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L’art soumis à l’idéologie : comment les talibans ont muselé le cinéma afghan

Tue, 17 Mar 2026 15:33:53 +0000 - (source)

La dimension artistique du cinéma a été effacée au profit d’une idéologie politique

Initialement publié le Global Voices en Français

La salle vide du Park Cinema, aujourd’hui détruit, à Kaboul.

La salle vide du Park Cinema, aujourd’hui détruit, à Kaboul. Capture d’écran issue de la vidéo “Park Cinema 🎥 Kabul | Destruction of Park Cinema Kabul Afghanistan” publiée sur la chaîne Youtube Pathan Film. Usage équitable.

Cet article a été écrit par Elina Qalam pour Hasht-e Subh Daily et publié le 29 octobre 2025. Une version éditée est parue sur Global Voices dans le cadre d'un accord de partage de contenu.

Au cours des cinq dernières années, les autorités talibanes ont interdit les activités cinématographiques en Afghanistan et démoli une salle de cinéma dans la capitale, Kaboul. Depuis leur prise de pouvoir en août 2021, elles ont progressivement supprimé films et séries télévisées des chaînes nationales, avant de fermer l’ensemble des salles de cinéma au public. En utilisant des politiques systématiques, ils ont exclu les femmes des productions cinématographiques.

Cet article repose sur une enquête menée par Hasht-e Subh Daily ainsi que sur des entretiens avec plusieurs cinéastes et anciens employés d’Afghan Film, en Afghanistan et à l’étranger. Les talibans ont dissous Afghan Film, unique institution publique dédiée à la production, au soutien et à la conservation du cinéma afghan. En exil, plusieurs professionnels du secteur redoutent désormais la disparition définitive des archives d’Afghan Film.

L’importance d’Afghan Film dépasse largement le cadre des arts et du cinéma : l’institution constituait également le dépôt majeur de l’histoire visuelle de l’Afghanistan. Ses archives conservent des films documentaires datant du début du XXᵉ siècle, retraçant les grands événements politiques de l’histoire moderne du pays.

La disparition du cinéma afghan

Avec le retour au pouvoir des talibans, le champ culturel et artistique afghan a été soumis à des restrictions d’une ampleur inédite. Dès les premiers jours de leur prise de contrôle de Kaboul, les talibans ont progressivement étouffé l’expression artistique, notamment le cinéma.

Le 21 novembre 2021, le ministère pour la Promotion de la vertu et la Répression du vice a publié une directive en huit articles, entraînant l’exclusion généralisée des femmes des médias.

Le 22 mars 2023, la municipalité de Kaboul administrée par les talibans a annoncé la démolition du cinéma historique de Khairkhana afin de permettre la construction d’un marché commercial, d’une mosquée et d’immeubles d’habitation. Ce cinéma figurait parmi les plus anciens et les plus emblématiques de la capitale.

Le 26 septembre 2023, les autorités talibanes ont décidé de louer le bâtiment du cinéma historique Aryub. Bien qu’il ait été reconverti en parking, ce lieu restait un symbole important du cinéma afghan en raison de son architecture caractéristique.

Enfin, le 13 mai 2025, les talibans ont officiellement dissous Afghan Film, seule institution cinématographique publique du pays. Cette dissolution a définitivement mis fin aux espoirs de renaissance du cinéma institutionnel en Afghanistan, reléguant l’une des principales structures de l’industrie cinématographique nationale au rang de vestige du passé.

La vidéo ci-dessous documente la démolition de la salle du cinéma Ariana à Kaboul.

Les contradictions de la politique culturelle des talibans

Les talibans cherchent à se présenter comme des promoteurs de la culture et de l’art, notamment par l’organisation du festival de cinéma Did-e Naw. Des spécialistes du cinéma estiment toutefois que ces initiatives servent principalement des objectifs de propagande et ne traduisent aucun changement réel dans la vision culturelle du régime.

Depuis quatre ans, le régime a produit neuf films et une série télévisée, tous dépourvus de personnages féminins. Le contenu de ces œuvres promeut l’idéologie talibane, dénigre l’ancien gouvernement, condamne les valeurs démocratiques et glorifie les attentats-suicides ainsi que les combats du régime.

Selon les enquêtes de Hasht-e Subh Daily, des films tels que Bagram Prison, Pul-e Company, Kabul Retaining Walls, State Gardener, A Working Day of a Police Commander et Ninth of Sunbula ne constituent qu’une fraction des œuvres produites avec des fonds publics.

Ces productions visent à légitimer le régime taliban et à mettre en avant les défaillances du gouvernement précédent. Elles relèvent davantage de la propagande que d’une démarche artistique et ont été largement réalisées par des cinéastes peu expérimentés ou des étudiants novices.

Sayed Ahmad Shekab Mousavi, professeur au département de cinéma de la faculté des Beaux-Arts de l’université de Kaboul et actuellement chercheur invité à l’université Columbia à New York, souligne :

Sous leur premier régime [1996–2001], les talibans brûlaient films et séries, excluaient les actrices, interdisaient la musique et n’autorisaient que les chants religieux. Aujourd’hui, la même politique perdure, mais sous une autre forme. Une chose est certaine : les talibans sont désormais en train de façonner leur propre histoire visuelle, une histoire marquée par la censure, l’exclusion et la déformation, mais appelée à devenir leur héritage.

Réaliser un film en exil

Bien que des cinéastes afghans en exil qualifient le cinéma de « meilleure forme de revanche » contre les talibans, ils soulignent également les nombreux obstacles auxquels ils se heurtent dans leurs pays d’accueil.

Les contraintes financières, l’accès limité aux équipements techniques, les difficultés liées au statut de résidence et le manque d’opportunités professionnelles compromettent la production de leurs œuvres.

La migration forcée a rompu leur lien avec le public national, rendant l’espace culturel du pays hors de portée. Ahmad Aryubi, ancien directeur du cinéma Aryub, déclare :

Lorsque la jeune génération n’a accès qu’à ces films pauvres et limités [produits par les talibans], elle en retire l’image d’un pays arriéré, incapable de produire des œuvres cinématographiques ou de s’inscrire sur la scène mondiale.

Marinan, cinéaste afghan résidant en France, ajoute :

La vie en exil est un défi majeur. Certains parviennent à s’imposer par leur travail, mais pour beaucoup, c’est une lutte permanente. Je connais des personnes talentueuses qui, tout en vivant en Europe, n’ont aucune place dans le cinéma afghan.

Le quotidien éprouvant des cinéastes en Afghanistan

Selon les conclusions de Hasht-e Subh Daily, la situation des cinéastes et des salles de cinéma en Afghanistan sous le régime taliban s’est considérablement détériorée. La censure, les contraintes idéologiques et l’interdiction pure et simple du cinéma ont rendu toute création cinématographique impossible.

Sabera Sadat, actrice, décrit la dureté de sa situation :

Après l’instauration des restrictions et la perte de mon emploi à la direction du théâtre, où j’exerçais comme actrice, mes conditions de vie sont devenues extrêmement difficiles. Étant le principal soutien financier de ma famille, cette situation a eu un impact négatif sur mon moral et sur mon identité artistique. Je n’ai pas pu quitter l’Afghanistan à cause de mes enfants, car ma vie dépend d’eux.

Mme Sadat livre une perspective sombre : « La situation est très grave. Dans les circonstances actuelles, il n’y a aucun espoir que le cinéma renaisse. »

Selon Hasht-e Subh Daily, les talibans n’autorisent les cinéastes à travailler que sous des conditions extrêmement strictes. La première exigence consiste à soumettre le scénario du film aux talibans avant toute production, puis à faire réexaminer l’œuvre une fois terminée.

L’autorisation de diffusion n’est accordée que si le film est entièrement conforme aux exigences du régime. Toute participation féminine y est formellement interdite.

Dans ces conditions, l’industrie cinématographique afghane est totalement paralysée, sans perspective de reprise ni de retour à une activité artistique libre. De nombreux cinéastes ont quitté l’Afghanistan, et ceux qui y demeurent vivent dans l’ombre de la pauvreté et du désespoir.


Coopération nucléaire Sino-kazakhstanaise : de gros risques pour des petits prix

Tue, 17 Mar 2026 14:23:17 +0000 - (source)

La Chine cherche à ‘globaliser’ son industrie nucléaire

Initialement publié le Global Voices en Français

A nuclear power plant in Tennessee, USA.

La centrale nucléaire Sequoyah dans l'État de Tennessee aux États-Unis. Image de Wikimedia Commons. CC BY-SA 3.0.

Cet article a été retenu dans le cadre du Programme Global Voices Climate Justice fellowship, qui met en relation des journalistes de pays sinophones et ceux d'autres pays de la sphère mondiale pour étudier les impacts des projets de développement chinois à l'étranger. Découvrez d'autres articles ici. 

Le Kazakhstan prévoit de former un partenariat avec la Chine pour la construction de ses deuxième et troisième centrales nucléaires, qui sont estimées de produire 2.4GW d'électricité afin de répondre au déficit énergétique croissant. Pourtant, les impacts de cette coopération s'étalent au-delà de l'énergétique et mènent des influences sur la situation environnementale ainsi que le paysage politique kazakhstanais sur le long terme.

La construction de ces centrales par la Chine sert aussi à contrebalancer l'influence de la Russie, qui construira la première centrale nucléaire au Kazakhstan et qui maintient un rôle important dans le secteur énergétique du Pays. Sur le plan environnemental, des centrales nucléaires peuvent accélérer la transition vers l'énergie propre et peuvent aussi aider le pays à aborder son problème national de la pollution de l'air ainsi que les issues de santé que cela provoque. Pourtant, les traumatismes passés liés aux essais nucléaires et des inquiétudes par rapport à la possibilité d'un désastre nucléaire sont aussi des considérations importantes.

Pour la Chine, cette coopération marque le début des projets nucléaires en Asie centrale ainsi qu'une autre étape historique dans la coopération avec le Kazakhstan et la région élargie. Il symbolise l'engagement de la Chine à la fois d'étendre et diversifier sa présence régionale et de renforcer sa relation avec le Kazakhstan au travers de nouvelles formes de coopération technologiques et énergétiques. Le processus de la construction, l'opération et le démantèlement de ces centrales peut facilement durer plus que 60 ans, ce qui souligne que cet engagement bilatéral est à long terme.

Le développement nucléaire conduit par un déficit énergétique et la pollution de l'air

Même après une expansion des capacités, la production énergétique n'arrive toujours pas à couvrir la demande augmentée par une croissance de la population et l'industrialisation, qui motivent en partie les ambitions nucléaires au Kazakhstan. Durant les mois les plus élevés, la demande énergétique a atteint 17,2 GW, qui dépassent la capacité de génération maximale de 16,6 GW. Alors le pays a dû importer ces 0,6 GW restants des États voisins. Par 2030, ce déficit pourrait atteindre 6,2 GW qui poussent les autorités à élargir les capacités et à moderniser les infrastructures.

La production d'énergie propre par les centrales nucléaires est particulièrement importante pour le Kazakhstan où la source primaire d'énergie est le charbon, qui est polluant. En 2024, la production d'électricité par le charbon était responsable de 66% de l'électricité du pays. Par conséquent, selon le Service national d'hydrométéorologie du Kazakhstan, 35 villes à travers le pays sont confrontées à un niveau de pollution de l'air majeur.

Selon le médecin kazakhstanais Denis Vinnikov qui recherche les impacts de la pollution de l'air sur la santé, être exposé à l'air pollué pendant une longue période augmente les risques de développer des maladies cardiovasculaires ou respiratoires, comme la Bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Almaty, qui est une des villes les plus polluées au Kazakhstan, est aussi une des villes avec le plus de cas de BPCO.

