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Notre génération continuera à résister aux restrictions imposées par les Talibans aux femmes et aux filles

Tue, 05 May 2026 15:45:32 +0000 - (source)

En Afghanistan, l’éducation est devenue une forme de résistance face à l’oppression.

Initialement publié le Global Voices en Français

Afghan girls taking a university exam.

.Jeunes étudiantes afghanes lors d’un examen universitaire. Capture d’écran extraite de la vidéo «  Afghan girls take university exams two weeks after classroom attack », diffusée sur la chaîne YouTube de l’AFP News Agency. Utilisation conforme au principe de l'utilisation avec permission.

Cet article, rédigé par Fareshtah en 2025, est publié avec son consentement dans le cadre d’une couverture spéciale consacrée aux témoignages de jeunes femmes et de jeunes filles afghanes depuis la prise de pouvoir des Talibans en août 2021.

Je suis parfaitement familière avec l’expression « guerre entre les Talibans et le gouvernement », ayant été témoin, depuis mon enfance, des affrontements et des compromis entre les deux parties. Notre destin n’a cessé d’être tributaire de leurs actions et de leurs décisions.

Je suis née la dernière année du premier régime taliban (1996–2001), dans la province centrale de Ghor, en Afghanistan. J’ai eu la chance d’accéder à l’éducation après la chute de ce premier régime. Je me souviens encore de l’enthousiasme de mon premier jour d’école, vêtue d’un uniforme noir et d’un foulard blanc. C’était un moment particulièrement marquant.

Je n’avais pas encore intégré l’université lorsque nous avons appris les informations concernant les négociations de paix entre les États-Unis et les Talibans en février 2020. Nous avions alors espéré l’avènement de la paix et d’un avenir meilleur.

Finalement, après avoir réussi le concours d’entrée, j’ai intégré l’université. Les années 2020 et 2021 comptent parmi les plus abouties de ma vie : j’avais trouvé ma voie et j’étais sur le point de concrétiser l’ensemble de mes objectifs.

J’étudiais la charia et les sciences islamiques, avec pour objectif de devenir une avocate accomplie. Dans cette perspective, je me suis inscrite au programme de compétences juridiques de deux ans, mis en place par la Fondation Asia en collaboration avec le ministère de l’Enseignement supérieur.

En même temps, la guerre entre les forces talibanes et gouvernementales s’intensifiait. La situation sécuritaire se dégradait, et en raison de vagues de chaleur extrêmes, les cours universitaires ainsi que les formations en compétences juridiques étaient dispensés à la fois en présentiel et en ligne.

J’ai vu aux informations que les provinces tombaient les unes après les autres, mais je continuais à penser à mes objectifs et à les poursuivre. Le 13 août 2021, la guerre est arrivée aux portes de notre ville, Herat. Le lendemain, j'ai essayé de me connecter à mon cours en ligne dans ma chambre quand mon frère a ouvert la porte et a dit : « Laisse, c’est fini. »

La fin des rêves

Avec la chute de Herat, il n’y a plus eu d’examen, ni de présentation, ni aucune nouvelle du cours ou de sa continuation. Tous mes espoirs se sont soudainement envolés, comme si j’étais dans un très beau rêve et que quelqu’un m’avait réveillé brutalement.

Un choc si violent qu’il m’a coupé la parole et même les larmes. J’ai eu l’impression que mon âme s’était séparée de mon corps, et qu’il ne restait plus qu’un corps sans vie.

Mon cœur brûlait du désir de continuer l’université et le cours de compétences juridiques, mais dans un désespoir total, je ne pouvais rien faire d’autre que pleurer.

Après quelques mois, les universités privées ont rouvert, tandis que les universités publiques restaient fermées. Ce n’est que six mois plus tard qu’elles ont finalement repris leurs activités. J’ai alors étudié de manière intensive durant les trois derniers semestres et achevé la rédaction de mon mémoire. Sa soutenance était prévue un samedi (24 décembre), suivie de la cérémonie de remise des diplômes de ma promotion le lundi (26 décembre).

Cependant, le mardi 20 décembre 2022, un décret a été publié interdisant aux filles de fréquenter les universités.

J’ai contacté mon professeur, et il a dit : « Venez soutenir votre mémoire, puisque vous avez validé votre cursus. »

Un samedi matin, je me suis rendue à l’université, heureuse d’avoir obtenu l’autorisation de soutenir mon mémoire, mais également attristée par le fait que de nombreuses autres étudiantes avaient dû abandonner leurs études.

À mon arrivée à l’entrée de l’université, un membre des Talibans a bloqué le passage et m’a empêché de descendre du rickshaw qui m’y avait conduit.

Je suis finalement descendue et je me suis dirigée rapidement vers le portail de l’université, mais il s’est interposé devant moi, arme à la main.

J’ai ignoré ses paroles et je me suis approchée du portail. Il a saisi la bandoulière de mon sac d’ordinateur, l’a tirée violemment et m’a dit : « Tu ne comprends pas ce que je te dis ? Ou je dois te tirer une balle dans la tête ? »

Il a tiré en l’air, et un sifflement étrange et désagréable a rempli mes oreilles.

Un passant s’est approché de moi et m’a dit : « Ma chère, s’il vous plaît, partez. » C’était l’un des agents de sécurité de l’université que je connaissais. Je suis alors partie et me suis rendue à la maison d’édition Shame Danesh. Dès mon entrée, ma colère a éclaté et les larmes ont coulé sur mon visage. Mes yeux étaient devenus comme la mer, impossible à assécher.

Je ne me préoccupais plus du regard des autres en me voyant pleurer en quittant les lieux. Je rentrais chez moi en larmes lorsqu’il m’a semblé entendre mon téléphone portable sonner.

C’était mon père. Il m’a demandé : « As-tu terminé ta soutenance, et comment cela s’est-il passé ? » En pleurs et d’une seule traite, je lui ai raconté ce qui s’était passé. Il m’a réconforté(e), m’a parlé des difficultés et des épreuves qu’il avait lui-même traversées, et m’a conseillé de faire preuve de patience et de persévérance.

D’un objectif à d'autres.

Je suis rentrée chez moi, j’ai dormi un moment, puis j’ai commencé à rechercher des cours en ligne et des opportunités de formation. Ne trouvant pas d’opportunité adaptée, je me suis tournée vers la lecture.

Je participais deux fois par semaine à un groupe de lecture pour femmes. Nous lisions différents ouvrages, mais cette fois, j’avais particulièrement besoin d’un livre de motivation et de développement personnel.

Lors de ma participation au groupe, j’ai découvert le livre Wuthering Heights. Sa lecture m’a apporté la motivation nécessaire pour reprendre le chemin de mes études et m’a permis de me reconstruire progressivement. Près d’un an après l’obtention de ma licence, j’ai finalement pu soutenir mon mémoire en ligne.

Cependant, je ne ressentais plus le même enthousiasme, car mes objectifs avaient profondément dévié de leur trajectoire initiale. J’ai donc dû redéfinir mes priorités. J’ai repris mes études, mes recherches et ma participation à des programmes de formation en ligne.

J’ai commencé des cours en ligne d’informatique et d’anglais, mais après quelques mois, ils ont de nouveau été suspendus en raison des restrictions imposées par les Talibans, et aucune reprise n’a été annoncée depuis.

Un décret a été publié autorisant les filles à suivre des cours de formation, et je me suis inscrite à un cours en présentiel. Toutefois, cette décision a rapidement été remise en cause et ces cours ont de nouveau été interdits.

Au cours des trois dernières années, j’ai participé à divers programmes en ligne, formations et conférences, mon projet professionnel n’étant pas, à ce jour, accessible.

J’ai compris que l’origine de ces difficultés réside en grande partie dans le manque de sensibilisation et d’accès au savoir. J’enseigne actuellement dans des écoles en ligne destinées aux filles privées d’éducation depuis près de deux ans, et j’ai également commencé à dispenser des cours de culture islamique à l’université.

Je souhaite contribuer, à mon niveau, à la lutte contre l’ignorance et l’injustice. Que ce soit en transmettant le peu de connaissances que je possède à travers la lecture d’une ligne d’un livre, par l’écriture, ou encore en entretenant l’espoir et en ravivant les possibilités de reconstruction dans mon cœur et celui des autres.

J’espère un avenir meilleur et plus lumineux pour mon pays. Notre génération, qui a été confrontée à cette injustice et à cette ignorance, ne formera pas une génération qui se soumettra à l’oppression et à l’ignorance. Elle ne permettra pas que l’histoire se répète une troisième fois avec une expérience aussi douloureuse.


Les syndicats queers ouvrent la voix pour les travailleur·euse·s du sexe en Espagne et en Amérique Latine

Tue, 05 May 2026 15:36:41 +0000 - (source)

Célébration des syndicats des travailleur·euse·s du sexe lors de la Journée Internationale des Travailleur·euse·s du Sexe

Initialement publié le Global Voices en Français

Les travailleur·euse·s du sexe de l'OTRAS mènent une manifestation en Espagne pour célébrer les droits des travailleur·euse·s LGBTQIA. Crédit d'image : OTRAS, utilisé avec permission.

Dans le monde entier, être un·e travailleur·euse du sexe est souvent assimilé à un manque de sécurité, mais de nos jours, les travailleur·euse·s du sexe organisent des mouvements pour renforcer leurs droits. Iels réalisent des progrès constants qui peuvent être reconnus aujourd'hui, à l'occasion de la Journée Internationale des travailleur·euse·s du sexe.

En Amérique latine, 14 pays ont légalisé le travail du sexe tout en criminalisant la gestion et l'organisation de celui-ci, tandis que d'autres pays ont adopté des lois locales qui le criminalisent. Mais même dans les pays où il est légalisé, les droits du travail n'ont pas été étendus aux travailleur·euse·s du sexe, et le travail du sexe n'est toujours pas reconnu comme un travail. Cette situation expose les travailleur·euse·s du sexe à des risques d'agressions, limite leur accès à la justice et les rend plus dépendants des intermédiaires. Nombreux·ses sont celleux qui, par exemple, désignent les forces de l'ordre et la police comme les principaux agresseurs et auteurs de violences sexuelles. De nombreuses personnes émigrent vers l'Europe, où elles sont confrontées à des régimes encore plus sévères face au travail du sexe. En Espagne, par exemple, où l'on compte environ 200 000 travailleur·euse·s du sexe, le gouvernement actuel a présenté en 2022 un projet de loi organique pour l'abolition de la prostitution. Si elle est adoptée, cette loi accentuera la clandestinité des migrant·e·s travailleur·euse·s du sexe sans papiers. En outre, les travailleur·euse·s du sexe migrant·e·s, transgenres et queers courent un risque accru d'être stigmatisé·e·s en raison de leur genre et leur sexualité, de leur statut de migrant·e·s et de leur travail.

Les travailleur·euse·s du sexe migrant·e·s queers n'ont eu d'autre choix que de s'organiser et de créer des alternatives autonomes pour survivre. Cela a conduit à la naissance de syndicats et de collectifs de travailleur·euse·s qui luttent pour leurs droits, leur dignité et la décriminalisation du métier.

Il ne s'agit pas seulement d'histoires de résistance queer, mais également d'histoires de ré-existence. Les personnes LGBTQIA+ transforment les paradigmes, redéfinissent la vie et les économies avec attention, dignité et autodétermination.

OTRAS, le premier syndicat de travailleur·euse·s du sexe en Espagne

L'OTRAS (Organización de Trabajadorxs Sexuales, l'Organisation des Travailleur·euse·s du Sexe) a obtenu son statut juridique en 2021 après des années de lutte. Aujourd'hui, elle soutient plus de 600 membres, dont la majorité sont des migrant·e·s, des personnes queers et/ou transgenres. L'OTRAS travaille de manière transparente, horizontale et intersectionnelle, en mettant l'accent sur la lutte contre le racisme, les droits humains et l'éducation populaire.

Concernant leurs succès sur le terrain, Sabrina Sanchez, l'une des fondatrices d'OTRAS, a déclaré à l’AWID (Association for Women's Rights in Development) :

La mayor victoria del sindicato OTRAS es que el Tribunal Supremo de España haya reconocido nuestra existencia, no se obligó a que se desescribiera, no anuló el registro. Gracias a esto tenemos herramientas para luchar contra las violaciones de los derechos laborales …Otro de los logros fue el poder co-organizar con otras organizaciones un crowdfunding para fondos de emergencia durante la pandemia. También reparto de comida durante los 3 primeros meses de confinamiento total donde además vimos atropellos por las fuerzas de seguridad principalmente contra las compañeras trans. Servir a nuestras compañeras en un momento de emergencia fue lo que había que hacer, lo que nos pedían las compañeras.

La plus grande victoire du syndicat OTRAS est que la Cour suprême d'Espagne reconnaisse notre existence, elle ne nous a pas forcés à nous désinscrire, elle n'a pas annulé l'enregistrement. Cela nous permet de disposer d'outils pour lutter contre les violations des droits du travail… Une autre victoire est la possibilité d'organiser un financement participatif avec d'autres organisations pour obtenir des fonds d'urgence pendant la pandémie. Nous avons également distribué de la nourriture pendant les trois premiers mois de confinement total, période au cours de laquelle nous avons enregistré des agressions de la part des forces de l’ordre visant principalement les femmes transgenres. Venir en aide à nos sœurs dans un moment d'urgence était la chose à faire, ce qu’elles attendaient de nous.

