“Il faut également une réforme globale de tout le système de gestion des transports”
Initialement publié le Global Voices en Français

Deux caméras de sécurité fixées sur un poteau. Image d'illustration de l'utilisateur Atypeek Dgn via Pexels. Utilisée sous Licence Pexels.
Pendant des années, une routine bien connue s'appliquait à ceux qui enfreignaient le code de la route à Dhaka, au Bangladesh : une brève confrontation avec un agent de la circulation, quelques mots pour tenter de négocier et, parfois, la remise discrète d'une somme d'argent (pot-de-vin). D'autres fois, les conducteurs passent simplement entre les mailles du filet. Cette époque touche peut-être à sa fin.
Depuis le 7 mai 2026, des caméras de surveillance routière dotées d'intelligence artificielle (IA) ont été installées sur les routes principales de Dhaka par la police métropolitaine de Dhaka (DMP) aux carrefours et intersections stratégiques. Ces caméras fonctionnent grâce à un logiciel officiellement baptisé « Système de détection des infractions à la loi sur le transport routier de 2018 basé sur l'IA. » Lorsqu'un conducteur commet une infraction, une notification est envoyée sur le téléphone du propriétaire du véhicule en l'espace de quelques heures.
Il s'agit de la première fois que le Bangladesh déploie un système numérique entièrement automatisé de contrôle routier, capable d'enregistrer des infractions sans aucune intervention humaine.
Quand un véhicule brûle un feu rouge, franchit la ligne d'arrêt ou bloque la voie gauche, une caméra IA scanne automatiquement la plaque d'immatriculation et génère immédiatement un dossier d'infraction. Le logiciel enregistre quelques secondes de vidéo, croise ces données avec la base de l'Autorité des transports routiers du Bangladesh (BRTA) pour identifier le propriétaire du véhicule et lui envoie une notification d'infraction à son adresse.
En d'autres termes, si vous brûlez un feu rouge ou roulez à contresens, les preuves ainsi que la notification officielle de l'infraction sont transmises directement au propriétaire du véhicule. Les personnes recevant ces avis peuvent également visionner en ligne la vidéo de leur infraction.
Golam Rasul, ancien chef de la branche spéciale de la police, a écrit dans une publication Facebook : « En journée, vous pourriez peut-être éviter une amende en discutant avec un agent de la circulation, en intervenant auprès de quelqu'un, en passant un coup de fil ou, si vous êtes audacieux, en mentionnant le nom d'un oncle influent. Mais cette caméra IA n'a ni esprit, ni sentiments, ni pitié, et elle ne se laisse pas intimider. Elle ne connaît que deux choses : les règles et votre plaque d'immatriculation. »
La DMP a confirmé que les caméras sont actuellement opérationnelles à cinq intersections majeures et que leur installation se poursuit dans d'autres zones.
Selon la police métropolitaine de Dhaka (DMP), les feux de signalisation sophistiqués et la plateforme de traitement électronique des infractions ont permis de recenser environ 1 000 cas depuis leur mise en service le 7 mai. La DMP ambitionne de généraliser l'enregistrement entièrement automatisé des infractions à travers Dhaka d'ici six mois, éliminant ainsi en grande partie la nécessité pour les agents ou inspecteurs de la circulation de dresser des procès-verbaux manuellement. Toute violation du code de la route ou de la réglementation des transports, où que ce soit dans la ville, entraînera automatiquement l'ouverture d'un dossier et l'envoi d'une amende. La DMP a annoncé son intention d'installer des caméras à au moins 500 emplacements dans la capitale au cours des six prochains mois.
Il y a un autre point important à noter : peu importe qui est au volant au moment de l'erreur, le dossier sera établi au nom du propriétaire du véhicule. Que vous conduisiez votre propre voiture ou que vous confiiez le volant à un autre conducteur, les points de pénalité seront déduits du permis de conduire du propriétaire. Conformément au règlement de la BRTA, chaque conducteur a 12 points sur son permis ; une fois ces points épuisés, le permis est annulé.
Les groupes Facebook Traffic Alert (plus de 447 000 abonnés) et Dhaka Traffic Update (37 300 abonnés) sont animés par de vifs débats depuis que les caméras ont été mises en service.
Beaucoup s'en réjouissent sincèrement. Osman Gani, qui travaille en tant que chauffeur privé, a déclaré : « Avant les gens négligeaient le port de la ceinture, mais maintenant que les infractions entraînent automatiquement l'ouverture d'un dossier, tout le monde est contraint de se conformer au code de la route. Lorsque les conducteurs suivent les règles, on se sent un peu plus en sécurité sur la route. »
Mais les critiques sont également nombreuses. Dans le groupe Dhaka Traffic Alert, un utilisateur nommé Ismail Hossain a écrit :
Les caméras IA verbalisent les voitures des particuliers aux feux… très bien. Mais qu'en est-il des bus locaux qui prennent des passagers au milieu de la route ? Des rickshaws qui circulent à contre-sens ? Des bus qui crachent une fumée noire sans certificat de conformité technique ? Des véhicules de transport qui bloquent la route en l'absence d'arrêts désignés ? Quand est-ce que la caméra devient « automatique » pour eux ? S'il y a une loi, elle doit s'appliquer à tout le monde. Verbaliser uniquement les voitures privées et les deux-roues ne constitue pas un système de « gestion intelligente du trafic ». Si l'on ignore les principaux perturbateurs de la circulation, les gens ne remettront pas seulement l'IA en question — ils questionneront le système tout entier.
Un autre utilisateur, Omar Faruk, a soulevé une préoccupation différente : « Les piétons ne respectent pas non plus les feux. Quand le feu est vert pour les véhicules, les piétons traversent tout de même, ce qui oblige les voitures de devant à avancer petit à petit puis à s'arrêter. Si la caméra cible ces voitures, pourquoi le propriétaire devrait-il en porter la responsabilité ? »
Sur une note plus encourageante, un utilisateur nommé BrilliantAlligator9993 a partagé une photo prise à 5h15 du matin à Banglamotor et Karwan Bazar, montrant des conducteurs respectant effectivement les feux de signalisation à cette heure matinale. La légende indiquait : « Ravi de voir que les gens ont écouté et respectent les feux. J'ai vraiment hâte de voir comment la DMP gérera les bus, les CNG [véhicule au gaz naturel] et les auto-rickshaws »
L'apparition d'escrocs a également inquiété les gens. Des fraudeurs appellent les propriétaires de véhicules, prétendant à tort qu'ils ont été pris en flagrant délit d'infraction au code de la route, et exigent de l'argent. La DMP a averti le public qu'aucune amende ne doit être réglée auprès d'un particulier, mais uniquement via les canaux bancaires officiels.
Un autre incident est brièvement devenu viral : une photo circulant en ligne semblait montrer une caméra IA dérobée sur un tronçon de route d'une centaine de mètres. Le compte X « Voice of Gen-Z » a publié :
দেশের বিভিন্ন স্থানে লাগানো অত্যাধুনিক এআই ক্যামেরাগুলো চুরি করে নিয়ে যাচ্ছে একটি মহল।
এটি ঢাকার ৩০০ ফিট সড়কের একটি ক্যামেরার দৃশ্য। পুরো সিস্টেম খুলে নিয়ে গেছে। pic.twitter.com/KMFsyF9OOL
— Voice of Gen-Z (@VoGen_Z) May 11, 2026
Certaines personnes démontent et emportent les caméras IA dernier cri installées à travers le pays. Voici ce que montre une caméra située sur une route de 100 mètres à Dhaka. Le système entier a été emporté.
Il s'est avéré par la suite que la caméra n'avait pas du tout été volée, mais qu'elle était tombée et s'était brisée sous l'effet de vents violents. L'objet en question était d'ailleurs un feu de signalisation, et non une caméra IA.

