Il était une fois l’ARJEL.



Je vais vous raconter une petite histoire :

Il était une fois un vice, celui des jeux d’argents. Dans un tout petit pays, la France, tout le monde savait que les jeux d’argents étaient addictifs mais, pour le petit roi de ce petit pays et les gros lobbies français des jeux d’argents en ligne, ce n’était pas assez. Le président eut alors une idée : forcer le passage pour la création d’une autorité « indépendante » de régulation des jeux en ligne.

Il voulait que cette autorité puisse « valider » des sites de jeux d’argent en ligne comme étant légaux, ou non. Avec un label délivré par l’ARJEL, le site d’argent pourrait fonctionner en France.

Les gros lobbies voulaient que SEULS les sites validés soient accessibles, alors ils eurent une idée : demander à l’ARJEL de faire bloquer les autres sites, ceux que l’autorité n’avait pas validé.

C’est ainsi qu’un premier janvier de l’an 2012, un décret fut publié. Décret qui sacralise le filtrage par DNS. Ainsi le gouvernement français fit du blocage DNS le blocage « par défaut »,  se rapprochant encore un peu plus d’une boite de pandore qu’il ne faut pas ouvrir : celle du filtrage préventif et généralisé.

Fin de la gentille histoire, passage aux faits :

L’article 1 du décret généralise le filtrage par DNS par défaut, c’est-à-dire que l’on bloque le nom de domaine directement. Les opérateurs (F.A.I) pourront cependant filtrer d’une autre façon s’ils le souhaitent (et croyez-moi, il y à pire que le blocage DNS et m’est d’avis que certains F.A.I vont vouloir bloquer autrement), ils ne seront cependant pas indemnisés des frais engagés dans la procédure de blocage dans ces cas-là.

Ce premier article pose deux problèmes : Les F.A.I peuvent bloquer comme ils l’entendent, traduction : laisser un flou technique dans ce blocage, c’est accepter les pires techniques de blocage possibles, le décret n’imposant pas explicitement une méthode.

Second point, l’efficacité de ce blocage : Le blocage par DNS n’est efficace que sur un DNS, il suffit donc de changer ses serveurs DNS pour contourner le blocage. Dès lors, où est l’intérêt d’un blocage par DNS ? La réponse est simple : nulle part.

Benoit Tabaka (le secrétaire du Conseil National du Numérique, une personne au point sur le droit) m’expliquait ce matin qu’a priori, une injonction judiciaire imposait une obligation de résultat, c’est-à-dire que le site ne doit plus du tout être accessible. Si on résume donc, le gouvernement considère le blocage DNS comme blocage par défaut, ce dernier n’est pas efficace. Le blocage sur injonction judiciaire sous-entend une obligation de résultat. Le blocage par DNS ne peut pas garantir ce résultat. Je crois que vous avez compris le truc, c’est un serpent qui se mord la queue si on reste sur un blocage par DNS.

Les  F.A.I seront alors tentés de bloquer autrement, afin d’être plus efficace… mais comme précisé juste avant, le gouvernement ne demande pas un autre blocage (et en même temps, ne l’interdit pas).

La façon dont le décret est rédigé est mesquine car elle demande un blocage efficace en considérant par défaut un blocage qui ne l’est pas (celui sur les DNS), c’est, pour l’Etat, une façon de se dédouaner d’un éventuel sur blocage ou d’une éventuelle inefficacité de ce dernier (aussi astucieux que mesquin et dangereux).

Les articles suivants portant sur les modalités d’indemnisation et ce billet ne s’y intéressera que très peu, PCInpact ayant déjà fait une très bonne analyse du problème.

Une question me vient : vers quoi ce décret nous dirige ?

J’ai une éventuelle réponse et elle risque de vous déplaire : vers un filtrage national et généralisé. Dans un précédent rapport de l’ARJEL, il était question de créer un « truc national » qui s’occupe de gérer la liste de noms de domaines bloqués, de mettre à jour cette liste et d’éventuellement intervenir en amont des DNS, sur les BGP. PCInpact s’interroge à juste titre : est-ce que ce décret ne serait pas la première brique du « truc national » ?