Un réseau latino-américain pour les droits

Des représentant·e·s de RedTraSex assistent à une réunion politique à l'Asamblea General en Colombie, 2019. Crédit d'image : RedTraSex, utilisé avec permission

De même, le RedTraSex (La Red de Trabajadoras Sexuales de Latino América y el Caribe, réseau des travailleur·euse·s du sexe d'Amérique latine et des Caraïbes) regroupe des membres de 14 pays de la région. Le réseau, créé au Costa Rica en 1997, adopte une approche féministe fondée sur les droits afin d’exiger la reconnaissance des travailleur·euse·s du sexe en tant que sujets de droit, ainsi que des conditions de travail décentes et une protection sociale. Iels ont fait des progrès en contactant directement les décideurs politiques dans diverses juridictions, tout en renforçant la mobilisation communautaire.

Carlos Héctor Mesa, coordinateur politique de RedTraSex, a déclaré à l’AWID :

Nuestra Red se conformo con mujeres cis, en estos 25 años logramos que compañeras trans, lesbianas, varones gay e identidades diversas logren sumarse a la lucha para que no se criminalice el ejercicio del trabajo sexual que es una problemática trasversal a cualquier persona que decida ejercerlo.

Notre réseau a été créé avec des femmes cis, et au cours de ces 25 années, nous avons réussi à engager des femmes trans, des lesbiennes, des homosexuels et des personnes aux identités diverses dans la lutte pour que le travail du sexe ne soit pas criminalisé, ce qui est un problème commun à toutes les personnes du milieu.

Lucy Esquivel, présidente de RedTraSex, explique que ce travail fonctionne avec très peu de soutien, car les principaux syndicats dirigés par des hommes cis ne les reconnaissent pas en tant que travailleur·euse·s, et les groupes anti-travail du sexe (dont beaucoup sont regroupés sous le nom de « féministes abolitionnistes ») collaborent avec les gouvernements pour saboter leur travail et leurs actions.

Des chef·fe·s de file queers guident le mouvement

L'OTRAS et RedTraSex travaillent dans des régions qui, suite au colonialisme historique et actuel, accueillent un flux important de travailleur·euse·s migrant·e·s latino-américain·e·s exerçant un travail non-déclaré en Espagne. Iels partagent des tactiques communes — comme la négociation avec les employeurs, l'organisation de campagnes juridiques et la politisation des travailleur·euse·s pour qu'iels rejoignent la lutte contre l'exploitation sur le lieu de travail — afin de contrer les attaques des féministes radicales trans-exclusives et des abolitionnistes.

Les dirigeant·e·s queers des syndicats luttent contre toute forme de discrimination sur le lieu de travail, pour éliminer l’écart racial ou de genre, pour garantir l’accès aux soins, aux droits du travail, aux droits économiques, à la santé sexuelle et aux droits reproductifs pour chacun·e, ainsi que pour garantir de meilleures conditions de travail aux travailleur·euse·s queers et marginalisé·e·s.

Mesa, de RedTraSex, explique la stigmatisation intersectionnelle à laquelle sont confronté·e·s les travailleur·euse·s non binaires et transgenres :

El estigma que vivimos quienes ejercemos el trabajo sexual es acentuado cuando provenimos de identidades no binarias y machistas patriarcales, es necesario poder despojarnos de conductas discriminadoras que no segregan y aíslan dejándonos expuestos a violencias y maltratos por no cumplir los requisitos que el sistema nos impone como ideales.

La stigmatisation subie par celleux d'entre nous qui exercent un travail du sexe est accentuée pour les personnes non binaires dont l’identité entre en conflit avec des normes sexistes et patriarcales. Il est nécessaire d’éliminer nos comportements discriminatoires qui nous ségrèguent et nous isolent, nous exposant à la violence et aux agressions parce que nous ne répondons pas aux exigences que le système nous impose en tant qu'idéaux.

Sanchez a ajouté :

El segundo anhelo es la decriminalización del trabajo sexual conforme a las trabajadoras, poniendo en el centro nuestras necesitdades y problemas. Que se legisle para que lo podamos resolver. Quizás nos tome muche tiempo, pero estamos ahí.

Nous luttons également pour la décriminalisation du travail du sexe en accord avec les travailleur·euse·s du sexe, en plaçant nos besoins et nos soucis au centre du débat. Nous savons que cela peut prendre beaucoup de temps, mais nous n'abandonnons pas.

Les syndicats jouent un rôle clé dans la garantie de conditions de travail plus sûres pour les travailleur·euse·s du sexe, ils luttent pour une dépénalisation du travail du sexe et combattent la stigmatisation, la discrimination et l'exclusion auxquelles les travailleur·euse·s sont confronté·e·s au quotidien. Les luttes et les victoires des syndicats de travailleur·euse·s du sexe ouvrent la voie à la protection des droits de chaque travailleur·euse·s marginalisé·e·s et persécuté·e·s dans le monde.

Remarque : Pour en savoir plus sur les actions des mouvements féministes qui donnent vie à des modèles économiques alternatifs, voir la série de l'AWID sur les « Économies féministes que nous aimons ».


Seize jours d'activisme en marge de la recrudescence des violences numériques à travers l'Afrique

Tue, 05 May 2026 15:27:39 +0000 - (source)

Les violences numériques subies en ligne affectent la vie publique autant que celles subies hors ligne.

Initialement publié le Global Voices en Français

Pour Kgomotso Modise, une journaliste sud-africaine spécialisée dans les affaires judiciaires et la justice pénale, le harcèlement en ligne est devenu une réalité quotidienne. « Les insultes sont clairement à caractère sexuel », explique-t-elle à Global Voices dans un entretien, soulignant que ses confrères masculins exprimant des opinions similaires ne sont jamais confrontés à de telles attaques. Ses opinions sont systématiquement sexualisées et discréditées. Après avoir publié un contenu critiquant les exécutions extrajudiciaires dans son pays, elle a subi certaines réactions hostiles qui ont débouché sur une violation de sa vie privée : des internautes malveillants ont récupéré ses photos d'enfance sur son compte Facebook et les ont publiées accompagnées de menaces de violences sexuelles dirigées contre elle et contre sa nièce mineure.

Mais les dommages s'étendent bien au-delà des journalistes eux-mêmes. La cybercriminalité représente plus de 30 % de l'ensemble des délits signalés en Afrique de l'Ouest et de l'Est, selon le rapport 2025 d'Interpol sur l'évaluation des cybermenaces en Afrique. Les deux tiers des pays africains membres interrogés ont indiqué que les délits liés à la cybercriminalité représentaient une part moyenne à élevée de l'ensemble des délits. Les escroqueries en ligne, les rançongiciels, les attaques par piratage des e-mails professionnels et la sextorsion numérique figurent parmi les menaces les plus fréquemment signalées. Les menaces numériques touchent désormais les utilisateurs lambda, les institutions publiques et les services essentiels, créant ainsi un contexte propice à la diffusion d'intimidations et de contenus malveillants.

Partout en Afrique, Reporters sans frontières a constaté un harcèlement et une surveillance en ligne constants visant les femmes journalistes, soulignant que les attaques numériques constituent désormais un obstacle émergent à la liberté de la presse. Les « 16 jours d’activisme » (du 25 novembre au 10 décembre) de cette année contre la violence basée sur le genre (VBG) interviennent à un moment où les atteintes en ligne façonnent la vie publique tout autant que la violence hors ligne. Les femmes qui s’expriment sur des questions d’intérêt public, travaillent dans le journalisme ou s’engagent dans la vie civique sont confrontées à une hostilité croissante qui a pour conséquence de limiter leur niveau d'implication. 

La technologie facilite la violence dans le cadre des VBG

Lorsque j’ai lancé le podcast Digital Dada, je souhaitais créer un espace où les femmes journalistes pourraient s’exprimer librement sur leurs expériences. Ce que j’ai découvert en interviewant des dizaines de collègues, c’est que la violence en ligne est devenue l’une des formes de violence basée sur le genre qui connaît la plus forte croissance au Kenya et dans toute l’Afrique. Elle se manifeste par des menaces, du cyberharcèlement, de l’usurpation d’identité, une surveillance intrusive et la diffusion de contenus manipulés visant à humilier ou à réduire les femmes au silence. 

Chacune des journalistes que j’ai interviewées a été victime d’agressions en ligne. Ces attaques vont du harcèlement ciblé et du cyberharcèlement aux campagnes de dénigrement coordonnées, en passant par des agressions profondément basées sur le genre. Leur visibilité en tant que femmes dans les médias les rend particulièrement vulnérables, transformant leur présence en ligne en terreau fertile pour l’hostilité et la misogynie.

Cette escalade est terrifiante. L'ONU Femmes met en garde contre le fait que ce qui commence modestement sur les écrans – un message, un commentaire ou une publication – peut dégénérer en un torrent de menaces et de violences dans la vraie vie. Des photos personnelles sont prises sans consentement, de fausses allégations se propagent en quelques secondes, les déplacements sont suivis, et des outils d’intelligence artificielle sont utilisés pour produire des « deepfakes » visant à humilier et à réduire les femmes au silence.

J'ai documenté les conséquences de cette situation. Une présentatrice de journal télévisé a confié qu'elle avait commencé à s'autocensurer par crainte d'être à nouveau prise pour cible. Une autre a révélé avoir suivi une thérapie après avoir été victime de harcèlement en ligne extrême. Une autre encore a rapporté que les attaques s'étaient étendues au-delà de sa personne, visant désormais son mari et ses enfants. Plusieurs journalistes ont pris la difficile décision de désactiver complètement leurs comptes sur les réseaux sociaux afin de préserver leur équilibre mental.

Lorsque les journalistes s'autocensurent, c'est la société qui en pâtit. La liberté d'information est mise en péril. Il ne s'agit pas d'incidents isolés, mais d'attaques systématiques visant à écarter les femmes du débat public.

Des témoignages du sommet de Luanda

La sécurité numérique a occupé une place prépondérante lors du récent sommet Union africaine-Union européenne qui s'est tenu à Luanda, en Zambie. Dans une interview accordée pendant la rencontre, l'ambassadrice Liberata Mulamula, envoyée spéciale auprès de la présidente de la Commission de l'Union africaine sur les femmes, la paix et la sécurité, a qualifié la violence numérique de nouvelle menace pour la paix et la sécurité, soulignant que les espaces en ligne peuvent être particulièrement hostiles pour les femmes occupant des postes de direction. Parlant ouvertement de la charge émotionnelle causée par les attaques persistantes, elle a encouragé les femmes à rester visibles en ligne. Elle a déclaré : « Nous avons mobilisé les femmes pour qu’elles utilisent les médias sans les craindre, car nos voix doivent être entendues. » Elle a ajouté que l’Union africaine avait créé un réseau de femmes professionnelles des médias pour lutter contre la désinformation et soutenir les victimes de harcèlement en ligne.

Elle a également souligné l'adoption par l'Union africaine de sa première convention visant à mettre fin à la violence à l'égard des femmes et des filles. Elle a déclaré que la mise en œuvre de cette convention devait placer la cybersécurité au cœur des préoccupations et a indiqué que le Forum de l'Union africaine sur les femmes, la paix et la sécurité, qui s'est tenu en Tunisie les 9 et 10 décembre, aborderait directement la question de la violence numérique.

L'ambassadrice Henriette Geiger, ambassadrice de l’Union européenne au Kenya et représentante permanente auprès du PNUE et d'ONU-Habitat, a souligné la nécessité de renforcer les moyens d'action en matière de cybersécurité au fur et à mesure que les pays numérisent leurs services essentiels. Elle a indiqué que l'Union européenne et le Kenya menaient actuellement un dialogue sur l'adéquation des données afin d'aligner les normes kenyanes de protection des données sur celles de l'UE. Si ce dialogue aboutit, a-t-elle ajouté, le Kenya pourrait devenir un pôle numérique de confiance capable de traiter des données sensibles en toute sécurité. Dans l'ensemble, ces interventions ont montré une reconnaissance commune du fait que des espaces numériques plus sûrs sont essentiels pour la participation des femmes, l'égalité et l'avenir de la coopération numérique entre l'Afrique et l'Europe. 

Pourquoi la crise s'aggrave-t-elle et que faut-il changer ?

L'expansion rapide de l'accès à Internet a accru notre exposition à des contenus malveillants. Interpol met en garde contre le fait que les menaces en ligne visent désormais les utilisateurs lambda et les institutions publiques, rendant difficile le contrôle des discours haineux. Les reportages locaux font état de tendances similaires. Au Kenya, un rapport récent a révélé que de nombreuses Kenyanes se sont retirées des plateformes numériques après avoir été victimes de harcèlement lié à des débats politiques et sociaux. Les victimes ont déclaré ne pas se sentir en sécurité, même hors ligne, soulignant que le harcèlement numérique les suivait souvent jusque chez elles. Les femmes briguant un mandat politique sont confrontées aux mêmes pressions. Un rapport de la Westminster Foundation for Democracy a révélé que les candidates sont victimes d’usurpation d’identité, de divulgation d’informations personnelles, de harcèlement en ligne et de manipulation d’images visant à les dissuader de se lancer dans la vie publique.