Une histoire nucléaire tragique et des peurs d'un nouveau désastre

The Inkai Uranium Mine in Kazakhstan.

La mine d'uranium Inkai au Kazakhstan. Image de Wikimedia Commons. Licence CC BY-SA 4.0.

En tant que le plus grand producteur d'uranium, le Kazakhstan est bien parti pour avoir lui-même des centrales nucléaires. Une des raisons pour lesquelles il n'a toujours pas exploité son potentiel d'énergie nucléaire est due à la sensitivité publique liée à son histoire tragique d'essais nucléaires.

Jusqu'à 1991, le Kazakhstan faisait partie de l'Union soviétique. Entre 1949 et 1989 cette dernière a exploité le Polygone nucléaire de Semipalatinsk au nord du pays, pour effectuer 456 essais nucléaires, ce qui a exposé plus que 1,5 million de personnes à des rayonnements nocifs et qui a pollué l'environnement. Pour recentrer le débat, ces essais représentent 25 pourcent de toutes les explosions nucléaires dans le monde durant cette même période.

En octobre 2024, pour dépasser cette sensitivité, le gouvernement a mené un référendum nucléaire dans lequel 72 pourcent de la population a voté en faveur de la construction d'une centrale. Pourtant, dès le début, le Gouvernement a penché en faveur du « oui » et a essayé de limiter l'influence de l'opposition, qui constate que les points négatifs surpassent les points positifs et que les désastres potentiels pourraient avoir un impact dévastateur sur des millions de personnes et sur l'environnement.

L'entreprise du nucléaire russe, Rosatom, a gagné la compétition pour construire la première centrale nucléaire au Kazakhstan, contre des concurrents Chinois, Coréens et Français. La construction a déjà commencé au village d'Ulken, qui se trouve au bord du lac Balkhash dans la province d'Almaty, qui se trouve au sud du pays. La centrale de Rosatom a un coût estimé à 15 milliards de dollars américains. Elle prévoit générer 2,4 GW d'énergie quand elle sera achevée en 2035.

Le 14 juin, quand Rosatom fut désigné gagnant de la compétition pour construire la première centrale, les autorités kazakhstanaises ont aussi annoncé que ce sera la Compagnie nationale nucléaire chinoise (CNNC) qui construira la deuxième centrale. Le 31 juillet, le Vice-premier Ministre, Roman Skylar, a déclaré que la CNNC construira en plus la troisième centrale nucléaire. Les localisations exactes de la deuxième et troisième centrales n'ont pas encore été révélées.

CNNC a déclaré qu'elle peut construire deux réacteurs de type Hualong-1, aussi appelé HPR-1000, capables de générer ensemble 2,4 GW. Comme celles-ci coûteraient 5,5 milliards de dollars américains et seraient prétendument construites en cinq ans, le coût et le délai de construction estimés sont nettement moins chers et plus rapides que les estimations des compagnies russes, françaises et sud-coréennes,

Coopération multilatérale nucléaire

Kazatomprom’s Ulba Metallurgical Plant (UMP), the national operator for nuclear industry in Kazakhstan.

L'Usine métallurgique d'Oulba de Kazatomprom est l'opérateur national pour l'industrie nucléaire au Kazakhstan. Capture d'écran de YouTube.

La coopération nucléaire entre le Kazakhstan et la Chine sert à témoigner que les liens d'investissement et d'échange entre les deux pays sont toujours en croissance. Cette coopération bilatérale comprend l'énergie traditionnelle et renouvelable, l'agriculture, la machinerie, l'exploitation minière, parmi d'autres secteurs. La Chine est désormais un des partenaires d'échange et d'investissement les plus importants pour le Kazakhstan.

En 2022, les deux pays ont signé un partenariat stratégique global et permanent. Entre 2005 et 2023, la Chine a investi plus que 25 milliards au Kazakhstan. Les deux pays tissent des relations proches lors de l'initiative la Nouvelle route de la soie, un projet d'infrastructure de connexion internationale proposé par la Chine, qui focalisera sur l'énergie, l'échange et le transport dans les pays de la majorité mondiale.

De son côté, la Chine formule sa coopération avec le Kazakhstan comme une « coopération stratégique » qui combine la Nouvelle route de la soie avec le programme de relance économique « Nurly Jol (Chemin lumineux) » dans la vision que les deux pays sont des « communautés qui partagent un destin ». Dans les médias chinois qui sont sous les mains de l'État, les politiciens kazakhstanais, comme le Président Kassym-Jomart Tokaïev, sont présentés en faisant l'éloge à la prouesse technologique chinoise grâce à sa sophistication.

Le développement nucléaire de la Chine au Kazakhstan se passe en parallèle avec un renforcement massif de son industrie nucléaire, avec 19 centrales qui sont sous construction et 150 de plus qui prévues d'ici 2035. Au Kazakhstan la qualité « verte » de l'énergie nucléaire est utilisée pour promouvoir les projets. Pareil pour la Chine, le message autour de l'énergie nucléaire focalise sur la baisse de dépendance sur le charbon qui est un polluant.

L'entrée de la Chine dans l'industrie nucléaire kazakhstanaise a pour but de concurrencer la Russie, sachant que l'entreprise de ressources d'uranium kazakhstanais, Kazatomprom, vend ses ressources aux entreprises chinoises depuis la fin de 2024 alors que par le passé, ces ressources étaient développées en coopération avec Rosatom. Selon certaines sources, la vente a eu lieu à cause de la pression mise par le capital Astana. En même temps, le fait que le Kazakhstan maintienne que sa première centrale nucléaire serait construite par la Russie montre que le pays essaie de garder un équilibre sur ses partenariats avec la Russie et la Chine.

« Seulement la Russie et la Chine peuvent offrir de façon indépendante une gamme complète de services : du financement à la localisation des conversions du cycle du combustible nucléaire, avec l'entraînement d'effectifs, le design, la construction, la gestion et traitement de combustible nucléaire usagé tout compris » a déclaré l'agence nucléaire kazakhstanaise.

Bien que la Chine représente généralement ses efforts dans l'industrie nucléaire dans le cadre de la réduction de la pollution de l'air qui est provoquée par d'autres sources d'énergie, ce cadre est aussi compris avec la globalisation de son industrie nucléaire. Comme le Kazakhstan est « le berceau de la Nouvelle route de la soie » et également un pays avec de larges réserves d'hydrocarbures et du gaz naturel parmi ses autres ressources naturelles, il est souvent placé comme un partenaire dans ces initiatives. Ce qui inscrit un « nouveau chapitre dans une amitié qui dure depuis deux millénaires » et ce qui peut apporter « la technologie et la sagesse chinoises à l'Asie centrale ».

La participation chinoise dans le développement de l'industrie nucléaire kazakhstanaise est un autre jalon dans la coopération universelle et croissante entre les deux pays. C'est une situation avantageuse pour les deux, pourtant, pour le pays hôte de ces centrales, à cause de la possibilité de désastres et la dépendance technologique d'un secteur nucléaire émergent et critique, le Kazakhstan se voit confronté à des risques économiques et politiques plus importants.


La professeure bosniaque Nejra Turčinović retourne à sa passion d'antan : illustrer les livres comiques pour enfants

Tue, 17 Mar 2026 12:27:44 +0000 - (source)

Les bandes dessinées et illustrations sont une forme d'expression artistique alliant humour, critique culturelle et imagination.

Initialement publié le Global Voices en Français

« Maintenant, je vais te dessiner! » — un auto portrait . Photo prise par Art of Nejra Turcinovic sur Facebook avec l'accord de l'auteur.

Cet article d'Elma Hasanspahić a été publié pour la première fois sur Balkan Diskurs le 13 février 2026. Une nouvelle version est rééditée sur Global Voices dans le cadre d'un accord de partenariat de contenu avec le Post-Conflict Research Center (PCRC).

La flamme de la professeure bosniaque Nejra Turčinović pour le dessin remonte à sa jeunesse. Elle s'est depuis tournée vers la bande dessinée et les illustrations comme mode d'expression artistique, associant humour, critique culturelle et imaginaire pour convoyer ses messages vers son public cible préféré — les enfants. Ayant illustré plus d'une vingtaine de livres pour enfants pour le marché local et international, son style unique d'illustration est devenu si populaire qu'il est maintenant immédiatement reconnaissable.

Durant son enfance, Turčinović lisait tous les livres illustrés lui tombant sur la main. Ses préférés étaient ceux des collections Bambi et Vjeverica — des marques sous lesquelles certaines séries de livres illustrés étaient publiés dans l'ancienne Yougoslavie — et qu'elle collectionne encore aujourd'hui.

Couverture de plusieurs livres pour enfants de la collection the « Biblioteka Bambi », par Oslobođenje de Sarajevo (la rangée supérieure présente des ouvrages de O. Župančić, D. Maksimović, A. Stevenson, D. Šćekić), et de la collection « Biblioteka Vjerverica » , par Mladost de Zagreb (la basse rangée présente de V. Colin, M. Aymé, H. Lofting, M. Lovrak), publiée en Yougoslavie des années 1950 aux années 1990. Collage par Global Voices à partir des photos du domaine public, usage équitable.

« Je pense que nous devrions offrir aux enfants autant d'illustrations que possible, y compris des dessins neufs faits à la main, leur montrant ainsi des perspectives différentes sur les contes de fées et les histoires susceptibles de les motiver à dessiner et réussir, » disait Turčinović.

Caricature et illustration

Les premières caricatures sont apparues au 16e siècle en Italie et elles sont devenues populaires en France et en Angleterre. Elles étaient souvent insérées dans la presse écrite , où elles servaient de moyens d'expression politique, de satire, et de divertissement. À travers des portraits déformés et des scènes humoristiques, les dessinateurs pouvaient critiquer les dirigeants politiques, les autorités et les normes sociales. À cette époque, les dessinateurs risquaient souvent d'être persécutés pour leurs créations controversées.

L’illustration est une forme d'art encore plus ancienne, utilisée pour raconter des histoires visuelles dans des livres, des articles, des publicités et d'autres médias. Le rôle clé qu’elle joue dans l'enrichissement des textes, nous aide à mieux comprendre les personnages, les événements et les décors des histoires.

Dans les livres pour enfants, les illustrations constituent souvent le principal vecteur narratif, créant un lien entre le texte et les jeunes lecteurs. Les illustrations peuvent créer un lien émotionnel avec le public, en facilitant la transmission d’ informations complexes et en enrichissant l'expérience visuelle , quand elles sont utilisées dans d'autres médias, notamment les bandes dessinées, les romans graphiques et les publicités.

Illustrations humoristiques et informatives

Titulaire d'une maîtrise en génie civil et travaillant comme enseignante au lycée et assistante à l'université, Turčinović se consacre aussi avec passion à ses loisirs. Elle collectionne les illustrations, mais son plus grand plaisir est de dessiner elle-même, dans des carnets de croquis, sur du papier et du carton.

En plus des livres pour enfants, elle crée des illustrations sur de petites cartes de vœux , qu'elle décrit comme « des illustrations principalement humoristiques contenant des messages subtils ». Elle conçoit aussi des réalisations personnalisées dans son « style bande dessinée »

« Qui est cette vedette » — une phrase tirée d'une chanson célèbre de Zdravko Čolić, avec caricature. Photo prise par Art of Nejra Turcinovic sur Facebook, avec l'accord de l'auteur.

« Je recommanderais sans hésiter aux gens d'éviter de se consacrer à une seule chose, » expliqua Turčinović. « La situation dans le pays n'est pas un conte de fées et nécessite de naviguer entre plusieurs champs de bataille différents ». N'abandonnez surtout pas vos rêves et essayez de ne jamais vous laisser aller au désespoir, car je crois que lorsqu'une personne n'est plus motivée, tout perd son sens.