Les rickshaws sont une cause majeure d'embouteillages dans l'agglomération de Dhaka. Image via Wikimedia Commons par Towhidul. CC BY-SA 4.0.
Le plus grand défi pour les caméras IA à Dhaka n'est peut-être pas les conducteurs qui ne respectent pas les règles, mais les véhicules que le système est tout simplement incapable de voir.
Des rickshaws manuels ou électriques non immatriculés envahissent les voies et les routes principales de la ville en grand nombre, agissant totalement en dehors de la légalité, sans immatriculation ni plaque. Le fonctionnement même du système de caméras IA dépend de la lecture des plaques et leur comparaison avec la base de données de la BRTA. Un véhicule dépourvu de plaque est, en pratique, invisible pour ce système.
La DMP et le gouvernement n'ont pas encore fourni d'explication claire sur la manière dont ces véhicules seront traités dans le cadre du nouveau système. La question revient régulièrement dans les groupes Facebook consacrés à la circulation et jusqu'ici, elle reste sans réponse.
Le professeur B M Mainul Hossain, directeur de l'Institut des technologies de l'information (IIT) à l'Université de Dhaka, a déclaré à Global Voices par téléphone :
Le succès de cette initiative dépendra de quelques facteurs clés : la transparence du système, le droit de recours, et surtout, une politique claire concernant les véhicules non immatriculés. Les caméras IA constituent sans aucun doute une piste à explorer pour rétablir l'ordre sur les routes de Dhaka. Mais la technologie seule ne suffit pas. Il faut également une réforme globale de tout le système de gestion des transports.
Les routes de Dhaka sont désormais sous la surveillance de l'IA. La véritable question est de savoir si cette surveillance sera juste et si elle s'appliquera à tout le monde de la même manière.
Les personnes non binaires vivent sous un régime répressif entraînant violence, discrimination et stigmatisation
Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration de UntoldMag, utilisée avec permission
Écrit par Enas Kamal
Ce récit, initialement publié sur UntoldMag, a été réalisé dans le cadre du programme de bourses pour journalistes féministes (Feminist Journalist Fellowship). Il s'inscrit dans une série mettant en lumière le travail des boursières, développée en collaboration avec UntoldMag et Noor. Une version révisée est republiée sur Global Voices dans le cadre d'un accord de partage de contenu.
Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée et préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
Des années avant que Jan (qui préfère utiliser le pronom « il »), un Égyptien non binaire de 33 ans, ne fasse son coming out ou ne connaisse même l'existence de la communauté LGBTQ+, il cherchait en ligne des personnes comme lui. Il se faisait souvent piéger par des inconnus sur les réseaux sociaux — des gens se faisant passer pour LGBTQ+ ou des hommes se faisant passer pour des femmes.
Comme beaucoup d'Égyptiens queer, il cherchait à tisser des liens dans un environnement numérique conçu pour l'exposer.
Il y a quelques années, Jan a adopté un nouveau nom pour sa sécurité, a supprimé tous ses anciens comptes sur les réseaux sociaux et a reconstruit sa présence en ligne de zéro. La peur d'être traqué par les forces de sécurité, les groupes anti-LGBTQ+ ou des acteurs d'extrême droite dictait chacune de ses décisions en ligne. Sur un ancien compte, il avait rencontré des membres de la communauté qui l'avaient initié aux pratiques élémentaires de protection numérique. Pour la première fois, il avait ressenti une forme de sécurité.
Selon un rapport de Transat, une organisation égyptienne de défense des droits des personnes transgenres, les personnes non binaires et transgenres vivent sous un régime répressif qui perpétue la violence, la discrimination et la stigmatisation dans divers aspects de leur vie. Cela concerne aussi bien la sphère privée, où la violence domestique et l'absence de soutien familial sont très courants, que la sphère publique, marquée par une discrimination persistante dans l'éducation et sur le marché du travail. Cela inclut un harcèlement juridique et sociétal systématique qui expose les personnes LGBTQ+ à être directement visées par les lois et pratiques répressives de l'État.
L'Égypte criminalise les relations entre personnes de même sexe en vertu de la loi sur la lutte contre la prostitution (loi n°10 de 1961) et, plus récemment, par le biais de lois sur la cybercriminalité, comme la loi relative à la lutte contre la cybercriminalité et les crimes liés aux technologies de l'information, appliquées par les tribunaux économiques d'Égypte.
D'après le rapport de Transat, on constate une augmentation des cas où les lois relatives à la moralité en ligne sont appliquées :
« Les médias égyptiens jouent un rôle clé dans l'adoption et la diffusion de discours de haine et d'incitation à la haine visant les femmes, les minorités et, tout particulièrement, la communauté LGBTQ+. Ils participent activement à la stigmatisation des personnes LGBTQ+ en perpétuant des stéréotypes entretenus depuis des décennies à travers les productions artistiques et les programmes médiatiques. »
La loi sur la télécommunication relève de la compétence des tribunaux économiques depuis leur création en 2008, et la loi sur la cybercriminalité a été placée sous leur juridiction par décret en 2019. Cet ajout a permis à ces tribunaux de commencer à exercer une influence sur la vie publique en renforçant la surveillance numérique et le contrôle de la moralité en ligne.
Pour Jan, la sécurité numérique est devenue une priorité absolue. D'autres personnes LGBTQ+ sont intervenues tôt pour lui apprendre à se protéger sur Internet. Ces conseils lui étaient précieux car, de son propre aveu, il avait tendance à faire preuve d'une imprudence excessive face aux dangers. Aujourd'hui, sa principale préoccupation est de dissimuler son identité à sa famille.
« J'ai été harcelé en ligne par des femmes comme par des hommes, aussi bien au sein qu'en dehors des cercles LGBTQ+. Ce harcèlement n'était pas toujours direct ou explicite, peut-être, signifiant que si la conversation dérapait, je l'interrompais, mais ça se produisait tout de même, » se souvient Jan lors d'un entretien avec l'auteure.
D'un ton empreint de déception, il raconte la fois où il a été humilié par sa meilleure amie, qui faisait aussi partie de la communauté LGBTQ+. Lors d'une dispute, elle a menacé de se rendre chez lui pour révéler son homosexualité à sa mère.
Ces menaces reflètent la précarité plus large à laquelle sont confrontées les personnes LGBTQ+ en Égypte : des vulnérabilités exacerbées par la surveillance policière, la stigmatisation et l'absence de protections juridiques.
En 2022, une campagne anti-LGBTQ+ organisée, connue sous le nom de « Fetrah », a vu le jour sur les réseaux sociaux, notamment Twitter, Instagram, Facebook et Telegram. Ce nom, qui se traduit par « instinct humain » en arabe, a été repris par des réseaux religieux et d'extrême droite. Utilisant le slogan « Fetrah est une idée », la campagne a diffusé de manière coordonnée des fils de discussion sur Twitter et des publications en arabe, incitant les utilisateurs à promouvoir son message principal : il n'existe que deux genres et l'homosexualité est une déviance contraire à la nature humaine.
M.A, chercheur et militant pour les questions de genre souhaitant garder l'anonymat, a confié à l'auteure qu'il considère la campagne Fetrah comme un vecteur d'idées dépassées, qualifiant l'homosexualité de maladie ou de perversion. Il y voit une grave injustice envers la communauté LGBTQ+, qui lutte pour ses droits. « La campagne Fetrah utilise la religion pour attiser la haine et la discrimination, et pour légitimer la violence à l'encontre de la communauté queer », ajoute le chercheur.
Pour Jan, la violence et les menaces subies en ligne ont conduit à l'isolement. « Je n'ai presque pas d'amis », confie-t-il. « J'ai arrêté d'essayer de me faire des amis ou de nouer des relations en ligne. » Après avoir fermé ses comptes sur les réseaux sociaux, il se retrouve même coupé de la communauté LGBTQ+, qui est de plus en plus prise pour cible en ligne — un choix que de nombreuses personnes queer égyptiennes se sentent de plus en plus obligées à faire.
« La communauté LGBTQ+ n'est pas une île isolée du reste de la société ; elle en est, à des degrés divers, le reflet », explique M.A. « J'ai observé des situations similaires ; certaines personnes se sont mises en retrait, non pas toujours par peur, mais parfois pour préserver leur santé mentale. D'autres ont persévéré et affronté la situation, quelles qu'en soient les conséquences », ajoute-t-il .
« Quand des personnes comme Jan sont menacées, elles ne se tournent certainement pas vers la police pour obtenir protection », explique M.A. C'est pourquoi la communauté queer doit faire preuve de plus de compassion, ou du moins prendre davantage conscience des dangers liés aux comportements patriarcaux et dominés par les hommes, tels que le harcèlement.
« L'existence de telles violations au sein de la communauté impose à toutes les entités, individus et militants de se remettre en question, plutôt que de justifier leurs actes », explique M.A. « Ils doivent bâtir une véritable culture de responsabilité qui protège les personnes, au lieu de les réduire au silence ou de les pousser au repli sur soi », ajoute-t-il.
Bien que Jan ne puisse pas à lui seul représenter le vécu de l'ensemble de la communauté LGBTQ+ en Égypte, il en incarne une facette essentielle, car comme beaucoup d'autres, il a été confronté — et continue de l'être — à des défis et des risques numériques qui limitent son accès à des espaces en ligne sécurisés.
Si les réseaux sociaux offrent visibilité et possibilités de rencontres, ils exposent également les personnes vulnérables à la violence numérique, au chantage et à la surveillance étatique. Ces menaces contraignent de nombreuses personnes LGBTQ+ à naviguer sur Internet avec crainte et prudence, ce qui restreint leur liberté d'expression et leur accès à des ressources de soutien. Comprendre ces difficultés est crucial pour saisir à la fois le pouvoir et les dangers que représentent les espaces en ligne pour les communautés queer en Égypte.
M.A propose quelques conseils pratiques pour aider les personnes queer à protéger leur présence numérique :
Vivre sous une constante surveillance, c'est être dans un état permanent d'hypervigilance
Initialement publié le Global Voices en Français

Image de Pete Linforth via Pixabay. Utilisée sous licence Pixabay.
[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en anglais.]
Article écrit par Gina Romero, rapporteuse spéciale des Nations unies pour les droits à la liberté de réunion pacifique et à la liberté d'association
Quand les experts parlent de la manière dont la surveillance numérique moderne envahit l'espace public, les droits humains et à la liberté, le débat prend un autre tournant et dérive en conclusions vagues et en jargon juridique incompréhensible. Nous passons notre temps à débattre sur la confidentialité, sur les détails techniques comme les paramètres de chiffrement, ou encore sur les limites abstraites du pouvoir de contrôle de l'État. Mais ici, je vais présenter un nouveau rapport [fr] et une Étude mondiale qui nous invite tous à regarder d'autres éléments de violation totalement différents et plus humains : la crise profonde de la santé mentale et des traumatismes psychologiques qui touchent actuellement la société et la communauté militante mondiale.
Depuis longtemps, on nous dit que la surveillance du gouvernement est comme un scalpel bien aiguisé : un outil précis utilisé contre les acteurs dangereux. La vérité c'est que cette surveillance numérique a été transformée en un vaste écosystème permanent de méfiance généralisée à l'ensemble de la société qui peut potentiellement affecter tout le monde. La surveillance numérique se fait maintenant à distance, de façon presque invisible et ne s'arrête jamais. Alors qu'avant, c'était une chose limitée et restreinte à certaines zones. Dans beaucoup de pays, cela prend en compte la surveillance de militants, de représentants de la société, de journalistes et de défenseurs des droits de l'homme jusqu'à chez eux, se servant d'une longue liste d'outils, notamment des logiciels espions sur leurs téléphones. Cela permet à des personnes extérieures de retracer leurs relations familiales et de surveiller leurs communications privées, nuisant ainsi à leur vie professionnelle tout en affectant profondément aussi leurs relations les plus intimes.
L'impact psychologique de travailler à l'intérieur de ce piège invisible est dévastateur. Après avoir analysé les données de 84 pays et territoires, j'ai remarqué que les conséquences les plus graves de la répression numérique n'est pas qu'elle paralyse des organisations ou qu'elle effraie les gens d'entrer en contact avec les autres (l'effet de désocialisation), mais qu'elle cause aussi des traumatismes psychologiques profonds. Les militants peuvent être affectés de dépression clinique, d'épuisement émotionnel, de burn-out chronique et de graves troubles de santé mentale, incluant le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) liés directement à la surveillance numérique mise en place par l'État.
Vivre sous constante surveillance, c'est être dans un état permanent d'hypervigilance. Certains activistes déclarent regarder leur téléphone avec une anxiété intense, sur-analysant de simples bugs technologiques du quotidien, et même de regarder constamment derrière eux dans la rue.
Cet état de paranoïa finit par envahir le quotidien de la société et des militants jusqu'à ce qu'ils ne remarquent même plus leur anxiété, le bouleversement de leur forme physique et émotionnelle, et même leur vie sociale. Ce n'est pas un effet accidentel secondaire de la surveillance numérique. C'est un mécanisme minutieusement inventé de dissuasion préventive. Quand les gouvernements font de l'incertitude une arme, l'esprit d'une personne devient sa propre prison.
Pire encore, cette surveillance provoque une profonde isolation sociale. La confiance, élément vital d'action et de solidarité collective disparaît complètement. Quand Pegasus ou un autre logiciel espion infecte un appareil d'un activiste ou d'une organisation, la victime devient un paria social et elle est traitée comme quelqu'un souffrant d'une maladie contagieuse. Leurs collègues arrêtent de leur envoyer des messages de peur d'être aussi surveillés. Les relations proches et collaborations étroites se détériorent. Les activistes font face à un choix cruel de soit continuer leur travail, soit de couper toute communication avec leurs parents âgés et/ou avec leurs enfants afin de les protéger de toutes représailles à cause de la surveillance ou de révélation d'informations confidentielles.
Cette rupture systématique laisse les défenseurs des droits de l'homme dans une profonde solitude. L'impact sur les groupes vulnérables comme les jeunes, est encore plus profond. Par exemple, l'autocensure imposée aux militants de la Gen Z, crée de la fatigue mentale qui est finalement plus toxique et plus épuisante mentalement que la haine en ligne ou le harcèlement physique auxquels ils peuvent être confrontés en public. Ces dommages émotionnels sont maintenant tellement répandus qu'un nouveau secteur concentré sur la thérapie est apparu dans le domaine du militantisme. Il est exclusivement dédié à aider les victimes de la surveillance numérique à survivre et à surpasser les séquelles psychologiques laissées par la violation de leur vie privée.
Quand des problèmes médicaux graves comme le SSPT devient un danger du quotidien et un risque habituel, dans le domaine de l'activisme, cela montre que le système mondial et la structure des droits de l'homme se sont fondamentalement effondrés.
Si les organismes internationaux continuent d'évaluer la surveillance à travers une approche étroite, strictement juridique, centrée sur la vie privée, ils sous-estiment considérablement les dommages causés par ces systèmes.
La surveillance numérique c'est bien plus que du vol de données. Elle inflige de profondes blessures humaines. Elle empêche les gens de développer et d'exprimer leurs identités en toute sécurité, elle génère des traumatismes qui peuvent durer pendant des générations, et elle brise l'esprit humain. Tant que nous ne prendrons pas en compte les vrais coûts émotionnels tels que la dépression, le burn-out et la peur des cadres juridiques, nous continuerons de détourner le regard pendant que le bien-être mental de nos acteurs les plus courageux du changement et nos défenseurs des droits est discrètement détruit à néant dans l'obscurité du monde numérique.
Sa renommée ne connaît pas de limites et attire des personnes de tous horizons
Initialement publié le Global Voices en Français

