inévitable et qu'aucune technologie n'est obligatoire ni omniprésente. Des alternatives ont toujours existé et existeront toujours.

Vous pouvez suivre cette série tout au long du mois d'avril sur APC.org, GenderIT.org et globalvoices.org. Pour recevoir les dernières nouvelles de cette série et d'autres contenues de ces organisations par mail, abonnez-vous à la newsletter d'APC ici et à la newsletter de Global Voices ici.

Ameya Nagarajan est rédactrice en chef de la rédaction de Global Voices et rédactrice pour Advox.

Débora Prado est rédactrice en chef d'APC.org et journaliste spécialisée en communication stratégique, féminisme et droits humains.

Hija Kamran est rédactrice en chef de GenderIT.org et stratège en plaidoyer au sein du Programme des droits des femmes de l'APC.

L'Association pour le progrès des communications (APC) est un réseau d'organisations et de militants, fonctionnant grâce à ses membres. APC.org est notre site web principal, qui regroupe toutes nos actualités, mises à jour, blogs, rubriques et publications, en mettant l'accent sur la manière dont l'Internet et les TIC peuvent être mis au service de la justice sociale, de genre et environnementale.

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La Grande Nicobar peut-elle survivre aux ambitions de développement que l'Inde prévoit pour elle ?

Wed, 10 Jun 2026 16:53:24 +0000 - (source)

Les changements démographiques que le projet peut provoquer pourraient transformer l'équilibre écologique et culturel de la région

Initialement publié le Global Voices en Français

A drone shot of Neil Island.

Photo de la Neil Island prise depuis un drone . Photo issue de Pexels. « Utilisation gratuite ».

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en anglais.]

Un projet d'infrastructure gigantesque pour la Grande Nicobar [fr], île principale de l'archipel des îles Nicobar [fr] située dans l’océan indien oriental appartenant à l'Inde et gérée par celui-ci, a fait naître un débat à propos sur le développement, les risques environnementaux, et l'avenir des communautés autochtones.

Le projet de développement prévu pour la Grande Nicobar comprendrait un port maritime, un aéroport international, une commune, et une centrale électrique.
Tout d'abord proposé en 2010 par le NITI Aayog [fr] (commission politique hindi),
le projet a reçu en 2022 l'autorisation environnementale, et a depuis commencé les premières étapes de sa mise en œuvre. Le gouvernement indien a décrit le projet comme stratégiquement important en raison de la proximité de l'île avec le Détroit de Malacca [fr], l'une des routes commerciales maritimes les plus utilisées au monde.

Le gouvernement a soutenu ce projet en raison de son importance stratégique permettant de renforcer la présence maritime de l'Inde dans le bassin Indo-Pacifique et de réduire sa dépendance aux hubs maritimes étrangers. Il a aussi reçu le soutien de spécialistes des affaires militaires et d'anciens militaires. Dans un entretien avec Indo-Asian News Service (IANS [fr]), le général de brigade à la retraite soutient que le projet pourrait renforcer les moyens de surveillance et les capacités maritimes à proximité du Détroit de Malacca, et en même temps, améliorer la position stratégique et économique à long terme du pays dans la région.

Le projet a refait surface au niveau national en avril 2026 après que Rahul Gandhi, chef de l'opposition officielle à la Lok Sabha [fr] (la chambre basse du Parlement),
ait visité la Grande Nicobar et ait critiqué l'envergure du projet de développement lors d'un événement public organisé sur l'île. À la suite des critiques formulées par les chefs de l'opposition au Parlement, le débat public concernant l'impact environnemental et son implication pour les communautés autochtones s'est intensifié.

Une île écologiquement fragile

La Grande Nicobar est connue pour sa forêt tropicale [fr], son écosystème côtier, et pour sa biodiversité.

La baie de Galathea, l'endroit où est supposé être construit le port, est considérée comme l'un des plus importants sites de nidification pour les tortues luth dans le nord de l'océan indien. Les associations de défense de l'environnement ainsi que les chercheurs en sciences marines ont montré des inquiétudes concernant la fragilité de l'écosystème marin aux alentours de la baie. Des scientifiques cités par l’Institut indien de la faune sauvage ainsi que des chercheurs en conservation interviewés par le Mongabay India, ont signalé la présence de milliers de colonies de coraux dans la zone, bien qu’invisibles sur les cartes du gouvernement. Un reportage récent du journal Scroll India avertit également sur les inquiétudes liées à l'impact écologique de la construction à proximité des sites essentiels de nidification des tortues luth.

A leatherback sea turtle.

Une tortue luth. Photo issue d’Animalia. Licence CC BY 2.0.

Les détracteurs du projet, dont l'avocat spécialisé en droit de l'environnement, Ritwick Dutta et des chercheurs de l’association environnementale des îles Andaman et Nicobar (Society for Andaman and Nicobar Ecology – SANE) ont signalé des potentiels risques liés à la mise en œuvre du projet, notamment au sujet de l'abattage à grande échelle d'arbres, de perte possible de biodiversité et de la destruction d'habitats.
Dans un communiqué sur le projet publié en 2026 par le Press Information Bureau (le PIB, service d'information du gouvernement indien), il est estimé qu'il y aurait 1 865 millions d'arbres affectés dont jusqu'à 711 000 arbres qui devraient être abattus par étapes dans le cadre du défrichement autorisé dans la zone concernée.

Toutefois, ces inquiétudes ne se résument pas uniquement à la biodiversité.

La Grande Nicobar est située dans une zone à forte activité sismique et a déjà été fortement frappée en 2004 par un séisme et un tsunami dans l'océan indien [fr], l'une des catastrophes naturelles les plus mortelles des temps modernes. Certains endroits de l'île ont subi des affaissements de terrain, transformant ainsi à jamais certaines parties du littoral. Les analyses environnementales publiées par Earth.org soulignent que la vulnérabilité géologique de l'île continue d'alimenter le débat à propos du projet de développement gigantesque prévu pour celle-ci.

Cette histoire reste un élément important des inquiétudes quant à la capacité d'une île vulnérable aux séismes, à l'érosion côtière, et susceptible à faire face à de plus en plus de risques climatiques, à supporter l'ampleur du développement urbain et industriel proposé par le projet. L’analyse récente du quotidien Economic Times démontre que la Grande Nicobar a subi des transformations importantes géologiques à la suite du tsunami de 2004.

Communautés autochtones et réalités changeantes

L'île est aussi le foyer pour la tribu des Shom Peng, qui a été classifié par le gouvernement indien en tant que PVTG, groupe tribal particulièrement vulnérable (Particularly Vulnerable Tribal Group) ayant des contacts avec le monde extérieur et le peuple nicobar très rares, dont le mode de vie reste étroitement lié avec les forêts et à l'écosystème côtier de la région.

Des chercheurs spécialisés dans l'environnement et des organisations de défense des droits de l'homme s'interrogent si les communautés autochtones ont été pleinement consultées pendant le processus d'approbation du projet.
Un reportage récent du Mongabay India rapporte les différentes préoccupations émises par les chefs de tribus, les chercheurs spécialisés dans l'environnement et les groupes de la société civile concernant la transparence, la réallocation des terres et les procédures de consultation liées à la mise en œuvre du projet.

Le débat est devenu très délicat dans le cas de la tribu des Shom Peng, principalement à cause de leur isolement relatif. Les chercheurs ont mis en garde sur les migrations de grande ampleur et sur les afflux de population liés à l'urbanisation future qui pourraient créer des pressions sociales et sanitaires à long terme qui pèsent sur les communautés autochtones vivant sur l'île. Des inquiétudes similaires ont été rapportées par le Scroll et par des chercheurs indépendants spécialisés dans l'environnement. Des questions ont aussi été soulevées sur la façon dont les changements démographiques pourraient progressivement transformer l'équilibre écologique et culturel de la région.