Durant ses études, Turčinović n'accordait pas au dessin autant d'importance que maintenant . Cependant, après avoir assisté à une rencontre avec les artistes renommés Sabina et Cvjetković, Zdravko Cvjetković, elle a pris conscience du potentiel inhérent aux illustrations, les considérant comme « de la matière première pour de grandes réalisations ». Cette expérience a réveillé sa passion latente pour le dessin, après quoi elle a déclaré : « Il n'a pas été difficile de renouer avec mon ancien amour.»

Aujourd'hui, elle dessine pratiquement tous les jours. « En tant que professeure de lycée et assistante universitaire, le dessin est ma source de relaxation », explique Turčinović. « C'est une forme de médiation thérapeutique me permettant d’échapper à la réalité. C'est mon univers à moi, où je peux être seule et vivre une catharsis et atteindre le nirvana, où je trouve des idées et des solutions à mes questions et dilemmes personnels.

Caricatures autoportraits de Nejra Turčinović. En bas, on peut lire, « J'ai perdu un demi-point et Délais, délais, délais ». Photo tirée de la page Facebook de Art of Nejra Turcinovic avec son autorisation.

« C'est mon rêve, et je suis déjà devenue assez connue pour mon style », a confié Turčinović. « Je peux affirmer que c'est le désir et l'objectif de tout illustrateur et dessinateur : être reconnu par ses œuvres.»


Homebound : Un retour à la maison et aux fantômes qui nous hantent

Tue, 10 Mar 2026 13:52:12 +0000 - (source)

Une histoire tendre et bouleversante sur l'amitié, la marginalisation et les rêves fragiles façonnés par un système immuable.

Initialement publié le Global Voices en Français

'HOMEBOUND' Official movie poster. Fair use

Affiche officielle du film « Homebound ».

Dans la modernité urbaine du 21e siècle, dont les conversations tournent essentiellement autour de l'égalité, la santé mentale, la liberté personnelle et une société sans discrimination, quelle partie de la vie des marginalisés reste-t-il au monde moderne? Certains films parlent de cette question et résonnent comme une gifle en plein visage. « Homebound » (retour à la maison) est un de ces films, dans lequel la promesse de l'Inde moderne entre en collision frontale avec les vies de ceux qu'on ignore en général.

L'histoire commence en pleine nuit, avec deux jeunes qui voyagent en camion pour se présenter à un examen, poursuivant le modeste mais lumineux rêve de devenir policiers. Un rêve qui leur apporterait un peu de dignité, un peu de stabilité, leur propre toit, et peut-être de quoi s'élever au dessus des lignes invisibles de pauvreté qui marque leurs vies.

« Homebound » aurait pu être une histoire familiale sur l'amitié, mais sous la vision émouvante du réalisateur Neeraj Ghaywan cela s'est transformé en portrait d'une génération piégée entre la survie, la trahison et l'espérance. Ghaywan, connu pour son cinéma de conscience sociale et pour son premier succès « Masaan » (2006), 

a créé une oeuvre distincte au cinéma et la transmission à long terme, qui souvent centre ses histoires sur le caste, la classe, le genre et l'identité. Le film s ebase sur un reportage du journaliste Basharat Peer publié dans le  New York Times et intitulé « Une amitié, une pandémie et un décés ensemble près de l'autoroute », qui racontait une histoire déchirante d'amitié et qui a été publié en 2020, durant l'apogée de la pandémie de COVID-19.

Ce qui distingue « Homebound » des autres histoires sur la transition vers l'âge adulte est son refus d'assouplir les limites de la discrimination religieuse et motivée par la différence de castes. Bien que la constitution de l'Inde garantisse l'égalité, le système de castes continue d'exister comme une structure sociale profondémment enracinée qui détermine l'accès aux opportunités et à la justice. En Inde, la violence pour le caste est une des manifestations la plus brutale de la stratification sociale, qui adopte plusieurs formes, parfois appelés abus qui comprennent un discours influencé par le caste, des boycotts économiques et, dans certains cas, la violation systématique, des linchages et des atrocités massives.

Le film montre de façon brillante la nature profondemment liée de comment le caste, la religion et la classe sociale façonnent la vie et le destin d'une personne, et comment ces forces définissent les limites de ce que ces jeunes peuvent imaginer. Il recueille le poids de générations écrasées par la discrimination, lesquelles se murmurent à elles-mêmes : « Demain sera un jour meilleur », bien que la réalité trace un chemin plus compliqué, révélé avec une clarté devastatrice dans les moments finaux du film.

L'histoire se déroule dans un village indien isolé, et suit Chandan et Shoaib, deux amis d'enfance unis par l'affect, les difficultés partagées et un accord tacite des hiérarchies sociales qui assombrissent leurs vies.

Chandan et Shoaib sont nés dans un monde dans lequel les mérites comptent peu et dans lequel le caste et la foi définissent la valeur d'une personne.

Qui appartient à la « caste supérieure » ? Qui est paria (la caste inférieure) ? Qui est musulman ? Et, plus important encore, pourquoi le fait d'être musulman suscite-t-il automatiquement la méfiance ? Chaque fois que le destin semble tourner en sa faveur, une nouvelle épreuve surgit, silencieuse, impitoyable, inévitable. Chandan, qui est paria, réussit l'examen de la police. Shoaib, musulman, échoue. La divergence n'est ni dramatique ni exagérée ; elle se présente avec la cruauté objective que connaît quiconque a vécu ce type d'inégalités systémiques.

Lorsque Shoaib accepte un emploi comme vendeur de filtres à eau, les humiliations sont silencieuses et persistantes : les clients refusent l'eau qu'il a touchée, ses collègues font des blagues lassantes sur le Pakistan. Rien de tout cela n'est présenté comme exceptionnel. C'est monnaie courante. C'est là tout le problème. Chandan est confronté à un fardeau différent : son propre refus d'accepter la caste qui lui a été attribuée et sa décision de concourir dans la catégorie générale dans une tentative douloureuse de se distancier d'un stigmate qu'il n'a jamais souhaité. Mais le film montre clairement que dépasser la caste est rarement une option pour ceux qui sont nés dans les échelons les plus bas.

Alors que le spectateur est submergé par le poids de leur souffrance, une brève scène provoque un nouveau choc : la sœur de Chandan, brillante élève désireuse de poursuivre ses études, se voit refuser l'accès à l'université parce que la famille doit donner la priorité à l'avenir du garçon. La discrimination sexuelle, suggère le film, prospère même dans les foyers fracturés par d'autres formes d'injustice.

Les talons fissurés de la mère de Chandan deviennent un motif inquiétant de l'héritage générationnel des épreuves. Pendant ce temps, Shoaib porte le poids de la jambe estropiée de son père et rêve du jour où il pourra se permettre de le soigner. Leurs aspirations brûlent comme de petites flammes obstinées : une maison à eux, un uniforme qui inspire le respect, une vie qui leur permette de se tenir debout. Au milieu de ces tempêtes, un amour calme et tendre fleurit dans le cœur de Chandan, doux comme un secret, fragile comme l'espoir.

Ghaywan complète ces ruptures intimes par des paysages visuels dépouillés de tout artifice. Trains locaux, quartiers ouvriers surpeuplés, travailleurs trempés de sueur… rien n'est embelli ni exagéré pour donner un attrait cinématographique. La pandémie de COVID-19, représentée avec modération, entre dans l'histoire non pas comme un mélodrame, mais comme un contexte sombre, capturant le déplacement massif des travailleurs migrants et la précarité de la vie parmi les pauvres du pays.

« Homebound » parle d'espoir, mais rejette toute consolation facile. Il reste fidèle aux dures réalités du temps, du désespoir et des systèmes défaillants. Cependant, même dans cette obscurité, le réalisateur laisse une lueur d'espoir chez Shoaib. Le rêve que Chandan n'a pas pu réaliser devient le flambeau de Shoaib. Les interprétations ancrent le registre émotionnel du film. Vishal Jethwa est profondément convaincant dans le rôle de Chandan, transmettant l'ambition et la vulnérabilité avec une précision silencieuse. Ishaan Khatter apporte une douceur palpable à Shoaib, un jeune homme dont la résilience ne se transforme jamais en amertume. La distribution secondaire est uniformément solide, même si Jahnvi Kapoor, dans le rôle de Sudha Bharti, semble légèrement décalée par rapport à la palette naturaliste du film. Son raffinement inhérent, même lorsqu'elle se déshabille, est difficile à camoufler.

Le film a été présélectionné pour les Oscars (2026), mais son importance dépasse largement la saison des récompenses. « Homebound » est une réussite, non pas parce qu'il tente de parler au nom des opprimés, mais parce qu'il écoute les silences, les concessions et les négociations privées qui façonnent la survie quotidienne. Le film s'intéresse moins au triomphe qu'à la persévérance silencieuse nécessaire pour simplement survivre, pour garder espoir, pour rentrer chez soi. En fin de compte, tout le monde cherche un chemin vers chez soi, quelle que soit sa définition. « Homebound » comprend ce désir. Le film n'offre pas de conclusion définitive, seulement une reconnaissance. Et parfois, c'est le choix le plus honnête.

Dans ses derniers instants, le film revient à Shoaib, qui s'accroche au rêve que Chandan n'a pas pu réaliser. Le rêve de Chandan devient l'héritage de Shoaib, un témoignage de la façon dont les rêves se transmettent, se partagent et, parfois, se sauvent.

Certains films arrivent en fanfare, avec un spectacle et une campagne publicitaire tonitruante. D'autres se glissent doucement, comme une brise à travers une fenêtre entrouverte, et laissent une empreinte qui perdure longtemps après. Après avoir vu « Homebound », une phrase du célèbre poète bangladais Daud Haider ne cessait de résonner dans mon esprit : « Ma propre naissance est mon péché éternel ». Peu de phrases capturent avec plus de concision le terrain émotionnel du film.

Cet article est une traduction en anglais d'une critique cinématographique en bengali de Shakila Zerin, initialement publiée dans Bonik Barta, l'un des journaux nationaux les plus respectés du Bangladesh, le 5 décembre 2025. Shakila Zerin occupe actuellement le poste de rédactrice en chef adjointe de cette publication.

Le coût caché des restrictions imposées par l'Inde sur les visas bangladais

Tue, 10 Mar 2026 13:22:53 +0000 - (source)

Les touristes bangladais et les voyageurs médicaux choisissent d'autres pays voisins en raison des restrictions sévères de l'Inde en matière de visas.

Initialement publié le Global Voices en Français

PM Modi meeting with the Chief Adviser of the People’s Republic of Bangladesh, Mr. Muhammad Yunus at Bangkok, in Thailand on April 04, 2025. Image via Wikipedia by Press Information Bureau of India. Public Domain.

Rencontre entre le  Premier ministre Modi et le Conseiller en chef de la République populaire du Bangladesh, Mr. Muhammad Yunus à Bangkok, en Thaïlande le 4 avril 2025. Image issue de Wikipédia, fournie par le bureau de presse de la République indienne. Domaine public.

Les bouleversements politiques qui ont secoué le Bangladesh en août 2024, marqués par la destitution de l'ancienne Première ministre Sheikh Hasina, ont déclenché une réaction en chaîne dans toute l'Asie du Sud. L'Inde a réagi en limitant fortement la délivrance de visas aux citoyens bangladais, invoquant des raisons de sécurité dans un contexte de montée de ressentiments croissants à l'égard de l'Inde. Cette décision a été prise rapidement et de manière définitive.

Alors que le Haut-Commissariat de l'Inde à Dhaka traitait autrefois  8,000 visas par jour, aujourd'hui seuls les visas médicaux d'urgence et les visas étudiants sont désormais délivrés en nombre limité.