Dimash interprétant l'hymne national du Kazakhstan. Capture d'écran de la vidéo « National Anthem of the Republic of Kazakhstan – Dimash Qudaibergen » issue de la chaîne Youtube de Dimash Qudaibergen. Utilisation loyale.
Joy est une jeune femme originaire de Californie ; elle porte une robe traditionnelle appelée shapan et s'exprime en kazakh, une langue qu'elle a commencé à apprendre trois mois plus tôt. Cette scène s'est déroulée à Londres, avant le concert du chanteur kazakh Dimash Qudaibergen à l'OVO Arena Wembley le 12 novembre 2025.
Kanat Aitbayev, le père et producteur de Dimash, a rencontré Joy et a enregistré leur conversation, mettant en lumière une réalité frappante : Joy avait traversé le monde entier pour entendre Dimash chanter en direct.
Des milliers de fans venus de dizaines de pays le suivent à travers les continents, attirés non seulement par ses capacités vocales, mais aussi par quelque chose de plus profond. Aujourd'hui, Dimash est sans doute le chanteur kazakh le plus célèbre hors de son pays natal et a atteint une renommée mondiale dont aucun autre artiste kazakh ne s'est jamais approché.
Ce phénomène soulève une question : Qu'est-ce qui se cache derrière le succès fulgurant de Dimash ?
Né en 1994, Dimash est devenu un chanteur de renommée internationale très tôt dans sa carrière. Il est célébré en tant qu’ambassadeur culturel du Kazakhstan, admiré pour son talent vocal.
L'histoire de Dimash commence à Aktobe, une petite ville de l'ouest du Kazakhstan. Ses parents sont des figures établies de la vie culturelle de la région. Son père, Kanat Aitbayev, est auteur-compositeur et chanteur. Sa mère, Svetlana Aitbayeva, est chanteuse professionnelle. Tous deux ont occupé des fonctions publiques et reçu le titre de « Travailleur émérite du Kazakhstan ».
En 2014, Dimash a obtenu son diplôme au Collège de musique Zhubanov. En 2018, il a terminé son master à l'Université nationale kazakhe des arts.
Son atout le plus remarquable est sa voix, qui couvre plus de six octaves, parcourant cette étendue avec une aisance impressionnante. Ce talent, soutenu par le parcours professionnel et le réseau de ses parents, l'a propulsé sur les grandes scènes.
Une opportunité décisive s'est présentée en 2016, lorsque le journaliste et producteur kazakh Yertay Nusipzhanov a invité Dimash à auditionner pour l'émission chinoise « Singer », un concours de chant.
Lors de l'édition 2017 de l'émission, ses prestations vocales lui ont valu une grande popularité auprès du public chinois, et sa deuxième place a constitué un véritable tremplin pour sa carrière.
Voici une vidéo YouTube de Dimash interprétant la chanson française « S.O.S. d'un terrien en détresse » lors de l'émission Singer.
Bien qu'il se produise principalement en kazakh, sa langue maternelle, il possède une vaste palette linguistique et aurait chanté dans au moins 16 langues, dont l'anglais, le mandarin, le russe, le français (comme illustré ci-dessus), l'italien, l'ukrainien, le turc, le serbe, le kirghiz, l'allemand, l'espagnol, et bien d'autres.
Sa popularité a rapidement dépassé les frontières du Kazakhstan et de la Chine. En 2019, il a lancé sa première tournée mondiale, « Arnau », se produisant au Kazakhstan, en Russie, aux USA, en Lettonie et en Ukraine.
La deuxième tournée mondiale de Dimash, « Stranger » (2022–2025), l'a conduit dans treize pays et a rencontré un immense succès. Au Mexique, par exemple, les billets pour deux concerts se sont vendus en seulement huit minutes, portés par le soutien de ses fans, les « Dears », qui assistent à ses concerts et propagent sa musique à travers le monde.
Voici une vidéo YouTube récapitulant le concert au Mexique.
L'année dernière, Esther Uhlmann, l'une des Dears venues de Suisse, a publié un livre en anglais et en kazakh consacré à la musique de Dimash.
« Mes fans me traitent avec beaucoup d'amour et de respect… c'est pourquoi j'ai choisi ce mot — “Dears” », explique Dimash, soulignant ainsi le lien privilégié qui l'unit à son public.
En effet, Dimash a su gagner l'admiration de ses fans grâce à son attitude chaleureuse et respectueuse. Il prend le temps de signer des autographes, de poser pour des photos, de serrer des mains et de prendre ses fans dans ses bras.
Comme durant son concert à Barcelone en novembre 2025, durant lequel il a invité sur scène une jeune Kazakhe en tenue traditionnelle pour interpréter l'une de ses chansons à ses côtés.
Dimash comprend sûrement ce que représente, pour de jeunes chanteurs en herbe, le fait de partager la scène avec lui et de sentir ses encouragements.
Sa bienveillance s'exprime tout particulièrement au sein de sa famille. Il guide son jeune frère, Mansur. Depuis la première tournée mondiale de Dimash, Mansur partage la scène avec lui, jouant de la guitare et de la dombra, l'instrument national du Kazakhstan.
Il se montre tout aussi attentif envers sa sœur Raushan — qu'il s'agisse de soutenir son restaurant Daididau ou d'interpréter une chanson lors de son uzaty, une cérémonie traditionnelle de fête de départ précédant le mariage.
Voici une vidéo YouTube montrant Dimash en train de chanter lors du mariage de sa sœur.
Comme l'a fait remarquer la journaliste kazakhe Akdidar Abdimaulen, Dimash a cultivé l'image d'un « vrai artiste », plutôt que celle d'un simple « produit commercial ». Cela vient peut-être du fait que ses qualités personnelles — modestie, dévouement envers sa famille et humanité — trouvent un écho universel, au-delà des frontières et des nationalités.
La popularité de Dimash au Kazakhstan peut aussi être comprise à la lumière de l'histoire du pays. Après plus de deux siècles sous domination tsariste puis soviétique, le Kazakhstan a obtenu son indépendance en 1991 et n'a depuis cessé de bâtir et d'explorer son identité nationale.
Dans ce processus continu, marqué par des sentiments postcoloniaux, l'image publique de Dimash reste importante pour la population locale. S'exprimant sur Euronews en 2024, il a défini sa mission comme celle de « faire découvrir au monde la culture et la musique traditionnelle du pays ».
La musique, en effet, agit comme une sorte d'ambassadrice nationale. Son interprétation de la chanson folklorique Samaltau, décrivant les épreuves endurées par les Kazakhs enrôlés de force dans les bataillons de travailleurs en 1916, permet aux auditeurs étrangers de découvrir cette période douloureuse de l'histoire du Kazakhstan, le tout porté par une composition et une mélodie magnifiques.
En parallèle, l'ascension musicale fulgurante de Dimash n'a pas échappé aux autorités kazakhes. « Dimash Kudaibergenov est devenu une star internationale, faisant découvrir la culture de notre pays au monde entier », a déclaré le président Kassym-Jomart Tokayev, après sa participation à l'émission « Singer ». Depuis lors, l'État a constamment salué son travail et ses efforts.
En 2019 et 2023, il a reçu les plus hautes distinctions nationales, « Travailleur émérite du Kazakhstan » et « Artiste du peuple du Kazakhstan » respectivement. Au début de l'année 2024, après avoir reçu les félicitations du président à la télévision nationale, Dimash a interprété l'hymne national à Akorda, la résidence présidentielle : un événement largement perçu comme la consécration de son statut au plus haut niveau de l'État.
Voici une vidéo YouTube de Dimash interprétant l'hymne national.
Cependant, cette reconnaissance officielle de haut niveau n'a pas empêché le chanteur de faire occasionnellement des critiques politiques soigneusement formulées — des propos généralement mal vus dans un État autoritaire.
Lors des manifestations de masse au Kazakhstan en janvier 2022, il a déclaré sur les réseaux sociaux que « la population traverse une période difficile ». Il a également appelé les « personnes compétentes au pouvoir » à « prendre rapidement les décisions adéquates ».
Pourtant Dimash semble conscient des limites de l'expression politique et veille à ne pas dépasser les bornes. À bien des égards, il adopte une attitude retenue, presque diplomatique, dans ses prises de paroles publiques.
Cette approche a été visible en 2022, à la suite de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Dimash a exclu la Russie de sa tournée, malgré les liens étroits qu'il entretenait auparavant avec l'industrie musicale russe.
En septembre 2022, lors d'un concert au Congrès des dirigeants des religions mondiales et traditionnelles, il a chanté pour la première fois « The Story of One Sky ». Les paroles sont résolument anti-guerre et semblent faire écho à la chanson iconique de John Lennon, « Imagine », qui a depuis longtemps été saluée comme un hymne magistral à la paix.
Voici le clip officiel de la chanson.
Par la suite, les nominations de Dimash en tant qu’ambassadeur de bonne volonté de l'Organisation internationale pour les migrations, aux niveaux régional et mondial en 2023 et 2025 respectivement, renforcent le lien entre sa dimension artistique et son engagement humanitaire.
En fin de compte, l'ascension de Dimash ne peut pas être réduite à une seule explication. Malgré ses capacités vocales extraordinaires, son répertoire, puisant souvent dans la musique traditionnelle et le style d'opéra, ne rentre pas dans les catégories « pop » conventionnelles et pourrait ne pas intéresser les plus jeunes.
Pourtant son identité artistique continue d'attirer des milliers de fans, comme Joy en Californie et Esther en Suisse. La réponse se trouve possiblement dans la façon qu'a Dimash d'interagir avec des publics variés : grâce à une connexion humaine profonde et, peut-être, une sagesse qui dépasse son âge.
Une révolution avait promis l'inclusion. La communauté LGBTQI+ du Bangladesh attend toujours.
Initialement publié le Global Voices en Français