Le débat public s'est également de plus en plus répandu sur les réseaux sociaux. Les défenseurs du projet ont qualifié sa mise en œuvre comme stratégiquement importante pour la sécurité maritime et pour son intérêt économique pour l'Inde, notamment en raison de la proximité de la Grande Nicobar avec le Détroit de Malacca.
Des Chroniqueurs politiques, des spécialistes en défense et des personnalités publiques sur X ont soutenu le projet car il pourrait renforcer la position stratégique de l'Inde dans le bassin Indo-Pacifique.

Pendant que les critiques, eux, ont utilisé les réseaux sociaux pour mettre en évidence les inquiétudes concernant la déforestation, la perte de biodiversité, la vulnérabilité écologique et l'avenir des communautés autochtones, notamment compte tenu de la fragilité de l'écosystème côtier de l'île et avec l'expérience vécue lors du tsunami en 2004.

Le développement et ses visions divergentes

Les défenseurs du projet, parmi lesquels figurent des représentants du gouvernement et des experts et anciens militaires, ont décrit le projet de développement prévu pour la Grande Nicobar comme important pour renforcer la position stratégique de l'Inde et réduire sa dépendance aux hubs maritimes étrangers.

Les détracteurs du projet, dont l'avocat spécialisé en droit de l'environnement, Ritwick Dutta et des chercheurs de l’association environnementale des Andaman et Nicobar (Society for Andaman and Nicobar Ecology – SANE) se questionnent sur les conséquences à long terme d'un projet à si grande ampleur sur l'une des îles les plus fragiles sur le plan environnemental de l'Inde.

Pour beaucoup d'observateurs, le débat entourant la Grande Nicobar met en lumière une question plus profonde à laquelle sont confrontées les régions vulnérables au changement climatique : Comment équilibrer et concilier les ambitions économiques et les intérêts stratégiques avec la préservation de l'environnement et les droits des peuples autochtones.


Le Népal devient le pays d'Asie du Sud le plus cher pour faire son plein alors que la guerre des États-Unis contre l'Iran fait flamber les prix à la pompe

Wed, 03 Jun 2026 16:08:11 +0000 - (source)

Le Népal a connu une flambée des prix du carburant à quatre reprises en avril 2026.

Initialement publié le Global Voices en Français

A petrol station in Kathmandu. Image by Ralf Lotys via Wikimedia Commons. CC BY-SA 3.0

Une station-service à Katmandou. Image de Ralf Lotys via Wikimedia Commons. CC BY-SA 3.0.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet redirigent vers des pages en anglais.]

Comme le rapporte le journal Rising Nepal Daily, Sumitra Khatiwada, une habitante de Katmandou disposant d'un revenu mensuel fixe, voit les coûts pour subvenir aux besoins de sa famille augmenter semaine après semaine depuis mars 2026. Du gaz domestique aux légumes, même les transports, tout augmente en même temps. « Si les prix continuent d'augmenter, la vie deviendra encore plus difficile pour les travailleurs. » déclare-t-elle, réclamant d'urgence au gouvernement de renforcer la surveillance des marchés et de prévenir les hausses de prix artificielles.

Son inquiétude reflète une crise nationale. Le gouvernement a augmenté le prix du carburant pour la quatrième fois en un mois en avril 2026, faisant du Népal le pays aux carburants les plus chers des pays avoisinants. À Katmandou, suivant les nouvelles augmentations, l'essence coûte désormais 249 roupies népalaises (NPR) le litre (1,40 €) et le diesel est à 207 NPR le litre (1,17 €).

Une guerre à l'étranger, une crise locale

L'entreprise Nepal Oil Corporation (NOC) a déclaré qu'à cause de la guerre en cours dans l'Asie de l'Ouest, les prix du marché international des produits pétroliers sont en constante augmentation. Le conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran a perturbé les exportations qui transitent par le détroit d'Ormuz, par lequel est acheminé presque un tiers du pétrole maritime mondial.

D'après le Rising Nepal Daily, en janvier 2026 l'essence était à peine à 137 NPR le litre (0,76 €). En seulement 18 jours, le prix de l'essence a bondi de 45 NPR par litre, une augmentation de 60 % en moins de 3 semaines, en parallèle le diesel et le kérosène ont augmenté de 40 NPR par litre, un rythme d'augmentation jamais connu au Népal, bien plus rapide qu'au début de la guerre entre la Russie et l'Ukraine.

La vulnérabilité du Népal dépasse celle de la plupart de ses voisins. Selon la plateforme numérique indépendante The Logical Indian, le Népal est entièrement dépendant des produits pétroliers importés, la NOC étant l'importateur et le distributeur exclusif  s'approvisionnant principalement auprès de l'Inde dans le cadre d'un accord bilatéral de longue date. Le secteur du transport constitue plus de 60 % de la consommation des produits pétroliers.

Selon le Département des Douanes, durant les 7 premiers mois de l'année fiscale
2025-2026, le Népal a dépensé 139,10 milliards NPR (environ 800 millions €)
rien qu'en importations d'essence, de diesel et de GPL. Comme l'indique le journal Nepal News, dépourvu de raffinerie locale et avec un seul distributeur, il n'existe presque aucune marge de manœuvre face aux hausses des prix à l'échelle internationale.

La station-service la plus chère d'Asie du Sud

Une comparaison régionale met en lumière la situation du Népal. L'essence au Népal a atteint 219 NPR le litre (1,22 €), c'est plus qu'au Pakistan (1,15 €), qu'au Sri Lanka (1,06 €), qu'en Inde (0,83 €), qu'au Bhoutan (0,86 €), qu'aux Maldives (0,88 €), qu'en Afghanistan ( environ 0,77 €) et qu'au Bangladesh (0,70 €). Comme l'indique la publication de la plateforme d'actualités basée au Népal PressAdda, même des pays comme le Pakistan ou le Sri Lanka, qui traversent leurs propres crises économiques, ont des prix moins élevés qu'au Népal.

Les prix à la pompe ne sont que le sommet de l'iceberg. Le diesel coutait 139 NPR le litre en février, soit une hausse de 31 % en à peine un mois. La Banque Mondial prévoyait que la croissance économique du Népal ralentirait encore de 2,3 % l'année fiscale 2025-2026, qui avait déjà baissé de 4,6 % en 2024-2025, reflétant partiellement l'impact des conflits en Asie occidentale.

Le prix du riz a déjà augmenté de 100 NPR à 200 NPR (d'environ 0.56 € à 1.11 €) par sac de 25 kg, alors que les légumes restent coûteux. Les organismes de surveillance des prix avertissent que le prix du carburant joue un rôle multiplicateur l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement, une légère hausse du carburant peut signifier une hausse notable des prix de la nourriture, des transports et des biens de première nécessité en quelques semaines.

Les tarifs des transports ont eux aussi officiellement augmenté. Le Département de la Gestion des Transports a approuvé une hausse de 16,71 % sur les tarifs des billets des liaisons interrégionales, ainsi que sur les tarifs de fret de 21,68 % sur les itinéraires de montagne et de 15,75 % sur ceux vers la région du Teraï.

« Comme les frais de fret ont triplé, les prix du marché pourraient augmenter de presque 50 %. Si les tensions s'aggravaient davantage, ça serait un désastre », a déclaré le président de l'Association népalaise des commissionnaires de transport, Rajendra Sangraula.

Le premier test économique du nouveau gouvernement

Le gouvernement du Parti nationale indépendant [fr] (RSP) népalais, dirigé par le Premier ministre Balendra Shah [fr] plus connu sous le nom Balen, a été élu au pouvoir suivant les élections en mars 2026. Ces élections ont eu lieu après la chute de l'ancien gouvernement dirigé par K.P. Sharma Oli, à la suite des manifestations de la Gen Z en septembre 2025 [fr]. Ces manifestations étaient motivées par la colère du peuple envers la mauvaise gestion économique et l'interdiction des réseaux sociaux imposée par le gouvernement.