Les chiffres témoignent d'une réalité d'interdépendance. D'avril 2023 à mars 2024, plus de 2.1 millions de Bangladais se sont rendus en Inde, représentant 22% de l'ensemble des arrivées de touristes étrangers. Ils sont venus pour des soins médicaux, faire des achats, assister à des fêtes culturelles ou rendre visite à leur famille. Ils ont rempli les hôtels, les restaurants, et permis à des milliers de petites entreprises de rester à flot. L'Inde délivrait chaque année plus de 2 millions de visas aux Bangladais, la plupart à des fins médicales. Puis, presque du jour au lendemain, ce flux s'est arrêté.

Le « Mini Bangladesh » de Kolkata sombre dans l'obscurité

En se promenant aujourd'hui dans des rues telles que Free School Street, Marquis Street, or Sudder Street à Kolkata, les visiteurs découvrent une ville fantôme là où se trouvait autrefois un centre commercial florissant. Cette zone de deux kilomètres carrés, surnommée « Mini Bangladesh, » était le centre névralgique de l'activité économique bangladaise en Inde. Selon des estimations prudentes les pertes s'élèvent à 10 milliards de roupies indiennes (110,8 millions USD), mais les pertes réelles à New Market et Burrabazar dépassent probablement les 50 milliards de roupies indiennes (554 millions USD).

Chaque jour, 30 millions de roupies indiennes (332,400 USD) d'activité commerciale s'évaporent tout simplement. Les bureaux de change qui autrefois regorgeaient de clients venant échanger des takas bangladais sont désormais déserts, leur matériel électronique couvert de poussière. Les agences de voyages, qui réservaient des centaines de chambres d'hôtel chaque semaine, déclarent ne plus voir le moindre client depuis des jours. Les hôtels qui affichaient autrefois un taux d'occupation de 80 à 90% peinent désormais à remplir 5% de leurs chambres.

En novembre 2024, quatre entreprises avaient définitivement fermé leurs portes, et d'autres fermetures étaient attendues. L'existence d'environ 150 hôtels est menacée. Près de 3,000 magasins de cette zone sont confrontés à la même sombre réalité. Environ 40% des petits et moyens restaurants ont fermé boutique, incapables de survivre sans leur clientèle principale.

Environ 15,000 familles dépendent directement de cet écosystème touristique. Les exploitants de chambres d'hôtes qui louent des chambres aux familles en visitant ne gagnent rien. Les guides touristiques parlant couramment le bengali ne trouvent personne à guider. Les chauffeurs de taxis et d'auto-rickshaw spécialisés dans les transferts depuis l'aéroport et les visites guidées de la ville restent inactifs. Les vendeurs de street food, qui prospéraient grâce à l'engouement des clients bangladais pour la cuisine de rue indienne, voient leur activité dépérir.

Le dramatique déclin du tourisme médical

Le secteur de la santé indienne fait face à une réalité encore plus alarmante. Le Bangladesh représentait 69% des touristes médicaux en Inde, créant une dépendance excessive qui menace aujourd'hui l'ensemble de l'industrie du tourisme médical indien. Cette concentration rendait l'Inde vulnérable aux perturbations diplomatiques.

La baisse d'une année sur l'autre est éloquente:  43% en novembre 2024, puis 59% en décembre. Malgré les restrictions, environ 482,000 Bangladais ont tout de même réussi à se rendre en Inde pour y recevoir des traitements médicaux en 2024, contre 500,000 en 2023. Il ne s'agit toutefois que de patients munis de visas médicaux d'urgence — le marché plus large du tourisme médical s'est, lui, effondré.

Ces patients généraient des milliards de revenus. Ils choisissaient des hôpitaux à Kolkata, Chennai, Mumbai, et Bengaluru pour des traitements allant de la chirurgie cardiaque aux soins contre le cancer. Aujourd'hui ces lits d'hôpitaux restent vides.

Les infrastructures qui soutenaient ce circuit touristique médical sont aujourd'hui à l'arrêt. Les trains Maitree Express, Bandhan Express, et Mitali Express, qui reliaient l'Inde et le Bangladesh, ont suspendu leur activité depuis août 2024. Les patients qui pouvaient autrefois se rendre confortablement en train dans les hôpitaux indiens se heurtent désormais à des obstacles insurmontables.

CareEdge estime qu'à long terme, le tourisme médical vers l'Inde pourrait reculer de 10 à 15%. Ce déclin redessine l'économie de l'ensemble du secteur et impose de douloureuses réévaluations stratégiques.

Répercussions dans tous les secteurs

L'impact des restrictions s'étend au-delà du secteur touristique et des services de santé. Les restrictions imposées aux voyages d'affaires transfrontaliers compliquent les relations commerciales, ralentissent la conclusion d'accords et créent des frictions dans les chaînes d'approvisionnement.

Les infrastructures de transport ont été durement touchées. Les services de bus entre les deux pays sont passés de sept trajets quotidiens à seulement un ou deux, transportant chacun 28 passagers. Les répercussions touchent les tours-opérateurs, les compagnies de bus et l'ensemble de l'écosystème logistique qui soutient les déplacements transfrontaliers.

Le tourisme commercial, qui était autrefois une attraction majeure à New Market et Burrabazar, a pratiquement disparu. Les consommateurs bangladais ne venaient pas seulement pour des produits indisponibles chez eux, mais aussi pour l'expérience du shopping lui-même. Cet écosystème commercial lutte désormais pour sa survie.

Nouvelles destinations pour le tourisme médical

Les patients bangladais n'ont pas cessé de se faire soigner à l'étranger. Ils ont simplement changé de destination. La Thaïlande s'est imposée comme le leader,  enregistrant une hausse de 200% des demandes émanant de patients bangladais. Les hôpitaux thaïlandais proposent des procédures de visa simplifiées, les établissements médicaux aidant directement les patients dans leurs démarches.

En 2019 seulement, les Bangladais ont dépensé plus de 6.7 milliards de bahts thaïlandais (212.9 millions USD ) en soins médicaux en Thaïlande. Ce chiffre a probablement augmenté de manière substantielle depuis le renforcement des restrictions en Inde.

La Chine a repéré cette opportunité stratégique. Le Bangladesh a organisé des conférences sur le tourisme médical avec des responsables chinois dans la province du Yunnan, afin d'explorer des partenariats avant le 50e anniversaire des relations diplomatiques entre la Chine et le Bangladesh en 2025. Des projets autour d'un « hôpital de l'amitié » à Dhaka témoignent de l'engagement à long terme de la Chine à conquérir ce marché.

Les tensions politiques, les retards dans la délivrance des visas et ce que les patients décrivent comme un « environnement peu accueillant » en Inde continuent de pousser les Bangladais vers d'autres solutions. Chaque mois de restrictions renforce ces nouvelles dynamiques. Chaque expérience positive en Thaïlande ou en Malaisie rend un retour en Inde moins probable.

Les touristes se tournent vers les pays voisins

Le tourisme de loisirs connaît des changements encore plus spectaculaires. Le Sri Lanka a enregistré une augmentation de 121.6% du nombre d'arrivées en provenance du Bangladesh en 2024, accueillant 39,555 touristes. Le Bangladesh est devenu le deuxième marché touristique en termes de croissance au Sri Lanka, remplissant les hôtels et les attractions qui ont profité des restrictions imposées par l'Inde.

Les Maldives ont enregistré une augmentation de 52%, accueillant 33,295 de visiteurs bangladais. Ces voyageurs sont généralement aisés et recherchent souvent des stations balnéaires et des expériences luxueuses. Le Népal a accueilli 48,848 visiteurs bangladais en 2024, contre 36,483 en 2023 — soit une augmentation de 34%.

L'Inde attirait auparavant 40 à 45% de tous les touristes bangladais à l'étranger. Les liens culturels, la proximité, ainsi que les attaches familiales et historiques faisaient naturellement de l'Inde le premier choix. Aujourd'hui cette position dominante s'effrite. D'août à octobre 2024, le nombre de visiteurs bangladais en Inde a chuté de 28.44% par rapport à l'année précédente.

Le paradoxe diplomatique

Le Premier ministre Modi parle de maintenir des relations « entre les peuples » avec le Bangladesh. Cette expression apparaît dans les déclarations diplomatiques et les communications officielles. Mais comment les relations entre les peuples peuvent-elles survivre alors que les gens ne peuvent pas se rencontrer.

L'impact est déjà visible. Selon l’International Crisis Group, le refuge accordé par New Delhi à Sheikh Hasina, déjà condamnée au Bangladesh, ne fait qu'ajouter de l'huile sur le feu. Après que la ligue Awami pro-indienne de Hasina a été contrainte de quitter le pouvoir à la suite des bouleversements de juillet 2024, les partis de droite plus septiques à l'égard de l'Inde — et parfois ouvertement hostiles — sont passés sur le devant de la scène, amplifiant les voix qui ont contribué à influencer l'opinion publique contre l'Inde dans un climat de méfiance vieux de décennies.

Les familles ne peuvent pas rendre visite à leurs proches pour les mariages, les funérailles ou les fêtes culturelles. Les partenaires commerciaux peinent à maintenir leur collaboration sans réunion en face à face. Le Professeur Imtiaz Ahmed qualifie ces restrictions d'« inhumaines et indignes d'un pays voisin, » soulignant la contradiction entre la volonté affichée de développer des liens de peuple à peuple et des mesures qui empêchent concrètement les gens de se rencontrer.

Chaque mois de restrictions rend la réconciliation plus difficile. Les jeunes gens des deux pays grandissent en considérant les frontières comme des barrières plutôt que comme des ponts.

Le véritable coût de la fermeture des frontières

Les chiffres ne mentent pas. L'Inde a perdu 50 milliards de roupies (554 millions USD) de recette rien qu'à Kolkata. Au moins 69% des touristes médicaux ont été redirigés vers d'autres destinations. Et en Inde, 15,000 familles font face à la ruine financière en raison des restrictions sévères en matière de visa. Pendant ce temps, les pays voisins de l'Inde profitent de la situation, alors qu'un réalignement régional se dessine en temps réel.

Les relations de « peuple à peuple » peuvent-elles survivre lorsque les gens ne peuvent en réalité pas se rencontrer? Les jeunes professionnels développent des réseaux à Bangkok plutôt qu'à Kolkata. Les patients deviennent fidèles aux hôpitaux thaïlandais plutôt qu'aux hôpitaux indiens. Les touristes découvrent les plages sri-lankaises au lieu des sites patrimoniaux indiens. Il ne s'agit pas de changements temporaires — mais de transformations permanentes.

Tant que les restrictions en matière de visas et de voyages persistent, l'Inde perd des revenus, de l'influence et du capital sympathie. Quant au Bangladesh, il perd un accès pratique à des soins de santé de qualité et à des liens culturels. Combien de temps les deux nations peuvent-elles tolérer cette situation perdant – perdant avant que les pertes ne deviennent irréversibles?


En Afrique, une initiative pour combler le fossé numérique que connaissent de nombreuses femmes

Tue, 10 Mar 2026 10:16:53 +0000 - (source)

Africa Wiki Women renforce la visibilité des femmes africaines dans l’écosystème Wikimedia et Wikipédia

Initialement publié le Global Voices en Français

Logo d’Africa Wiki Women, utilisé avec permission

Plusieurs initiatives à travers l’Afrique œuvrent pour renforcer la visibilité des femmes dans les espaces numériques de connaissance. Africa Wiki Women fait partie de ces projets qui s'engagent dans la promotion de la participation des femmes africaines à la création et au partage des savoirs en ligne.