L'artiste Rasel Rana Sajan participe à la manifestation « জনতায় আস্থা, মবতন্ত্রে অনাস্থা » (Confiance dans le peuple, pas de confiance dans la loi de la foule) à Dhaka le 23 décembre 2025. Des artistes, des acteurs culturels et des citoyens se sont rassemblés pour réclamer la démocratie, l'inclusion et l'État de droit. Photo : Najmul Sagor. Utilisée avec permission.
Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée, préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
Le 3 avril 2026, huit hijras et femmes transgenres réunies sans raison particulière à Shahbag, Dhaka, ont été harcelées par un groupe se revendiquant du « journalisme mobile » illustrant le traitement injuste auquel les personnes à la diversité de genres peuvent être confrontées au Bangladesh. Elles ont été filmées sans leur consentement, soumises à des questions offensantes et à du harcèlement sexuel, et lorsqu'elles ont protesté, on les a physiquement empêchées de quitter les lieux. Elles ont toutes les huit été arrêtées et emmenées au commissariat de Shahbag. Privées d'accès à un avocat pendant deux jours et détenues dans des conditions inhumaines, elles ont finalement été contraintes de payer des amendes et de signer des documents reconnaissant une faute pour obtenir leur libération. Aucune infraction pénale ne leur était pourtant reprochée. La police n'a pas agi en simple témoin. Elle a pris part aux événements.
Une semaine plus tard, dans la soirée du 10 avril, le même lieu a été le théâtre d'une agression collective de plus grande ampleur. Sous la bannière du « Mouvement Azadi », un groupe a violemment agressé plusieurs personnes après les avoir qualifiées d'«homosexuelles » et de « transgenres ». Des professeurs d'université et des citoyens ont été roués de coups. Ces violences ont également inclus du harcèlement sexuel à l'encontre de femmes. Une déclaration signée par 387 citoyens — universitaires, journalistes, avocats, médecins et militants — a condamné ces deux attaques et désigné les auteurs : le « Mouvement Azadi », soutenu par le Bangladesh Khelafat Majlis, un parti politique islamiste conservateur. Le gouvernement au pouvoir, dirigé par le Parti nationaliste du Bangladesh, n'a émis aucune réaction.
Ce qui s'est passé à Shahbag n'est pas un incident isolé. C'est la conséquence d'une crise qui couvait depuis août 2024, date à laquelle le soulèvement populaire au Bangladesh a mis fin à quinze années de règne de la Ligue Awami, ouvrant une période qui s'est avérée, pour la communauté LGBTQI+ du pays, l'une des plus dangereuses de mémoire récente.
Le soulèvement qui a contraint l'ancienne Première ministre Sheikh Hasina à fuir fut véritablement historique. C'était un mouvement mené par les étudiants qui a fait tomber un gouvernement autoritaire au prix d'un lourd bilan humain.
Pour les militants LGBTQI+, les espoirs suscités par ce mouvement étaient compliqués dès le départ. Beaucoup craignaient que des groupes extrémistes ne viennent combler le vide ; certains ont choisi de ne pas y participer du tout. Ceux qui se sont engagés pensaient que le discours du mouvement contre la discrimination les incluait également. Cependant, quelques jours seulement après la formation du nouveau gouvernement, les étudiants meneurs à l'origine du soulèvement ont commencé à publier des contenus ouvertement anti-LGBTQI+ sur les réseaux sociaux.
Encouragés par la transition, des groupes islamistes ont intensifié leurs attaques contre les minorités sexuelles et de genre. L'un des premiers incidents documentés a été l'agression de la communauté hijra à Chak-Andharia, Sherpur, en septembre 2024. Le même mois, une foule en colère menée par un groupe d'hommes a agressé physiquement une personne hijra à Cox’s Bazar, au Bangladesh.
Comme l'a illustré l'incident de Shahbag mentionné plus haut, les termes « transgenre » et « homosexuel » sont depuis devenus des étiquettes utilisées contre tout ennemi désigné, qu'il s'agisse d'opposants politiques, de journalistes gênants ou de toute personne prise pour cible par une foule déchaînée.
Lors de la coupure d'Internet de juillet 2024, alors que les étudiants affrontaient des tirs à balles réelles dans la rue, Muntasir Rahman mobilisait ses contacts personnels pour trouver des refuges aux coordinateurs étudiants qui allaient par la suite former la direction fondatrice du Parti national des citoyens (NCP) — parmi lesquels Rifat Rashid, Mahin Sarker et l'actuel député Hannan Masud. Muntasir a pris des risques personnels considérables pour assurer la survie de ceux qui allaient bâtir le nouveau Bangladesh.
Des mois plus tard, lorsque ces mêmes meneurs ont fondé le NCP, Rahman a été nommé secrétaire adjoint. Quelques heures seulement après l'annonce, son identité en tant qu'homme gay a été exposée en ligne, et sa nomination a été annulée. La direction du parti a précisé qu'aucune personne associée à la communauté LGBTQI+ n'occupait de poste au sein du NCP. En mai 2025, le coordinateur en chef du parti pour la région Nord publiait des déclarations sur sa page Facebook certifiée qualifiant les personnes LGBTQI+ de « malades mentaux » et de « cancer pour la société ».
Les hommes dont il avait contribué à protéger la vie ne l'ont pas défendu. Pas un seul. Le nom de Rahman figure pourtant parmi les 387 signataires de la déclaration de la société civile condamnant les attaques de Shahbag, le document même qui exigeait des comptes au gouvernement qui l'avait expulsé.
l'expulsion de Muntasir a déclenché un phénomène plus vaste : des publications ciblant les militants queer ont inondé les réseaux sociaux avec les noms et les adresses d'individus et d'organisations. En réaction, de nombreuses organisations LGBTQI+ ont été contraintes de désactiver leurs sites web et de fermer des groupes Facebook communautaires qui existaient depuis des années. Des décennies d'infrastructures communautaires ont ainsi été effacées.
Il ne s'agit pas simplement d'une histoire sur l'exclusion d'un homme. La formation politique la plus associée aux aspirations démocratiques du soulèvement a choisi, sous la pression de conservateurs religieux, d'afficher publiquement et explicitement sa position. Le discours de haine à l'encontre des communautés queer n'a pas seulement perduré dans le Bangladesh post-soulèvement. Il s'est banalisé sur la scène politique.
Le 10 juin 2025, Shakil Ahmed, étudiant en dernière année à la Faculté des beaux-arts de l'Université de Dhaka, s'est donné la mort dans son village natal de Manikganj, après avoir subi des mois de harcèlement ciblé. Shakil, un homme gay qui n'avait pas encore fait son coming out, avait été accusé à tort de blasphème en raison d'un commentaire publié sur Facebook qu'il avait supprimé peu après sa mise en ligne. Un camarade d'université en avait fait une capture d'écran et l'avait diffusée, le qualifiant d'apostat. Début juin, il recevait des menaces de mort directes. Malgré ses excuses publiques, une publication annonçant un procès public « fondé sur la charia » pour le lendemain matin a circulé. Il n'a pas survécu à cette nuit-là.
Le gouvernement n'a fait aucune déclaration concernant sa mort. Aucune arrestation n'a eu lieu. Les forces de l'ordre ont classé l'affaire comme un décès de cause non naturelle plutôt que comme une incitation au suicide. Cette distinction est importante, car l'incitation au suicide nécessite une enquête. Réduire ce qui est arrivé à Shakil à un simple suicide revient à ignorer la campagne organisée d'incitation qui a précédé le drame.
Au Bangladeh, l'exclusion passe rarement par une législation explicite. Elle s'opère par le biais d'un silence institutionnel — une réunion jamais programmée, un rapport qui omet une communauté entière, un commissariat qui place des victimes en détention et les accuse de trafic, alors qu'une foule en colère attend à l'extérieur. Selon des militants ayant requis l'anonymat, des groupes LGBTQI+ ont tenté à maintes reprises d'entamer un dialogue avec le gouvernement intérimaire sur des questions touchant les communautés à la diversité de genre, notamment concernant le projet de loi de 2023 sur les droits et la protection des personnes transgenres en attente depuis longtemps. Ces réunions n'ont jamais été accordées.
La Commission de réforme des affaires féminines, qui aurait pu constituer un canal tout indiqué pour faire entendre les voix des personnes à la diversité de genre, a publié un rapport ne faisant aucune mention des préoccupations LGBTQI+. Pour une communauté vivant déjà sous le coup d'une loi héritée de l'époque coloniale qui criminalise les relations entre personnes de même sexe, ce silence envoyait un message clair : ce gouvernement ne les protégerait pas et ne dialoguerait pas avec eux.
Ce qui distingue la situation actuelle des périodes d'hostilité précédentes, c'est ce qui se joue en parallèle de la sphère politique. Les lecteurs internationaux imaginent souvent que les ONG sont des alliées indéfectibles des communautés LGBTQI+. La réalité est bien plus complexe.
Plusieurs militants du Bangladesh, s'étant entretenus en personne avec Global Voices sous couvert d'anonymat, décrivent une évolution silencieuse mais significative : des organisations qui menaient auparavant des programmes visibles en faveur de la diversité de genre et sexuelle réduisent cette visibilité. Le plaidoyer public s'est fait plus discret. Le langage institutionnel est devenu plus prudent. Certains militants ont dit avoir perdu leur emploi lorsque des partenaires financiers ont décidé d'abandonner la partie LGBTQI+ de projets conjoints, non pas par une résiliation formelle, mais par un désengagement financier progressif de tout ce qui risquait d'attirer une attention négative. Les organisations elles-mêmes n'ont pas disparu. Elles ont simplement cessé de se manifester. Comme l'a expliqué une personne interrogée :
Nous nous retrouvons livrés à nous-mêmes. Ils affirment nous soutenir lorsqu'ils nous croisent; Mais ils ne nous appellent pas. Et si nous les appelons, ils viennent rarement. Ils craignent d'être vus en public à nos côtés.
Le calcul n'est pas difficile à comprendre. Les organisations qui dépendent d'un enregistrement officiel et de partenariats locaux ne peuvent se permettre d'être perçues comme politiquement gênantes par une administration dont la tolérance envers la société civile est déjà incertaine. L'écosystème s'adapte. L'espace se réduit. Et la communauté qui dépendait de cet écosystème se retrouve plus exposée, avec moins de remparts institutionnels face à un discours public de plus en plus hostile.
Le retrait des ONG est indissociable de l'effondrement parallèle du financement international.
En 2023, l'USAID s'est associée à des organisations bangladaises pour lancer le projet SHOMOTA, une initiative de cinq ans destinée à soutenir les communautés trans et hijra dans huit villes, avec pour objectif d'atteindre directement 8 700 personnes d'ici 2028. Lorsque le président américain Donald Trump a gelé l'aide extérieure des USA en janvier 2025, le projet a été annulé. Les conséquences humaines ont été immédiates. La fondation Noboprobhaat à Rangpur, qui proposait des dépistages du VIH, des formations professionnelles et une assistance juridique aux personnes LGBTQI+ en milieu rural, a été contrainte de licencier la moitié de son personnel et de fermer ses bureaux. Fin 2025, la fondation prévoyait de suspendre environ 70% de ses activités.
La crise dépasse largement le cadre de la politique américaine. Le Global Philanthropy Project a estimé qu'au moins 105 millions de dollars d'aide publique internationale en faveur des droits des personnes LGBTQI+ étaient menacés à l'échelle mondiale, en raison de coupes budgétaires prévues par les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Des entreprises marraines du monde entier se sont également retirées suite aux réactions violentes contre les programmes de diversité, d'équité et d'inclusion (DEI). Le problème ne réside pas simplement dans la disparition des fonds. C'est que ces coupes frappent le plus durement les communautés où le soutien international ne venait pas compléter une solide base locale, mais s'y substituait.
En October 2025, Sahara Chowdhury Rebil, une militante trans de 23 ans, s'est tenue seule sous la pluie au Shahid Minar à Dhaka, en grève de la faim, elle réclamait le droit au mariage pour les personnes LGBTQI+. Il s'agissait peut-être de la première manifestation publique de ce genre dans l'histoire du Bangladesh. Le lendemain après-midi, face à une hostilité croissante, d'autres militants l'ont convaincue de mettre fin à son jeûne pour éviter toute agression physique. Mais avant de se retirer, elle a publié un Manifeste queer bangladais de 178 pages (accessible via le QR code ci-dessous), le premier du genre dans ce pays de 172 millions d'habitants.