La fin de l’histoire n’est pas « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », mais plutôt « et c’est ainsi que le filtrage généralisé s’invita en France. Ce fut la première brique du régime de censure que nous connaissons actuellement ».

Deux points pour finir, peu factuels cette fois :

–          l’ARJEL vous enfume. Elle prétend contrôler les jeux d’argent en ligne afin de vous protéger des addictions à ces derniers mais la réalité est différente : elle s’en tape.

Ce qui l’intéresse, c’est qu’à la fin du site ou vous aller claquer toute votre thune, il soit inscrit « .fr », c’est tout ce qui compte. Dépensez tout votre argent dans les jeux en ligne, dépendez de ces derniers, tant que c’est un « .fr », c’est parfait.

–          Le blocage par DNS va créer un écart d’accès à certains sites entre les personnes qui savent contourner un blocage DNS et ceux qui ne le savent pas. Peu à peu, nous entrons dans un Internet plus trop neutre et qui n’est plus trop Internet et ça, trop peu de gens en sont conscients.

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10 commentaires to “Il était une fois l’ARJEL.”

  1. avatar

    Dans la mesure où les FAI ne seront remboursés que des surcoûts générés par le blocage au niveau DNS, ils ne vont pas s’embêter (et s’endetter…) en bloquant autrement, ils vont s’en tenir à la lettre du texte.

    • avatar

      Certes mais la problématique est « plus compliquée », comme expliqué, une injonction judiciaire impose assez souvent une obligation de résultat hors, le blocage DNS ne permettra jamais de remplir cette obligation (en fait, rien ne pourra le permettre, mais le filtrage DNS encore moins), les FAI pourraient donc être tentés de passer autrement afin d’essayer de répondre à cette obligation.

      D’ailleurs, côté dédommagement, c’est du côté des amis de PCInpact qu’il faut aller, de plus amples explications sont fournies.

  2. avatar

    Attention, l’affirmation « Il suffit de changer ses résolveurs DNS » est très simpliste. En pratique, il y a plein d’obstacles. Cf. http://www.bortzmeyer.org/changer-dns.html

    • avatar

      Tu marques un point, en effet, il n’en reste pas moins que la blocage sur DNS est « aisément » contournable, plus que les autres techniques possibles je pense.

      Comme tu le précises dans ton article (très bon au passage), le problème reste la connaissance et son accessibilité : combien de personnes savent qu’une alternative est possible ? Combien savent éditer un fichier en root ? Combien savent qu’ils peuvent utiliser d’autres DNS ? …

      Puis, comme tu le soulignes également, si cela se propage, il est possible qu’un blocage arrive sur le port 53, il faudra passer autrement, et ça sera le jeu du chat et de la souris. Rien qu’à cette étape, nous pouvons nous reposer les mêmes questions que juste avant.

      Donc, en effet, il faut garder à l’esprit qu’une bande de Geeks, c’est bien, mais l’intérêt général c’est mieux (et j’essaye d’ailleurs d’aller dans ce sens là et de toujours laisser mes billets accessibles à tous :))

  3. avatar

    Pffff, ils serrent encore et toujours plus la vis…
    C’est du grand n’importe quoi, cela se comprend qu’ils veulent réguler tout ça pour avoir leur part du gâteau, mais nous n’avons plus que le droit de jouer soit Poker ou faire des paris sportifs ou Turf et c’est ça que je ne comprends vraiment pas! Pouquoi être obligé de suivre ce phénomène de mode qu’est le Poker et Pouquoi ne plus pouvoir jouer aux jeux de tables… même quelqu’un n’ayant pas fait d’études aurait sûrement pondu quelque chose de plus cohérent

    • avatar

      Bien que je comprenne ton agacement face à tout ceci, je ne suis pas forcément d’accord avec toi sur tout :

      Personne n’est obligé de suivre ce phénomène mais, qu’on le veuille ou non, c’est un des jeux les plus joués et les plus critiqués en même temps, de par son addiction (comme beaucoup de jeux, c’est le fait que l’argent joué ne tombe pas dans les bonnes poches qui dérange, en fait).