La faiblesse des systèmes de signalement et l'application inégale des politiques aggravent le problème. Bien que le Kenya dispose de lois sur la protection des données et la cybercriminalité, de nombreuses victimes ne bénéficient pas d'un soutien rapide, une situation courante dans la plupart des pays d'Afrique. Les plateformes mettent souvent du temps à supprimer les contenus malveillants, et les procédures de signalement claires restent limitées. Ces lacunes favorisent la propagation de la violence en ligne, alors même que de plus en plus de services se déplacent vers Internet.

Pour améliorer la cybersécurité, il faut renforcer les structures de soutien, améliorer les mesures prises par les plateformes et mettre en place des mécanismes plus clairs pour signaler les incidents. Les programmes de culture numérique peuvent aider les utilisateurs à adopter des pratiques plus sûres, en particulier dans les communautés rurales et à faibles revenus. Les plateformes doivent renforcer leurs outils permettant d'identifier les abus et d'y répondre plus efficacement. Les cadres réglementaires en vigueur dans la plupart des pays africains fournissent les bases nécessaires, mais une application cohérente de ces réglementations et des ressources adéquates doivent être mises en place. La coopération régionale peut également contribuer à l'amélioration des normes de cybersécurité et au partage des connaissances sur les cybermenaces émergentes.

Cette année, les « 16 jours d'activisme » ont mis en avant la nécessité de reconnaître la violence numérique comme une forme de violence à part entière et ont rappelé au public qu'il n'y avait #PasDExcuse pour les abus en ligne.


Guérir une région : comment les soins de santé deviennent un vecteur de paix à Arauca, en Colombie

Mon, 04 May 2026 14:14:53 +0000 - (source)

À Arauca comme dans d’autres régions marquées par la violence, l’accès aux soins reste extrêmement difficile.

Initialement publié le Global Voices en Français

Médecins Sans Frontières a mis en place des cliniques mobiles dans les villages touchés par le conflit et où l’accès aux soins de santé est insuffisant. Sur cette photo, une clinique a été installée dans le village de Laureles II, dans le département d’Arauca. Photo : Santiago Valenzuela – MSF, utilisée avec autorisation.

Cet article de Samir Jones a été initialement publié par Peace News Network le 18 février 2026. Une version éditée est republiée sur Global Voices dans le cadre d’un accord de partage de contenu.

Mariocy, une mère vénézuélienne de 39 ans vivant dans une zone rurale à la périphérie de la capitale d’Arauca, explique se heurter en permanence à des obstacles lorsqu’il s’agit de trouver un emploi correctement rémunéré et d’accéder aux soins de santé de base pour sa famille. « Pour nous, Vénézuéliens, il est difficile de trouver du travail ici », déclare-t-elle dans un entretien avec Médecins Sans Frontières (MSF). « À Arauca, nous n’avons eu accès aux soins de santé que grâce aux cliniques mobiles des organisations [humanitaires]. »

Arauca se situe dans le nord-est de la Colombie, à la frontière avec le Venezuela, et accueille de nombreux migrants et réfugiés vénézuéliens. Depuis 2022, la région fait régulièrement la une de l’actualité en raison des affrontements entre l’Armée de libération nationale (ELN) et des factions dissidentes de l’État-major central (EMC). Les expériences indirectes des civils touchés par ce conflit, en revanche, sont rarement évoquées dans les médias. Pour de nombreux habitants, la « paix » ne se résume pas à des cessez-le-feu ou à des négociations, mais à l’accès aux besoins essentiels. Une famille peut-elle se déplacer librement ?Une mère peut-elle emmener son enfant malade dans une clinique sans devoir traverser une zone dangereuse ?

À Arauca, la crise ne se résume pas aux affrontements et aux armes. Elle se manifeste surtout dans la vie de tous les jours. Une analyse récente du Global Protection Cluster souligne des risques majeurs : restrictions illégales de la liberté de circulation, confinement des populations et déplacements forcés. Le rapport précise également qu’en 2023, 34 % des habitants du département étaient reconnus comme victimes du conflit armé — des milliers de personnes privées d’accès à l’éducation, à l’alimentation et, surtout, aux soins essentiels. Comme l’explique Siham Hajaj, cheffe de mission de Médecins Sans Frontières (MSF) en Colombie, à Peace News Network (PNN), « pour les communautés prises entre les groupes armés, ainsi que pour des milliers de migrants, l’accès aux soins est entravé par les multiples conséquences du conflit ».

À Laureles II, les équipes de MSF ont pris en charge des femmes portant leur bébé dans les bras, dont les enfants n’avaient pas reçu tous leurs vaccins ou souffraient de troubles digestifs liés à la mauvaise qualité de l’eau. Photo : Santiago Valenzuela – MSF, utilisée avec autorisation.

Alors, où exactement la santé et la paix se croisent-elles ? Lorsque les familles ne peuvent plus circuler librement et que l’accès aux soins de santé primaires est limité, la santé devient une ligne de fracture, qui accroît le stress et la défiance. Les services se dégradent, les rumeurs se propagent et, surtout, les communautés se fragmentent. Dans une région qui compte une forte proportion de familles vénézuéliennes déplacées, beaucoup sont tenues pour responsables des difficultés rencontrées par les communautés et se retrouvent marginalisées. Selon le Global Protection Cluster, les familles vénézuéliennes à Arauca se voient souvent refuser l’accès à des services et sont confrontées à des discriminations, notamment à des risques de violences fondées sur le genre et de recrutement d’enfants.

Des services de santé fiables et accessibles à tous ne se limitent pas à traiter les maladies. Ils peuvent aussi jouer un rôle de ciment social, en atténuant les tensions au sein des communautés et en faisant des structures de soins des espaces sûrs pour chacun. C’est précisément l’approche adoptée par Médecins Sans Frontières (MSF) depuis mars 2025. Au lieu d’imposer aux patients de longs déplacements à travers des zones dangereuses, MSF va à leur rencontre dans les municipalités rurales, isolées et touchées par le conflit du département, notamment à Tame, Arauquita et Puerto Rondón. Comme l’explique Siham Hajaj : « Entre le 3 mars et le 13 novembre 2025, [MSF] a réalisé 4 899 consultations de médecine générale, 801 consultations en santé sexuelle et reproductive, 65 consultations prénatales et 314 consultations individuelles en santé mentale. »

Between March and November 2025, MSF  implemented a medical project in the department of Arauca, situated in northeastern Colombia near the border with Venezuela. Their work consisted of providing medical and humanitarian care.

Entre mars et novembre 2025, MSF a mené un projet médical dans le département d’Arauca, situé dans le nord-est de la Colombie, à la frontière avec le Venezuela. Ses équipes y ont dispensé des soins médicaux et une aide humanitaire. Photo : Guzmán Botella — MSF, utilisée avec autorisation.

Au-delà des chiffres, ce sont les témoignages des patients de MSF qui donnent la mesure de leur impact. « Les enfants tombent malades tout le temps », confie à MSF une mère vénézuélienne enceinte installée à Arauca. « Je n’ai ni permis de protection temporaire ni carte, mais Dieu merci, une fondation m’a prise en charge et c’est grâce à elle que je peux consulter. »

Une clinique mobile, pas plus que l’accès aux soins, ne peut mettre fin à un conflit armé. En revanche, elle peut créer un terrain commun. Populations locales et nouveaux arrivants partagent les mêmes salles d’attente, s’en remettent aux mêmes équipes et font l’expérience, rare, d’un traitement fondé uniquement sur les besoins médicaux. « La neutralité et l’indépendance, explique Hajaj, nous ont permis d’atteindre des milliers de patients dans des zones touchées par le conflit armé. »

Cette approche des soins, à la fois constante et impartiale, renforce la cohésion sociale, atténue la peur et les mécanismes d’exclusion, et contribue à restaurer la confiance entre des communautés divisées. Comme le souligne le Dr Tedros Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : « Il ne peut y avoir de santé sans paix, ni de paix sans santé. » À Arauca, MSF montre que l’accès aux soins va au-delà d’un simple service : c’est un outil de paix, qui repose sur l’idée que chacun doit être soigné.

À Arauca comme dans d’autres régions éprouvées par la violence, assurer l’accès aux soins reste particulièrement difficile. Un rapport de l’OMS sur la reconstruction des systèmes de santé en contexte de conflit souligne que les violences endommagent souvent les infrastructures et désorganisent l’approvisionnement en médicaments. Elles poussent aussi les soignants à partir et empêchent les patients de se faire soigner en toute sécurité, faute de pouvoir se déplacer ou par crainte de traverser des zones dangereuses. Lorsque les routes sont bloquées ou fermées sans préavis, même les services les plus élémentaires deviennent inaccessibles. Dans certains endroits, une clinique peut interrompre ses activités au moindre coup de feu. Dans ces conditions, la neutralité des soins reste ce qui permet, malgré tout, d’assurer une continuité minimale de la prise en charge.


Bangladesh : intensification de la crise énergétique à la suite au prolongement du conflit entre les États-Unis et l'Iran

Mon, 04 May 2026 12:36:24 +0000 - (source)

Comment une guerre lointaine a plongé le Bangladesh dans un rationnement du carburant, des fermetures d’usines et une crise budgétaire

Initialement publié le Global Voices en Français

Motorists queue at a Dhaka fuel station on March 9, 2026, during government-imposed rationing that left delivery riders and commuters waiting hours to purchase limited fuel supplies. Photo: Zulker Naeen.

Files d'attente de motocyclistes et automobilistes dans une station-service de Dhaka le 9 mars 2026, durant le rationnement imposé par le gouvernement, contraignant les livreurs et usagers à attendre des heures pour acheter une quantité limitée de carburant. Photo de Zulker Naeen. Utilisée avec autorisation.

Le 10 mars dernier, Rashid ahmed a patienté pendant deux heures dans une station d'essence de Dhaka dans le district de Mirpur, dans la file de motocyclettes qui s’étendait jusqu’à la rue d’à côté alors que le pompiste refoulait client après client. Ce livreur âgé de 42 ans s’était déjà rendu dans trois stations-service depuis l’aube, pour à chaque fois se retrouver face soit à des citernes vides ou soit à des files d’attente trop longues pour pouvoir attendre avant ses premières livraisons. Sa motocyclette tournait au ralenti alors les revenus de sa famille partaient en fumée avec chaque heure écoulée.

Des centaines de milliers de bangladais, confrontées à des difficultés quotidiennes pour survivre depuis le rationnement imposé par le gouvernement, partagent la même frustration. Cette mesure a été mise en place en raison des tensions qui règnent dans le Golfe persique, à des milliers de kilomètres.

À la mi-mars, le gouvernement a levé le système temporaire de rationnement des ventes de carburant ; néanmoins, les pénuries, longues files d’attente, et irrégularités à la plupart des stations-service rendent difficile l’approvisionnement en essence.

Depuis l’intensification de la crise entre l’Iran, Israël et les États-Unis en guerre ouverte, le Bangladesh s’est retrouvé plongé dans une situation d’urgence malgré la distance géographique. Le pays, qui compte 175 millions d’habitants, importe près de 95 % de son énergie, le rendant presque totalement dépendant des marchés du carburant mondiaux.

Les réserves de pétrole mondiales ont chuté lorsque le détroit d’Ormuz est devenu un champ de bataille, l’étroite voie navigable représentant un point de passage stratégique pour près du tiers des navires pétroliers mondiaux. L’impact s’est tout de suite fait sentir au Bangladesh.

Map of Strait of Hormuz. Image via Wikipedia by Goran_tek-en. CC BY-SA 4.0.

Carte du détroit d'Ormuz. Image sur Wikipedia de Goran_tek-en. CC BY-SA 4.0.

Effet domino provoqué par la perturbation des chaînes d’approvisionnement

Début mars, la crise s’est intensifiée à une vitesse catastrophique.

Qatar Energy, depuis longtemps l’un des trois fournisseurs de gaz naturel liquéfié (GNL) du Bangladesh, a stoppé ses livraisons, invoquant le cas de force majeure, à la suite de l’arrêt de la production provoquée par les attaques iraniennes sur les infrastructures énergétiques. Le Qatar représente 20 % de l'offre mondiale de GNL. En l’espace de quelques jours, les deux autres fournisseurs ont emboité le pas et suspendu leurs engagements contractuels.

Au mois de janvier, le Bangladesh achetait des cargaisons de GNL au comptant à environ 10 dollars par million de BTU, contre  28,28 dollars par MMBtu (million de BTU métriques) à la mi-mars pour des livraisons en urgence.

« Nous achetons du GNL à un prix exorbitant sur le marché spot, soit pratiquement 2,5 fois plus qu’il y a quatre ans », explique à des journalistes Saiful Islam, le ministre chargé de l’énergie.