Sahara Chowdhury Rebil a commencé sa grève de la faim au Central Shahid Minar à Dhaka. Image prise par Ahad taken le 10 octobre 2025. Utilisée avec permission.
Cette image d'une personne mourant de faim sous la pluie, exprimant sa rage par écrit, ne raconte pas une histoire de défaite. C'est l'histoire d'un mouvement qui agit comme le font les mouvements lorsque les institutions leur font défaut : en revenant à l'essentiel. Documenter. Nommer. Revendiquer son existence. En 2024, sur 70 incidents documentés de violence à l'encontre de personnes LGBTQI+ au Bangladesh, seuls 13 ont été officiellement enregistrés comme affaires pénales. La communauté continue néanmoins de documenter ces faits. Car la documentation, même sans retombées institutionnelles, constitue en soi une forme de résistance.
En 2016, le meurtre du militant pour les droits des personnes LGBTQI+ Xulhaz Mannan était un avertissement brutal adressé à la société civile progressiste du Bangladesh. Près de dix ans plus tard, la mort de Shakil Ahmed signale que ces mêmes forces sont toujours intactes, mais agissent désormais avec une coordination accrue, une portée technologique plus vaste et une indifférence de l'État. Cette crise n'a pas débuté en 2024. Le soulèvement n'a fait que l'accélérer.
Le mouvement queer du Bangladesh ne fait pas face à un ennemi unique. Il est confronté à une convergence de forces : une classe politique qui affiche sa crédibilité religieuse, un système de financement international en chute libre, un secteur des ONG qui se recentre sur sa propre survie, et une loi héritée de l'époque coloniale qui continue de criminaliser leur existence. Individuellement, chaque force est gérable. Ensemble, elles sont exténuantes. Tant que le Bangladesh ne s'attaquera pas à l'impunité qui se cache là-dessous, le mouvement continuera de survivre malgré l'État, plutôt qu'avec sa protection. La triste réalité est que survivre ne signifie pas être libre, et que le soulèvement de juillet 2024 n'a pas eu pour seul but la survie.
Les réfugiées transgenres aux États-Unis sont exposées à des détentions arbitraires de l'ICE
Initialement publié le Global Voices en Français

Shakira Galíndez à New York City (février 2025). Photo prise par José Miguel Pareja. Utilisée avec permission.
Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée, préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
Lorsque Shakira Galíndez s'est présentée à son audience d'immigration, elle cherchait à se conformer à la procédure légale américaine. Au lieu de cela, elle a été immédiatement placée en détention par l'ICE.
Depuis lors, cette Vénézuélienne transgenre de 30 ans a passé des mois à transiter par le système de détention pour immigrés aux USA tout en luttant contre son expulsion. Son histoire dépasse sa propre personne : elle englobe sa famille et ses amis, touchés par sa détention arbitraire, tout en soulignant le décalage croissant entre les protections officiellement garanties aux réfugiés vulnérables et les conditions qu'ils rencontrent fréquemment à leur arrivée.
Pour de nombreux Vénézuéliens LGBTQ+, la migration est souvent une question de survie. Confrontés à la discrimination, à la criminalisation, à la violence, à l'exclusion du marché du travail, aux obstacles d'accès aux soins de santé et à l'absence de reconnaissance juridique de leur identité, beaucoup de Vénézuéliens transgenres et de personnes à l'identité de genre diverse sont contraints de quitter leur foyer en quête de sécurité et de dignité.
Galíndez est une femme transgenre de 30 ans originaire de Yaracuy, au Venezuela. Elle est arrivée aux États-Unis pour demander l'asile après avoir fui une situation qui rendait de plus en plus difficile pour elle de vivre en sécurité en tant que femme trans dans son pays d'origine. Comme beaucoup de demandeurs d'asile, elle a entamé une procédure juridique visant à évaluer sa demande et à déterminer si un renvoi au Venezuela l'exposerait à des risques.
Elle a été arrêtée alors qu'elle assistait à une audience d'immigration, puis transférée dans plusieurs centres de détention. Aujourd'hui, elle est toujours détenue au centre de détention LaSalle et risque d'être expulsée vers le Venezuela.
Son cas met en lumière une contradiction plus large au cœur du système américain de détention des immigrés. Depuis 2015, les agences fédérales reconnaissent que les personnes transgenres en détention sont exposées à des risques uniques. Les normes et politiques de détention de l'ICE, influencées par la loi PREA (Prison Rape Elimination Act) stipulent que les décisions concernant le placement des personnes transgenres doivent être prises au cas par cas, en accordant une attention particulière à l'identité de genre, surtout compte tenu du fait que les détenus transgenres ont signalé des taux plus élevés de fautes sexuelles commises par le personnel dans les prisons (17%) et les centres de détention (23%).
Sur le papier, ces protections existent.

Le photographe José Miguel Pareja a documenté le parcours migratoire de Shakira ainsi que son expérience en tant que femme transgenre placée en détention. Ils ont échangé des dizaines de lettres au sujet du traitement qu'elle subit au centre de détention et des irrégularités entourant son dossier. Photo prise par José Miguel Pareja, 2025. Utilisée avec permission.
En pratique, cependant, des défenseurs et des organisations de défense des droits humains ont documenté de façon répétée des situations où les migrants transgenres restent exposés à l'isolement, aux mauvais traitements, à des soins de santé inadéquats ou à des conditions de détention ne tenant pas compte de leur identité de genre. Ces conditions se sont aggravées durant le second mandat de Donald Trump, avec une augmentation signalée de ce type de violations. L'une de ses premières mesures présidentielles fut un décret contre ce qu'il qualifiait d’ « extrémisme de l'idéologie du genre », imposant la reconnaissance fédérale de seulement deux sexes, prévoyant le placement des femmes transgenres dans des prisons pour homme et supprimant le financement des soins d'affirmation de genre pour les détenus.
L'expérience de Shakira n'est qu'une facette de cette tendance plus large.
La durée prolongée de sa détention, ses transferts entre différents établissements et son placement dans un environnement carcéral masculin ont suscité de vives inquiétudes parmi sa famille, ses amis et les militants qui la soutiennent.
Les signalements d'isolement sont particulièrement alarmants. Galíndez affirme avoir été maintenue à l'isolement pendant plus d'un mois avant de demander à rejoindre la population carcérale générale, malgré les risques que cela impliquait. Selon une étude récente, près de 90% des personnes transgenres ont été placées à l'isolement en prison — une pratique qualifiée de torture par les experts en droits humains.
Quelle que soit l'issue juridique de la demande d'asile de Galíndez, ces conditions illustrent la manière dont la détention elle-même peut devenir une source de préjudice pour les migrants transgenres.
Pour Galíndez, une expulsion signifierait un retour dans un pays où les personnes transgenres continuent de se heurter à d'importants obstacles structurels. Le Venezuela ne dispose actuellement d'aucun cadre juridique global reconnaissant l'identité de genre ou protégeant les personnes transgenres contre la discrimination. Des organisations de la société civile ont documenté des phénomènes persistants de violence, d'exclusion sociale et d'obstacles à l'accès aux soins de santé, à l'emploi et à la reconnaissance juridique.
À travers les Amériques, la crise politique, économique et humanitaire du Venezuela a engendré l'un des plus vastes mouvements de déplacement de population au monde. Au sein de cette population déplacée, les personnes LGBTQ+ sont souvent confrontées à des facteurs de vulnérabilité supplémentaires. Elles peuvent subir le rejet familial, l'absence de domicile, des obstacles à l'emploi, l'exploitation et des violences ciblées, tant avant que pendant la migration. Cette réalité a une importance particulière lors de l'examen des demandes d'asile.
Dans un rapport publié en 2020, ReliefWeb a souligné que le déplacement des Vénézuéliens LGBTQ+ constitue l'une des facettes les plus complexes d'une crise migratoire déjà profonde, et que les nombreux risques auxquels ils sont exposés ne prennent pas fin avec la migration. Comme l'explique le rapport :
La majeure partie de la [population LGBTQ+] est confrontée ou a été confrontée à des situations d'exploitation, d'abus et d'inégalité, ainsi qu'à d'autres formes de violence. Par ailleurs, la discrimination et les attitudes xénophobes les ont affectés de diverses manières. Par exemple, les femmes trans ont subi des violations accrues de leurs droits et un manque de protection, tandis que les personnes LGB ont dû dissimuler leur orientation sexuelle pour éviter d'être discriminées.
Le but du droit d'asile est d'offrir une protection aux personnes qui craignent, avec raison, d'être persécutées à cause de facteurs tels que leurs opinions politiques, leur religion, leur nationalité, leur race ou leur appartenance à un groupe social déterminé. Les personnes transgenres fuyant la discrimination systémique et la violence sollicitent souvent une protection dans ce cadre, car un retour dans leur pays d'origine pourrait les exposer à de graves risques.
« Être queer au Venezuela, c'est grandir sous la menace constante de l'exclusion, de la violence corrective et de l'abandon », explique par message à Global Voices Andrés Perez, militant non binaire exilé en Colombie. « Pour beaucoup de personnes de la communauté LGBTQIA+, migrer n'est pas une décision concernant l'avenir, mais un moyen de protéger nos vies dans le présent. »

Portrait de Shakira Galíndez accompagné d'extraits de ses lettres, par José Miguel Pareja (2025). Utilisé avec permission.
Le cas de Shakira n'est pas un cas isolé. Il fait écho aux préoccupations soulevées par le cas d’Andry Hernández Romero, un autre migrant vénézuélien LGBTQ+ dont le parcours a attiré l'attention de défenseurs et d'organisations de défense des droits humains, en raison de son transfert vers le CECOT, la tristement célèbre prison du Salvador, et de son expulsion ultérieure vers le Venezuela. Bien que leurs situations diffèrent, ces deux cas illustrent une réalité préoccupante : les Vénézuéliens LGBTQ+ en quête de protection aux États-Unis peuvent se retrouver confrontés à des systèmes qui ne reconnaissent pas adéquatement leurs vulnérabilités.
Alors que sa procédure continue, des défenseurs des droits réclament sa libération et une évaluation équitable de sa demande d'asile. Leurs revendications reposent sur un principe simple : les personnes cherchant à se protéger de persécutions ne devraient pas être soumises à des conditions qui les exposent à des risques accrus.
Pour beaucoup de personnes queers, les réseaux sociaux sont un espace de connexion et de risque.
Initialement publié le Global Voices en Français