Le gouvernement du RSP a mis en place plusieurs mesures d'urgence pour gérer cette crise. Comme rapporté par le Rising Nepal Daily, lors d'une réunion du Conseil des ministres, les droits de douane et la taxe d'infrastructure sur le carburant ont été réduits de 50 % pour assurer une continuité d'approvisionnement. Le gouvernement a aussi instauré le week-end de deux jours, le samedi et le dimanche pour les administrations et les établissements d'enseignement afin de réduire leur consommation de carburant. D'après le journal Ratopati, les quotas de carburant attribués aux hauts fonctionnaires ont été réduits, et l'approvisionnement en gros de carburant est contrôlé. De même, à cause de la pénurie soudaine de GPL, l'entreprise NOC a ordonné aux distributeurs de ne fournir que des bouteilles de gaz domestique remplies à moitié aux familles afin de prolonger les stocks déjà limités.

Mais ces mesures n'ont pas inversé la tendance. Malgré l'exonération fiscale de 50 %, l'impact ressenti a été minime en raison de la hausse continue des prix du pétrole brut à l'échelle mondiale. Selon Ratopati, Chandika Bhatta, directeur général de NOC, a déclaré une perte d'environ 14 milliards de NPR (environ 80 millions €), soit 930 millions de NPR par jour, d'après les données recueillies entre le 30 mars et le 8 avril 2026.

Un manque gouvernemental est apparu au sein même du ministère. Un membre du ministère aurait déclaré qu'avec l'absence d'un ministre dédié, il était difficile de statuer sur les ajustements de prix, soulignant que la décision de contrôler l'inflation ou de favoriser l'approvisionnement par le biais de la tarification automatique « n'est possible qu'au plan politique. »

Les associations de consommateurs ont publiquement réclamé plus d'aide. « La hausse des prix du carburants a déjà impacté les consommateurs.
L'entreprise semble être uniquement concentrée sur le décompte de ses pertes »,
a déclaré le président du Forum national des consommateurs, Prem Lal Maharjan. « Qui écoutera les plaintes des consommateurs ? »

Les citoyens manifestent dans les rues et sur les réseaux sociaux

La colère a dépassé la frustration personnelle. Le 16 avril, l'ensemble des associations d'étudiants ont organisé une manifestation à Maitighar, une place publique située au centre de Katmandou, capitale du Népal. Ils demandaient la révocation immédiate des taxes imposées sur les produits pétroliers. Les manifestants brandissaient des pancartes réclamant un ajustement des prix et un plan d'aide pour les citoyens, tandis que les représentants des étudiants menaçaient de nouvelles manifestations si le gouvernement n'agissait pas.

Sur les réseaux sociaux, où 48 % de la population népalaise est active, l'un des plus haut taux en Asie du Sud, la crise du carburant est devenue un débat public important. Les analystes ont souligné que, surmonter ces défis pour un gouvernement qui a surfé sur la vague du populisme numérique et qui en a bénéficié, n'allait pas être une tâche facile.

Le secteur du transport routier a également protesté officiellement. La Fédération Nationale des Transports Routiers du Népal a publié un communiqué dans lequel elle déclare que la hausse des prix a provoqué la colère des consommateurs et que cela va directement affecter le secteur du transport routier. Il est aussi rappelé l'accord écrit préalablement, exigeant un ajustement automatique des tarifs lorsque le prix du carburants varie de plus de 5 NPR par litre.

La question structurelle plus profonde

Les économistes pointent une vulnérabilité qui persistera après la crise. L'économiste Gunakar Bhatta a déclaré au Rising Nepal Daily qu'une crise énergétique prolongée accentuerait la pression du côté de l'approvisionnement, tant pour les produits importés et les produits locaux. « Quand le prix des produits alimentaires et non alimentaires augmentent, les gens sont forcés de dépenser davantage pour subvenir à leurs  besoins. » déclara-t-il.

L'ancien vice-président de la Commission nationale de la planification Dipendra Bahadur Kshetri a averti que si les opérations militaires visant l'Iran se poursuivaient, les népalais travaillant dans les pays du Golfe pourraient perdre leurs travails, un risque majeur étant donné que les envois de fonds rien que pour les septs premiers mois de l'année fiscale 2025-2026 ont déjà totalisé 1 261 milliards de NPR (un peu plus de 7 millions €).

L'entreprise NOC signale que les prix pourraient encore augmenter de 20 à 30 %.
En effet, elle doit à son unique fournisseur, l'Indian Oil Corporation, 16.37 millions de NPR (environ 91 millions €), et dont le prochain paiement arrive le 23 avril.

Cependant les analystes suggèrent qu'il existe une issue vers une solution durable. Le Népal génère déjà 90 % de son électricité grâce à la production hydroélectrique, et le pays figure parmi ceux qui ont adopté le plus rapidement les véhicules électriques en Asie du Sud. Comme l'a rapporté le journal Climate Home News, les véhicules électriques représentent maintenant jusqu'à presque trois quarts des véhicules neufs vendus au Népal. Ceci n'est possible qu'en partie grâce aux dispositions mises en place réduisant les taxes à l'importation à 43 % pour les véhicules électriques contre 257 % pour les véhicules thermiques. Même si chez les particuliers, l'adoption de véhicules électriques ne cessent d'augmenter, du côté du transport public et du transport de marchandises, les flottes de véhicules restent entièrement dépendant du diesel, ce qui représente un argument de taille contre la crise qui touche les népalais aujourd'hui et pour que le gouvernement accélère la transition écologique.

Pour Sumitra Khatiwada et des millions d'autres disposant d'un revenu mensuel fixe, la prochaine annonce de l'entreprise NOC est redoutée, car c'est de l'argent en moins pour les courses de la semaine prochaine.


Jeunes hommes, masculinité et états d'urgence dans les Caraïbes

Wed, 03 Jun 2026 15:44:16 +0000 - (source)

Avec l'état d'urgence, les pouvoirs de perquisition sont étendus et la détention sans inculpation est permise

Initialement publié le Global Voices en Français

A police car with flashing lights behind yellow tape that reads: "Police line, do not cross.”

Image principale via Canva Pro.

Dans de nombreuses communautés Trinité-et-Tobago, la nation insulaire jumelle située à l'extrême sud de l'archipel caribéen, la présence de l'État est très visible durant les périodes de sécurité renforcée, notamment avec l'intensification des patrouilles.  En vertu des règlementations relatives à l'état d'urgence — instaurés ponctuellement par de nombreux territoires régionaux, pour des raisons allant de la criminalité au COVID — les pouvoirs de perquisition sont étendus et la détention sans inculpation devient autorisée.

Les dirigeants caribéens justifient généralement les états d'urgence comme réponses à de graves menaces pour la sécurité publique. Leur succès est le plus souvent évalué en termes de réduction de la criminalité et de leur capacité de mise en application, sans trop s'intéresser à la manière dont ces mesures s'articulent avec les dynamiques sociales, lesquelles façonnent les conceptions de la masculinité, l'insécurité et le vécu des jeunes hommes. Ces interventions, bien entendu, ne sont pas isolées. Elles se déploient plutôt au sein de communautés où les attentes en matière de dispositions, de pouvoir et de respect influencent déjà le quotidien et déterminent la façon dont les jeunes hommes perçoivent à la fois la vulnérabilité et le pouvoir.

Pourquoi les jeunes hommes sont-ils affectés ?

Dans les Caraïbes, les jeunes hommes sont affectés de manière disproportionnée par les crimes violents ; en fait, ils sont plus susceptibles d'en être à la fois victimes et coupables, une tendance régulièrement mise en évidence par les études sur le développement régional.  De ce fait, les jeunes hommes constituent également le groupe démographique le plus fréquemment impacté par les interventions sécuritaires, notamment celles mises en œuvre dans le cadre de l'état d'urgence.