En Afrique, les femmes rencontrent encore de nombreux obstacles pour accéder aux technologies et participer aux espaces numériques de savoir. Selon un article de Global Voices, les violences en ligne et le harcèlement ciblant les femmes constituent des barrières importantes qui limitent leur présence et leur contribution sur les plateformes collaboratives et les réseaux d’information. Ces obstacles entraînent un biais de représentation, où les réalisations des femmes africaines restent souvent invisibles et peu documentées dans les connaissances numériques.

C'est dans ce contexte de barrières à l'accès qu'est né Afrika Wiki women, un projet de collaboration de trois femmes: Ruby Damenshie-Brown du Ghana, Bukola James du Nigeria et Pellagia Njau de Tanzanie qui se sont associées pour accompagner les femmes à travers des formations, des campagnes de contribution et des programmes de mentorat. L’organisation encourage les femmes à contribuer à la documentation des réalisations de femmes africaines notables et à enrichir les contenus liés aux femmes et aux initiatives portées par elles sur les plateformes de connaissance collaborative.

L'objectif d'Africa Wiki Women est de réduire le fossé de représentation des femmes dans l’écosystème Wikimedia et à renforcer la présence des femmes africaines sur des plateformes en ligne. En favorisant l’apprentissage, la collaboration et le leadership, Africa Wiki Women contribue à faire émerger davantage de voix féminines dans la production de connaissances ouvertes.

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, Global Voices a interviewé Ruby Damenshie-Brown pour expliquer la démarche de ce groupe et son impact à travers le continent.

Mamisoa Raveloaritiana (MR): Quel a été le moment déclic qui vous a poussée à fonder Africa Wiki Women ?

Ruby D-Brown, CC BY-SA 4.0

Ruby Brown (RB): Lorsque j’ai rejoint la communauté Wikimedia en 2019, j’ai remarqué un écart frappant: la majorité des contributeurs étaient des hommes, et moins de 20 % des biographies sur la version anglophone de Wikipedia étaient consacrées à des femmes. Un grand nombre de ces articles ne comporte même pas d’images. Cela signifie que les histoires et les réalisations des femmes africaines étaient largement absentes sur Wikipedia. Cet écart est devenu encore plus évident lors d’un Edit-a-thon de 24 heures de Wiki Women in Red, où j’ai eu du mal à trouver suffisamment d’informations publiées pour écrire sur des femmes africaines notables. C’était frustrant, mais aussi révélateur: il ne s’agissait pas seulement d’un problème de représentation, mais d’un problème systémique.

La campagne Sheroes of Africa, une initiative qui met en lumière et valorise le rôle des femmes africaines, en avril 2022 a été un moment déterminé dans le développement, la culture, la politique et la transformation sociale du continent durant lequel les hommes dominaient la participation et la reconnaissance. Nous avons même dû réviser les critères du concours afin de pouvoir célébrer la contribution exceptionnelle d’une seule femme. Cette expérience a clairement montré la nécessité de créer un espace dédié où les femmes africaines pourraient être visibles, soutenues et valorisées.

Partant d’expériences similaires dans le mouvement Wikimedia et d’un profond désir de créer un espace qui relie les femmes africaines au-delà des simples campagnes ponctuelles, mes cofondatrices et moi avons créé Africa Wiki Women: une communauté par et pour les femmes africaines, centrée sur le mentorat, la collaboration et une représentation équitable dans tous les aspects de l’écosystème Wikimedia, de la contribution éditoriale à la gouvernance.

L'objectif est de permettre aux femmes africaines de raconter leurs propres histoires, de développer des compétences de leadership grâce au mentorat et de participer activement, en tant que contributrices et dirigeantes, au mouvement Wikimedia. Il s’agit de transformer un manque de visibilité en un changement durable.

RM: Pourquoi est-il important que les femmes africaines soient représentées sur des plateformes comme Wikipedia ?

RB: La représentation est essentielle, car la connaissance façonne le pouvoir. Wikipedia est souvent le premier point de référence pour des millions de personnes à travers le monde. Lorsque les femmes africaines sont absentes, cela envoie un message implicite: leurs expériences, leurs contributions et leur leadership seraient moins importants.

La représentation sur Wikipedia permet de corriger les déséquilibres historiques en documentant les réalisations de femmes qui ont souvent été négligées, et inspire les jeunes générations.

Elle joue aussi un rôle important dans l’information des décisions et des politiques publiques. Lorsque les contributions des femmes sont visibles et documentées, elles peuvent être utilisées par les chercheurs, les journalistes et les décideurs. En somme, la représentation n’est pas seulement symbolique, elle est structurelle: elle garantit que le récit mondial reflète la réalité et que l’expertise et le leadership des femmes africaines soient reconnus et valorisés.

RM: Quel impact Africa Wiki Women a-t-elle eu jusqu’à présent?

RB: Depuis sa création, Africa Wiki Women a commencé à réduire l’écart de visibilité de manière significative. Plus de 500 femmes provenant de plusieurs pays africains ont été formées à la contribution sur Wikipedia et aux plateformes Wikimedia.

Elles ont créé et amélioré des centaines d’articles, des profils de femmes leaders, des pages consacrées à des organisations et initiatives dirigées par des femmes.

Au-delà des chiffres, l’impact est aussi personnel et transformateur. Nombreuses d'entre elles témoignent que leur implication leur a permis d'avoir une confiance en elles, de se reconnaître comme expertes dans leurs domaines et de défendre les histoires de leurs communautés.

L'initiative ne se limite pas à produire du contenu: elle vise aussi le renforcement des capacités et l’autonomisation. Chaque contribution représente à la fois un enrichissement du savoir et un pas vers plus de visibilité et de reconnaissance.

RM: Quels sont les principaux obstacles qui empêchent les femmes africaines de contribuer aux plateformes de connaissance en ligne ?

RB: Plusieurs obstacles rendent la participation des femmes africaines à la création de savoir numérique plus difficile. L’un des premiers est l’accès à la technologie: toutes les femmes ne disposent pas d’un accès fiable à Internet ou à des appareils adaptés pour contribuer efficacement en ligne.

Il y a également la question de la littérature numérique. Même lorsque l’accès existe, certaines femmes manquent de confiance ou de compétences pour naviguer sur les plateformes comme Wikipedia ou Wikimedia Commons.

Les contraintes de temps constituent un autre défi important. Beaucoup de femmes doivent concilier responsabilités familiales et travail, ce qui leur laisse peu de temps pour contribuer à des projets de connaissance ouverte.

À cela s’ajoute le manque de représentation et de mentorat. Sans modèles visibles ou accompagnement, il peut être difficile pour les femmes de se percevoir comme contributrices ou expertes. Enfin, des barrières culturelles et systémiques persistent dans certaines communautés où le travail et le savoir des femmes sont moins reconnus ou moins documentés, ce qui complique la recherche de sources fiables nécessaires pour créer des articles.

Pour lever ces obstacles, nous combinons formation, mentorat, mise à disposition de ressources et plaidoyer afin de rendre la participation plus accessible et significative. Dans cette optique, nous avons lancé plusieurs programmes communautaires visant à renforcer les compétences et à accroître la participation des femmes.

RM: À l’avenir, quels changements sont nécessaires pour combler le fossé numérique de genre en Afrique?

RB: Réduire l’écart numérique entre les genres en Afrique nécessite des interventions structurelles et systémiques, et pas seulement une prise de conscience. Le soutien institutionnel et politique est essentiel : l’intégration de la participation numérique et de la contribution au savoir ouvert dans les programmes éducatifs, les initiatives d’ONG et les projets civiques peut contribuer à ancrer durablement ces pratiques. Il s’agit de s’assurer que les voix des femmes africaines soient documentées, amplifiées et valorisées, afin que les générations futures héritent d’un écosystème de connaissance plus inclusif, plus juste et plus représentatif.


Dix aides domestiques migrantes ont péri dans l’incendie à Hong Kong, et les survivantes peinent à faire leur deuil.

Tue, 03 Mar 2026 18:59:07 +0000 - (source)

Jusqu’au bout, elles n’ont pas abandonné les personnes dont elles avaient la charge.

Initialement publié le Global Voices en Français

De nombreux aidants encore en vie sont déjà de retour au travail, avec presque aucun temps pour faire leur deuil. Photo prise par Kelly Yu. Utilisée avec autorisation.

Quand les secouristes ont atteint l’appartement du quatrième étage de Wang Fuk Court, ils ont découvert Sri Wahyuni encore en train d’étreindre son employeur âgé de 93 ans. La femme de ménage, âgée de 42 ans, faisait partie des dix travailleurs migrants qui ont péri dans ce qui est devenu l’incendie le plus meurtrier à Hong Kong depuis des décennies.

Le brasier a ravagé le lotissement de Tai Po le 26 novembre, consumant sept de ses huit immeubles résidentiels. Au moins 160 personnes ont péri, et six sont toujours portées disparues. Parmi les victimes figuraient neuf aides ménagères indonésiennes et une Philippine.

Les premières investigations ont mis en évidence des panneaux en mousse et des filets d’échafaudage de qualité inférieure provenant d’un chantier de rénovation qui s’était prolongé pendant plus d’un an — des matériaux que les enquêteurs estiment avoir accéléré la propagation mortelle de l’incendie.

« Jusqu’au bout, même au prix de leur propre vie, elles n’ont pas abandonné les personnes dont elles avaient la charge », a commenté Esther Tse, de l’Association pour les droits des victimes d’accidents du travail.

Tse a accompagné Yayuk, la sœur de Wahyuni, à travers les hôpitaux et les centres communautaires pendant les quatre jours d’angoisse qu’a duré la recherche de sa sœur. Wahyuni était la seule source de revenus pour une famille de trois enfants en Indonésie, le plus jeune n’ayant que six ans.

Les barrières linguistiques, les obstacles administratifs et les escrocs promettant faussement de l’aide ont rendu l’attente insupportable. Quatre jours se sont écoulés avant qu’un test ADN ne confirme que Wahyuni avait péri dans l’enfer. Tse a déclaré :

The emotional toll is devastating… It's already hard enough to leave everything behind to work abroad. And then what comes back isn't your loved one, but a body. For the family, that pain is unbearable.

« Le traumatisme émotionnel est dévastateur… Il est déjà extrêmement difficile de tout quitter pour travailler à l’étranger. Et ensuite, ce qui revient n’est pas votre proche, mais un corps. Pour la famille, cette douleur est insoutenable. »

Cette tragédie, a déclaré Tse, a mis en lumière la vulnérabilité des travailleurs domestiques migrants à Hong Kong et a souligné la nécessité d’un soutien et d’une compréhension accrus de la part de la société. Elle a ajouté :

Even local workers who are injured or killed on the job face enormous difficulties. But for migrant workers, the challenges are ten times worse. Many people assume domestic workers are just at home doing housework, how dangerous could it be? But that's simply not the case.

« Même les travailleurs locaux blessés ou tués au travail rencontrent d’énormes difficultés. Mais pour les travailleurs migrants, les obstacles sont dix fois plus lourds. Beaucoup de gens supposent que les employés domestiques restent simplement à la maison à faire le ménage : quel danger pourrait-il y avoir ? Mais ce n’est tout simplement pas le cas. »

Des bénévoles trient l’eau, les désinfectants et les vêtements donnés pour les aides domestiques déplacées à Tai Po. Photo prise par Kelly Yu. Utilisée avec permission.

On veut que leurs corps soient rapatriés avant Noël

Pour les familles musulmanes, le deuil est d’autant plus lourd qu’il se heurte à des contraintes culturelles et logistiques. La tradition islamique exige une inhumation le plus tôt possible après le décès, mais de nombreux corps ont été tellement mutilés par l’incendie que leur identification a été difficile, retardant ainsi la procédure.