Pins arborant des symboles et des drapeaux LGBTQ+. Photo de Marek Studzinski sur Unsplash : Licence.
Cet article a été produit par l'ONG serbe Center E8 dans le cadre d'un programme de subventions Digital Spark, faisant partie du projet Regional Support Mechanism EECA, mis en œuvre par la Fondation Metamorphosis et TechSoup, en partenariat avec CIVICUS et dans le cadre de la Digital Democracy Initiative (DDI) couvrant les pays du Sud global. Il est publié sur Global Voices selon un accord de partage. Il fait également partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
Pour beaucoup de personnes queers, les réseaux sociaux sont à la fois un espace de connexion et une source de risques. Une simple photo, un commentaire, une identification ou une capture d'écran partagée peut révéler l'orientation sexuelle ou l'identité de genre d'une personne sans son consentement.
À travers le projet « Unmuted: Digital Voices for Democracy » (libérer la parole : des voix numériques pour la démocratie), Center E8 a décidé d'explorer une question rarement abordée publiquement : comment la peur d'avoir son identité sexuelle révélée influence-t-elle le comportement des personnes queers en ligne ? Ce projet sera mené avec le soutien des médias en ligne Zoomer et UNMUTED.
Les plateformes numériques sont parfois présentées comme des espaces de liberté, d'expression et de renforcement de la communauté. Pour les personnes queers, elles peuvent effectivement offrir des opportunités de se connecter avec les autres, trouver du soutien et d'accéder à des informations qui ne sont pas disponibles dans leurs communautés locales.
En parallèle, les espaces numériques peuvent créer de nouvelles vulnérabilités. Avoir son identité sexuelle révélée en ligne sans son consentement peut avoir de graves conséquences, surtout dans des pays comme la Serbie, où la discrimination et la stigmatisation persistent. Ce problème est particulièrement visible dans les petites villes et les communautés rurales, où les personnes queers développent des stratégies de communication leur permettant de tisser des liens sans révéler leur identité.
Mais parfois, malgré toutes leurs précautions, leur identité sexuelle est exposée. Un message privé peut être partagé. Un profil de rencontre peut être divulgué. Une photo peut atteindre un public non désiré. Une interaction sur les réseaux sociaux peut révéler plus que ce que la personne souhaitait divulguer. La tendance croissante au partage de photos intimes obtenues via des applications de rencontre dans des groupes Telegram ou sur la plateforme X est particulièrement préoccupante.
Si les débats publics se concentrent souvent sur les discours haineux et le harcèlement en ligne, on s'intéresse beaucoup moins aux décisions quotidiennes que prennent les personnes queers pour se protéger du coming out forcé et du harcèlement. Or, ces décisions façonnent leur manière de communiquer, de nouer des relations et de participer aux communautés en ligne.
C'est ce problème que Center E8 cherche à résoudre à travers son projet « Unmuted: Digital Voices for Democracy ».
Plutôt que de nous fier à des suppositions, nous avons voulu donner la parole aux personnes queers pour qu'elles puissent décrire elles-mêmes leurs expériences.
Nous disposons déjà de certaines informations. Un cas bien connu en Serbie concerne un étudiant d'une petite ville, membre du mouvement étudiant d'opposition au gouvernement serbe, dont l'orientation sexuelle a été divulguée contre son gré dans des tabloïds progouvernementaux utilisant des informations obtenues à partir de son profil privé sur une application de rencontre. Les médias indépendants Zoomer et UNMUTED ont mené une enquête approfondie au sein de la communauté gay, montrant que plus de 90% des hommes gays utilisant des applications de rencontre avaient été confrontés à de faux profils. Cette enquête a également révélé que certaines de ces rencontres avaient eu de sérieuses conséquences, allant des menaces et extorsions — aussi bien financières que sexuelles — aux agressions physiques et aux violences. Le mécanisme de coercition le plus fréquemment cité était la peur d'avoir son orientation sexuelle exposée.
Notre projet vise principalement à élaborer une enquête à grande échelle sur les comportements numériques, la protection de la vie privée et les expériences liées à la divulgation de l'orientation sexuelle. Le questionnaire a pour objectif d'examiner si les personnes queers modifient leur utilisation des réseaux sociaux et des plateformes numériques par crainte d'une divulgation non désirée.
Voici quelques-unes des questions que nous explorons :
En recueillant ces expériences de manière systématique, nous espérons mieux comprendre comment la crainte d'être exposé publiquement influence la participation et l'expression numériques.
L'enquête n'est qu'une partie du projet. Les données recueillies serviront de base à une série d'articles analytiques qui examineront les résultats plus en détail.
Notre objectif n'est pas seulement de produire des statistiques, mais aussi de créer un espace où les voix queers peuvent se faire entendre. Les discussions sur la sécurité en ligne négligent souvent les expériences spécifiques des communautés queers. En nous concentrant sur l'exposition publique et l'autocensure, nous souhaitons mettre en lumière des difficultés qui restent souvent invisibles, bien qu'elles affectent le quotidien.
Il est important de noter que le projet considère les personnes queers non pas comme de simples sujets de recherche, mais comme des participantes dont les expériences et les points de vue sont essentiels à la compréhension du problème.
La peur d'être dénoncé publiquement est invisible. Elle n'apparaît ni dans les rapports de police ni dans les gros titres des médias, ni dans les débats publics. Souvent elle prend plutôt la forme de petites décisions : choisir de ne pas publier de photo, éviter un commentaire, refuser de rejoindre un groupe ou gérer plusieurs identités en ligne. Elle se manifeste également dans des situations plus graves et aux conséquences plus lourdes, où des individus consentent à quelque chose sous la contrainte, par peur que leur orientation sexuelle ne soit rendue publique.
Comprendre ces expériences est crucial non seulement pour les communautés queers mais aussi pour quiconque s'intéressant à la démocratie numérique. Une participation significative en ligne ne se limite pas à l'accès à la technologie. Elle exige également la possibilité de communiquer, de tisser des liens et de s'exprimer sans crainte.
Le projet se concentre actuellement sur la collecte et l'analyse des expériences de la communauté via une enquête. Nous espérons que les résultats apporteront un éclairage précieux sur la manière dont les environnements numériques influencent la participation et la visibilité des personnes LGBTQ+ en Serbie.
Au-delà de la publication d'articles analytiques, nous espérons que ce projet contribuera à un débat plus large sur la vie privée, la sécurité numérique et le droit de chacun à maîtriser sa propre identité en ligne.
Pour Center E8, la leçon à retenir jusqu'ici est la prise de conscience que certains des obstacles les plus importants à la participation ne sont pas toujours visibles. En étant à l'écoute des expériences de la communauté et en les documentant avec soin, nous espérons rendre ces obstacles plus faciles à comprendre — et, à terme, plus difficiles à ignorer.
Des classes aux tribunaux jusqu'au cyberspace, les féministes de terrain redéfinissent la justice de genre.
Initialement publié le Global Voices en Français

Des écolières nigérianes tenant des pancartes en faveur de la justice menstruelle. Image de Pexels. Utilisation libre.
Par Clarisse Sih et Bibbi Abruzzini, Forus
Dans une école secondaire du sud du Nigeria, une adolescente a eu ses règles pendant les cours. Elle n'avait pas de serviettes hygiéniques. L'enseignant l'a renvoyée chez elle.
Pour Udoka Anita Ikebua, alors jeune diplômée affectée à cette école dans le cadre de son service national, ce moment a marqué un tournant. Elle se souvient avoir pensé : « Au XXIe siècle, comment se fait-il qu'une jeune fille n'ait toujours pas accès à quelque chose d'aussi élémentaire ? »
C'est ainsi que l'initiative d'Udoka Anita Ikebua est devenue l'une des avancées les plus importantes du Nigeria en matière de justice menstruelle : en mars 2025, l'État de Bauchi a adopté le premier projet de loi du pays garantissant un accès gratuit aux serviettes hygiéniques dans les écoles publiques et les établissements pénitentiaires, marquant ainsi le passage d'une approche caritative à une politique fondée sur les droits.
Sur tous les continents, des transformations similaires sont en cours. Au Pakistan, les militantes féministes redéfinissent la protection sociale comme une infrastructure démocratique. Au Paraguay, les militantes pour les droits numériques remettent en question la normalisation de la violence sexiste.
Leurs luttes peuvent sembler différentes (précarité menstruelle, réforme des politiques publiques, abus numériques), mais elles sont liées par une vérité plus profonde : aujourd'hui, la justice de genre est indissociable de la sécurité économique, de la sécurité numérique et de la responsabilité institutionnelle.
Udoka Anita Ikebua a fondé le projet « Pad A Girl » (Une fille, une serviette) après avoir constaté de ses propres yeux à quel point les menstruations perturbaient la scolarité des filles. Au départ, la solution semblait simple : distribuer des serviettes hygiéniques. Mais elle s'est rapidement rendu compte des limites de la charité. « Si je donne une serviette aujourd'hui que se passera-t-il le mois prochain ? », explique-t-elle.
Les jeunes filles qui n'ont pas accès à des produits d'hygiène pendant leurs menstruations ont souvent recours à du papier toilette, des chiffons, des feuilles ou restent tout simplement chez elles. Les enseignants renvoyaient parfois les élèves si elles tachaient leur uniforme.
La solution a été trouvée grâce à la création de « banques de serviettes hygiéniques » : des boîtes d'urgence permanentes, installées dans les écoles et réapprovisionnées en produits menstruels chaque trimestre. Les filles qui commencent à avoir leurs règles pendant les heures de cours peuvent se procurer discrètement des produits dans le bureau du conseiller d'orientation et rester en classe.

Des écolières nigérianes tenant des pancartes en faveur de la justice menstruelle. Image de Pexels. Utilisation libre.
Les effets ont été immédiats : une fréquentation en hausse, une diminution de la stigmatisation et un sentiment de sécurité.
« L'idée que si j'ai mes règles, je suis en sécurité… ça change tout », explique Udoka Anita Ikebua.
Point essentiel : le projet « Pad A Girl » intègre délibérément les garçons aux séances d'éducation menstruelle afin de lutter contre la honte. « Puisque vous n'avez pas honte de votre corps », explique Udoka Anita Ikebua à des élèves de sexe masculin, « vous ne devriez pas faire en sorte qu'une fille ait honte du sien ».
La législation de Bauchi a élargi ce modèle aux établissements pénitentiaires, où les femmes incarcérées doivent souvent se contenter de chiffons et sont exposées à de graves risques sanitaires. En introduisant des serviettes hygiéniques réutilisables conçues pour durer plusieurs mois, cette initiative met l'accent sur la dignité et la durabilité.
« Il s'agit d'être vues, même derrière les murs de la prison », explique Udoka Anita Ikebua.
Pourtant, des défis subsistent. Les produits menstruels sont soumis à une taxe sur la valeur ajoutée, dont les défenseurs réclament la suppression, mais les progrès sont lents au sein d'une assemblée législative dominée par les hommes où, comme l'admet Udoka Anita Ikebua, « parfois, quand on aborde le sujet avec des hommes, ils ne comprennent pas vraiment ».
Pour Marium Amjad Khan, responsable de programme au sein de la Pakistan Development Alliance, le féminisme n'est pas une théorie abstraite. Tout a commencé lorsqu'elle a constaté que l'avenir des filles était scellé avant même qu'elles aient eu la chance de rêver.
« Une fois que l'on a pris conscience des inégalités, on ne peut plus les ignorer », dit-elle.
Intervenant tant sur le terrain qu'au niveau politique, Marium Amjad Khan concentre son action sur le mariage des enfants, la violence domestique, les droits en matière de santé sexuelle et reproductive, ainsi que la gouvernance de l'éducation. Mais elle met de plus en plus l'accent sur la protection sociale : ces systèmes économiques qui déterminent si les femmes peuvent résister aux crises.

Des éclaireuses du Baloutchistan, au Pakistan, brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire : « Des mains fortes mettent fin à la violence envers les femmes et les filles. » Image d’ONU Femmes sur Flickr (CC BY-NC-ND 2.0).
Sans sécurité économique, la participation démocratique est fragile. Les femmes accablées par la pauvreté, les tâches domestiques non rémunérées ou les chocs climatiques ont plus de mal à s'organiser, à défendre leurs droits ou à se présenter aux élections. « Les lois ne sont qu'un début », explique Marium Amjad Khan. « Le véritable changement se produit lorsque les communautés commencent à croire que les filles ont droit à une enfance, que les femmes ont droit à la sécurité. »
Le Pakistan a adopté des lois importantes ces dernières années, mais leur mise en oeuvre reste inégale. L'un des principaux défis, note-t-elle, est la sensibilisation : de nombreuses communautés ne connaissent pas leurs droits. Les coalitions sont donc essentielles. La Pakistan Development Alliance rassemble plus de 115 organisations de la société civile, amplifiant ainsi la voix collective dans les espaces de décision politique. « Lorsque les communautés s'expriment d'une seule voix, les décideurs politiques écoutent », affirme Marium Amjad Khan. « Ils n'ont pas le choix. »
Dans un contexte où l'environnement favorable à la société civile se rétrécit, la solidarité féministe mondiale apporte un soutien.
« Lorsque l'espace se rétrécit dans un pays, les réseaux internationaux nous rappellent que nous ne sommes pas seules. »
Pour Marium Amjad Khan, le leadership féministe ne consiste pas à être la voix la plus forte, mais à créer un espace pour d'autres voix.