À Trinité-et-Tobago, des recherches nationales ont montré que les jeunes hommes issus de communautés vulnérables sont particulièrement exposés à l'exclusion sociale et à la violence. Le rapport « Pas le temps d'abandonner : mobiliser les jeunes à risque » soutenu par le PNUD, souligne les difficultés structurelles auxquelles sont confrontés les jeunes hommes et leur vulnérabilité accrue à la criminalité et à la marginalisation.

Les inégalités structurelles jouent un rôle central, grâce à l'accès limité à un emploi stable, les opportunités éducatives et la mobilité sociale continuant de façonner les trajectoires de nombreux jeunes hommes dans la région. Le Fonds monétaire international (FMI) a constaté que le chômage élevé des jeunes et la faible croissance économique contribuent aux cycles de criminalité et d'exclusion dans les Caraïbes. Dans ces contextes, l'insécurité est indissociable des défis du développement. Il est clair que la vulnérabilité économique et la marginalisation sociale coïncident souvent avec des expositions à la violence et la répression de l'État.

Les attentes sociales liées à la masculinité sont essentielles pour comprendre cette interaction. Une étude menée avec le soutien du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) met en lumière comment les normes de genre entourant l'identité masculine influencent les comportements et les trajectoires de vie des jeunes hommes confrontés aux inégalités et à des opportunités limitées.  Dans de nombreuses sociétés aux Caraïbes, on attend des hommes qu'ils subviennent aux besoins de leur famille, qu'ils affirment leur autorité et inspirent le respect. De temps en temps, quand les possibilités légitimes de remplir ces rôles sont restreintes, des voies alternatives — parfois risquées ou illégales — peuvent émerger. Ces pressions façonnent alors la façon dont les jeunes hommes perçoivent les notions d'opportunité, de pouvoir et d'appartenance — et les états d'urgence interagissent avec ces réalités de façon complexe.

Généralement, le renforcement des effectifs policiers, l'élargissement des pouvoirs de perquisition et les mesures de détention sont souvent concentrés dans les communautés déjà confrontées à une vulnérabilité socio-économique. De ce fait, les jeunes hommes issus de ces zones sont plus susceptibles d'être confrontés à l'État par le biais de la répression, plutôt que par le biais de services ou de soutien. Au fil du temps, ce genre d'interactions peut influencer leur perception de la légitimité, de l'autorité et du sentiment d'appartenance. Par conséquent, certains jeunes hommes, perçoivent l'État avant tout comme un instrument de contrôle, tandis que pour d'autres il représente protection et stabilité. Le résultat dépend souvent de leur vécu, et beaucoup affirment qu'il dépend également de leur lieu de résidence.

Des schémas similaires s'observent ailleurs dans la région. En Jamaïque, par exemple, les états d'urgence ont contribué à la baisse de la criminalité violente tout en suscitant des inquiétudes quant à leur impact disproportionné sur les jeunes hommes des communautés ciblées. Des recherches menées au Brésil soulignent comment les pratiques policières dans les zones urbaines marginalisées peuvent alimenter la méfiance entre les jeunes hommes et les institutions étatiques.

Impact sur le développement

Ces dynamiques soulignent un point crucial : loin d'agir isolément, les politiques de sécurité s'entrecroisent souvent avec les inégalités, l'identité et l'accès aux opportunités, façonnant ainsi la manière dont les jeunes hommes et leurs communautés interagissent avec l'État. Comprendre cette relation est essentiel à l'élaboration de stratégies efficaces de sécurité citoyenne. Le PNUD insiste sur le fait que la réduction durable de la violence dépend de la prise en compte des facteurs structurels tels que la pauvreté, l'exclusion et les perspectives économiques limitées, en complément des mesures de répression.

Dans les Caraïbes, les initiatives de développement ont cherché à répondre à ces défis. Les programmes mis en œuvre dans des pays comme le Guyana et la Barbade ont mis l'accent sur le mentorat, le développement des compétences et l'engagement des jeunes, reconnaissant que la prévention de la violence à long terme repose sur l'élargissement des opportunités et le renforcement de l'inclusion sociale, plutôt que sur le seul recours aux forces de l'ordre.

La question n'est donc pas de savoir si l'état d'urgence doit exister ou non. Dans des contextes de violence aiguë, des réponses immédiates peuvent s'avérer nécessaires. Il s'agit plutôt de déterminer comment ces réponses s'inscrivent dans des cadres plus larges qui s'attaquent aux causes profondes de l'insécurité. Lorsque les mesures d'urgence s'accompagnent de politiques sociales et économiques inclusives, elles peuvent contribuer à la stabilité ; lorsqu'elles sont mises en œuvre isolément, leur impact risque de se limiter à un soulagement à court terme. L'expérience de Medellin, en Colombie, montre comment la combinaison d'interventions de sécurité ciblées et d'investissements dans l'éducation, les infrastructures et les programmes sociaux peut contribuer à créer des opportunités et à des améliorations plus durables en matière de sécurité.

Une conversation en cours

À Trinité-et-Tobago, comme dans d'autres régions des Caraïbes, ces questions demeurent sans réponse. L'état d'urgence peut certes altérer les schémas de violence à court terme, mais ses implications plus larges dépendent de son interaction avec les réalités sociales qui alimentent l'insécurité, notamment la façon dont les jeunes hommes perçoivent les notions d'opportunité, d'appartenance et de pouvoir.

En ce sens, la sécurité dépasse le simple cadre du contrôle de la criminalité. Elle reflète la manière dont l'autorité est exercée et comment ces expériences façonnent les conditions d'un développement inclusif et durable sur le long terme.


D'une terre aride à une forêt prospère : l'histoire de l'Institut Terra fondé par le photographe Sebastião Salgado au Brésil

Wed, 03 Jun 2026 15:11:01 +0000 - (source)

« C'est un exemple, un modèle pour le Brésil, et je dirais même que ça en est un pour le monde. […] »

Initialement publié le Global Voices en Français

Bulcão farm, Sebastião Salgado's family property, in the Vale do Rio Doce region, Minas Gerais, Brazil, before reforestation. Photo by Sebastião Salgado

Ferme du domaine de Bulcão, propriété familiale de la famille Salgado, qui se situe dans la région de la vallée du Rio Doce de l'État du Minas Gerais, au Brésil, avant reforestation. Photo de Sebastião Salgado, utilisée avec permission.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet redirigent vers des pages en portugais brésilien.]

Dans une interview pour Deutsche Welle Brésil, le célèbre photographe brésilien   Sebastião Salgado a déclaré que les gens vivaient presque comme des extraterrestres sur leur propre planète, observant avec du recul, alors que la crise climatique atteignait un point de non-retour. « On doit se reconnecter spirituellement à la planète et l'aider à se reconstruire. » ajouta t-il. Une phrase qui fait écho à l'œuvre de toute une vie qu'il a développée à Aimorés, ville de 25 000 habitants [fr –  sélectionner la langue en haut à droite] dans l'État du Minas Gerais situé au sud-est du Brésil.

C'est là-bas, qu'en 1998 avec sa femme, productrice culturelle Lélia Wanick Salgado [en], qu'ils ont fondé l’Institut Terra [fr], une ONG dédiée à l'éducation environnementale, à la préservation et à la restauration écologique à grande échelle des écosystèmes dégradés.

Terra, qui signifie à la fois la « terre », le sol et la « Terre », la planète, est située sur une propriété qui était autrefois une ferme familiale délabrée d'environ 600 hectares, soit 6 km², qui appartient à la famille Salgado.  Comme beaucoup d'autres endroits de la région, elle a souffert des années d’exploitation, ce qui a rendu  le sol aride et a laissé un écosystème lourdement endommagé. Miroir de la dévastation de la Forêt atlantique [fr].