      Les gens qui ont pondu ceci ont, j’imagine, fait de grandes études : pondre un projet, des textes et une ARJEL avec les pouvoirs qu’elle a actuellement, il faut être intelligent pour le faire (mais ne pas se servir de cette dernière dans le « bon sens », selon moi).

  4. avatar

    Hello,
    en ce qui me concerne, j’ai un problème avec l’ARJEL déjà dans sa conception morale même si les questions de moralité ne sont pas censées interférer avec le droit. A mon sens, cette institution incite les jeux d’argent. Or, nous savons pertinemment que ceux qui jouent, notamment au poker, ne sont pas les plus aisés. Exemple vécu : avant l’explosion du poker en ligne, les joueurs de casino représentaient une toute petite partie de la clientèle, la majorité étant concentrée sur les machines à sous. Cet hiver, en Espagne, j’ai vu que la salle de machine à sous avait été purement et simplement désertée et que la salle des tables de poker était envahie. La majorité des joueurs de poker avait entre 20 et 30ans et n’était clairement pas des joueurs « professionnels ».

    D’une activité qui était réservée à une élite, on a voulu en faire un divertissement pour tous ce qui est une grave erreur.

    Que ce soit clair dans l’esprit de tous, au jeu, il n’y a qu’un gagnant : le casino, que ce soit pour le poker ou les machines à sous. Le fait de mettre une pièce dans une machine et de décrocher le jackpot du premier coup est un joli fantasme.

    Par ailleurs, je suis épatée que des « célébrités » (sic!) comme Bruno Solo qui se revendique de gauche, proche du peuple, etc. Fasse de la publicité pour ce type d’activités.

    Ensuite, l’ARJEL ne semble pas être contrôlée par qui que ce soit. Leurs activités ne sont absolument pas transparentes, on ne connaît pas leur budget de fonctionnement ni la procédure de labellisation.

    Sans vouloir faire de comparaison foireuse, si l’ARJEL faisait autant de remous que l’Hadopi, ce décret ne serait pas passé comme une lettre à la poste.

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      Je plussoie, pour avoir épluché le site il y a quelques instants, la moitié (si c’est pas 80%) des liens sont morts ou ne renvoient pas au bon endroit. Pour ceux qui renvoient ou il faut, c’est sur légifrance et, même si j’y passe beaucoup et que je cherche, tout le monde ne fait pas pareil.

      L’ARJEL manque de transparence sur sa gestion en ligne des documents, premier point. Second : elle manque de transparence. Troisième : qui la compose ? Je ne sais pas…

      Alors oui, en effet, je trouve qu’il y a un problème quelque part, et faut pas chercher loin pour le trouver : le fait que cette autorité puisse exercer me dérange et le fait qu’elle puisse jouer du blocage de site web me dérange encore plus.

  5. avatar

    A Tris : hum, si, l’arjel est plutôt transparente et je trouve que c’est clair, leur procédure technique : je viens d’aller voir leur site et la doc technique est assez poussée, c’est même rassurant. D’ailleurs, à lire le décret, on y vois plutôt la patte du ministère du budget.

    • avatar

      Hum, si tu parles des liens disponibles dans « textes de référence » : je viens de tester à l’instant. L’ensemble des liens sur la composition du collège de l’ARJEL (à l’exception du second) sont hors service.

      Il en est de même pour moi, comme Tris, je trouve que l’ARJEL n’est pas vraiment transparente, ne serait-ce que parce que je ne sais pas qui la compose. (et qu’ils peuvent voter un blocage, comme ça, en claquant des doigts presque).