Atelier sur la justice transformatrice et la violence numérique, animé par Alex Argüelles et Grecia Macías. Image via Wikimedia Commons. Licence CC BY-SA 4.0.
Alors que la dignité menstruelle et la protection sociale s'inscrivent dans des espaces physiques, au Paraguay, la lutte se déroule en ligne.
TEDIC, une organisation de défense des droits numériques, mène la campagne « La Violencia Digital es Real » (La violence numérique est bien réelle), afin de remettre en question l'idée selon laquelle les abus en ligne seraient, d'une manière ou d'une autre, moins graves que les préjudices subis dans la vie réelle.
« Un message publié sur Internet peut coûter à quelqu'un son emploi, sa sécurité, sa tranquillité », explique Jazmín Ruiz Díaz, responsable du projet.
Pendant des années, Internet a été considéré comme un espace neutre, susceptible de favoriser naturellement l'égalité. Au lieu de cela, les inégalités se sont amplifiées.
Le cas emblématique de TEDIC est celui de Belén Whittingslow, une étudiante qui a accusé un puissant professeur d'université de harcèlement par le biais de messages explicites. L'affaire a été classée sans suite, qualifiée de « cour ». Elle a ensuite été criminalisée et contrainte de se réfugier à l'étranger. Le professeur n'a subi aucune conséquence juridique.
Ce cas illustre la nature multidimensionnelle de la violence numérique, ainsi que les liens entre le pouvoir, les institutions et les plateformes. Au-delà des attaques individuelles, les militantes ont fait l'objet d'un harcèlement en ligne coordonné visant à faire taire leur combat et à discréditer leur travail. Les réactions des institutions et les limites de la modération des plateformes ont encore compliqué la situation, révélant la façon dont les lacunes en matière de responsabilité et de réglementation peuvent permettre aux abus en ligne de persister. Ainsi, cette expérience met en évidence que la violence numérique est non seulement une attaque personnelle, mais également un problème structurel façonné par les dynamiques de pouvoir social, les réponses institutionnelles et la gouvernance des plateformes numériques.
Jazmín Ruiz Díaz souligne également que les auteurs de ces agissements ne se limitent pas à des trolls anonymes. Ces acteurs peuvent aller de réseaux de harcèlement coordonnés et de « fermes à trolls » soutenues par l'État aux plateformes elles-mêmes, où les systèmes de modération opaques et les biais algorithmiques ont été largement critiqués. Des enquêtes et des reportages médiatiques ont documenté des cas où les attaques en ligne contre des femmes journalistes, des femmes politiques et des militantes sont amplifiées par des réseaux organisés, tandis que les réponses des plateformes restent incohérentes.
Grâce à son initiative « Libres y segures en Internet » (Libres et en sécurité sur Internet), TEDIC propose des formations en sécurité numérique aux militants, aux communautés LGBTQ+ et aux groupes de la société civile. Ce travail est lent, progressif – « un travail de fourmis », comme le dit Jazmín Ruiz Díaz – mais nécessaire.
À mesure que de nouvelles technologies apparaissent, de nouvelles formes de préjudices voient également le jour. Les deepfakes, la manipulation d'images sans consentement, les technologies de surveillance et les outils d'IA ont accru les risques.
« Le cyberespace n'est pas séparé de la réalité », souligne Jazmín Ruiz Díaz. « La violence en ligne a des effets concrets sur les corps et les esprits. »
Pour y faire face, une action coordonnée des gouvernements, des entreprises technologiques et de la société civile est nécessaire. Mais cela passe aussi par le soin communautaire.
« La solution est collective », dit-elle, « et la joie est aussi une forme de résistance. »
Quel est le point commun entre une boîte de serviettes hygiéniques dans une école nigériane, une réunion de coalition au Pakistan et un atelier sur la sécurité numérique au Paraguay ? Chacune de ces initiatives s'attaque à un obstacle structurel qui limite la participation des femmes à l'éducation, à la gouvernance et à la vie publique numérique.
La dignité menstruelle a une incidence sur la persévérance scolaire et les perspectives économiques à long terme. La protection sociale façonne l'action politique. La sécurité numérique détermine qui peut s'exprimer librement.
Ce ne sont pas là des préoccupations secondaires. Ce sont les piliers de la démocratie.
Des salles de classe aux salles d'audience en passant par le cyberespace, les féministes de terrain redéfinissent la justice de genre – non pas comme une reconnaissance symbolique, mais comme une transformation systémique.
Et ce faisant, elles remodèlent les institutions qui régissent la vie quotidienne.
L'absence de femmes et de personnes de genre divers dans la tech peut être dangereuse.
Initialement publié le Global Voices en Français

L’intersection entre les droits des personnes transgenres et la technologie. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Global Voices.
Cet éditorial a été écrit par Sheena Magenya et Smita V., du Programme pour les droits des femmes de l’Association for Progressive Communications (APC). Il fait partie de la série spéciale de Global Voices de juin 2026 intitulée « Diversité de genre ». Cette série propose un éclairage sur la diversité de genre et sur les manières dont elle est menacée, protégée et préservée à travers le monde.
Lorsque la NASA préparait le lancement de la navette spatiale Challenger en 1983, des ingénieurs ont demandé à Sally Ride, la première Américaine à aller dans l’espace, si cent tampons suffiraient pour un vol de six jours. En novembre 2025, le département américain des Transports a présenté THOR-05F, le premier mannequin de crash-test spécifiquement conçu à partir du corps d’une femme, et non simplement comme une version réduite d’un mannequin fondé sur le corps masculin. Aujourd’hui, plusieurs modèles récents de voitures déverrouillent automatiquement toutes les portières dès que le véhicule est mis en position « parking » ou que le contact est coupé. Cela peut être particulièrement dangereux pour les femmes et les personnes LGBTQ+. Il faut modifier manuellement ce réglage pour le désactiver. Plus près de nous, dans différents espaces et conférences consacrés à la justice sociale, on voit encore souvent des tables rondes et des discussions dans lesquelles seuls des hommes prennent la parole et assurent la modération. Surnommés familièrement « manels » (contraction de men, hommes, et panels, tables rondes) ces événements constituent un signe visible du fait que l’absence de diversité de genre dans une conversation n’est pas considérée comme un problème, ni même comme quelque chose d’inhabituel. L’absence concrète des femmes et des personnes de diverses identités de genre à tous les niveaux de la conception et de la prise de décision peut être, et est souvent, dangereuse, voire mortelle, pour plus de la moitié de la population mondiale. Inversement, dans de nombreux contextes où les sexualités et les expressions de genre non hétéronormatives sont criminalisées juridiquement ou socialement, les personnes LGBTQ+ et les femmes servent souvent de boucs émissaires. On les accuse d’être responsables du déclin moral de la société, des échecs de la gouvernance, voire de catastrophes naturelles. Grâce à la mésinformation et à la désinformation numériques, et face à l’apathie et à l’inaction généralisées des plateformes, les discours concernant les femmes, les personnes de diverses identités de genre et leurs communautés ont été manipulés afin de promouvoir un langage entraînant des violences, aussi bien en ligne que hors ligne.
Un récent sondage Gallup mené aux États-Unis (pays autrefois considéré comme progressiste en raison de ses avancées en matière d’inclusion et de législation pour les femmes et les personnes LGBTIQA+) a révélé que, pour la première fois depuis près de vingt ans, l’opinion favorable au mariage entre personnes de même sexe, aux identités trans et aux droits des personnes trans est en recul. Par « identités trans », on entend ici tout l’éventail des identités trans qui dépassent la division binaire entre hommes et femmes. L’intolérance à l’égard des femmes et des personnes de diverses identités de genre, ainsi que leur exclusion active, sont en augmentation. Ces évolutions ont déjà, et continueront d’avoir, des conséquences négatives sur les progrès ayant contribué à créer un monde plus équitable.
La diversité de genre désigne globalement la représentation et l’inclusion équitables de personnes présentant différentes identités et expressions de genre. Améliorer la diversité de genre est souvent compris comme le fait d’inclure volontairement davantage de femmes dans différents espaces et secteurs. Mais cette notion doit également inclure les personnes non binaires, transgenres, genderfluid, agenres et toutes les autres personnes présentant une diversité de genre. Une véritable diversité de genre doit aller au-delà des conceptions binaires traditionnelles et envisager le genre comme une galaxie, plutôt que comme un ensemble de catégories et de cases figées.
Les expériences et les réalités vécues par les femmes et les personnes LGBTIQA+, quelles que soient leurs origines, diffèrent fondamentalement de celles des personnes dont la vie correspond aux structures de pouvoir dominantes, socialement et juridiquement acceptées, qui sont souvent présentées comme la norme — notamment l’hétérosexualité et le patriarcat.L’exclusion des femmes, des genres et des sexualités considérés comme « anormaux » au sein d’une société nuit à l’ensemble de cette société, ainsi qu’aux groupes et aux personnes directement visés. Cette exclusion entraîne de nombreuses conséquences, notamment l’élaboration de politiques et de lois qui limitent l’accès à des soins médicaux vitaux, à l’éducation fondamentale ainsi qu’aux documents d’identité et de voyage.
Revenir sur les avancées en matière de diversité de genre et d’inclusion crée des sociétés inégalitaires. Des études ont montré que les sociétés qui excluent certaines personnes en fonction de leur genre et de leur sexualité, mais aussi de leur origine ethnique, de leur classe sociale, de leur caste, de leur handicap ou de leur religion, progressent beaucoup plus lentement que les sociétés qui créent des possibilités plus équitables pour l’ensemble de la communauté, quelles que soient les différences entre ses membres. La tendance actuelle à rejeter et à démanteler les initiatives visant à corriger différentes formes d’inégalités (notamment celles liées à la diversité de genre) met en danger notre capacité collective à produire du changement. Elle menace également d’anéantir des siècles de progrès vers un monde dans lequel chacun et chacune pourrait bénéficier de meilleures conditions de vie.
Il existe une opinion très répandue (ou peut-être même une aspiration) selon laquelle la technologie serait neutre. Cela n’est ni vrai ni possible, car les préjugés et le manque d’inclusion présents dans le monde physique se transposent dans les espaces numériques et sont intégrés aux technologies, qui sont ensuite présentées comme impartiales. Dans le monde actuel, où la technologie fait partie intégrante de nos vies et même de nos corps, il est urgent de prendre en compte la diversité de genre dans le secteur technologique.
Les technologies et leurs usages doivent s’accompagner de discussions sur les droits numériques et la sécurité. Ces discussions doivent tenir compte de la manière dont les technologies peuvent aggraver les inégalités existantes. Les systèmes de reconnaissance faciale, l’intelligence artificielle générative et les autres technologies de surveillance sont de plus en plus utilisés pour influencer les processus démocratiques et la gouvernance. Ils sont également employés par les autorités locales dans les domaines du maintien de l’ordre, des prestations sociales et dans de nombreux autres secteurs. Les préjugés et les biais présents dans le monde physique et dans nos sociétés se retrouvent aussi dans les données utilisées pour entraîner ces technologies. Celles-ci reproduisent donc les discriminations visant les femmes et les personnes de diverses identités de genre, les personnes noires et racisées ainsi que d’autres communautés structurellement marginalisées.
Les grands modèles de langage, ou LLM, qui alimentent des outils d’intelligence artificielle générative tels que ChatGPT ou Claude, ont davantage tendance à proposer aux personnes utilisant l’anglais afro-américain des emplois considérés comme moins prestigieux. Ils sont également plus susceptibles de les reconnaître coupables d’un crime et de les condamner à mort plutôt qu’à la réclusion à perpétuité dans une affaire de meurtre. Une étude d’ONU Femmes a par ailleurs montré que près d’une défenseuse des droits humains sur quatre parmi les personnes interrogées avait subi des violences en ligne facilitées par l’intelligence artificielle, avec de graves répercussions dans le monde physique. Sans efforts en faveur de la diversité de genre dans le secteur technologique, les femmes et les personnes de diverses identités de genre continueront d’être laissées de côté par les systèmes.
Les violences fondées sur le genre facilitées par la technologie affectent de manière disproportionnée la sécurité, l’accès aux services et les droits des femmes, des personnes LGBTQ+ et d’autres communautés structurellement réduites au silence, en particulier lorsqu’elles sont visibles et s’expriment publiquement sur les réseaux sociaux. Puisque nos vies s’inscrivent désormais dans une continuité entre le monde en ligne et le monde hors ligne, les conséquences de ces violences se font sentir aussi bien dans les espaces numériques que physiques, ainsi que sur la santé mentale des personnes qui les subissent.
L’étude fondatrice de 2018 intitulée « Gender Shades », menée par les docteures Joy Buolamwini et Timnit Gebru, a montré que les technologies de reconnaissance faciale développées par Microsoft, IBM et Face++ présentaient leur taux d’erreur le plus faible (0,8 %) pour les visages d’hommes à la peau claire. Le taux d’erreur le plus élevé, atteignant 34,7 %, concernait au contraire l’identification des visages de femmes à la peau foncée. Cette étude, ainsi que plusieurs autres recherches ultérieures, a entraîné l’interdiction de l’utilisation de la reconnaissance faciale par certains services de police dans plusieurs États américains, en raison des biais raciaux intégrés à ces systèmes et de leur capacité à aggraver les inégalités raciales structurelles.
En Inde, un programme d’aide sociale vieux de cinquante ans refuse désormais des rations alimentaires à des femmes enceintes et à de jeunes mères. La technologie de reconnaissance faciale utilisée pour vérifier leur identité ne parvient pas à faire correspondre leur visage actuel avec les photographies prises plusieurs années auparavant lors de la création de leurs documents d’identité. Une autre étude récente a montré que des modèles d’intelligence artificielle populaires reproduisent des préjugés et des stéréotypes nuisibles liés au système des castes. Ils discriminent notamment les membres de castes opprimées, qui sont comparativement moins représentés dans les médias et sur internet. Cela montre que, même si la diversité de genre constitue une perspective essentielle pour aborder les droits numériques et les technologies, cette approche restera incomplète si elle ne prend pas également en compte l’intersection entre l’origine ethnique, la caste, le lieu de résidence et le handicap.
Le virage actuel du monde vers la droite ainsi que les attaques constantes menées contre la diversité de genre et les autres initiatives de justice sociale par les gouvernements, les grandes entreprises technologiques et d’autres puissances rendent particulièrement difficile la défense de nos droits et de nos libertés. C’est précisément pour cette raison que nous devons aujourd’hui tenir bon, continuer à raconter nos histoires et exiger notre présence autour des tables où les décisions sont prises, dans toute la richesse de nos identités intersectionnelles. Parce que nous comprenons que toutes les formes d’oppression sont liées entre elles, et parce qu’il est devenu impossible d’échapper au rôle que joue la technologie dans nos vies, nous devons rassembler nos ressources, nos idées et nos compétences afin de favoriser des actions plus collectives et des approches moins cloisonnées de la résolution des problèmes.
Face à des systèmes interconnectés d’hétéropatriarcat, de racisme, de colonialisme de peuplement, d’oppression liée aux castes, de capitalisme débridé, de militarisation, d’autoritarisme technologique et de marchandisation de la planète et des pays du Sud global, notre espoir repose sur la force de notre diversité. C’est grâce à cette force que nous pourrons avancer ensemble, malgré nos imperfections, vers notre libération collective.
Les femmes comprennent en grandissant que leurs erreurs sont rarement perçues comme étant d'ordre individuel
Initialement publié le Global Voices en Français