La flambée des prix a engendré un cercle vicieux. Un premier appel d’offre lancé le 1er mars sur le marché spot par Petrobangla fut un échec total, les négociants considérant le Bangladesh trop risqué et instable. Ce n'est qu'après avoir proposé des prix encore plus élevés que le pays a pu obtenir des livraisons de Gunvor au coût de 28,28 USD par MMBtu et de Vitol à 23,08 USD.

« Nous cherchons maintenant d’autres solutions sur le marché spot pour combler le vide laissé par nos trois fournisseurs, », admet Md Arfanul Hoque, le président de Petrobangla.

Le Bangladesh devait recevoir en tout 115 commandes de GNL en 2026. Selon les prévisions des autorités, quarante d'entre elles ne seront pas honorées en raison des disruptions en Asie occidentale.

À qui le gaz est-il destiné ?

La priorité a été donnée à la production d’énergie et à la consommation énergétique des ménages au détriment des industries. En conséquence, quatre sur les cinq entreprises publiques d’engrais à base d’urée ont été contraintes de fermer pour au moins 15 jours.  Seule  Shahjalal Fertilizer Company est restée opérationnelle, ainsi qu’une usine privée.

La saison du riz Boro battait son plein au Bangladesh, nécessitant une irrigation et une fertilisation régulières des rizières. Selon les autorités, les stocks existants permettraient d’éviter une crise imminente. Mais les agriculteurs et experts agronomes craignent des pénuries à moyen terme.

Par ailleurs, l’approvisionnement en gaz du secteur de l’énergie est passé de 870 millions de pieds cubes par jour à 820, une réduction qui, selon les autorités, serait susceptible d’augmenter le délestage d’électricité à travers le pays et de provoquer des coupures d’électricité.

« Tant que le problème des chaînes d’approvisionnement n’est pas résolu, les réserves dont nous disposons doivent être utilisées à bon escient », explique aux journalistes Iqbal Hassan Mahmood Tuku, ministre de l’Énergie. « Il est important de ménager nos ressources. Si la population coopère, nous pourrons surmonter cette crise. »

Fermeture des universités et rationnement du carburant

Le 8 mars, le gouvernement a annoncé la fermeture prématurée des universités, en avançant la date des vacances de l’Aïd afin de réduire la consommation d’électricité.

Les dortoirs, salles de cours, laboratoires, et la climatisation des campus consomment de grandes quantités d’énergie. Leur fermeture a immédiatement soulagé le réseau électrique déjà sous tension. Les étudiants ignoraient quand les cours allaient pouvoir reprendre.

« Nous faisons tout notre possible afin de réduire la consommation d’énergie et assurer la continuité de l'approvisionnement en électricité, en carburant et en produits importés », explique un haut fonctionnaire du ministère de l’Énergie, de l’Électricité et des Ressources minérales.

Au même moment, le gouvernement a demandé aux stations-service de réduire de 10 % leurs ventes journalières en vue de préserver les stocks de carburant du pays. Le rationnement a déclenché la panique dans les grandes villes. Des files d’attente interminables se sont formées aux stations d'essence lorsque les automobilistes s’y sont précipités pour faire le plein.

Certains ont déclaré avoir attendu des heures pour acheter du carburant. Des stations étaient déjà à sec dès le milieu de la journée.

Impact sur l’industrie

L’industrie textile représente 84 % des exportations du Bangladesh et emploie des millions de personnes.

Les usines se sont retrouvées face à des choix impossibles, à la suite de l’implémentation de coupures d’électricité d’une durée d’au moins cinq heures par jour. Les leaders de l’industrie ont parlé de situation cauchemardesque depuis le début du conflit fin février. Faire tourner des groupes électrogènes durant des pannes prolongées augmente considérablement les coûts d’exploitation.

Ces derniers mois, de nombreuses usines de vêtements et de textile n’ont fonctionné qu’à seulement 40-50 % de leur capacité, et ces pertes de production menacent les commandes à l'exportation.

Au début du mois mars, les réserves de diesel représentaient seulement 9 jours d’approvisionnement, à savoir 115 473 tonnes au 4 mars.

Le gouvernement s’est empressé d’organiser des livraisons en urgence et 5 000 tonnes de carburant provenant de la raffinerie indienne de Numaligarh ont été acheminées vers le Bangladesh via un oléoduc transfrontalier. Les autorités ont également négocié avec Indian Oil Corporation en vue d’obtenir un supplément de 30 000 tonnes.

Les ménages face à des difficultés quotidiennes

La crise énergétique a été particulièrement douloureuse pour les familles bangladaises ordinaires en raison de la hausse des prix des combustibles de cuisson.

Le prix d’une bouteille de gaz de pétrole liquéfié (GPL) de 12,5 kg, utilisé par la plupart des ménages pour alimenter les cuisinières et les brûleurs, est passé de 900 à 1 500 takas (BDT) (l’équivalent de 7,3 à 12,2 USD), soit une hausse entre 500 et 800 BDT (4 à 6,5 USD) des dépenses ménagères mensuelles. Le salaire minimum au Bangladesh est de l’ordre de 12 500 BDT par mois (environ 101 USD). Les familles à faible revenu, déjà aux prises avec l’inflation, ont alors été obligées de prendre des décisions drastiques. Afin d’économiser du gaz, certaines ont commencé à limiter la cuisson de leurs aliments. D’autres ont eu recours de nouveau aux combustibles traditionnels, tels que le bois et le fumier.

« Le conflit au Moyen-Orient rend très difficile l'importation de GPL », explique Abdur Razzaq, directeur général de JMI Group. « Les coûts de transport sont en hausse, les routes maritimes peu fiables, et les négociants de plus en plus prudents. »

Les coûts de transport du GPL ont atteint 275 USD par tonne, alors que la Commission de régulation de l'énergie du Bangladesh les avait estimés à 120 dollars par tonne.

« Le secteur privé avait déjà importé suffisamment de GPL pour éviter toute pénurie jusqu'au mois de mars », a déclaré Mostafa Kamal, directeur de Meghna Group of Industries. « C’est en avril que nous avons commencé à nous inquiéter. »

L'entreprise était à la recherche de fournisseurs de GPL au Vietnam, en Taïwan, Malaisie et Chine, pour remplacer ceux situés au Moyen-Orient.

Une bombe à retardement budgétaire : le coût de la crise

Selon des estimations, le coût d’achat de GNL au comptant entre 2022 et 2024 s’élèverait à 11 milliards. Ces énormes dépenses ont mis à rude épreuve les réserves de change et nécessité des compromis difficiles dans les budgets publics.

« Si la situation ne s’améliore pas, nous serons de plus en plus forcés d’acheter du GNL sur le marché spot, un coût supplémentaire qui alourdira le fardeau des importations et limitera les approvisionnements destinés au secteur de l'énergie et à l'industrie », a déclaré à Reuters un représentant du ministère de l’Énergie, qui a préféré garder l’anonymat.

Chaque mois qui passe, la hausse des prix aggrave la vulnérabilité du Bangladesh.

Petrobangla a sollicité auprès du gouvernement des subventions supplémentaires afin de combler l’écart entre les prix sur les marchés internationaux et les prix de détail à l’échelle nationale. Mais la situation des finances publiques reste fragile, laissant peu de place pour une augmentation des aides énergétiques.

« Pour le moment, il n’y a pas de pénurie de carburant. En fait, les approvisionnements sont en hausse par rapport à l’an dernier », avait récemment affirmé le ministre Tuku. Mais, au début du mois de mars, il a expliqué : « Maîtriser la consommation d’énergie nous permettra de traverser convenablement la crise durant le mois de mars. Si les commandes prévues sont livrées, la pression retombera. »

Les prix du carburant sont restés inchangés pour le troisième mois consécutif grâce aux importantes subventions qui ont été accordées afin d’absorber les coûts d’importation.

Rien qu’au mois de mars, 5 000 crore BDT (soit environ 407,4 millions USD) ont été consacrés aux subventions, alourdissant encore plus le budget et creusant l’écart avec les prix du marché international.

Le litre de diesel est vendu au prix subventionné de 100 BDT (0,82 USD), et celui de l’essence à indice d'octane 95 reste inchangé à 120 BDT par litre (0.98 USD), alors que les prix du marché ont été fixés respectivement à 180 BDT (1,61 USD) et 150,72 BDT (1,22 USD).


Afrique subsaharienne : Pourquoi moins de 12% des Africains accèdent réellement à l'IA ?

Sat, 25 Apr 2026 10:51:02 +0000 - (source)

Le challenge aujourd'hui est d'avoir des sessions continues sans coupure alliant streaming, téléversement et interactions instantanément.

Initialement publié le Global Voices en Français

Photo de Folli Herbert Amouzougan, utilisée avec permission

Pendant que les capitales africaines multiplient les annonces de stratégies nationales d'IA et que les géants du numérique inaugurent leurs « hubs d'innovation » sur le continent, des millions de foyers vivent encore sans électricité fiable. Ce paradoxe spectaculaire dans sa brutalité est au cœur de l'entretien que nous avons eu avec Folli Herbert Amouzougan, spécialiste en informatique et praticien de la gouvernance de l'Internet et des politiques numériques au Togo et fin observateur des dynamiques technologiques en Afrique subsaharienne.

À rebours des discours enchanteurs sur le « saut technologique » africain, Folli Herbert Amouzougan pose une question simple. Dans le contexte actuel, peut-on parler d'intelligence artificielle là où l'on ne peut pas encore garantir l'électricité ? Car avant les algorithmes, la connectivité, et même la data, il y a l’absence de fil électrique. C'est à partir de cette réalité fondamentale, trop souvent éludée, qu'il déconstruit méthodiquement le récit techno optimisme ambiant, en cartographiant les fractures énergétique, numérique, économique, linguistique qui conditionnent l'accès réel à l'IA sur le continent.

Dans cet entretien sans détour, Folli Herbert Amouzougan interroge les responsabilités de chaque acteur : États, opérateurs télécoms, entreprises technologiques et sociétés civiles locales.

Jean Sovon (JS): Les gouvernements africains et les grandes entreprises tech annoncent des stratégies nationales d'IA, des hubs d'innovation, des partenariats avec Google ou Microsoft, pendant qu'une large partie de la population subit des coupures d'électricité quotidiennes. Comment qualifieriez-vous ce décalage entre le discours politique sur l'IA et la réalité des infrastructures de base en Afrique subsaharienne ?

Folli Herbert Amouzougan (FHA): Je qualifierai d'aberrant ce décalage entre les discours politiques sur l'IA et la réalité des infrastructures de base en Afrique subsaharienne. Je pense que ces déclarations sont semblables à un saut dans le vide et qu'il ne sert à rien de mettre la charrue avant les bœufs.  Il m'est inconcevable de réaliser n'importe quelle prouesse technologique dans un pays sans assainir et stabiliser le secteur énergétique prioritairement et doter le pays en question d'infrastructures de base (en exemple un réseau électrique efficace, efficient et opérationnel couvrant au moins 95% du territoire). L'on ne peut construire une tour (IA) sans la bonne fondation (infrastructure énergétique et de connectivité).

Lire : Quand le manque d’électricité et d’internet freine l’adoption de l’IA en Afrique subsaharienne

JS : Dans quelle mesure la fracture énergétique constitue le premier verrou à une adoption réelle de l'IA dans la région ?

FHA : Votre question elle-même pose déjà les bases de la compréhension de la fracture énergétique. J'ai l'habitude de dire qu'il y a des africains entiers jouissant normalement des mêmes droits que vous et moi mais qui n'ont jamais allumé une ampoule électrique toute leur vie et sont morts sans connaître l'électricité. Or utiliser un outil d'IA générative suppose un appareil chargé, une connexion stable, souvent un abonnement payant. Le manque d'accès à l'électricité est le premier verrou puisque toute l'infrastructure de l'IA (si locale) ainsi que les terminaux d'interaction (Smartphones, PC, etc) ainsi que les moyens d'accès (SAT, Internet) sont électricité dépendants! Sans électricité, il n'y a pas d'Internet, pas de routeurs allumés, pas d'antennes de télécommunications fonctionnelles, …., impossibilité de charger même un seul Smartphone.

JS : L'Afrique subsaharienne est souvent citée comme un succès story du mobile. Mais naviguer sur Facebook en 3G est très différent d'utiliser un LLM qui nécessite une faible latence et un débit soutenu. Où se situe concrètement la frontière entre “connecté” et “connecté pour l'IA” et combien de personnes franchissent réellement ce seuil aujourd'hui sur le continent ?