Dans le rapport annuel de 2023, il est écrit qu'après plus de 25 ans de travail, il y a maintenant plus de 3 millions d'arbres indigènes couvrant 709 hectares, soit environ 7 km² de forêt, favorisant ainsi le retour de la faune locale aux alentours. 

Cette initiative est conduite à travers toutes les terres de la région de la vallée du Rio Doce [fr]. Elle a pour but d'aider à la restauration plus large des écosystèmes locaux menacés.  Il est estimé qu'environ 80 pourcent des espèces d'arbres présents dans cette forêt tropicale sont menacés d'extinction.  

Le nom Salgado lui-même est emblématique, Sebastião est considéré comme l'un des photographes les plus importants de l'histoire. Il s'est éteint le 23 mai 2025 [fr] des suites d’une leucémie, complication du paludisme qu'il a contracté en 2010, travaillant en Indonésie. Ses cendres ont été dispersées à travers les terres qu'il a restaurées. 

En 1973, après avoir découvert sa passion [fr] pour la photographie, il abandonne sa carrière dans l'économie et utilise son objectif pour documenter des événements historiques et sociétaux à travers le monde. En compagnie de Lélia, il devient un ardent défenseur de la nature, et contribue dans des actions concrètes pour la restauration environnementale.  

L'initiative

L'Institut Terra a été fondé pour répondre à une mission urgente, créer et implémenter un modèle de reforestation qui peut être associé à des programmes éducatifs et à l'engagement communautaire.  

L'institut, maintenant dirigé par leur fils Juliano Ribeiro Salgado, accueille des étudiants [fr], des chercheurs et des visiteurs. Il est proposé des visites guidées, des ateliers éducatifs et des formations pratiques sur les techniques de reforestation comme indiqué sur la page Google Arts & Culture [en] associée.  

Lors de leurs voyages à travers le monde, Sebastião et Lélia ont été témoins des conséquences à long terme de la déforestation et de l'exploitation non durable des ressources naturelles. Après avoir été confronté au génocide rwandais et à la guerre yougoslave dans les années 90, Salgado a affirmé qu'il se sentait « honteux d'appartenir à l'espèce humaine. »  

Puis il est retourné à la ferme familiale de son enfance, la fazenda Bulcão, uniquement pour y trouver un paysage aride et dévasté. Minas Gerais, région du sud-est du Brésil et l'État qui l'a vu naître, est historiquement connu pour ses sites miniers et autres exploitations des terres. 

Comme le documente la vidéo de TV Câmara, dans laquelle le couple parle de l'initiative Terra, on y découvre une érosion massive des sols et une pénurie croissante d'eau. Voyant l'ampleur du désastre, ils ont décidé d'agir. 

Dans une interview pour l'émission télé brésilienne Globo Repórter, Salgado a déclaré :

Quando comecei aqui, eu vinha doente de reportagens duríssimas que eu fiz na África. Meu corpo estava morrendo e essa terra me curou. É algo assim que te dá um prazer de lavar a alma. 

Quand j'ai démarré ici, j'étais épuisé des horreurs que j'ai pu voir pendant mes reportages en Afrique. Mon corps agonisait et ces terres m'ont guéri. On peut dire que c'était comme une purification de l'âme.

Ils ont ensuite transformé la propriété en Réserve Naturelle Privée, (une RPPN, acronyme portugais de Reservas Particulares do Patrimônio Natural). Avec le soutien de la communauté locale, la reforestation a démarré en 1999, dont les premiers arbres ont été plantés par les étudiants d’Aimorés [fr –  sélectionner la langue en haut à droite].

A view of the Bulcão farm after a few years with the Terra Instituto's reforestation project in Minas Gerais, Brazil. Photo by Sebastião Salgado.

Vue sur la ferme du domaine de Bulcão quelques années après le début du projet de reforestation. Photo de Sebastião Salgado, utilisée avec permission.

Terra doce : Terre de douceur

L'une des initiatives récentes les plus marquantes de l'Institut Terra, est le programme Terra Doce. Il promeut la culture de cacao et de café en parallèle de la culture d'arbres indigènes et fruitiers, renforçant la biodiversité et la ténacité des sols et réduisant l'utilisation des ressources en eau.

Selon l'Institut, le programme vise à soutenir les petits et moyens agriculteurs du bassin du Rio Doce. Il favorise l'instauration de systèmes agroforestiers durables et la création d'opportunités économiques pour les communautés locales.

Actuellement dans sa première phase, le programme qui devrait durer 5 ans, vise la restauration écologique de 4 200 sources naturelles par la plantation de 2 millions d'arbres via l'agroforesterie.

L'institut cherche aussi à rendre ce programme reproductible pour la restauration environnementale et la résilience aux crises climatiques. Il possède le potentiel pour aider à rétablir l'équilibre écologique dans d'autres régions du Brésil touchées par les pénuries d'eau et les sécheresses prolongées.

Aerial view of reforestation on Instituto Terra’s land, Minas Gerais, Brazil. Photo by Leonardo Merçon.

Vue aérienne de la reforestation sur les terres de l'Institut Terra. Photo de Leonardo Merçon, utilisée avec permission.

Un modèle pour le monde

Salgado était une voix dénonciatrice importante de la relation extractive de l'humanité avec l'environnement. Dans ses interviews, il insistait souvent sur la nécessité de sensibiliser le monde, mais aussi sur le fait d'agir concrètement pour qu'un changement ait lieu.

D'après Thaís Moraes, coordinatrice pédagogique du programme Terrinhas, l‘Institut donne une grande importance au partage des connaissances pour permettre de promouvoir une culture de conscience écologique. Dans un post sur LinkedIn, elle précise que l'objectif du projet « est d'intégrer le domaine socio-environnemental dans l'éducation pour sensibiliser les citoyens et les engager à avoir une relation plus consciente avec leur environnement ».

Dans une interview pour TV Globo en 2021 « C'est un exemple, un modèle pour le Brésil, et je dirais même que ça en est un pour le monde. Ce qu'on a fait à l'Institut Terra doit être instauré partout au Brésil ».

Le projet Terrinhas a pu toucher plus de 80 000 enfants et professeurs des écoles publiques des communes aux alentours d'Aimorés. Rien qu'en 2024, 560 étudiants ont pu participer à une formation de sept mois combinant des cours théorique et pratique.

Les résultats de Terra

Dans une interview pour le site de Globo Rural, Juliano Salgado a dit que l'objectif est de transformer une région de 85 000 kilomètres carrés en changeant les mentalités et en créant une nouvelle chaîne de production basée sur des produits agricoles issus de la reforestation. Cette transformation devrait considérablement augmenter le PIB régional.

De plus, à mesure que la forêt atlantique se régénère, la faune native reviendra, ce qui accéléra la restauration naturelle des écosystèmes stimulant la biodiversité.

En instaurant la restauration écologique et en responsabilisant les communautés, l'Institut souhaite aider à redéfinir l'identité culturelle de la région à propos de la protection environnementale. Dans une vidéo [sous-titré fr], Márcio Lima, producteur agricole local a déclaré : 

A nascente que a gente está protegendo hoje existe desde 1961 e nutre com água toda a minha família. […] Nós esperamos que essa água nunca seque e que o replantio vá ajudar nisso, isso vai manter a propriedade viável. 

Une des sources que nous protégeons aujourd'hui existe depuis 1961, et elle fournit toute ma famille en eau. […] Nous espérons que cette eau ne se tarisse pas et que la reforestation y contribuera, en maintenant les terres viables.