Une femme conduisant une voiture. Image de Gustavo Fring via Pexels. Licence: Utilisation libre.
Écrit par Langalihle Msika
L'avion avait à peine quitté le sol que la situation avait commencé à dégénérer.
Les contrôleurs aériens sont restés sidérés lorsqu'une forte explosion et un épais nuage de fumée noire ont pris la place de l'espace aérien où se trouvait, quelques instants plus tôt, le vol 6289 d'Air Algérie.
Dans l'une de mes séries préférées, Air Crash, la saison 26 (la plus récente), consacre son épisode 7, intitulé « Le miraculé du Sahara » diffusée le 16 février 2025, à la tragédie du vol 6289 d'Air Algérie. Un Boeing 737-200 qui s'est écrasé le 6 mars 2003, peu après son décollage de l'aéroport de Tamanrasset dans le sud de l'Algérie, à l'extrémité de la piste.
Ce qui avait débuté comme un vol de routine dans des conditions météorologiques idéales, a rapidement viré à la catastrophe après qu'une panne moteur au décollage a contraint l'équipage à prendre plusieurs décisions en une fraction de seconde, menant finalement à la perte de l'appareil. Ce jour-là, deux pilotes se trouvaient dans le cockpit : une femme, chargée du pilotage, et un pilote superviseur, un homme plus âgé.
Regarder cet épisode m'a profondément troublé, mais pas pour les raisons auxquelles on pourrait s'attendre. Il est effrayant de constater à quelle vitesse des décisions quotidiennes et des moments banals peuvent basculer en tragédies irréversibles. Cet épisode m'a amené à réfléchir aux raisons pour lesquelles la société, dans son ensemble, perçoit la présence de femmes dans le secteur des transports comme une anomalie.
Je suis une femme africaine de 23 ans et j'ai passé la majeure partie de ma vie à constater à quel point la compétence est encore silencieusement considérée comme un trait masculin. Pas de manière bruyante et évidente comme on imagine généralement le sexisme aujourd'hui. Le sexisme moderne est souvent plus discret que ça. Il se cache dans les réactions, les suppositions, le langage corporel, les plaisanteries, les hésitations et cette étrange surprise que manifestent encore les gens lorsque des femmes occupent des postes impliquant une maîtrise technique ou une autorité. Surtout derrière un volant, surtout dans un cockpit.
Encore aujourd'hui, certaines personnes se sentent visiblement mal à l'aise lorsqu'elles réalisent que leur chauffeur Uber est une femme. Certaines annulent discrètement la course. D'autres passent le trajet à surveiller avec une attention excessive chaque virage, chaque freinage, chaque changement de voie, chaque petite manœuvre, comme si elles attendaient la preuve que les femmes sont naturellement de moins bonnes conductrices que les hommes.
j'observe cette dynamique partout. Dans de nombreux pays africains, les espaces liés aux transports restent fortement marqués par le genre. Les stations de taxis, les bus, les itinéraires de transport routier de marchandises et les espaces aériens demeurent majoritairement associés aux hommes. Voir une femme au volant d'un bus surprend encore les gens d'une manière qu'un homme ne susciterait jamais. La voix d'une femme pilote dans l'interphone étonne encore certains passagers. Certains feront instinctivement davantage confiance à un conducteur homme qu'à une femme possédant exactement les mêmes qualifications.
Ce qui me fascine, c'est à quel point ces réactions sont banalisées. Les gens plaisantent sur les femmes au volant avec une telle désinvolture qu'ils s'arrêtent rarement pour se demander ce qu'ils sous-entendent exactement. Car que croit réellement la société ? Peut-être que les avions sont maintenus en l'air grâce à la masculinité ? Peut-être que les bus deviennent plus doux lorsqu'ils sont conduits par des mains féminines ? J'imagine que cela découle de la conviction que le leadership, la précision technique et le calme sous la pression sont des caractéristiques biologiquement masculines.
Cela semble absurde lorsqu'on le dit à voix haute.
Les systèmes de transport ne fonctionnent pas selon le genre. Ils reposent sur la formation, la communication, la discipline, la réglementation, le travail d'équipe et la compétence. Un Boeing 737 ne réagit pas différemment parce qu'une femme se trouve dans le cockpit, il en va de même pour un bus ou un camion.
Et pourtant les femmes dans le secteur des transports sont encore perçues comme des phénomènes plutôt que comme des professionnelles. Ce qui me frustre le plus à ce sujet c'est que la société a déjà prouvé qu'elle était capable de dépasser ces stéréotypes lorsqu'elle le voulait.
Pendant des années, les hommes travaillant comme caissiers dans des magasins de vente au détail étaient vus bizarrement car le service client et le métier de caissier étaient considérés comme des « métiers de femmes ». Voir un homme derrière une caisse aurait paru assez inhabituel il y a quelques années. Mais avec le temps, la société a évolué. Aujourd'hui, la plupart des gens ne font plus attention si le caissier est un homme.
Il est donc évident que ces idées fondées sur le genre ne sont pas fixes. Pourtant lorsqu'il s'agit des femmes dans les transports, la société semble émotionnellement ancrée dans le passé.
On attend toujours des femmes qu'elles fassent leurs preuves avant de leur accorder sa confiance. À l'inverse, on fait souvent confiance aux hommes d'abord et on les évalue après.
Et la pression qui en résultat est épuisante.
En tant que femmes, et particulièrement en tant que femmes africaines, on comprend en grandissant que nos erreurs sont rarement perçues comme étant d'ordre individuel. Une femme rencontrant des difficultés dans un milieu dominé par les hommes devient d'une certaine manière un argument contre les femmes dans leur ensemble. À l'inverse, les hommes ont le luxe d'être considérés comme des individus à part entière. Un homme qui conduit mal est simplement un mauvais conducteur. Une femme qui conduit mal devient d'une manière ou d'une autre un sujet de débat sur les femmes en général.
Ce deux poids, deux mesures poursuit les femmes partout. On le constate au travail, dans les salles de classe, aux postes de direction, dans les discussions sur l'ingénierie, la technologie, la politique et les sciences. Chez l'homme, l'assurance est perçue comme une marque d'autorité, tandis que chez la femme, elle est souvent interprétée comme une mauvaise attitude. Les hommes ont le droit de faire preuve d'assurance. On attend des femmes qu'elles restent aimables tout en prouvant qu'elles sont suffisamment compétentes pour avoir leur place.
Il est épuisant de devoir constamment viser l'excellence pour n'être finalement jugée qu'acceptable. Et c'est peut-être pour cela que ce débat dépasse le cadre des avions et des bus. Les transports ne sont que le reflet le plus clair d'un problème social plus vaste ; la société reste mal à l'aise à l'idée que des femmes occupent des fonctions associées à l'autorité, au contrôle et à la compétence technique — même en 2026, et même parmi ceux qui se disent progressistes.
Ce qui rend cette ironie douloureuse c'est que les femmes africaines ont toujours assumé d'immenses responsabilités. La société leur fait confiance pour élever les enfants, soutenir le foyer, assurer la cohésion émotionnelle de la famille, surmonter les difficultés économiques et porter des communautés entières à travers les crises. Mais qu'une femme prenne les commandes d'un avion, et soudain, l'inquiétude s'installe. Cette contradiction en dit long.
Le monde a déjà changé, que la société y soit émotionnellement préparée ou non. Chaque jour, des femmes pilotent des avions, conduisent des bus, gèrent des réseaux de transport publics, sillonnent les villes et font avancer l'économie. Les jeunes filles grandissent en voyant des femmes occuper des postes qui, selon ce qu'on disait aux générations précédentes, leur étaient inaccessibles.
Cependant, le véritable progrès commencera lorsque les femmes occupant ces rôles cesseront de se sentir comme de simples symboles. Lorsqu'entendre la voix d'une femme pilote dans l'interphone semblera tout à fait banal. Lorsque la compétence ne sera plus considérée comme une qualité masculine. Et lorsque la société aura enfin suffisamment grandi pour comprendre que la compétence n'a jamais appartenu qu'à un seul sexe.