FHA :  Généralement les “connectés” sont en 2G ou 3G et même en ADSL et sont caractérisés par un faible débit et donc des temps de latence élevés et l'utilisation des réseaux sociaux tandis que les “connectés pour l'IA” sont en 4G stable et plus voire en 6G ou encore la fibre optique, la vraie, caractérisés par des débits élevés et des temps de latence faibles, … allant avec la puissance qu'il faut. La frontière n'est pas un seuil technique unique que je peux juste vous donner en guise de réponse mais plutôt la combinaison de plusieurs conditions devant être réunies au même moment. Avant l'IA générative, “nous” (il y a toujours des exclus) jouissions tous du SMS/voix, Web mobile et du Streaming/Vidéo. Mais le challenge aujourd'hui est d'avoir des sessions continues sans coupure alliant streaming, téléversement et possibilité d'interactions en temps réel. Pour ce faire, cette frontière constitue l'ensemble de critères indissociables suivants: débit, latence, stabilité de la connexion (difficile de faire de l'IA générative via ADSL), qualité du terminal utilisé (un vieux Smartphone est un frein), la langue, compte requis ou non et le coût par session. L'on comprend la raison pour laquelle cette frontière est donc contraignante et exclusive! La langue est un autre facteur important car un utilisateur lambda bien nanti et disposant de tout mais ne parlant que le Guin (langue parlée par le peuple Guin au sud du Togo) de chez moi, se retrouvera face un outil Large Language Model (LLM) qui ne comprend pas son registre de langue et l'on ne peut parler de dialogue ou de communication lorsque le registre de l'un est différent de celui de l'autre. La frontière n'est donc pas une ligne tracée mais un filtre à mailles. Ce qu'il faut retenir dans le contexte Africain est que cette frontière est simultanément technique, économique et linguistique.

Je suis tenté de dire que le taux d'Africains qui franchissent réellement ce seuil aujourd'hui sera en dessous de 12% à voir toutes les mailles du filtre à réunir pour passer. Il sera très difficile d'avoir 2 personnes sur 10.

JS : Face aux coupures et au coût des données, on voit émerger des adaptations, usage hors ligne, modèles légers, IA embarquée sur appareil, accès via feature phones. Ces approches vous semblent-elles des solutions durables ou de simples palliatifs qui ne s'attaquent pas aux causes structurelles du problème ?

FHA : Solutions durables ou palliatives, tout dépend de l'angle choisi et surtout de la finalité. D'entrée, il faut reconnaître que la durabilité dépend totalement de l'entité qui finance ces adaptations et l'intérêt visé. Dans une démarche évolutive, les approches adaptées (leur utilisation) apportent une valeur ajoutée à leur cible, dans les domaines de l'éducation, de l'agriculture et de la santé par exemple, dans un contexte local sans dépendance d'une infrastructure inexistante. Mais le danger réside en le fait d'avoir une IA appauvrie en capacité pour les moins nantis alors que les mieux connectés profiteront des pleines capacités et donc des usages plus puissants. Cela met en exergue un accès de second rang. Et cet état de choses ne permet pas ou n'oblige pas les gouvernements qui ne s'inscrivent pas dans une démarche évolutive à s'attaquer aux causes structurelles.

JS : A qui incombe la responsabilité de rendre l'IA accessible en Afrique subsaharienne, et quelles actions concrètes attendez-vous de chaque acteur ?

FHA : La responsabilité au sens large est partagée et c'est effectivement ce qui permet à chaque acteur de se dédouaner et de s'accuser mutuellement permettant d'entretenir le statu quo. En réalité, les États ont la pleine responsabilité de l'électrification, de la régulation et de l'institutionnel. Les opérateurs télécoms maintiennent des tarifs data élevés dans des marchés peu concurrentiels, le Togo en est un exemple avec uniquement deux opérateurs de téléphonie mobile. Ils gagneraient en investissant dans les infrastructures en zones rurales et ont pour responsabilité l'accessibilité réseau avec des mécanismes de haute disponibilité alors que les Entreprises d'IA se doivent d'adapter leurs technologies. Elles peuvent par exemple investir dans des modèles multilingues et nouer des partenariats avec des acteurs locaux qui comprennent les enjeux et qui sont capables d'exprimer les contraintes d'usage, au lieu de signer des accords de façades avec des gouvernements pour des “hubs” qui ne profitent réellement qu'à une minorité: les élites et les expatriés. Les acteurs locaux quant à eux doivent continuer d'innover selon les réalités de terrain et les contextes en proposant des solutions SMART aux problèmes réels.


Quand le manque d’électricité et d’internet freine l’adoption de l’IA en Afrique subsaharienne

Mon, 20 Apr 2026 11:45:27 +0000 - (source)

la connectivité n’est plus une question de confort, c’est une question d’équité et de droits fondamentaux.

Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran de la chaîne YouTube Afrique en 365 jours ; montée avec Canva pro

Cet article s’inscrit dans le cadre de la série « Spotlight » d’avril 2026 de Global Voices, intitulée « Perspectives humaines sur l’IA ». Cette série offrira un éclairage sur la manière dont l’IA est utilisée dans les pays de la majorité mondiale, sur l’impact de son usage et de sa mise en œuvre sur les différentes communautés, sur ce que cette expérimentation de l’IA pourrait signifier pour les générations futures, et bien plus encore. Vous pouvez soutenir cette couverture en faisant un don ici.

Dans la course mondiale à l'Intelligence Artificielle (IA), une réalité très fondamentale frappe une grande partie de l’Afrique subsaharienne : l’alimentation d’un ordinateur quand le courant s’interrompt plusieurs fois par jour ; l’accès à un modèle d’IA en ligne quand la connexion internet coûte l’équivalent plus d’un quart de salaire mensuel.

L’avènement de l’IA bouleverse les sociétés établies et propulse le monde dans une nouvelle ère technologique. Mais la révolution affiche une double vitesse puisque cette transformation qu’elle est censée insuffler au monde reste plus visible dans le nord que dans le sud global. Chaque jour, de grandes industries technologiques annoncent la sortie de nouveaux modèles toujours plus puissants et les gouvernements des pays occidentaux débattent de régulations complexes. Ce monde que l’IA veut transformer reste, dans les discours dominants, étrangement occidental.

L’Afrique, de son côté, peine à suivre le rythme ou à adopter cette révolution. Le continent compte plus de 1,5 milliard d’habitants dont la moitié vit dans des zones rurales, souvent confronté au manque d’énergie électrique. L'adoption de l’IA se heurte donc à deux murs structurels qui précèdent toute question d’algorithme ou de données : l’accès à l’électricité et l’accès à internet.

Electricité, le prérequis invisible qui freine

Au 21è siècle, des populations vivent encore sans électricité. Selon des données de l’Agence internationale de l’Énergie, près de 600 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité en 2025. Alors que ce chiffre représente presque 43 % de la population africaine, 85 % de ces personnes se retrouvent en Afrique subsaharienne. Un décalage qui montre qu’en dépit des efforts consentis, la couverture électrique reste insuffisante face à une croissance démographique qui dépasse le rythme d’électrification.

L’inégal accès à l'électrification rend les disparités encore plus frappantes. Si des pays comme l’Afrique du Sud, le Ghana, le Kenya affichent des taux d’électrification plus élevés, d’autres comme le Niger, le Tchad, le Soudan du Sud montrent des taux d’électrification très bas. Dans ces pays, plus de 80% de la population vit dans des zones sans accès fiable à l’électricité. Même dans ces pays qui connaissent un niveau un plus avancé, la qualité de l’approvisionnement reste aléatoire : les coupures de courant, en Afrique du Sud ou en Côte d’Ivoire, sont une réalité quotidienne qui affecte entreprises, hôpitaux et ménages.

Interrogé sur la question, Walid Sheta, président de Schneider Electric Moyen-Orient & Afrique, lors du Sommet mondial des gouvernements en février 2026 à Dubaï, explique à Africanews:

Le vrai défi est de coordonner gouvernements, entreprises et partenaires financiers pour électrifier chaque territoire avec une solution adaptée.

Le fait que l'Intelligence artificielle propose un gamme varié de pistes de solutions aux nombreux défis qui s’imposent à l’Afrique alors que le continent n’en profite pas pose alors un vrai problème. Une profonde ironie qui tient dans un paradoxe: les pays qui auraient le plus à gagner de l’IA sont souvent ceux qui disposent le moins d’infrastructures pour y accéder.

Les nombreux outils d’IA ou les plateformes spécialisées dans l’agriculture, médecine, finance, tech et bien d’autres requièrent des appareils connectés fonctionnant en continu, des serveurs accessibles toutes les heures de la journée, et des réseaux stables. Autant de prérequis qui font défaut dans de nombreuses régions.

A côté de ces lacunes, pourtant existentielles, les gouvernements africains et les grandes entreprises tech continuent d’annoncer des stratégies nationales d'IA, des hubs d'innovation, des partenariats avec Google ou Microsoft, pendant qu'une large partie de la population subit des coupures d'électricité quotidiennes. Folli Herbert Amouzougan, spécialiste en informatique et praticien de la gouvernance de l'Internet et des politiques numériques au Togo, décrit ce décalage entre la rhétorique politique entourant l'IA et la réalité des infrastructures de base en Afrique subsaharienne :

Je qualifierai d'aberrant ce décalage entre les discours politiques sur l'IA et la réalité des infrastructures de base en Afrique subsaharienne. Je pense que ces déclarations sont semblables à un saut dans le vide et qu'il ne sert à rien de mettre la charrue avant les bœufs.  Il m'est inconcevable de réaliser n'importe quelle prouesse technologique dans un pays sans assainir et stabiliser le secteur énergétique prioritairement et doter le pays en question d'infrastructures de base: un réseau électrique efficace, efficient et opérationnel couvrant au moins 95% du territoire. L'on ne peut construire une tour (IA) sans la bonne fondation (infrastructure énergétique et de connectivité).

Une connectivité à internet coûteuse et très lente

Si l’électricité est le premier verrou sous lequel ploient les projets innovants, l’accès à une mauvaise qualité de l’internet porte le coup fatal aux innovations. Ces deux éléments sont intimement liés. Alors que la pénétration de l’internet en Afrique connaît une évolution, la qualité et la vitesse du débit reste l’autre casse-tête auquel font face les populations africaines.

En 2024, l’Afrique subsaharienne a concentré 75 % de l’expansion mondiale en terme de couverture d’internet mobile, mais le taux de pénétration d’internet en zones rurales sur le continent reste parmi les plus faibles au monde. La qualité de l’internet pose des problèmes spécifiques pour les usages d’IA et cette latence élevée rend l’expérience utilisateur frustrante, voire inutilisable pour des applications temps réel.

La fiabilité de la connexion devient un autre facteur critique. Une session de travail avec un outil d’IA qui se coupe toutes les dix minutes faute de signal stable n’est pas viable pour un usage professionnel sérieux. Or, dans les zones péri-urbaines et rurales, ce type d’interruption reste la norme plutôt que l’exception.

Mais au-delà du taux d’accès brut, le coût relatif de la connectivité est un gros souci. Dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, 1 Go de données mobiles peut représenter entre 2 % et 10 % du revenu mensuel moyen, ce qui rend l’usage intensif d’applications IA basées sur le cloud totalement prohibitif pour la majorité des habitants.

Des conséquences concrètes

Pour les startups et PME d’Afrique subsaharienne qui souhaiteraient intégrer l’IA dans leurs processus, les contraintes infrastructurelles créent un désavantage compétitif structurel. Il faut d’abord résoudre des problèmes d’accès à l’API d’OpenAI avant de penser à la prochaine étape. Ce handicap se traduit concrètement par des coûts plus élevés : connexions via VPN, utilisation de données mobiles coûteuses, des délais plus longs, et parfois une impossibilité totale d’accéder aux outils les plus avancés disponibles sur le marché mondial.

Si l’IA est également appelée à transformer l’éducation : personnalisation des parcours d’apprentissage, tuteurs virtuels, évaluation automatique, génération de ressources pédagogiques. Mais toutes ces promesses supposent un accès fiable à internet dans les établissements scolaires.

Or, selon l’UNESCO, une large majorité des écoles primaires et secondaires en Afrique subsaharienne n’est pas connectée à internet. Dans ce contexte, les inégalités éducatives risquent de se creuser davantage : les élèves des grandes villes connectées bénéficieront des outils d’IA pédagogique, tandis que les élèves des zones rurales en seront privés.

L’énergie solaire, une solution prometteuse mais partielle

Face à l’insuffisance des réseaux électriques centralisés, l’énergie solaire hors réseau s’est imposée comme une solution alternative dans de nombreuses communautés rurales. Des entreprises comme M-Kopa au Kenya, ou Bboxx dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est et de l’Ouest, permettent à des ménages sans accès au réseau de bénéficier d’électricité solaire via des panneaux photovoltaïques et des systèmes de paiement à la carte.

Cependant, ces solutions ont leurs limites dans le contexte de l’IA. Les petits panneaux solaires alimentent efficacement des lampes, des téléphones portables, voire des petits appareils électroménagers. Mais ils ne suffisent pas nécessairement à alimenter en continu des ordinateurs performants, des routeurs Wi-Fi ou les serveurs locaux qui seraient nécessaires pour faire tourner des modèles d’IA en local.

Si l’IA s’apprête à redéfinir l’accès au savoir, à la santé, à l’emploi et à la gouvernance, la connectivité n’est plus seulement une question de confort : c’est une question d’équité et de droits fondamentaux.

Tant que des millions de personnes en Afrique subsaharienne n’ont pas accès à une électricité fiable et à internet à un coût raisonnable, le discours sur “l’IA pour tous” restera creux. Les solutions existent : énergie solaire, câbles sous-marins, modèles d’IA hors ligne, investissements publics et privés ciblés. Ce qui manque, c’est une volonté politique et économique à la hauteur des enjeux.