Les frais de transport et les coûts funéraires, qui peuvent nécessiter jusqu’à quatre semaines de préparation, représentent un fardeau financier supplémentaire. Certaines familles se démènent désormais pour demander une aide d’urgence afin de rapatrier leurs proches.

Le gouvernement de Hong Kong a annoncé que les familles des travailleurs migrants décédés dans l’incendie recevront une compensation totale d’environ 800 000 HKD, comprenant plus de 500 000 HKD d’indemnités légales et 250 000 HKD d’aide.

Mais Johannie Tong, travailleuse sociale à la Mission pour les travailleurs migrants (MFMW), a exprimé son inquiétude face à la longueur du processus d’approbation et à la manière dont l’argent parviendra aux familles à l’étranger. Elle a déclaré :

We know migrant workers who worked here may be supporting not just one family. They may be supporting extended family, and multiple family members depend on their remittances. So we hope the money will really be able to support the children's education and the daily needs of family members.

« On sait que les travailleurs migrants qui ont travaillé ici ne soutiennent pas seulement une seule famille. Ils peuvent subvenir aux besoins de leur famille élargie, et plusieurs membres dépendent de leurs envois d’argent. Nous espérons donc que cet argent pourra réellement soutenir l’éducation des enfants et les besoins quotidiens des membres de la famille. »

« De nombreuses familles sont profondément préoccupées, souhaitant que les corps soient rapatriés avant Noël ou dans les plus brefs délais », a indiqué Tong, précisant que les consulats d’Indonésie et des Philippines à Hong Kong œuvrent actuellement au rapatriement des dépouilles des victimes de l’incendie.

Un espace commémoratif de grues en papier a été aménagé pour permettre au public de rendre hommage aux 160 victimes de l’incendie de Wang Fuk Court. Photo prise par Kelly Yu, utilisée avec permission.

Pas de temps pour faire le deuil

Alors que Hong Kong est en deuil, les aides domestiques survivantes ont eu très peu de temps pour faire leur deuil. La plupart ont déjà repris le travail ou bien subissent des pressions pour reprendre leurs fonctions en quelques jours, malgré la perte de leurs proches, de leurs passeports et de leurs effets personnels du jour au lendemain.

Fita, une aide domestique indonésienne de 49 ans, raconte le chaos de sa fuite face à l’incendie. Entre les sirènes hurlantes, les débris qui s’effondraient et l’odeur âcre de la fumée, elle a tenté d’avertir son employeur que l’immeuble brûlait, mais celui-ci a d’abord balayé l’alerte d’un revers de main. Elle a déclaré à Global Voices :

I heard a lot of sirens. After my employer opened the window, we smelled something burning. I was so panicked because so many people were running, and I was going to cry.

« J’entendais beaucoup de sirènes. Lorsque mon employeur a ouvert la fenêtre, nous avons senti une odeur de brûlé. J’étais paniquée en voyant tant de personnes courir partout, j’avais envie de pleurer. »

Lorsque toutes les deux ont réussi à s’en sortir indemnes, Fita s’inquiétait pour ses voisins et ses collègues aides domestiques, qui n’avaient pas conscience des flammes, l’alarme incendie n’ayant pas retenti :

That's what makes me regret… we didn't hear anything. Not even something that could give us some warning. There's something they have to tell us, a dangerous situation, but there’s nothing. Because if so, we could just help others, right?

« Ce que je regrette…  c'est que nous n’avons rien entendu. Même pas un petit avertissement. Il y a des choses qu’ils auraient dû nous dire, une situation dangereuse, mais il n’y avait rien. Sinon, nous aurions pu aider les autres, n’est-ce pas? »

L’entretien s’est terminé brusquement, Fita devait se rendre en urgence dans une maison de retraite pour s’occuper de son employeur âgé.

Tong, dont l’organisation aide environ 90 aides domestiques touchées par l’incendie, a déclaré que beaucoup ont été replongées dans le travail alors qu’elles n’avaient pas encore surmonté le traumatisme :

They find it difficult to focus on their work because sometimes they remember what happened in the fire. They're also working hard to pull themselves together because they're still caregivers and they need to help calm the elderly, calm the children that are with them.

« Elles ont du mal à se concentrer sur leur travail, car elles se remémorent quelques fois ce qui s’est passé lors de l’incendie. Elles s’efforcent également de se ressaisir, car elles restent des aides aux personnes âgées et doivent aider à calmer les plus âgé(es) et les enfants dont elles s’occupent. »

Des défenseurs demandent la prolongation du séjour pour les aides dont le contrat a été résilié après l’incendie. Photo prise par Kelly Yu, utilisée avec permission.

Le double coup dur

Vame Mariz Wayas Verador, une travailleuse philippine de Wang Fuk Court qui a sauvé un tout-petit et sa grand-mère lors de l’incendie des tours, a vu son contrat résilié en raison des difficultés financières de son employeur.

Vame, une mère célibataire de quatre enfants, n’a maintenant nulle part où aller et séjourne dans un refuge mis à disposition par l’organisation de Tong. Tong a expliqué :

After her contract was terminated, she was worried about where to stay. And beyond that, whether she can still stay here in Hong Kong for recovery and to look for work.

« Après la résiliation de son contrat, elle s’inquiétait de savoir où elle pourrait se loger. En plus de cela, elle se demandait si elle pourrait encore rester à Hong Kong pour se rétablir et chercher du travail. »

Selon les règles en vigueur, les aides domestiques étrangères doivent quitter Hong Kong dans les deux semaines suivant la résiliation de leur contrat. Tong aide Vame à obtenir une prolongation de son séjour et espère que le Département du Travail traitera son dossier avec souplesse.

Edwina Antonio, de Bethune House, organise des stands d’aide éphémères à Tai Po. Photo prise par Kelly Yu, utilisée avec permission.

Edwina Antonio, executive director of Bethune House Migrant Women's Refuge, who has been running pop-up aid booths at the site, urged employers not to abandon their workers during this crisis. She said:

Edwina Antonio, directrice exécutive du Bethune House Migrant Women's Refuge, qui organise des stands d’aide éphémères sur le site, a exhorté les employeurs à ne pas abandonner leurs employés durant cette crise. Elle a déclaré :

« C’est un double coup dur. Elles ont déjà tout perdu, et ensuite elles ont perdu leur emploi. Cela les place vraiment dans une situation très difficile. Espérons que les employeurs comprendront et les laisseront continuer à travailler. »

Un soutien à long terme nécessaire

À l’approche de Noël, les survivants et les familles endeuillées réclament une rapatriation plus rapide, des arrangements de travail en dehors du domicile et la fin de la règle des deux semaines après résiliation de contrat. Tong a expliqué :

We understand that in temporary shelters or housing where employers are staying, there may not be enough space for the domestic workers. So some of them have to sleep on the kitchen floor, in spaces that are unsuitable as accommodation.

« On comprend que dans les abris temporaires ou les logements où séjournent les employeurs, l’espace peut être insuffisant pour les aides domestiques. Certaines doivent donc dormir par terre dans la cuisine, dans des espaces inadaptés à l’hébergement. »

Avril Rodrigues, de HELP for Domestic Workers, a souligné que, si les besoins d’urgence immédiats sont pris en charge, un soutien à long terme reste essentiel.

Des inquiétudes persistent concernant les retards dans les indemnisations, le manque de clarté sur les contrats de travail, les demandes d’indemnisation pour blessures et l’assurance médicale. Rodrigues a déclaré :

Right now we don't have a lot of clarity on the legal situation. The quicker the information is passed on to us, the better we know how to act.

« Pour l’instant, nous n’avons pas une grande clarté sur la situation juridique. Plus l’information nous sera transmise rapidement, mieux nous saurons comment agir. »

Elle a souligné l’importance d’une coordination continue avec le Département du Travail de Hong Kong et les autorités de l’immigration afin de garantir que les aides domestiques touchées par l’incendie reçoivent les soutiens et les protections légales dont elles auront besoin dans les semaines et les mois à venir.


Des murmures aux points audacieux : l'artiste ivoirienne Joana Choumali explore l'identité et la paix

Tue, 03 Mar 2026 18:49:35 +0000 - (source)

« Mon travail m'aide à comprendre le sens de mon existence. Le partager, c'est entamer un dialogue. »

Initialement publié le Global Voices en Français

Artwork by Joana Choumali, ‘The Day Dreamer,’ Serie Alba’hian, 2025, mixed media: Digital photograph printed on cotton canvas, manual collage, embroidery, painting, sheer fabric and muslin, metallic, lurex cotton and wool threads Triptych, 100 x 150 cm (39.4 x 59.1 in), courtesy of the artist and GALERIE FARAH FAKHR. Photo by Hussein Makke.

Joana Choumali, « The Day Dreamer », Collection Alba’hian, 2025, technique mixte : photographie numérique imprimée sur toiles de coton, collage manuel, broderie, peinture, tissu transparent et mousseline, fils de coton lurex métallisé et laine, triptyque, 100 x 150 cm (39,4 x 59,1 in), utilisée avec l’autorisation de l’artiste et de la galerie Farah Fakhri. Photographie réalisée par Hussein Makke.

L'art de Joana Choumali [sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en anglais] s'apparente à une méditation murmurée : il est stratifié, lumineux et profondément personnel. Son travail s'inspire de photographies prises à l'aube, qu'elle saisit à Abidjan [fr] et dans d'autres villes, quand tout est silencieux. Puis, l'artiste réalise une broderie directement sur ces images, en superposant des couches de tulle, d'organza et des fils de laine. Ce procédé concret, que Joana Choumali compare à de l'écriture automatique, lui permet d'explorer des thématiques liées à la mémoire, à la résilience et à l'interaction entre le rêve et la réalité. Chaque point de broderie devient un acte contemplatif, qui transforme des instants fugaces en récits structurés, c'est-à-dire un pont entre le monde physique et le monde spirituel.

Née en 1974 à Abidjan, en Côte d'Ivoire [fr], Joana Choumali a suivi des études de graphisme à Casablanca avant de travailler en tant que directrice artistique dans le secteur publicitaire.

L'artiste s'est ensuite tournée vers la photographie, plus précisément dans le portrait conceptuel et la technique mixte. Son travail porte sur l'identité culturelle et la complexité des traditions africaines dans un contexte contemporain. Sa collection « Hââbré, The Last Generation » documente notamment le déclin de la pratique de la scarification faciale chez les Burkinabés vivant en Côte d'Ivoire. En 2019, elle fut la première Africaine à recevoir le Prix Pictet pour sa collection « Ça va aller », une combinaison de photographie et de cochet qui aborde le thème du traumatisme collectif et de la guérison.

Art by Joana Choumali, ‘New Growth,’ Serie Alba’hian, 2024, mixed media: Digital photograph printed on cotton canvas, manual collage, embroidery, painting, sheer fabric and muslin, metallic, lurex cotton and wool threads80 x 80 cm (31.5 x 31.5 in), courtesy of the artist and GALERIE FARAH FAKHRI. Photo by Hussein Makke.

Joana Choumali, « New Growth », Collection Alba’hian, 2024, photographie numérique imprimée sur toiles de coton, collage manuel, broderie, peinture, tissu transparent et mousseline, fils de coton lurex métallisé et de laine, 80 x 80 cm (31,5 x 31,5 in), utilisée avec l’autorisation de l’artiste et de la galerie Farah Fakhri. Photographie réalisée par Hussein Makke.

En mars 2025, l'œuvre de Joana Choumali a été présentée lors de l'exposition « La Terre n'a qu'un soleil » à la galerie Farah Fakhri, à Abidjan, en Côte d'Ivoire. Cette exposition a mis en évidence son exploration pour des narrations structurées, en démontrant son habileté à entrelacer les histoires personnelles et collectives à travers son approche distinctive de la technique mixte.