Durant un évènement appelé Sempre um Papo (un talkshow)[sous-titré en] et aux côtés de Salgado, Lélia Wanick est revenue sur le projet Terra :

No início, foi uma tristeza, ver uma terra completamente degradada, um córrego seco, as árvores sem passarinhos, sem animais. Era uma coisa tão triste. (…) Hoje, nós temos uma floresta que eu chamo de floresta criança, porque as copas das árvores ainda estão amadurecendo. Os animais voltaram, pássaros, insetos, mamíferos (…) Hoje, quando a gente vê aquela floresta, nem sabe que aquilo ali foi outra coisa.

Au début, c'était très triste de voir ces terres totalement dévastées, les rivières asséchées, des arbres sans oiseaux ni animaux.  […]  Aujourd'hui, on peut y voir une forêt, que j'appelle « la forêt enfant», car les cimes de ses arbres sont encore en pleine croissance. Les animaux sont revenus, ainsi que les oiseaux, les insectes, et les mammifères […] Quand on voit ce qu'elle est devenue, les nouveaux venus n'arrivent pas à imaginer la voir autrement.


L'invasion de grande ampleur de l'Ukraine par la Russie dure désormais depuis 1 462 jours. 48 mois. 4 ans.

Wed, 03 Jun 2026 14:42:43 +0000 - (source)

Il y a désormais des témoignage de témoins archivés et publiés en ligne.

Initialement publié le Global Voices en Français

Un hôpital pour enfants à Mariupol après une attaque aérienne russe. Image de АрміяInformCC BY 4.0

L'invasion de grande ampleur de l'Ukraine par la Russie dure désormais depuis 1 462 jours, ce qui fait 48 mois ou quatre ans. Au 25 février 2026, cela dépasse déjà de 44 jours la durée de la Seconde Guerre mondiale (sur le front de l'Est) pour l'Union soviétique. Les Ukrainiens vivent sous des bombardements constants, ils ont extrêmement froid dans leurs maisons sans électricité ni chauffage, la Russie ayant bombardé des civils et détruit des infrastructures civiles presque chaque jour de cette guerre. Les Ukrainiens sont séparés de leur famille et de leurs amis ; beaucoup ont non seulement perdu leur maison, mais aussi leurs villes natale, réduite en ruines.

Cette guerre a déjà causé des centaines de milliers de pertes militaires et des dizaines de milliers de morts parmi les civils ukrainiens. Au 23 février 2026, les forces russes occupent environ 20 % de l'Ukraine. Sur une population d'avant-guerre de 41 millions d'habitants, environ 8 millions d'Ukrainiens ont été déplacés à l'intérieur du pays, et autour de 7 millions sont devenus réfugiés.

Aujourd'hui, les ONG Help Desk Media, Memorial, Kronika, et la Zimin Foundation ont publié en ligne une archive de témoignages de témoins de l'invasion russe, recueillis entre 2022 et 2024. Ces témoignages avaient été auparavant publiés sur la page Instagram de Help Desk, mais une archive ne peut pas dépendre d'une plateforme. Elle est maintenant disponible en ligne, avec des descriptions et des monologues en ukrainien, en russe, et en anglais.

Voici des liens vers certaines de ces histoires.

Oleksandr : « Dans mes rêves, je continuais à me venter auprès de tous mes amis : “Vous voyez, Ira est en vie.” Un habitant de Dnipro qui a perdu sa femme lors d'une frappe sur un immeuble résidentiel. » Son histoire se poursuit deux ans plus tard.

Maria : « On m'a dit en face que nous avions invité la Russie, que c'était notre faute. » Une habitante de Sievierodonetsk concernant l'évacuation passée par la Russie et la Pologne jusqu'en Allemagne.

Tetiana et Zauri : « Notre maison à Kherson tient toujours debout, cela nous donne de la force. Pour la maison en Abkhazie, il n'en reste plus rien à part les fondations. » L'histoire d'une femme ukrainienne et d'un homme géorgien qui, il y a 30 ans, ont fui la guerre en Abkhazie et fuient aujourd'hui la guerre en Ukraine.

Explorez le site Web et consultez les archives des témoignages qui y sont enregistrés.


Renforcement de l'autoritarisme en Azerbaïdjan par le biais de l'instauration d'une dynastie

Wed, 03 Jun 2026 14:16:42 +0000 - (source)

Le gouvernement azerbaïdjanais est-il en train de préparer ses citoyens à accepter l'idée d'une dynastie Aliyev ?

Initialement publié le Global Voices en Français

Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, la Première Dame Mehriban Aliyeva et leur famille visitent la ville de Shusha.

Le Président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, la Première dame Mehriban Aliyeva et leur famille ont visité la ville de Shusha. Image de Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

Par Vafa Naghi

Depuis 2020, l'agenda des médias pro-gouvernementaux évolue de façon notable en Azerbaïdjan. Alors que les réunions officielles, les décisions politiques du président Ilham Aliyev et les affaires d'État constituaient jusque-là le cœur de la couverture médiatique, récemment, les activités religieuses, symboliques et caritatives de la famille présidentielle ont gagné en visibilité.

Les tables d'Iftar, les visites de mosquée, les voyages humanitaires ne sont plus présentés dans les médias comme des activités mondaines ordinaires, mais sont couverts comme relevant de la politique intérieure. Ce changement n'a rien d'un hasard. Il s'agit d'une tendance, qui peut s'interpréter comme le signe visuel de la transition entre un modèle de représentation politique centrée sur le dirigeant, et un modèle basé sur la famille du Président, soit un modèle dynastique.

Le fait que ce dernier modèle soit devenu plus visible ces dernières années montre que le gouvernement a commencé à bâtir sa légitimité non seulement sur la figure d'un chef, mais sur la stabilité d'un corps familial. Dans ce contexte, où l'attention politique des médias glisse des cabinets officiels vers les cérémonies familiales, une question cruciale se pose : s'agit-il d'une preuve de sincérité, ou d'un moyen d'intégrer progressivement l'idée d'un « État familial » dans les couches profondes de l'imaginaire collectif ?

La montée en puissance de « l'État familial »

Des études sur les régimes autocratiques modernes permettent de répondre à cette question au sein d'un cadre théorique. Lors de son analyse des mécanismes de succession héréditaire dans les régimes autoritaires modernes, Jason Brownlee, professeur à l'Université du Texas, cite le transfert de pouvoir à Singapour et la transition entre l'ex-président azerbaïdjanais Heydar Aliyev et son fils, Ilham, en 2003, comme exemples. Toutefois, l'universitaire se concentre surtout sur la succession biologique, tandis qu'un modèle plus complexe prend actuellement forme en Azerbaïdjan.

Ilham Aliyev ne se contente pas d'une succession filiale traditionnelle ; à la place, il semble transformer de son vivant le gouvernement azerbaïdjanais en un modèle monarchique basé sur la famille. Un transfert de pouvoir non pas vers un simple individu, mais vers une marque familiale collective.

La Première dame et Vice-présidente Mehriban Aliyeva, ainsi que ses filles et sa belle-fille, deviennent des actrices permanentes de la sphère sociopolitique, mises en avant lors des visites internationales du Président.

Le logo de la SOCAR.

Le logo de la SOCAR. Image de Wikimedia Commons. Licence CC BY-SA 4.0.

Durant les rencontres politiques à l'étranger, Ilham Aliyev est présenté au public, non pas comme un chef d'État, mais de manière collective, aux côtés de sa famille. En janvier 2026, pendant une série d'événements en marge du Forum de Davos, Heydar Jr., le fils du Président, portait un badge avec le logo de la SOCAR — l'entreprise pétrolière étatique dont le régime azerbaïdjanais tire la majorité de ses revenus. Ce détail ressemble moins à une simple coïncidence de protocole qu'à une tentative de lier symboliquement les membres de la famille présidentielle avec les institutions stratégiques de l'État.