L’avenir de l’IA ne se jouera pas seulement dans les laboratoires de Google DeepMind ou d’Anthropic. Il se jouera aussi dans les salles de classe sans électricité du Niger, dans les centres de santé ruraux du Congo, et dans les startups de Nairobi qui innovent malgré tout vec les contraintes et la créativité que cela implique.


L'application virale « Are You Dead Yet ? » met en lumière l'angoisse et la souffrance des jeunes chinois célibataires

Sat, 18 Apr 2026 00:28:56 +0000 - (source)

La plupart des jeunes négligents doivent faire face à des études ou à une charge de travail très exigeantes sans bénéficier d'un soutien social ni de la présence de leur famille.

Initialement publié le Global Voices en Français

Capture d'écran de la boutique d'applications Chrome. Utilisée avec permission.

Une nouvelle application chinoise « Are You Dead Yet ? » a contre toute attente atteint le top de l'Apple store chinois en janvier 2026, conçue pour les personnes vivant seules afin de notifier leurs contacts d'urgence régulièrement.

Au vu du caractère direct de l'expression chinoise et du fait que la majorité des personnes qui téléchargent sont des jeunes, les analystes en affaires actuels ont souligné que le phénomène reflète l'anxiété croissante chez les jeunes que l'on nomme « “nids vides », un terme utilisé pour les jeunes citoyens vivant seuls. Ils sont une clé démographique dans le développement de ce que les experts appellent « l'économie solitaire ». 

La créativité de l'application vient plus de son nom que de sa technologie. Il a été rapporté qu'il a fallu moins d'un mois aux trois personnes de l'équipe technologique pour concevoir et écrire le programme, comme la fonction de l'application est simple : les utilisateurs doivent soumettre au moins un contact d'urgence, enregistré comme alarme de vérification et doivent se manifester. Une fois qu'ils ont manqué deux pointages consécutifs, l'application alerte automatiquement les contacts d'urgence, et leur suggère de les contacter. Comme d'autres produits similaires sur le marché, l'application était est sortie pendant 6 mois avec peu de téléchargements jusqu'à ce que son nom accrocheur attire l'attention des utilisateurs des réseaux sociaux et fasse le buzz début janvier. Le 10 janvier, elle est entrée dans le top 10 des applications les plus téléchargées sur l'Apple store chinois.

La mort est toujours considérée comme tabou dans les conversations quotidiennes parmi les chinois, surtout au sein de l'ancienne génération. Cependant, pour la plus jeune génération, au lieu de demander « est-ce que tu vas bien ? », les amis peuvent se saluer avec un « es-tu mort ? » en particulier lorsque les temps sont difficiles.

Durant les jours, les développeurs ont dit que le nombre massif de nouveaux utilisateurs enregistrés a poussé la valeur de l'application à s'élever à 100 millions de yuans (environ 14,5 millions de dollars américains), alors que le coût du développement s'élevait à environ 1 000 RMB (145 USD). Les utilisateurs doivent payer 8 RMB (1,2 USD) pour le téléchargement.

Malgré sa popularité, le 13 janvier, le nom officiel de l'application a changé en « Demumu », pour avoir une connotation moins négative, un mouvement qui pourrait aider à empêcher un avis de retrait émis par les autorités chargées de la cyberadministration.

Les jeunes dont les parents sont partis

Mis à part le nom, à la différence des autres applications de sécurité conçues pour aider les personnes plus âgées qui vivent seules à se connecter aux services d'urgences médicales, « Es tu mort ? » cible la jeune génération. Il a été rapporté qu'en 2021, il y avait 125 millions de foyers solitaires en Chine, représentant 1/4 des 494 millions de foyers. Il a été estimé que le nombre total de foyers de personnes seules a augmenté de 92 millions, bien plus importante que celle des personnes âgées vivant seules.

Le nombre croissant de jeunes vivant seuls a conduit à l'émergence et à la propagation du terme en ligne « jeunes des nids vides » , sur les réseaux sociaux ces dernières années. Cela était le résultat d'une division urbaine-rurale dans le développement économique et social, de nombreux jeunes doivent déménager dans des villes de premier ou de deuxième rang pour leurs études ou leur travail, loin de leurs villes d'origine. La plupart doivent vivre seul dans des petits appartements et endurer la pression des études ou de la charge de travail, sans l'accompagnement familial ou un soutien social.

La société chinoise attend des jeunes qu'ils construisent leur propre nid et famille; cependant, de nombreux nids de jeunes restent vides, sans un.e conjoint.e et de descendants. Le nombre de mariages enregistrés en 2024 a chuté de 20 pour cent (6,1 millions). Bien qu'il y ait eu un rebond de 8,5 pour cent en 2025 dû à une série de politiques pro-familiales, la tendance à la baisse risque difficilement de s'inverser. Les dernières statistiques du gouvernement chinois montre que le taux de naissance dans le pays en 2025 a chuté de 5,63 pour cent pour 1 000 personnes, un bas record depuis l'établissement de la République populaire  de Chine, pendant que le taux de mortalité a augmenté de 8,04 pour 1000 personnes, ce qui dépasse le taux de mortalité connu durant la pandémie de Covid-19.

 L'économie de la solitude

Le fait que les jeunes s'abstiennent de construire une famille traditionnelle, est un phénomène mondial. Dans un commentaire sur l'application, a psychiatre chinois, Shi Yuxin, a expliqué sur Weibo que l'aspiration à l'autonomie de la jeune génération a atteint un niveau sans précédent, et que le mariage implique des compromis, responsabilités et la suppression du choix individuel ainsi que de la liberté. La vie en solo permet aux individus de contrôler leurs modes de vie, comment ils dépensent l'argent, le temps et l'énergie.

De plus, une particularité de la Chine, la culture de l'enfant unique dans les familles et le pessimisme suite à la crise sanitaire déclenché par le confinement et la récession de l'économie, dissuadent la jeune génération de fonder un foyer. Le psychiatre chinois a dit :

高压生活让人们害怕亲密关系中的冲突、内耗与承诺压力,选择独处成了规避情感风险的“安全策略”。

Le rythme effréné de la vie rend les gens craintifs face aux conflits, à l'épuisement émotionnel et aux contraintes liées à l'engagement dans les relations intimes, ce qui conduit nombre d'entre eux à choisir la solitude comme « stratégie de sécurité » pour éviter les risques émotionnels.

Au même moment, les jeunes dans les nids vides ont toujours besoin de compagnie, de soin et de soutien social. Une étude de 2022 a montré que parmi les jeunes femmes vivant seules , 42,9 pour cent ne se sentaient pas en sécurité la nuit, car elles sentaient que la sécurité dans les zones résidentielles était inadéquate. Pendant que 17,8 pour cent des jeunes vivant seuls se retrouvaient sans un grand soutien quand ils avaient des accidents ou étaient malades.

Un blogueur chinois, Wen Xiujia, a aussi fait remarquer que « Es déjà tu mort? »  a fait appel à la psychologie des jeunes insécures, qui ne veulent pas perturber les autres, mais souhaitent que quelqu'un fasse attention à eux quand ils en ont besoin. Il a déclaré que les familles chinoises conventionnelles ne répondent pas à ces besoins affectifs :

“死了么”的每日签到机制,恰好提供了一种“低打扰式安全保障”:无需频繁联系,不必刻意寒暄,仅用一个简单操作,就为独居生活加上一道数字保险。这种“不麻烦别人,也能被看见”的设计,精准击中了现代青年的社交痛点,也让8元定价成为一种“买个心安”的情感消费。

La fonctionnalité de « check-in » quotidien de « Are You Dead Yet ? » offre une forme de « garantie de sécurité sans interruption » : pas de contacts fréquents ni de salutations polies et rituelles, juste un simple clic pour ajouter une couche de sécurité numérique à la vie en solitaire. Cette conception, qui permet aux utilisateurs d’« être vus sans déranger les autres », répond précisément aux difficultés rencontrées par les jeunes d’aujourd’hui dans leur vie sociale. Le prix de 8 RMB correspond à une dépense émotionnelle pour la « tranquillité d’esprit ».

De telles anxiétés et de tels besoins chez la population vivant seule a conduit l'expansion de l'économie de la solitude, comprenant le commerce animalier, les services d'escorte, les conseils en ligne, des appartements avec services hôteliers et autre. D'après les rapports des médias locaux, le secteur de l'économie de la solitude a contribué à hauteur de 7 920 milliards de yuans (1 130 milliards de dollars) au PIB du pays en 2025.

Cependant, comme certaines critiques ont souligné, ce genre de « solitude » est une forme d'aliénation causée par les politiques qui réduisent les espaces publics, les longues heures de travail, et la technologie et les médias qui crée un sentiment superficiel de sociabilité qui connecte les gens à la consommation et à des clans idéologiques plutôt que de véritables liens humains. La Chine est connue pour son système de travail 996 : 9 heures du matin jusqu'à 9 heures du soir, 6 jours par semaine, et il est courant que les employeurs utilisent des applications de messagerie pour attribuer des tâches professionnelles en dehors des heures de travail et pendant les jours fériés.

Un blogueur vidéo sur Weibo,  Pi Xiu’s Perspective a exhorté son public à ne pas considérer l’application comme une plaisanterie de mauvais goût, mais à voir ses utilisateurs comme de vraies personnes :

你以为下载的人都是猎奇?其实他们的心态复杂到离谱👇

有人用荒诞对抗焦虑,加班到深夜打开APP,看到“熬夜可能活不过60”的预警,吓得立刻预约体检🏥

有人在写十年后给家人的留言时,边写边哭,突然反思自己是不是太忙了,忙到忘了好好生活❤

还有人更扎心,连紧急联系人都不知道填谁,下载只是为了求个“至少有人知晓”的心理慰藉😔

Pensez-vous que les gens téléchargent l'application par simple curiosité ? En réalité, leur état d'esprit est très complexe :

Certains combattent leur anxiété par l'absurdité : alors qu'ils travaillent tard dans la nuit, ils ouvrent l'application et voient un avertissement : « Rester éveillé tard peut réduire votre espérance de vie à moins de 60 ans. » Terrifiés, ils prennent immédiatement rendez-vous pour un bilan de santé.🏥

D'autres pleurent en écrivant des lettres à leur famille dans dix ans, alors qu'ils commencent à se demander : « Suis-je tellement occupé que j'en ai oublié de profiter de la vie ? » ❤

D'autres sont confrontés à une douleur plus profonde — ayant du mal à désigner un contact d'urgence, ils téléchargent l'application simplement pour le réconfort psychologique de savoir qu'« au moins quelqu'un sera au courant ». 😔


L’intelligence artificielle au service des élections à travers le monde

Sat, 18 Apr 2026 00:00:04 +0000 - (source)

Les outils d’IA rendent les campagnes plus efficaces pour tous les candidats

Initialement publié le Global Voices en Français

Illustration depicting a dove, emails etc to show AI infludnce on elections by Tactical Tech, with visual elements from Yiorgos Bagakis and Alessandro Cripsta, used with permission.

Illustration réalisée par Tactical Tech, avec des éléments visuels de Yiorgos Bagakis et Alessandro Cripsta, utilisés avec autorisation.

Ce billet fait partie de la série « Coup de projecteur » d’avril 2026 de Global Voices, intitulée « Human perspectives on AI ». Cette série propose un éclairage sur la manière dont l’intelligence artificielle est utilisée dans les pays du Sud global, sur les effets de son usage et de sa mise en œuvre sur les communautés locales, ainsi que sur ce que cette expérimentation de l’IA pourrait signifier pour les générations futures, entre autres. Vous pouvez soutenir cette couverture en faisant un don ici.

Cet article a été rédigé par Safa Ghnaim en collaboration avec le Goethe-Institut Brésil et a été initialement publié sur DataDetoxKit.org. Une version éditée est republiée par Global Voices dans le cadre d’un accord de partenariat.

Pendant une élection, on peut avoir l’impression que les candidats politiques sont partout, tout le temps, s’exprimant sur tous les sujets qui vous concernent. Mais comment les politiciens et autres influenceurs semblent-ils savoir quels messages vous voulez voir et entendre — et même quand et où vous souhaitez les voir ?

Le smartphone que vous tenez dans la paume de votre main peut parfois ressembler à une boule de cristal. Mais, tout comme un faux voyant habile utilise des indices vous concernant pour vous dire ce que vous voulez entendre, les partis politiques peuvent exploiter vos données personnelles pour vous cibler avec les messages les plus susceptibles de vous convaincre. Les données personnelles ont été utilisées lors d’élections dans le monde entier, notamment au Chili, en Georgie, en Inde, en Italie, au Kenya, en Malaisie, au Nigéria, et aux États-Unis.

Aujourd’hui, des entreprises expérimentent des outils d’intelligence artificielle (IA) pour aider les campagnes à rendre leurs messages et leur ciblage encore plus efficaces, convaincants et omniprésents — pour les candidats que vous soutenez comme pour ceux que vous n’appréciez pas.

Qui a le pouvoir d’influencer ?