Dans une interview accordée à Global Voices, Joana Choumali parle de l'évolution de sa pratique artistique, du sens intrinsèque qu'elle donne à ses matériaux et ses techniques, et de la façon dont son travail artistique sert de guide pour l'introspection et le dialogue.

En voici quelques extraits.

Omid Memarian (OM) : Ta collection « Ça va aller » (2016) est connue pour son utilisation innovante de la broderie sur des photographies. Pourrais-tu nous expliquer comment cette technique est apparue dans ta pratique et quelles émotions ou narrations spécifiques entends-tu transmettre par le biais de ce procédé tactile ? 

Joana Choumali (JC): J'ai commencé à broder sur mes photos en 2015, poussée par le besoin de passer plus de temps avec elles. J'adore la façon dont une photo numérique capture l'instant, alors qu'il m'arrive de passer des mois, voire des années, avec une photo imprimée sur une toile de coton. Je superpose plusieurs couches de tissus pour faire ressortir les couleurs du ciel, puis je couds le personnage à la main, comme un collage manuel, mais sans utiliser de colle. Ensuite, j'ajoute d'autres couches de tulle, d'organza ou de mousseline, ce qui ne représente pas une seule couche physique, mais différentes manières d'observer des réalités distinctes.

Les tissus transparents ajoutés en dernier évoquent l'humidité et la souplesse de l'aube, la rosée, le léger brouillard. Ils me procurent un sentiment de réconfort et d'accueil lorsque la ville est encore endormie.

Les couches successives me permettent d'exprimer les différents aspects de la vie, aussi bien physiques que spirituels. Elles rassemblent la réalité et l'imagination, la lumière matinale et la vision intérieure. Pour moi, coudre du fil et du tissu, c'est comme une écriture automatique. C'est ainsi que je crée de la beauté : à partir de ce que j'observe et de ce que je sens autour de moi.

Joana Choumali. Photo: courtesy of Pimii Pango.

Joana Choumali. Photo avec l'aimable autorisation de Pimii Pango.

OM: Le cœur de ton travail s'est déplacé de la photographie à la technique mixte. Quelles expériences ont influencé cette transformation, et comment perçois-tu le lien entre la photographie et ces nouveaux matériaux ?

JCJe pense que mon œuvre s'est affirmée autant que moi. Je n'ai plus peur de dire ce dont j'ai besoin. Je le dis gentiment, mais fermement. Quand on grandit, on apprend à exprimer ses désirs, ses refus et ses attentes de façon plus claire. Les mots et les images deviennent plus précis.

Mon travail artistique se développe de manière instinctive, tout comme moi. Il n'est pas programmé. Je ne crée que ce que je suis et ce que je ressens. Cette sincérité est essentielle et j'espère qu'elle sera perçue.

Quand j'ai commencé « Alba’hian », je travaillais sur de petites surfaces en utilisant beaucoup de tissu transparent. J'aime à dire que, jusqu'alors,  mon travail murmurait : je n'avais pas encore osé. Les couleurs étaient pastel, les ciels étaient vastes, les personnages petits et les paysages éthérés.

Au fil du temps, j'ai eu la sensation que mon objectif s'était étendu. Ce qui était en moi, dans mon esprit, dans mon cœur,  dans mon âme et dans les profondeurs de mon œuvre devenait plus évident. Les images sont devenues plus nettes et plus riches de sens. Je suis passée d'œuvres de 50 cm sur 50 cm à des œuvres de quatre mètres. Je travaille aujourd'hui sur une pièce de 2,40 m sur 1,60 m, où le personnage s'étend sur plusieurs tableaux, hauts de plus d'un mètre.

Art by Joana Choumali, ‘I Would Do Anything For You,’ Serie Alba’hian, 2025, mixed media: Digital photograph printed on cotton canvas, manual collage, embroidery, painting, sheer fabric and muslin, metallic, lurex cotton and wool threads, 50 x 50 cm (19.7 x 19.7 in), courtesy of the Artist and GALERIE FARAH FAKHRI. Photo by Hussein Makke.

Joana Choumali, « I Would Do Anything For You », Collection Alba’hian, 2025, technique mixte : photographie imprimée sur toile de coton, collage manuel, broderie, peinture, tissu transparent et mousseline, fils de coton lurex métallisé et de laine, 50 x 50 cm (19,7 x 19,7 in), utilisée avec l’autorisation de l’artiste et de la galerie Farah Fakhri. GALERIE FARAH FAKHRI. Photographie réalisée par Hussein Makke.

OM: Tu as grandi à Abidjan, en Côte d'Ivoire. Comment ton éducation et ton riche paysage culturel ont-ils influencé ta vision artistique et tes thèmes de prédilection ?

JC: Avoir grandi en Côte d'Ivoire dans les années 1960, c'est avoir été bercé par la paix, non seulement comme parole, mais aussi comme une philosophie de vie. La paix était partout, à la télévision, dans la vie quotidienne, jusqu'à ce qu'elle devienne partie intégrante de notre ADN. Je ne parle pas uniquement de la paix sociale, mais aussi de la paix intérieure : la liberté d'être soi-même, surtout pour une femme, une femme africaine, une femme noire, qui accueille la vie à bras ouverts, qui laisse tomber ce qu'elle ne peut pas maîtriser et qui accueille ce qu'elle reçoit.

L'une de mes œuvres, présentée à la galerie Farah Fakhri à Abidjan (du 16 mai au 25 juillet 2025), explore en profondeur ce concept. Pour moi, elle revêt une grande importance spirituelle, car je crois que c'est ce que Dieu attend de nous : se laisser aller et accepter notre destin, en devenant pleinement qui nous sommes. C'est de cela que parle mon œuvre.

 

Art by Joana Choumali, ‘Va, vis, deviens!’ Serie Alba’hian, 2025, mixed media: Digital photograph printed on cotton canvas, manual collage, embroidery, painting, sheer fabric and muslin, metallic, lurex cotton and wool threads, 35 x 35 cm (13.8 x 13.8 in), courtesy of the artist and GALERIE FARAH FAKHRI. Photo by Hussein Makke.

Joana Choumali, « Va, vis, deviens ! », Collection Alba’hian, 2025, technique mixte : photographie numérique imprimée sur toiles de coton, collage manuel, broderie, peinture, tissu transparent et mousseline, fils de coton lurex métallisé et de laine, 35 x 35 cm (13,8 x 13,8 in), utilisée avec l’autorisation de l’artiste et de la galerie Farah Fakhri. Photographie réalisée par Hussein Makke.

OM: Tes œuvres sont souvent liées à des thématiques comme l'identité, la mémoire et la résilience. Pourrais-tu nous parler des expériences à l'origine de tes créations et de la façon de les retranscrire dans les arts visuels ?

JC: Quand je crée, je ne décide pas, c'est ce qui vient spontanément de moi. J'ai réalisé des portraits nés pour être des premiers plans et qui ont évolué en paysages panoramiques. Chaque collection apporte quelque chose de différent. Je ne parviens pas à faire plusieurs choses à la fois ; j'ai besoin d'aller en profondeur. Je continue à travailler sur une œuvre tant que l'inspiration est présente. Quand le processus de création s'interrompt, je m'arrête. Même lorsque j'ai eu des demandes pour « Ça va aller », j'étais déjà ailleurs. Je n'arrive pas à continuer mon travail si je ne le ressens plus intérieurement.  

Mon travail m'aide à comprendre le sens de mon existence. En le partageant, le dialogue peut commencer. Mais ce travail n'aurait aucun sens si je n'étais pas honnête avec moi-même. Si je ne crée pas avec mon intégrité, mes œuvres se transformeraient en actes commerciaux, et ce n'est pas comme ça que je fonctionne. Pour cette raison, j'alterne entre différentes collections. Parfois, je travaille sur quelque chose que je ne montre pas immédiatement. C'est une question d'instinct, qui se révèle progressivement. Je le dévoile quand je me sens prête.

Prenons l'exemple de « Alba’hian », qui a été exposée à Abidjan en mai 2025. Tout a commencé à cinq heures, lors de mes promenades matinales, et souvent quand je traversais le pont. J'observais le réveil de la ville : le soleil, les nuages, la lueur du jour. Tout cela m'a donné de la force pendant une période difficile. La collection « Alba’hian » a été créée à Abidjan et, à partir de là, elle s'est diffusée dans le monde entier.

Art by Joana Choumali, ‘Your Hair Smells like Love and Sunshine,’ Serie Alba’hian, 2025, mixed media: Digital photograph printed on cotton canvas, manual collage, embroidery, painting, sheer fabric and muslin, metallic, lurex, cotton and wool threads, 35 x 35 cm (13.8 x 13.8 in), courtesy of the artist and GALERIE FARAH FAKHRI. Photo by Pimii Pango.

Joana Choumali, « Your Hair Smells like Love and Sunshine », Collection Alba’hian, 2025, techniques mixtes : photographie numérique imprimée sur toiles de coton, collage manuel, broderie, peinture, tissu transparent et mousseline, fils de coton lurex métallisé et de laine, 35 x 35 cm (13,8 x 13,8 in), utilisée avec l’autorisation de l’artiste et de la galerie Farah Fakhri.  Photographie réalisée par Pimii Pango.

OM: Comment ton exposition à la Biennale de Venise [it] en 2017 a-t-elle influencé ton expression artistique et ta relation avec un public international ?

JC: Je pourrais continuer à créer, même sans expositions. Cependant, c’est grâce au regard de l’observateur que mon œuvre prend vie. L'étape finale, c'est l'émotion et la réaction de la personne qui l'observe. Il peut s'agir de l'acheteur qui vit avec l'œuvre, ou juste d'une personne touchée par elle, emportant avec elle la sensation que ma création a éveillée. C'est précisément à ce moment que mon œuvre devient complète. Son énergie et son amour s'en vont avec le spectateur.

Je crée pour me connecter à autrui et à moi-même, pour ensuite me connecter à d'autres. L'œuvre devient un pont.

OM: Si tu réfléchis à ton parcours, comment tes techniques et tes thématiques ont-elles évolué au fil des ans, et quels sont tes projets artistiques pour l'avenir ?

JC: Je travaille de manière instinctive. Quand je commence à travailler sur une pièce, je ne sais jamais où elle me mènera. Je peux parfois avoir une idée générale, mais, souvent, mes œuvres révèlent des choses auxquelles je ne m'attendais pas. C'est le meilleur cadeau que cette pratique peut offrir. Je ne sais pas toujours quand mon travail est achevé. Parfois, je le reprends, je le défais, j'y ajoute un autre matériau, je le détruis et je le refais à nouveau. Tout cela fait partie intégrante du processus créatif.

Mon travail ne suit qu'un seul programme : celui d'être multiple. Je me laisse guider par mon inspiration. Elle me permet de ressentir la présence de Dieu, qui me guide et m'accompagne. C'est pour cela que je ne me soucie pas de savoir s'il y a une évolution, un changement ou une progression. Mon travail m'amène là où j'ai besoin d'aller, et c'est cela qui importe.

JArt by Joana Choumali, ‘If you want, we can catch the moon too,’ Serie Alba’hian, 2025 mixed media: Digital photograph printed on cotton canvas, manual collage, embroidery, painting, sheer fabric and muslin, metallic, lurex cotton and wool threads 35 x 35 cm (13.8 x 13.8), courtesy of the artist and GALERIE FARAH FAKHRI. Photo by Hussein Makke.