Des photos et des vidéos du forum soulignent la fréquence avec laquelle le Président se déplace avec son épouse, sa fille Leyla Aliyeva et sa belle-fille Alyona Aliyeva, assistant avec elles à des rencontres et des événements cruciaux.

Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev rencontre le président américain Donald Trump aux côtés de sa fille, Leyla Aliyeva, et sa femme, également vice-Présidente, Mehriban Aliyeva.

Le Président azerbaïdjanais Ilham Aliyev rencontre le président américain Donald Trump aux côtés de sa fille, Leyla Aliyeva, et de sa femme, également Vice-présidente, Mehriban Aliyeva. Capture d'écran de YouTube. Utilisée avec permission.

Cette stratégie de communication s'applique à d'autres sommets internationaux et porte un message politique qui supplante les frontières du protocole diplomatique traditionnel.

Ce qu'une dynastie Aliyev impliquerait

Cette stratégie de légitimité centrée sur la famille n'est pas uniquement symbolique : elle a de profondes implications économiques. Les ressources centralisées du capitalisme d'État, qui incluent autant les revenus liés à l'exploitation d'hydrocarbures que des secteurs industriels stratégiques, ne sont plus gérées par une bureaucratie classique, mais consolidées directement sous l'autorité de la marque familiale.

En parallèle de ce processus, la vieille oligarchie au sein de l'élite dirigeante est privée de ses possessions, ce qui concentre la richesse au sein d'un cercle encore plus étroit et exclusif. De fait, l'image caritative et humaniste de la famille que présentent les médias étatiques fonctionne comme un voile qui masque les profondes inégalités de classe et la distribution faussée des ressources dans le pays. La dernière étape de l'autoritarisme néolibéral est souvent de transformer complètement les fonctions de l'État en une unique propriété familiale.

En comparaison, lorsqu’Heydar Aliyev était président, seule sa petite-fille Leyla Aliyeva apparaissait de manière occasionnelle dans les médias. Ilham Aliyev lui-même ne partageait que rarement la scène publique avec son père. Maintenant, en revanche, la couverture médiatique persistante des membres de la famille présidentielle se normalise. Le 25 février 2026, par exemple — un seul jour — un journal financé par le gouvernement publiait huit articles distincts à propos de Leyla et Alena Aliyeva, bien que les activités décrites soient majoritairement symboliques, religieuses ou mondaines.

Adossés à la surreprésentation médiatique de la famille dirigeante, les violents mécanismes de « nettoyage » politique à l'usage en Azerbaïdjan sont présentés d'une manière atténuée et acceptable. En contrepoint des détentions administratives et des condamnations de citoyens qui critiquent le gouvernement sur les réseaux sociaux, les visites des filles et de la belle-fille du Président dans des orphelinats ou des entreprises qui emploient des jeunes en situation de handicap, leur participation aux tables d'Iftar… crée un discours alternatif à un niveau symbolique.

Une telle représentation parallèle ressemble à un mécanisme de soft power pour compenser l'impact négatif de pratiques répressives brutales — tandis que les outils coercitifs du gouvernement demeurent opérationnels d'un côté, l'empathie, l'attention et les valeurs de la famille sont mises en avant de l'autre. Ainsi, sans remettre en question directement la nature répressive du régime, sa perception publique est adoucie et contrebalancée par le biais des émotions.

Entre le contexte économique statique et un mécontentement social en hausse, de telles activités symboliques visent peut-être à détourner l'attention des citoyens ordinaires des problèmes structurels du pays, et à neutraliser l'insatisfaction politique via une proximité émotionnelle et des postures morales. En ce sens, la présence continuelle de la famille présidentielle dans les sphères religieuses et caritatives peut être évaluée non seulement comme une initiative individuelle, mais comme faisant partie d'une stratégie de légitimité plus vaste, dans laquelle répression et empathie appartiennent à un même espace politique.

Quelques leçons pour construire une dynastie

À titre de comparaison, au Kazakhstan, l'ancien président Nursultan Nazarbayev avait aussi placé ses filles — en particulier Dariga — et d'autres membres de sa famille au centre de la gestion économique et politique de l'État.

Le président kazakh Nursultan Nazarbayev et sa fille Dariga Nazarbayeva, à l'époque vice-Première ministre, rencontrent la reine Elizabeth et le prince Philip en 2015. Capture d'écrande YouTube. Fair use.

Le Président kazakh Nursultan Nazarbayev et sa fille Dariga Nazarbayeva, à l'époque Vice-première ministre, rencontrent la reine Elisabeth II et le prince Philip en 2015. Capture d'écran de YouTube. Utilisée avec permission.

Le modèle de Nazarbayev a montré que présenter la famille du dirigeant comme une marque nationale dans les médias, et nommer ses membres à des postes stratégiques, ne favorisaient pas la stabilité institutionnelle du régime. Au contraire, ces pratiques le personnalisaient et le fragilisaient. L'exemple du Kazakhstan a aussi révélé la plus grande faille de cette stratégie : la légitimité dynastique se limite uniquement à la présence physique et au pouvoir du dirigeant. L'image d'invincibilité et la figure symbolique du père et de la mère que la famille Nazarbayev a bâties durant des décennies se sont effondrées en quelques jours en janvier 2022. À l'époque — Nazarbayev n'était plus Président, mais conservait une grande influence —, elle est apparue comme le grand perdant d'une lutte de pouvoir interne qui s'est déroulée sur fond de large contestation sociale. Les citoyens ne reconnaissent pas la légitimité de ces familles-État, dont l'unité est construite artificiellement à travers les médias, en particulier lors de crises politiques.

Dans le contexte azerbaïdjanais, le soft power des membres de la famille présidentielle, bâti sur la représentation d'activités humanitaires et caritatives, vise à combler le vide que crée la paralysie d'institutions, comme le Parlement, une justice biaisée et l’absence d'élections libres.

La représentation médiatique de la famille présidentielle constitue le point commun entre le régime Nazarbayev au Kazakhstan et le modèle de gouvernance familiale instaurée par Aliyev. Mais cette approche permet aussi de neutraliser d'autres groupes au sein de l'élite politique, comme la vieille oligarchie ou les clans bureaucratiques. Les activités familiales symboliques que les médias couvrent fonctionnent surtout comme une forme de garantie collective pour le gouvernement, qui — s'il reste très dépendant de l'appareil bureaucratique classique — pourrait faire face à de grands défis pour sa stabilité interne. Toutefois, quand le pouvoir est consolidé au sein de la famille, la chaîne de loyauté semble plus impénétrable et inébranlable.

Néanmoins, l'expérience du Kazakhstan montre que, peu importe la solidité apparente d'un régime basé sur l'unité de la famille dirigeante, l'absence de racines institutionnelles les fragilise durant les troubles historiques. Comme le souligne Samuel Huntington, le pouvoir héréditaire et les institutions participatives ne peuvent pas coexister sur le long terme.

Au final, alors que la théorie politique constate la contradiction entre républicanisme et hérédité, les médias azerbaïdjanais tentent de réconcilier et légitimer cette contradiction via l'image d'un État familial, à l'intérieur duquel la famille dirigeante apparaît comme la seule force capable d'assurer la stabilité et la sécurité du pays.


Somalie: la sécheresse, le prix du carburant et les conflits accentuent la famine 

Tue, 26 May 2026 07:34:25 +0000 - (source)

288 millions ont été débloqués sur les 1,42 milliard de dollars requis pour le plan d’intervention en Somalie.

Initialement publié le Global Voices en Français

Displaced communities in IDP camps on the outskirts of Mogadishu, where families continue to arrive after fleeing drought, conflict and hunger. Credit: © Jjumba Martin for <a href="https://www.mercycorps.org/">Mercy Corps</a>.

Displaced communities in IDP camps on the outskirts of Mogadishu, where families continue to arrive after fleeing drought, conflict and hunger. Credit: © Jjumba Martin for Mercy Corps.