Nous recevons en permanence des messages directs et indirects, des incitations et des suggestions, en ligne comme hors ligne, qui peuvent influencer nos opinions, nos comportements et nos actions. En réalité, l’influence peut s’exercer de multiples façons et par divers moyens ; elle n’est pas nécessairement négative, mais il est important d’en être conscient.

Si le terme « influenceur » désigne généralement des personnalités des réseaux sociaux ayant un grand nombre d’abonnés (sur Instagram, TikTok ou YouTube, par exemple), beaucoup d’autres personnes ont aussi le pouvoir d’influencer. Les influenceurs peuvent également être des figures publiques, comme des célébrités ou des présentateurs de journaux télévisés. Leur influence se manifeste à travers leurs choix de mots, leurs vêtements et leurs images, ainsi que par les sujets qu’ils mettent en avant et auxquels ils accordent de l’attention.

L’« influence » ne se manifeste pas uniquement sur des applications de réseaux sociaux comme Instagram et TikTok, mais aussi à travers l’affichage des premiers résultats sur des moteurs de recherche comme Google, les systèmes de recommandation qui suggèrent la prochaine vidéo ou publication, ainsi que par l’angle choisi dans certains titres d’actualité dans les médias. Des messages influents peuvent également être diffusés via des applications de messagerie populaires comme WhatsApp.

Un homme ou une femme politique constitue aussi un type d’« influenceur » capable d’exercer une influence considérable, y compris en période électorale. Les campagnes politiques investissent des sommes importantes pour atteindre des électeurs potentiels, au point qu’il existe toute une industrie dédiée à l’identification et au ciblage de groupes spécifiques. En réalité, plus de 500 entreprises spécialisées dans la persuasion politique fondée sur les technologies ont été recensées. Cela signifie qu’elles vendent leurs services à des responsables politiques et à des campagnes électorales, en affirmant pouvoir influencer vos opinions — et votre vote.

Les entreprises actives dans la persuasion politique expérimentent l’intelligence artificielle à grande échelle afin de rendre les méthodes d’influence traditionnelles encore moins coûteuses, plus rapides, plus convaincantes et davantage automatisées. Cela rend ces pratiques encore plus opaques, moins transparentes et plus difficiles à encadrer. Le secteur est en plein essor et les gains financiers sont considérables.

Utiliser l’intelligence artificielle pour capter l’attention

Il ne vous surprendra sans doute pas d’apprendre que les mêmes techniques utilisées pour vous vendre des produits servent aussi à obtenir votre vote. Mais vous pourriez être étonné de voir à quel point les méthodes numériques employées sont nombreuses, d’autant plus qu’elles sont difficiles à reconnaître. Des informations peuvent être collectées à partir des termes que vous saisissez dans un moteur de recherche comme Google ou Bing. Avec des outils comme ChatGPT, des requêtes encore plus avancées et détaillées peuvent révéler davantage d’éléments sur qui vous êtes et sur ce qui vous importe.

Les entreprises spécialisées dans l’influence politique développent de nouvelles techniques pour convaincre les électeurs, collecter des fonds et encourager la participation électorale, et avec l’IA, les possibilités d’optimisation sont encore plus vastes. « L’industrie de l’influence » dispose d’innombrables outils de persuasion reposant sur l’intelligence artificielle, qui deviennent de plus en plus efficaces et nombreux au fil du temps, atteignant des millions de personnes. En vous exposant à certaines de ces méthodes et en vous y familiarisant, vous pourrez mieux comprendre comment cette industrie agit à grande échelle.

Les méthodes de persuasion politique évoluent et se développent au rythme des avancées technologiques. Voici quelques-unes de ces méthodes à découvrir.

L’IA peut être utilisée pour créer un contenu ciblé : plutôt que de s’adresser à de larges groupes de personnes sur la base de caractéristiques générales communes, les outils alimentés par l’IA permettent de micro-cibler automatiquement des individus d’une manière qui correspond le mieux à chacun.

L’IA peut aussi être utilisée pour effectuer le travail des partis politiques : certaines entreprises proposent aux partis politiques des outils d’IA capables de rédiger des discours pour les candidats, des messages aux électeurs, voire de concevoir des stratégies de campagne complètes. Si cela peut rendre la production de messages plus « efficace », cela soulève aussi des questions, notamment sur le degré de supervision humaine de ces nouveaux outils et sur les risques d’ingérence.

L’IA peut également servir à rendre un candidat politique plus séduisant, plus jeune et plus dynamique : des « avatars numériques » d’un candidat peuvent être générés à partir d’un simple échantillon de sa voix et de son image, puis utilisés pour créer des messages personnalisés s’adressant à un électeur potentiel par son nom ou dans sa langue ou son dialecte. Ces messages générés par IA peuvent être si convaincants qu’ils brouillent la frontière entre le « vrai » politicien et son avatar.

Que pensez-vous de l’utilisation de l’IA par les responsables politiques pour accomplir leur travail et atteindre les électeurs ? Quel type d’informations ou d’étiquettes aimeriez-vous voir pour pouvoir distinguer ce qui est réel de ce qui est produit par l’IA ?

Persu(IA)sion en performance

L’utilisation des réseaux sociaux et des outils d’IA par les candidats politiques ou leurs équipes dans leurs campagnes n’est pas seulement une vision futuriste — c’est une pratique actuelle. L’année 2024 a été une année politique majeure, marquée par de nombreuses élections à travers le monde, et l’usage de l’IA dans les campagnes électorales a fait la une des médias. En 2024, plusieurs cas ont été observés.

Un candidat au Congrès américain a publié sur ses réseaux sociaux une vidéo dans laquelle on entendait ce qui semblait être la voix du défunt Dr Martin Luther King Jr. lui apportant son soutien — mais il s’agissait en réalité d’un clone vocal généré par IA, ce qui a suscité de vives réactions négatives. Des images générées par IA de la chanteuse américaine populaire Taylor Swift soutenant la candidature de Donald Trump à l’élection présidentielle ont été diffusées, et partagées par Donald Trump lui-même. Un appel automatisé généré par IA aux États-Unis, imitant le président Joe Biden, a également conseillé à des milliers d’électeurs de ne pas participer aux élections primaires. Cela a provoqué une grande confusion jusqu’à ce qu’il soit révélé qu’il s’agissait d’une supercherie.

Bien que le politicien pakistanais Imran Khan soit en prison et interdit de se présenter aux élections, son équipe de campagne a pu utiliser de vieilles images et des enregistrements vocaux clonés pour donner l’impression qu’il prononçait des discours. Les vidéos étaient étiquetées « voix IA autorisée ». Il n’est pas clairement établi s’il a participé à la rédaction ou à la validation de ces discours. Lors des élections de 2024 en Indonésie, l’utilisation d’avatars numériques générés par IA a occupé une place centrale, notamment pour capter l’attention des jeunes électeurs. Le candidat Prabowo Subianto a utilisé un avatar numérique attachant sur les réseaux sociaux, notamment TikTok, et a réussi à complètement reconfigurer son image publique pour remporter la présidence ; rien ne laissait deviner qu’il avait été accusé de graves violations des droits humains.

Ce ne sont là que quelques exemples de la manière dont l’IA façonne l’influence politique dans le monde. Votre responsable politique local a-t-il utilisé l’IA dans ses campagnes ?

Un regard dans les coulisses

Ce n’est pas parce qu’un contenu généré par l’IA semble réaliste et convaincant qu’il l’est forcément. Si vous voyez en ligne ou dans votre fil d’actualité quelque chose de choquant, étrange ou particulièrement inhabituel, il est possible que des outils d’IA générative aient été utilisés pour le créer ou le modifier, même si cela reste difficile à détecter à l’œil nu.

Les images, vidéos et textes en ligne qui suscitent des émotions intenses comme la peur, le dégoût, la surprise, la colère ou l’anxiété sont ceux qui ont le plus de chances de devenir viraux. Ce type de contenu fortement émotionnel est aussi un moyen efficace d’obtenir des clics et de diffuser de la désinformation — et les outils d’IA peuvent contribuer à amplifier cette viralité. Soyez attentif à vos réactions et considérez ces émotions comme un signal indiquant qu’il est nécessaire de prendre davantage de temps pour vérifier si ce que vous voyez ou lisez est fiable. Par exemple, si vous voyez une vidéo d’un candidat politique disant ou faisant quelque chose qui vous alerte, faites des recherches supplémentaires pour vérifier son authenticité ou pour voir si elle a déjà été identifiée comme une désinformation générée par IA.

Vous pouvez vous appuyer sur certaines organisations internationales, comme le International Fact-Checking Network, pour identifier les sources qui prennent un soin particulier à vérifier les informations qu’elles publient. Sur la page des signataires, recherchez votre pays pour voir quelles sources figurent dans la liste.


Trop effrayés pour sortir de chez eux : l’impact de l’ICE sur la prise en charge du VIH chez les Latinos aux États-Unis

Fri, 17 Apr 2026 23:47:24 +0000 - (source)

À Minneapolis, l’augmentation des attaques visant les populations latino perturbe l’accès aux soins liés au VIH.

Initialement publié le Global Voices en Français

Albé Sanchez. Photo by Liam James Doyle for Uncloseted Media and Rewire News Group.

Albé Sanchez. Photo : Liam James Doyle pour Uncloseted Media et Rewire News Group. Utilisée avec autorisation.

Par Sam Donndelinger et Cameron Oakes

Cet article de Uncloseted Media a été rédigé en collaboration avec Rewire News Group, un média à but non lucratif spécialisé dans le journalisme d'investigation sur la santé sexuelle et reproductive, les droits et la justice. Il est republié ici dans le cadre d’un partenariat de partage de contenu avec Global Voices.

Pendant deux semaines, Albé Sanchez n’a pas quitté son domicile, situé dans le sud de Minneapolis.

« [J’ai été] contraint·e de passer en mode survie », a déclaré Sanchez à Uncloseted Media et Rewire News Group (RNG). « J’avais l’impression qu’un mur invisible me séparait [du monde extérieur], que je ne pouvais franchir qu’au prix d’un risque réel : celui de ne peut-être pas pouvoir revenir. »

Queer et mexicano-américain·e, Sanchez redoutait d’être pris·e pour cible par les agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) présents dans son quartier, bien qu’iel soit citoyen·ne américain·e.

Photo by Liam James Doyle for Uncloseted Media and Rewire News Group.

Albé Sanchez. Photo : Liam James Doyle pour Uncloseted Media et Rewire News Group. Utilisée avec autorisation.

« Chaque jour représente un risque », explique-t-iel, ajoutant que même avec des papiers en règle, correspondre à un certain profil suffit à faire de vous une cible, au point de rendre angoissant le simple fait d’aller travailler ou faire des courses.

Sanchez, professionnel·le de la santé sexuelle de 30 ans, prend depuis plus de dix ans une PrEP orale, un traitement préventif quotidien contre le VIH. Mais le stress croissant lié aux opérations de l’ICE a rendu plus difficile le suivi de ce traitement.

« Une dose oubliée ci et là m’a poussé à prendre rendez-vous [pour trouver une solution plus durable] », explique-t-iel.

Sanchez indique s’être senti·e soutenu·e par le personnel de sa clinique locale. Située à seulement dix minutes en voiture de son lieu de travail, celle-ci lui était familière grâce à de précédentes consultations et actions communautaires. Iel savait pouvoir y trouver du personnel hispanophone ainsi que des professionnel·le·s de santé d’origine latino-américaine. Cependant, tout le monde n’a pas eu la même facilité d’accès aux soins.

Albé Sanchez. Photo by Liam James Doyle for Uncloseted Media and Rewire News Group. Used with permission.

Albé Sanchez. Photo : Liam James Doyle pour Uncloseted Media et Rewire News Group. Utilisée avec autorisation.

Début décembre, l’ICE a lancé l’opération Metro Surge, une vaste campagne au cours de laquelle plus de 3 000 agents ont investi les rues du Minnesota, supposément pour atteindre les objectifs de déportation fixés par le président des États-Unis, Donald Trump. L’opération a été marquée par la controverse, des erreurs flagrantes, un manque de contrôle et des violences à l’encontre des civils, souvent avec des conséquences terrifiantes, voire mortelles.

Depuis lors, de plus en plus de patients latino-américains du Minnesota retardent ou annulent des soins essentiels, qu’il s’agisse de prévention ou de traitement du VIH.

Ces constats sont particulièrement préoccupants pour les communautés latines. En effet, depuis 2023, celles-ci ont 72 % plus de risques que la population générale des États-Unis d’être diagnostiquées séropositives. Et si le nombre global d’infections a diminué, les cas chez les Latinos ont augmenté de 24 % entre 2010 et 2022.

« Je crains fortement qu’il y ait une forte recrudescence de la transmission », déclare Alex Palacios, spécialiste de la santé communautaire dans la région de Minneapolis.

Dans une déclaration de janvier 2026, dans le cadre d’un procès visant à mettre fin à l’opération Metro Surge après qu’un agent de l’ICE ait tué Renee Nicole Good, une passante non armée, le commissaire du Minnesota Department of Health a indiqué que le dépistage du VIH au sein des populations latinos a « chuté de manière drastique » et que « bien que le personnel des subventions continue de se rendre dans la communauté pour promouvoir et réaliser les tests, les habitants ne se présentent pas ».