Joana Choumali, « If you want, we can catch the moon too », Collection Alba’hian, 2025, techniques mixtes : photographie numérique imprimée sur toiles de coton, collage manuel, broderie, peinture, tissu transparent et mousseline, fils de coton lurex métallisé et de laine, 35 x 35 cm (13,8 x 13,8 in), utilisée avec l’autorisation de l’artiste et de la galerie Farah Fakhri. Photographie réalisée par Hussein Makke.

OM: En quoi l'acte méditatif de la couture influence-t-il ton processus créatif et entre en relation avec ton public ?

JC: Pour ma part, la chose la plus importante est la manière dont je me sens quand je crée et la façon dont cela ouvre un dialogue non verbal avec les autres. L'art me permet de me connecter avec les personnes et de mieux me connaître, et, si possible, de mieux comprendre les autres également.


En RDC, les arbres urbains sont de véritables pompes à CO₂ et méritent plus d'attention

Tue, 03 Mar 2026 07:20:37 +0000 - (source)

1759 tonnes de biomasse aérienne stockées par les arbres urbains de Bunia.

Initialement publié le Global Voices en Français

La ville de Bunia vue d'en haut ; Capture d'écran de la chaîne YouTube de HK Today TV

Cet article est repris sur Global Voices dans le cadre d'un partenariat avec www.greenafia.com. L'article original est à retrouver sur le site de GreenAfia.

Une partie des solutions au changement climatique provient des arbres plantés dans les grandes villes. Souvent moins considérés que les arbres des forêts, ils jouent pourtant un très grand rôle qui suscite l'intérêt des scientifiques, y compris en République démocratique du Congo (RDC).

Une étude scientifique réalisée en octobre 2025 à Bunia, dans la province de l’Ituri au nord-est de la RDC, démontre que les arbres urbains ne sont pas de simples éléments paysagers : ils constituent de véritables réservoirs de carbone, capables de compenser une part significative des émissions de CO₂ liées aux activités humaines.

Une recherche scientifique au cœur de la ville

Contrairement aux forêts naturelles souvent étudiées, les milieux urbains africains restent largement absents des politiques climatiques, faute de données chiffrées fiables. Pour combler ce vide, des chercheurs de l’Université de Bunia ont inventorié 2311 arbres répartis dans 21 parcelles d’un hectare, couvrant trois communes de la ville de Bunia: Mbunya, Nyakasanza et Shari.

À l’aide de méthodes non destructives basées sur le diamètre, la hauteur des arbres et la densité du bois, l’équipe a estimé la biomasse aérienne et le stock de carbone sans abattre un seul arbre.

Des résultats chiffrés qui changent la perception des villes

Les chiffres issus de cette étude sont sans équivoque : 1,759 tonnes de biomasse aérienne stockées par les arbres urbains de Bunia ; 8,795 tonnes de carbone séquestrées, soit 2,374 tonnes équivalent CO₂ retirées de l’atmosphère.

En moyenne, un seul arbre urbain à Bunia stocke 380 kg de carbone, ce qui équivaut à environ 124 kg de CO₂ absorbé. À l’échelle d’un hectare urbain, le stock moyen atteint 47,6 tonnes de carbone, un chiffre comparable à certaines zones forestières dégradées.

À Bunia, si un seul arbre urbain peut compenser jusqu’à 124 kg de CO₂, il acquiert une valeur carbone pouvant atteindre 1 à 4 dollars sur le marché  volontaire du carbone (un mécanisme d'échange de crédits-carbone qui permet aux entreprises et aux particuliers la compensation leur empreinte carbone de manière volontaire), preuve que les villes congolaises peuvent transformer leurs arbres en véritables actifs climatiques.

Toutes les espèces ne jouent pas le même rôle

L’un des apports majeurs de l’étude est l’identification des espèces les plus efficaces pour la séquestration du carbone : Eucalyptus globulus : 61 % du carbone stocké à lui seul ; Mangifera indica (manguier) : 14 % ; Persea americana (avocatier) : 9 % ; Grevillea robusta : 7 % ; et  Senna siamea : 5 %.

Ce résultat montre que le choix des espèces est déterminant. Certaines essences, en raison de la densité de leur bois et de leur croissance rapide, jouent un rôle climatique disproportionné par rapport à leur nombre.

Cette étude change beaucoup de choses, notamment dans la conception des politiques urbaines où les villes congolaises peuvent désormais intégrer l’arbre urbain comme infrastructure climatique, au même titre que les routes ou l’assainissement. Planter ou préserver certains arbres devient ainsi une stratégie d’atténuation climatique mesurable.

En ce qui concerne l’aménagement et le reboisement, l’étude fournit une base scientifique pour choisir les espèces à planter en priorité, éviter les plantations décoratives à faible impact carbone, et orienter les programmes de verdissement urbain vers des essences à fort rendement climatique.

Bunia peut également attirer l’attention des décideurs dans le cadre des financements climatiques. Avec des données chiffrées locales, les villes comme Bunia peuvent prétendre à des projets pilotes de crédits carbone urbains, des financements liés à l’adaptation et à l’atténuation climatique, et une meilleure valorisation écologique de leurs espaces verts.

Cette étude montre que le combat climatique ne se joue pas uniquement dans les grandes forêts du bassin du Congo, mais aussi dans les rues, les parcelles, les écoles et les quartiers urbains où chaque arbre compte. Mais surtout, chaque choix d’espèce, chaque politique de préservation ou de destruction a un coût climatique mesurable.

Lire : En RDC, le média Green Afia fait de l'éducation verte sa mission


En RDC, le dérèglement climatique impose des changements dans les pratiques agricoles du Nord-Kivu

Mon, 02 Mar 2026 08:52:02 +0000 - (source)

Le Nord-Kivi dispose de quatre saisons : deux longues saisons humides et deux saisons sèches très courtes.

Initialement publié le Global Voices en Français

Exposition d'une variété de maïs , Photo de Hervé Mukulu de GreenAfia, utilisée avec permission

Cet article est repris sur Global Voices dans le cadre d'un partenariat avec www.icicongo.net. L'article original, écrit par Hervé Mukulu avec l’appui de Pulitzer center, est à retrouver sur le site Icicongo.

Le dérèglement climatique touche le Nord-Kivu, une région à l'Est de la République démocratique du Congo (RDC), où les paysans doivent adapter leurs pratiques agricoles pour survivre.

Saisons raccourcies, sécheresses prolongées, pluies diluviennes, : tel est le quotidien  des agriculteurs face à un climat désormais imprévisible dans lequel les averses violentes accentuent les risques d’inondation et d’érosion. En effet, des données de 2012 de la revue Geo-Eco-Trop montrent que la pluviométrie annuelle reste proche de 1 500 millimètres dans la zone alors que l’intensité moyenne des jours pluvieux progresse légèrement (+0,1 mm/jour). Ainsi, les jours avec plus de 10 millimètres de pluie augmentent d’environ trois par an. En même temps, le dérèglement climatique réduit la saison des pluies de 9 à 7 mois, ce qui menace d'autant plus la sécurité alimentaire.

D’après l'étude mentionnée, les inondations croissantes sont surtout dues à une urbanisation rapide et non maîtrisée. Une planification urbaine et des infrastructures adaptées est donc essentielle. Dans ce contexte, des scientifiques proposent des techniques agricoles adaptées, des semences résiliantes et une plus grande place à l’agroforesterie.

Lire sur IciCongo : Face aux chenilles ravageuses, des chercheurs proposent des semences améliorées de maïs

Cultiver au rythme du ciel

Selon la Cellule d'analyse des indicateurs de développemnet (CAID), le Nord-Kivu dispose de quatre saisons : deux saisons humides (de mi-août à mi-janvier; et de mi-février à mi-juillet) et deux saisons sèches très courtes ( entre mi-janvier et mi-février ; et entre mi-juillet et mi-août ).

Mulondi Gloire, ingénieur agronome et expert en aménagement du territoire, deux saisons culturales rythment l’année: une courte saison qui s’étend entre le mois de mars et de mai, et une longue saison entre août et novembre. Mulondi Gloire explique que la réussite d’une récolte dépend directement de la régularité des jours pluvieux :

Notre agriculture reste familiale, de petite échelle, et dépend entièrement des saisons de pluie.

En effet, l’irrigation qui devrait permettre de contourner cette dépendance, reste rare. Faute de moyens financiers et techniques, mais aussi à cause du relief accidenté, plusieurs paysans cultivent encore « au rythme du ciel ».

Charles Valimunzigha, Professeur d’université en sciences agronomiques et directeur du Centre de recherche agronomique et vétérinaire du graben ( CERAVEG), indique que le paradoxe est criant :

L’eau n’est pas absente : rivières, ruisseaux et nappes souterraines abondent. Le problème, c’est notre incapacité à la capter et à la gérer.

Les données climatiques collectées par l'Enzymes Raffiners Association (ENRA Beni), l’Institut technique agricole et vétérinaire de Butembo (ITAV Butembo) et l’Institut National pour l'Étude et la Recherche Agronomiques (INERA Yangambi) confirment un changement dans la régularité des pluies.

La quantité annuelle évolue peu, mais leur intensité augmente. Des épisodes extrêmes (grêle, orages violents) frappent plus souvent, parfois en pleine période censée être sèche et détruisent les semis cultures.

À cette instabilité pluviométrique s’ajoute un autre obstacle : des semences souvent vieillies, peu productives, travaillées avec des méthodes qui semblent figées dans le temps. Mais la riposte s’organise. Paysans, ONG, centres de recherche et autorités multiplient les efforts pour mettre au point des variétés capables de résister aux chocs climatiques.

Lire : Face au dérèglement climatique, une recette pour sauver la culture de pomme de terre en RDC

La météo instable favorise aussi l’apparition des maladies comme le mildiou (maladie cryptogamiques qui touchent nombreux espèces de plantes) ou certaines attaques fongiques. Elle fragilise ainsi les rendements de plusieurs cultures. Gloire Mulondi explique :

Nous assistons à des manifestations locales du changement climatique global liées à l’augmentation des gaz à effet de serre.

Privilégier l’agriculture durable

Héritier Mbusa, chercheur en phytotechnie, indique que la voie à suivre est claire :

…planifier, irriguer et diversifier. Passer d’une agriculture de survie à un système capable d’anticiper et de s’adapter, grâce à la technologie, à la reforestation et à des variétés mieux armées face aux aléas climatiques.

Pour le professeur Sahani Walere, expert en gestion des catastrophes naturelles, l’agriculture locale est face à une impasse:

Nous ne pouvons garantir une agriculture durable si nous n’envisageons pas des mécanismes d’adaptation au changement climatique.

Il plaide pour un réseau régional de stations climatologiques afin d’établir un calendrier agricole fiable.

Ce chercheur explique que des données montrent une hausse moyenne de 1,8 °C en 50 ans et des perturbations accrues pendant les petites saisons de pluie.

Si les émissions de gaz à effet de serre se poursuivent, même la petite agriculture, colonne vertébrale de l’économie locale, pourrait disparaître.

Il appelle ainsi les décideurs à intégrer les données climatiques dans les stratégies agricoles afin de sécuriser la production.

Face à ces défis, le chef des travaux Gloire Mulondi prône une transition vers une agriculture résiliente, basée sur l’agroforesterie et l’agroécologie. Il affirme :

Nous devons adopter des nouvelles pratiques adaptées aux nouvelles réalités climatiques.

Gloire Mulondi insiste aussi sur la préservation de la fertilité des sols et la réduction des émissions issues de la déforestation et des brûlis. Pour lui, la technologie, imagerie satellitaire, cartographie des sols, outils numériques, doivent aussi être mise à profit surtout que « L’agroécologie repose sur l’équilibre entre les plantes, le sol et l’environnement, limite les intrants chimiques et en favorise la biodiversité ».

Lire aussi : En RDC, le média Green Afia fait de l'éducation verte sa mission


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