En mai 2026, la Somalie qui compte plus de 20 millions d'habitants enregistre l'une des pires crises alimentaires de son histoire: six millions de personnes font face à des niveaux de faim aiguë, selon une nouvelle analyse publiée le 14 mai 2026 par l’Integrated Food Security Phase Classification (IPC), une initiative mondiale multipartite novatrice visant à améliorer la sécurité alimentaire et l'analyse nutritionnelle pour éclairer les décisions.

Les causes sont multiples et se renforcent mutuellement : des saisons des pluies consécutivement déficitaires, un contexte sécuritaire qui entrave l'aide humanitaire, et les répercussions économiques du conflit au Moyen-Orient sur les prix du carburant et des denrées alimentaires.

Une crise exacerbées par le changement climatique

Située dans l'extrême partie orientale de l’Afrique, la Somalie jouit d’une zone climatique aride et semi-aride. Le pays fait face à quatre saisons: deux saisons sèches (jiilaal et hagaa) qui s’étend de juillet à septembre et de décembre à mars ; et deux saisons des pluies insuffisantes (gu et day) d’avril à juin et d’octobre à novembre. Cette insuffisance des pluies a affaibli les troupeaux, réduit les récoltes et asséché les points d'eau. Cet état de fait prive les familles pastorales et agricoles de leurs principales sources de revenus et de nourriture.

Selon une publication de Radio France Internationale, le commerce du bétail, qui constitue une source majeure de devises pour le pays, demeure opérationnel malgré des tensions importantes.

De plus, des conflits armés causés par l’effondrement de l’État, aux rivalités claniques, à la prolifération des armes, à la corruption et à la montée de groupes armés comme Al-Shabaab persistent dans plusieurs régions du pays. Ce qui complique l'accès des organisations humanitaires aux populations les plus vulnérables.

Selon la dernière analyse de l'IPC, six millions de Somaliens font face à des niveaux de faim aigus correspondant à la phase de crise. Parmi eux, plus de 1,9 million se trouvent en situation d'urgence (IPC Phase 4). Dans une publication de l’UNICEF, Catherine Russell, directrice générale de cette institution confie, suite à un déplacement à Dollow, une ville de la région sud de Gedo situé à l’est du pays :

L’une des images les plus bouleversantes qu’il m’a été donné de voir est celle de rangées de lits où se trouvent des enfants malnutris et des mères anxieuses qui espèrent seulement que leurs enfants survivront. La population est incroyablement résiliente, mais elle a besoin de davantage de soutien au plus vite, d’autant que tous les signaux d’alarme sont au rouge, notamment du fait des répercussions de la guerre au Moyen-Orient.

Dans le district de Burhakaba, situé dans le Bay, une région enclavée au sud du pays, plus d'un enfant de moins de cinq ans sur trois y souffre de malnutrition aiguë, et les humanitaires avertissent que cette zone pourrait basculer officiellement en famine d'ici juin si aucune intervention d'urgence n'est menée à grande échelle.

À l'échelle nationale, 1,88 million d'enfants sont attendus en traitement pour malnutrition aiguë sur l'ensemble de l'année 2026. En 2022, une mobilisation précoce des financements avait permis d'éviter la déclaration officielle de famine dans ces mêmes districts. Cette fenêtre d'opportunité se referme donc.

Le choc d'Ormuz : une crise lointaine aux conséquences très proches

La crise du détroit d'Ormuz, débutée le 28 février 2026, par lequel transite avant le conflit environ un cinquième du pétrole brut mondial, a eu des effets directs sur les prix en Somalie. Pays dépendant largement des importations pour ses produits de base, la Somalie est particulièrement exposée aux perturbations des chaînes d'approvisionnement internationales. Le blocus perturbe également l'acheminement de l'aide humanitaire et des engrais, comme le souligne Catherine Russell.

En mars 2026, le carburant a bondi de 150 % en Somalie, passant de 0,60 à 1,50 dollar américain le litre, ralentissant le transport de l'eau, des denrées alimentaires et de l'aide humanitaire. Dans les zones les plus frappées par la sécheresse, le prix d'un bidon d'eau est passé de 0,06 à 1,50 dollar, une hausse de plus de 2 000 % en un an. Dans la région de Mudug (située au nord du pays), les frais de transport ont augmenté jusqu'à 50 %, contraignant des familles entières à renoncer aux soins.

Le pays importe par ailleurs 30 % de ses engrais du Moyen-Orient. La crise a frappé pendant la période d'achat des intrants agricoles pour la saison Gu [cité plus haut], la principale saison des pluies dans la Corne de l'Afrique. Selon le média français, Le Grand Continent, en Somalie, les conséquences sur les récoltes de 2026 dans la région sont désormais en grande partie irréversibles.

Un financement humanitaire en chute libre

À cette situation s'ajoute un déficit de financement humanitaire particulièrement sévère. Selon Médecins Sans Frontières au mois d’avril 2026, sur les 1,42 milliard de dollars requis pour le plan d’intervention en Somalie, seuls 288 millions ont été débloqués, soit environ 20% des besoins. Conséquence directe : le plan a été réduit de 75 %, faisant chuter le nombre de bénéficiaires de six millions à 1,3 million. Ainsi, plus de 200 centres de santé et de nutrition ont fermé depuis le début de l'année 2025, privant 1,7 million de personnes de soins essentiels.

Halima, une Somalienne citée dans une publication de MSF déclare s'être rendue à l'hôpital régional de Mudug, soutenu par MSF en raison de la gratuité des services médicaux. Elle dit :

Je suis venue ici car les services sont gratuits. Sans cela, je n’aurais pas pu obtenir de soins pour mon enfant.

Faisant référence aux frais de transport qui sont devenus insupportables pour elle, elle poursuit :

C'est devenu beaucoup plus coûteux et difficile qu'avant », déclare-t-elle. « Beaucoup de gens sont désormais contraints de parcourir de longues distances à pied, simplement pour accéder à des soins de santé.

Dans ce contexte de crise sécuritaire, Des programmes de Mercy Corps, une ONG humanitaire américaine qui opère dans des contextes de transition et d'instabilité, distribution alimentaire, camionnage d'eau, soutien nutritionnel pour les enfants sévèrement malnutris ont dû être interrompus faute de ressources. Dans les camps de déplacés à Mogadiscio, la capitale de la Somalie, les arrivées se poursuivent alors que les distributions ont cessé.

Mohamed Abdi, directeur Somalie du Conseil norvégien pour les réfugiés, pose le diagnostic avec clarté : 

Les communautés de Burhakaba (dans la région de Bay) sont au bord de la famine en ce moment même et pourraient franchir cette ligne d'ici juin. Seulement 15 % de la réponse humanitaire est financée. Nous regardons cette situation se détériorer en temps réel pendant que les ressources pour l'arrêter ne sont pas là.

Une ère « post-aide » qui menace des millions de vies

La Somalie illustre une tendance plus globale. Le recul des financements humanitaires internationaux alors même que les besoins augmentent sous l'effet conjugué du changement climatique et des instabilités géopolitiques. Daud Jiran, directeur Somalie de Mercy Corps, résume la situation :

La Somalie risque de devenir l'une des premières grandes crises de l'ère “post-aide” : un endroit où les besoins augmentent, la survie devient plus coûteuse, et la réponse se rétrécit.

En 2022, une mobilisation rapide des financements avait permis d'éviter la déclaration officielle de famine dans les mêmes districts. Les organisations humanitaires présentes sur le terrain appellent aujourd'hui à une réponse similaire : augmentation de l'aide alimentaire, accès à l'eau potable, maintien des services de santé et de nutrition, et soutien aux moyens de subsistance des communautés affectées. Le temps disponible pour agir avant que la situation ne franchisse le seuil officiel de famine à Burhakaba se compte désormais en semaines.


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