Les cliniques locales font état de la même situation. The Aliveness Project, un centre de bien-être communautaire de Minneapolis spécialisé dans les soins liés au VIH, a déclaré à Uncloseted Media et RNG avoir constaté une baisse de plus de 50 % du nombre de nouveaux patients. La clinique accueille un grand nombre de patients latino-américains, ainsi que des patients sans papiers. Alors qu’elle accueille habituellement 750 personnes chaque semaine, elle a enregistré 100 personnes de moins par semaine depuis décembre, selon le personnel.

Red Door, la plus grande clinique spécialisée dans les IST et le VIH du Minnesota, a constaté une « légère augmentation » des absences et des rendez-vous manqués depuis décembre.

Albé Sanchez. Photo by Liam James Doyle for Uncloseted Media and Rewire News Group. Used with permission.

Sanchez reçoit des soins à Aliveness Project. Photo : Liam James Doyle pour Uncloseted Media et Rewire News Group. Utilisée avec autorisation.

Que se passe-t-il en cas d'arrêt du traitement ?

Aujourd’hui, il existe de nombreux médicaments permettant de prévenir le VIH, ainsi que des dizaines d’autres pour le traiter une fois qu’une personne est testée positive. De nombreuses personnes qui prennent leur traitement de manière régulière présentent des charges virales si faibles qu’elles ne peuvent pas transmettre le virus par voie sexuelle. Mais pour atteindre une charge virale indétectable, les patients doivent poursuivre leur traitement ; sinon, le virus se réplique et mute, affaiblissant le système immunitaire et augmentant le risque d’infections potentiellement mortelles.

« Si les patients ne prennent pas leurs médicaments de manière régulière, le VIH peut s'adapter au traitement et y devenir résistant. Si cela se produit, le médicament n'aura plus d'effet sur le patient, et le nouveau virus résistant pourrait potentiellement être transmis à d'autres personnes », explique George Froehle, assistant médical et prestataire de soins chez Aliveness Project. « L'observance thérapeutique est l'un des aspects les plus importants de la prise en charge du VIH. »

Pour maintenir les soins et empêcher la propagation de souches dangereuses et incontrôlables dans le Minnesota, les équipes d’Aliveness Project ont commencé à livrer les médicaments aux patients quand c’est possible, à proposer la téléconsultation, et à mettre en pause certains examens de routine afin de limiter les rendez-vous en présentiel.

« Du point de vue de la santé publique, notre priorité est de maintenir les personnes infectées à un niveau de charge virale indétectable afin qu’elles ne transmettent pas le virus », ajoute Froehle, précisant que les professionnels de santé dans d’autres villes ciblées par l’ICE devront prévoir des solutions pour les rendez-vous d’injection manqués, basculer vers la téléconsultation et préparer leurs équipes au « traumatisme qui pourrait en résulter ».

Albé Sanchez. Photo by Liam James Doyle for Uncloseted Media and Rewire News Group. Used with permission.

Sanchez reçoit des soins à Aliveness Project. Photo : Liam James Doyle pour Uncloseted Media et Rewire News Group. Utilisée avec autorisation.

Connaissant les risques liés à une prise irrégulière, Sanchez a opté pour le traitement préventif injectable.

« Je suis très exposé·e [au VIH dans ma communauté] », explique Sanchez. « Avec tant d’incertitudes quant à l’avenir et à la stabilité des soins contre le VIH, j’ai réalisé que je ne pouvais pas laisser passer cette opportunité. »

Cependant, les traitements injectables contre le VIH sont généralement administrés à des intervalles de deux semaines à six mois, et le médicament doit être injecté en clinique, un cadre que de nombreux patients évitent, selon les professionnels de santé.

« Ils disposent d’une fenêtre de deux semaines pour recevoir leur injection », précise Froehle. Il ajoute que, par crainte de se rendre en consultation, les patients ont dû être retirés des traitements injectables contre le VIH. En conséquence, certains sont revenus à des traitements oraux, sans bénéficier du suivi médical habituellement assuré en l’absence de l’ICE à Minneapolis. « [Les traitements oraux] n’étaient pas très efficaces [pour ces patients] au départ, et c’est pourquoi ils sont passés aux médicaments injectables. »

Les médicaments oraux contre le VIH doivent eux aussi être pris de manière régulière pour être efficaces. Face à cette situation, les professionnels de santé ont exhorté les patients à garder leurs médicaments sur eux en permanence, au cas où ils seraient expulsés ou placés en détention.

Cette mise en garde n'est pas infondée. Les centres de détention fédéraux pour migrants des États-Unis sont connus pour refuser des soins médicaux adéquats aux personnes vivant avec le VIH, malgré des normes internes qui les obligent à s’y conformer. Depuis 2025, au moins deux hommes séropositifs ont été privés d’accès à leur traitement dans une prison de Brooklyn, selon des recours judiciaires obtenus par THE CITY. L’un d’eux affirme n’avoir reçu ses médicaments qu’après l’apparition de lésions graves, notamment des fissures aux lèvres et une pustule ouverte à la jambe. En janvier 2025, un autre homme est décédé de complications liées au VIH alors qu’il était détenu par l’ICE en Arizona.

Outre le fait d’être détenus sans traitement médical approprié, les patients encourent le risque d’être expulsés vers des pays où l’accès aux soins liés au VIH est limité, comme le Honduras et le Venezuela, soulignent les experts.

« Beaucoup d’hommes [originaires du Venezuela] ont déclaré avoir quitté leur pays en raison de l’insécurité liée à leur homosexualité et de leurs difficultés à accéder aux soins contre le VIH », explique Froehle. « C’est quelque peu déchirant de voir ces nouveaux arrivants confrontés non seulement au risque d’expulsion, mais aussi à un retour vers des lieux où ils ne se sentaient pas en sécurité, ni sur le plan médical ni sur celui de leur identité. »

« Certains de ces patients mourront dans leur pays d’origine », déclare Anna Person, présidente de la HIV Medicine Association. « C’est une condamnation à mort. »

Une « catastrophe en cascade »

Alors que la présence de l’ICE fragilise le système de prise en charge du VIH mis en place à Minneapolis au fil des décennies, les experts rappellent que les communautés latino ont toujours été ignorées par ce dispositif dans la ville.

Vincent Guilamo-Ramos, directeur exécutif de l’Institute for Policy Solutions à la Johns Hopkins University School of Nursing, décrit la situation du VIH dans ces communautés comme une « catastrophe en cascade », résultat d’inégalités accumulées au fil des années.

« Il existe une crise invisible chez les Latinos qui n’a jamais vraiment été prise en compte », explique-t-il. « Le nombre de nouvelles infections n’a cessé d’augmenter, alors qu’il diminue à l’échelle nationale… Cela devrait constituer un signal d’alarme majeur. »

Cette hausse s’explique par des obstacles structurels, ainsi que par une stigmatisation qui empêche les Latinos d’accéder aux soins. Un rapport de 2022 des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) a révélé qu’entre 2018 et 2020, près d’un Hispanique sur quatre vivant avec le VIH a déclaré avoir été victime de discrimination dans les établissements de santé. Selon Guilamo-Ramos, le manque de diversité parmi les soignants, les barrières linguistiques et une méfiance profondément enracinée envers le système médical compliquent davantage l’accès aux soins.

Au-delà du système médical, la stigmatisation au sein des communautés latino peut être tout aussi préjudiciable. D'après les données de la Human Rights Campaign, plus de 78 % des jeunes LGBTQ latinos ont déclaré avoir été victimes d’homophobie ou de transphobie au sein de leur communauté en 2024.

Sanchez outside of Aliveness Project. Photo by Liam James Doyle for Uncloseted Media and Rewire News Group.

Sanchez devant les locaux de l’Aliveness Project. Photo : Liam James Doyle pour Uncloseted Media et Rewire News Group. Utilisée avec autorisation.

Sanchez affirme que la stigmatisation et les préjugés constituent de réels obstacles à l’accès aux soins, en évoquant les normes de genre strictes et les croyances catholiques qui prévalent dans de nombreuses communautés latino. Iel estime que la présence de l’ICE fragilise encore plus un accès aux soins du VIH déjà précaire.

« Cela a causé énormément de tort », explique Sanchez. « Ne pas pouvoir se rendre à ses rendez-vous médicaux, c’est un véritable coup de poignard dans le dos. … Gérer toutes ces situations dans des circonstances normales est déjà extrêmement difficile. »

Palacios, une personne afro-latine vivant avec le VIH, affirme que la présence accrue de l’ICE aggrave les obstacles qui, depuis longtemps, compromettent l’accès de la communauté latino aux soins liés au VIH.

« L’avenir a toujours été sombre et incertain », dit Palacios. « Cela s’ajoute à une liste déjà longue de combats à mener. »

Retour en arrière

Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025, l’accès aux soins liés au VIH s’est considérablement compliqué, le gouvernement fédéral ayant fortement réduit les financements consacrés à la lutte contre le virus, compromettant ainsi des décennies de progrès dans ce domaine.

En février 2026, trois mois après le lancement de l’opération Metro Surge, l’administration Trump a proposé de réduire de 600 millions de dollars les subventions liées au VIH, ciblant quatre États démocrates, dont 42 millions de dollars pour les programmes du Minnesota. Un juge fédéral a temporairement bloqué ces coupes budgétaires.

« Cette mesure anéantirait tous nos efforts de prévention du VIH », déclare Dylan Boyer, directeur du développement à Aliveness Project. « C'est la réalité dans laquelle nous vivons. »

« Nous disposons de tous les outils nécessaires, et pourtant nous assistons à un démantèlement des infrastructures, des financements alloués à la recherche, des efforts de prévention et de traitement, qui vont nous ramener carrément dans les années 1980 », déclare Person, spécialiste du VIH reconnu au niveau national, originaire du Minnesota. « Franchement, [il] n’y a aucune autre explication que la cruauté, puisqu’il n’existe aucune justification scientifique. »

Réparation et représentativité

Selon Jenny Harding, directrice du développement d’un programme de logement accompagné pour les personnes vivant avec le VIH dans la région de Minneapolis, même si la présence de l’ICE s’atténue dans les Twin Cities, « le mal est déjà fait ».

Selon Person, il faudra du temps pour réparer la situation, notamment entre le corps médical et les patients, la relation étant souvent « très fragile ».

« Il faut parfois des années pour instaurer ce niveau de confiance. Et je crains que certains, se sentant vulnérables face à un système qui ne les défend pas, n’abandonnent l’idée de revenir, » explique-t-elle. « Il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour que tout revienne à la normale. »

« Nous devons demander des comptes au gouvernement fédéral, en particulier au HHS [Département de la Santé et des Services sociaux des États-Unis]. Il est essentiel de garantir le maintien des financements dédiés à la lutte contre le VIH », déclare Guilamo-Ramos. Il souligne que la réduction des taux d’infection dans les communautés latines passe par des actions ciblées : la mise en place de professionnels de santé bilingues et sensibilisés aux spécificités de la culture locale, des programmes sociaux ciblant les zones les plus à risque, des initiatives visant à restaurer la confiance envers le système médical, des cliniques mobiles, ainsi que des dispositifs spécifiques pour réengager les patients ayant interrompu leur suivi.

Au cours des dernières semaines, le nombre de patients d’Aliveness Project a commencé à augmenter à mesure que les opérations de l’ICE diminuaient. Cependant, le personnel de la clinique reste « vigilant » et signale qu’il est « difficile d’entrer en contact avec des personnes naturellement effrayées par les opérations en cours ».

« Notre priorité absolue en ce moment est de renouer le contact avec les patients grâce à nos actions de sensibilisation, afin que personne ne subisse d’interruption de traitement ou de prévention », explique Boyer

Sanchez at the Aliveness Project. Photo by Liam James Doyle for Uncloseted Media and Rewire News Group.

Sanchez dans les locaux d’Aliveness Project. Photo : Liam James Doyle pour Uncloseted Media et Rewire News Group. Utilisée avec autorisation.

La présence de professionnels de santé hispanophones et d’origine latine à l’Aliveness Project a permis à Sanchez de se sentir en confiance, de prendre contact et de fixer un rendez-vous malgré les risques.

« Il existe de nombreux endroits, ici dans les Twin Cities, où l’on peut recevoir des soins sans jamais voir quelqu’un qui nous ressemble. … Beaucoup de professionnels de santé ont encore, malheureusement, des préjugés. … Aliveness, c’est tout le contraire », explique Sanchez. « Voir cette diversité et savoir que quelqu'un comprend votre contexte culturel, surtout dans ces moments délicats, c’est crucial. »



Cet article a été rédigé avec le soutien de MISTR, une plateforme de téléconsultation offrant un accès gratuit en ligne à la PrEP, au DoxyPEP, aux tests de dépistage des IST, au dépistage et au traitement de l’hépatite C, ainsi qu’à un suivi à long terme du VIH aux États-Unis. MISTR n’a exercé aucune influence éditoriale sur le contenu de cet article.


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